‹ Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique (volume 5)Chapitre 21 sur 28 · VI · texte numérisé non relu

VI

Tavait emporté. Le tumulte s'étendit, et bientôt éclata un soulèvement qui obligea ces seigneurs à se renfermer dans le château, où les assiégea une multitude furieuse \

A cette nouvelle ^ Marie de Hongrie convoqua sur-le-champ ses conseillers et les gentilshommes de sa maison. « Il faut, à tout prix, leur dit-elle, sauver ces seigneurs qui se sont exposés pour le service de l'empereur ; les abandonner, seroit perdre réputation et mettre tout le pays en basait. Je vous requiers donc de me vouloir assister et ayder, comme par votre fidélité êtes tenus de le faire. Le comte de Lalaing est chevalier de la Toison d'or, et ses confrères sont obligés de le secourir en mettant le tout pour le tout. J'espère donc que, chacun remplissant son devoir, on aura facilement le dessus, vu que c'est une commune sans chef. » Elle offrit « de donner sa vaisselle pour fournir au plus hâtif, » et tous les assistants promirent de la seconder. s Le prince d'Orange s'engagea à réunir, en trois ou quatre jours, 300 chevaux; le seigneur de Molembais, récemment revenu d'Audenaerde, se chargea d'y joindre 1 50 à 200 gentilshommes de la maison de la reine , et l'on se proposait de renforcer cette cavalerie de 500 piétons levés par le duc d'Aerschot « depuis les commotions de Gand. »

Une nouvelle réunion devait avoir lieu le lendemain matin

' Lettre de Marie de Hongrie, du i^ octobre 4539. Appendice précité, 263. — « Comme aux derrenières émotions de Flandres , monsieur de Courrière estoit adverti que par le peuple d'Audenaerde le chasteau d'Audenaerde estoit assiégé tellement que le sieur d'Escornaix et le sieur de Lalaing estant audit chasteau ne povoient wider, ledit seigneur de Courrière envoya en poste à Malines , le vij« d'octobre xxxix, le lieutenant de ce bailly pour advertir la royne affin de faire provision et assistance ausdits seigneurs. » Compte de G du Bosch, précité, f* ex.

' Elle lui fut apportée, le 7 octobre, vers neuf heures du soir, par un laquais du seigneur de Courrière.

à six heures, pour arrêter définitivement ces mesures militaires. Mais, < avant ceste heure, arriva un laquais de Philippe de Lalaing chaîné d'avertir la reine, que ce seigneur et son frère étoient en danger d'être perdus, si tôt n'étoient secourus : le château n'étoit tenable contre artillerie, et les assi^eans avoient une grosse pièce de canon, dont pourtant ils n'avoient pas encore tiré \ » Aussitôt la régente ordonna au prince d'Orange et à de Molembais de rassembler le plus de chevaux possible, et de se mettre en communication avec le bailli d'Alost, Jean de Montmorency, afin d être informés, d'heure en heure, de la situation des choses. Elle écrivit à d'Aerschot de diriger sans retard ses piétons sur Ath, et d'envoyer 300 chevaux à Bruxelles, pour les joindre aux troupes réunies par ces seigneurs. Le lieutenant du prince, Lubert Turck, se rendit à Bois-le-Duc avec mission de lever 1 ,000 à \ ,200 piétons , et des lettres pressantes furent adressées aux comtes d'Hoogstraeten et de Buren, pour obtenir leur concours. A tous la reine enjoignit expressément de pourvoir « à ce que les gens de guerre fussent logés et payassent, afin que les paysans ne se élevassent, dont plus grand inconvénient fût advenu et l'entreprise empêchée *. » Puis, elle dépêcha le secrétaire du conseil privé George d'Esplechin, à Audenaerde, « à l'effet de regarder si, par l'entremise des gens de bien, il pourroit trouver moyen d'apaiser ceux de la commune ^. »

La gravité des circonstances justifiait les armements ordonnés par la reine ; mais ils étaient de nature aussi à allumer la guerre civile, peut-être même une guerre sociale. Par bon-

' DllOLLANDER, 477, 478.

» Lettres de Marie de Hongrie, des 9 et 44 octobre 4539. Appendice précité, 64 3 et 263. — D'Hollander. 4 77-4 79.

' D^HOLLANOER, 478.

heur la voie de la conciliation s'ouvrit à temps. Le seigneur d'Escornaix jouissait à Audenaerde d'une grande considération, et sa conduite prouva qu'il en était digne. Il se mit en rapport avec les métiers, et la violence fit place à des négociations pour l'examen de leurs griefs. Dans un mémoire daté du 7 octobre, ils réclamèrent la remise entre leurs mains de l'artillerie et des munitions de la ville, afin de s'en servir, au besoin, pour sa défense; l'évacuation de la tour de Bourgogne, menaçante pour leur sûreté; l'introduction dans le château du nombre de bourgeois nécessaire à sa garde ; la destruction du bureau de la cueillette ; l'affermage des accises sur l'ancien pied ; l'abolition des présents en vins donnés aux frais de la ville ; rabaissement à l'ancien taux des traitements des employés et fonctionnaires communaux ; la prompte exécution de la justice; la suppression de l'hérédité dans les fonctions et dans les offices rendus désormais amovibles; la lecture publique de tous les privilèges et keures de la commune, dont une copie authentique serait remise ensuite à chaque corporation ; copie et communication des privilèges et franchises de la ville de Gand pouvant être profitables à la commune; amnistie entière et sans révocation ultérieure pour toute inculpation de propos ou d'actes séditieux ; défense d'introduire garnison, soit dans la ville, soit dans le château; enfin, un règlement conférant aux échevins et aux métiers le droit de présenter annuellement vingt-quatre candidats, parmi lesquels seraient choisis les treize membres de la loi '.

Partout le peuple était convaincu que ses privilèges étaient violés ou faussés dans leur application. En attendant la décision de la régente , les métiers donnèrent leur assentiment

' Appendice précité, 700.

aux mesures de police proposées par le magistrat, pour assurer la tranquillité de la ville. Le lendemain (8 octobre), parut une ordonnance enjoignant aux habitants de déclarer par écrit au seigneur d'Escornaix , les étrangers logés chez eux, sous peine dune amende de 20 escalins parisis. Le service des gardes bourgeoises fut rendu personnel; nul, à l'exception des veufs et des prêtres , des malades et des vieillards, ne fut plus admis à se faire remplacer. Il fut défendu de sortir le soir sans « lanterne allumée, » et de se trouver dans les rues, sans nécessité, après la cloche de retraite et lorsque les veilleurs seraient placés en vigie. En cas de tumulte, les femmes et les enfants devaient rester au logis; les hommes qu'on aurait omis de convoquer, étaient tenus de se rendre devant la boucherie, où on leur assignerait une compagnie. Une amende de 3 livres parisis fut établie contre tout capitaine en défaut de se trouver à son poste '. L'approbation donnée à cette ordonnance témoignait du désir des métiers d'entrer en accommodement. Le 1 0, Charles de Lalaing écrivit à Marie de Hongrie que son frère avait « si bien communiqué avec eux, qu'ils luy avoient accordé d'estre leur chief, vingt-quatre hallebardiers à leurs dépens, et monsieur de Beveren pour lieutenant. Ils luy avoient jà baillé les clefs de la ville en ses mains , de sorte que le tout alloit en bon accord, parce qu'il avoit gaignié les bonnes grâces du peuple. » Dans cette occurrence, il importait de ne point les alarmer par de menaçantes dispositions, propres à « reculer le tout ; car si avoient une fois le bruit qu'on rassembloit piétons, seroient tous les gens de bien en hasard d'estre tuez, attendu que eulx et les de Lalaing avoient

' Appendice précité, 701 .

:m RÈGNE DE GHARLESQUINT EN BELGIQUE.

asseuré sur leur hooneur qu'il n'y viendroit personne '. » Les dispositions delà commune étaient, en eifet, si bonnes, que les échevins de Gand ayant offert de l'assister ^ au besoin, contre les soldats de la reine ^ , le magistrat les remercia de cette assistance, dont il espérait, dit-il, n'avoir pas besoin. Seulement il s'engagea à faire saisir et châtier les fugitifs qui se retireraient à Audenàerde ^.

Ce n'était point le quartier de Gand seul qu'avait gagné l'agitation; elle s'était étendue dans toute la Flandre. A Bruges , il y avait m des tentatives de soulèvement ^ , et le magistrat, tout en protestant de la fidélité des habitants, pressa la reine d'y venir le plus tôt possible , afin de les maintenir dans leurs bonnes dispositions \ A Ypres, le peuple annonçait hautement l'intention de se ranger du parti des Gantois, et « journellement mettoit nou velléités en avant ®. » A Lille, « les povres gens et aultres de petit estât murmuroient contre les loix et aultres «yans estât et gouvernement de la chose publique, cherchant occasion de eulx pouvoir eslever contre leurs supérieurs \ » Aussi les troubles y semblaieat-ils imminents, et les magistrats, tenus sans cesse en éveil, exerçaient une rigoureuse surveillance. On emprisonna^ entre autres, un ancien cordelier, nommé Jean Vilicy,

' Lettre du comte Charles de Lalaing à la reine, du 10 octobre 4^39. Appendice précité, 262.

' Lettre du 41 octobre 1539. Ibid., 701.

' Lettre du 12 octobre 1S39. Ibid., 702.

^ « Audit maistre Guillaume Vanderhaghe, pour avoir rais à torture ung Gilles de Coc, lequel Ton vouloit inculper d'avoir dict aulcunes parolles par lesquelles il eult peult mectre le peuple en dissention et noyse, xxiij sols. » Compte du seigneur de Praet, précité (n» 13715), de 1539-1540, f» xij.

* Lettre du 11 octobre 1539. Appendice précité, 264.

« Rapport du bailli d'Ypres, du 22 octobre 1539. Ibid., 277.

' Lettre de Marie de Hongrie, du 1 1 octobre 1539. Ibid. , 265.

TROUBLES DE LA FLANWiE. - LACÉRATION DU CALFVEL 371

accusé de propos séditieux; mais on ne put mettre la main sur les principaux agitateurs, « gens ipconnus, qui avoient également proféré parolles fort maulvaises \ » Il en fut de même à Armentières, où Ton arrêta deux clercs tonsurés, Jean de Bende et Grégoire Vinchant, qui furent transférés à Lille et traduits ensuite (1S40) devant la cour spirituelle de Tournai^.

Ces événements rendirent Marie de Hongrie « perplexe *\ » mais elle ne faillit pas devant le danger. Redoutant plus la connivence ou l'intervention de la France que la révolte, elle prescrivit aux officiers des frontières de faire bonne garde, afin d'intercepter toute communication des Gantois avec ce royaume. Deux cordeliers arrêtés à Haspres, s'étanl coupés dans leur interrogatoire, elle ordonna dy procéder avec la plus grande sévérité, de bien s'assurer s'ils n'avaient pas de papiers et s'il n'y avait rien de noté dans leurs bréviaires. Puis, peu satisfaite du résultat de cet examen, elle les fît diriger sur Malines pour les interroger elle-même ^ En même temps qu'elle prescrivait « des processions générales et solennelles, tant pour la saison de semer qui avoit esté et estoit fort diverse, que pour la prospérité de l'empereur, le bien, le repos et la tranquillité de ses pays, seigneuries et sujets ^, » elle enjoignit à tous les officiers et magistrats de la Flandre d'interdire les « réunions illicites, de réprimer les propos séditieux, de faire extrême et rigoureuse justice des fauteurs

' Lettre des maïeur et échevins de Lille à la reine, du 16 octobre 1539. Appendice précité, 271-272.

' Lettre de l'empereur, du 18 novembre 1540. ïbid.y 441 .

^ Lettre du 25 septembre 1539. Ibid., 607.

4 Lettres des 24 septembre et 7 octobre 1539. Ibid., 606 et 610.

* Lettres du 17 octobre 1539. Compte du duc d'Aerschot, précité (n" 14662), î° xxxvij To.

de trouble. » Elle exigea de nouveaux serments des corps armés de la bourgeoisie \ et mit dans les châteaux des capitaines éprouvés. Si, à la demande du comte de Lalaing , elle licencia les piétons levés contre la commune d'Audenaerde, « ce qui s'étoit fait sans bruit , ni grande dépense ^, » elle conserva les gendarmes, sous prétexte de les prendre pour escorte, lors de son prochain voyage en Flandre '. Partout où elle le put, elle plaça des soldats. Ainsi, le 13 octobre, « considérant les troubles estans en aucuns quartiers de Flandres et pour autres respects, elle ordonna à Antoine Hauweel, lieutenant de Josse de Steelant, capitaine et bailli de Biervliet, d'entretenir en cette ville le nombre de vingt hommes de guerre*. » Termonde ^ et Rupelmonde furent armées, et Ton transféra dans d'autres villes les prisonniers détenus dans le château de Rupelmonde®; car là aussi le peuple était enclin à prendre le parti des Gantois \ En outre, le magistrat de Malines fut invité à tenir, de jour et de nuit, des guetteurs sur la tour de Saint-Rombaut , avec ordre

' Lettre du H octobre, précitée.

' D'HOLLAMDER.

^ Lettres de Marie de Hongrie, du 9 octobre 4539, au duc d'Aerschot, et du 44 , au comte de Lalaing. Appendice précité, 263, 643.

^ Archives de l'Avdiencef liasse 4445.

5 Compte de la recette générale, octobre 4539.

^ Ordres du 44 octobre 4539, donnés à George Dubois. Appendice précité,

7 « A ce bailly, pour avoir, à la requeste de George Dubois, capitaine ordonné, de par la royne régente, à Ruplemonde, en la commotion de ceulx de Gand, prins ung prisonnier nommé Pauwels, lequel a esté condempné par les eschevins dudit Ruplemonde, d'aller teste nue et à pieds escaulx, à la procession, pour avoir dit que si ceulx de Gand eussent Venuz devant le chasteau dudit Ruplemonde , il les eusse fait avoir par quelque maulvais moyen ouverture audit chasteau. Compte de Laurent Claissohe, précité (n*» 44344), de 4539,

d y allumer autant de falots qu'ils en verraient briller au château de Rupelmonde, le capitaine de cette place, George Dubois, devant, en cas d'attaque, allumer deux falots dès qu'aurait lieu l'assiette de Fartillerie , et trois s'il y avait batterie, assaut, manque de vivres ou autre danger \

Ces précautions militaires causèrent à Gand une extrême irritation, et l'on prêta sur-le-champ à la reine l'intention de recourir à la force. Le 7 octobre, on apprit que de nouveaux renforts étaient arrivés à la garnison du château de G«ivre , et ce fait, aggravé par les récits exagérés des fuyards du plat pays, provoqua une violente explosion'. Dès le lendemain, la commune décida d'envoyer à la régente une députation pour s'enquérir de ses projets ^, et, dans l'assemblée des bourgeois, il fut proposé d'approvisionner la ville de blés, et de saisir les revenus du domaine jusqu'à ce que la reine eût livré les fugitifs réfugiés dans sa résidence ^. L'envoi de soldats au château de Gavre semblait une menaça si directe , qu'aux yeux des partisans du gouvernement eux-mêmes, c'était une mesure des plus dangereuses. Le grand bailli écrivit à la reine (10 octobre), « qu'il estoit esmerveillé qu'elle eût mis garnison à Gavre, vu que ceux de Gand n'avoient fait aucune entreprise ou course , et que grand inconvénient adviendroit si Sa Majesté ne faisoit incontinent retirer ladite garnison ^. » De leur côté les échevins la « requirent (18 octobre) de vouloir oster les hommes d'armes qui étoient sur le chasteau

* Lettre de la reine au magistrat de Malines, du 11 octobre 1539. Appendice précité, 274.

* Cort Verhael.

' Ibid.

* Appendice précité, 612-613.

*D'HOLLANDER, 180.

de Gavre , et de ne laisser garder ledit chasteau comme il auroit été en temps de guerre \ »

Marie de Hongrie ne tint nul compte de ces remontrances. Elle répondit qu'ayant levé des troupes pour dégs^er le château d'Audenaerde, elle avait craint de voir « aucuns mauvais garçops se mettre dans la maison de Gavre. En conséquence, elle y avoit envoyé quelques serviteurs domestiques de l'empereur pour la garder, sans faire force ou violence à personne. » — « Toutefois, ajoutait-elle, les affaires d'Audenaerde étant changées, j'ai incontinent donné congé à ces gens de guerre, pour démontrer que je n'entends pas procéder par la force, et que je désire pacifier les troubles en toute douceur, autant qu'il dépendra de moi et que l'on ne me contraindra pas au contraire ; auquel cas, j'y pourvoirai de manière que l'autorité de l'empereur soit bien gardée et défendue. Je vous invite donc à en avertir les manans de Gand. Exhortez-les aussi à déposer les armes et à sa montrer bons et loyaux sujets ; ils trouveront alors leur prince raisonnable en tout ce qu'ils demanderont pour le bien de leur ville. » Cette lettre était rédigée en termes permettant d'inférer que la garnison de Gavre serait comprise dans le licenciement ordonné, et Marie de Hongrie chargea le grand bailli de lui mander « comment le contenu de sa réponse auroit esté pris et entendu. » Pitoyables moyens pour apaiser une telle tourmente !

Le 11 octobre, le jour même où la reine expédiait cette lettre ambiguë, la collace se réunit à l'effet de statuer sur les dernières propositions de la bourgeoisie, et ses résolutions se ressentirent des colères du moment. Après avoir demandé

' Inventaire des pièces produites par le procureur général contre les Gan- tois, § P.

la prompte exécution de toutes les mesures précédemment arrêtées, elle décide de surseoir au payement des revenus de la régente, jusqu'à ce qu'elle ait livré les fugitifs résidant à Malines et à Bruxelles ; d'autoriser les métiers à procéder directement à l'élection de leurs doyens ; ^'exiger de ceux-ci, du grand bailli et du sous-bailli, le même serment qu'avaient prêté les échevins de la keure. On chassera du plat pays les malveillants, les vagabonds et les gens de guerre. A l'approche de soldats , les paysans sonneront le tocsin dans toutes les paroisses, et les prisonniers seront conduits à Gand, pour être châtiés suivant la nature du délit. Tous les châteaux seront mis en état de défense et ravitaillés. « Ceux d'Oostdonk, Gâvre, Rupelmonde, Saflingen et autres, à la garde et sûreté de l'impériale majesté et du pays de Flandre, » recevront des garnisons. Des matériaux seront préparés pour le barrage du Cruipgat II sera interdit d'exporter des blés, « à peine de fourfaire la vie. » On écrira aux communes de Bruges, Ypres, Audenaerde, Courtrai, Alost , « les avertissant que la commune de Gand ne désire que paix et concorde, requérant qu'elles ne veulent ajouter foi aux mauvais rapports, pour recevoir garnison. » Ces villes seront invitées, en outre, à se joindre aux Gantois et à résister aux gens de .guerre qui seraient envoyés au plat pays. Enfin, la coUace demande que l'on s'interdise toutes rentes à rachat, que le taux des monnaies d^or et d'ai^ent soit haussé, contrairement aux efforts constants du gouvernement pour empêcher l'augmentation de leur valeur, et que nul ne soit admis aux assemblées de la bourgeoisie, « sinon les adhéritez , tenans maison en la ville, mariés et excédans vingt ans \ » Cette dernière mesure,

' D'HOLLANDER, ISO-ISS.

376 RÊGXE DE CHARLES QLi NT EN BELGIQUE.

proposée par les métiers, était un acte habile destiné à calmer les susceptibilités de la bourgeoisie mécontente d'avoir vu ses assemblées envahies par les prolétaires, et déjà trop disposée à abandonner une cause dont la première elle avait levé l'étendard. L* mesure était aussi opportune qu'adroite, car les quelques hommes d'armes envoyés au château de Gavre, les levées ordonnées par le gouvernement avaient éveillé toutes les craintes et fait éclater tous les ressentiments. L'assemblée venait de se séparer quand arriva la lettre de Marie de Hongrie. Cette lettre , interprétée comme la princesse l'espérait, produisit une bonne impression ' ; mais elle fut de courte durée. Le même jour se présentait devant le château de Gavre, l'écuyer Jean de Waudripont, chargé « de s'enquérir près des paysans de la cause de leur assemblée; » il devait « leur remontrer qu'ils faisoient mal, car les gens estant là dedans, ne leur avoient en rien méfait, et y estoient seulement pour leur sûreté et afin d'empêcher inconvénient d'advenir au pays ; puis les engager à se retirer, en les assurant que ceux qui étoient eo ladite maison, ne leur causeroient aucun dommage, qu'ils estoient seulement 12 ou 13 personnes incapables de tout eflTort, et que l'on nen enverroit pas davantage. » Enfin, « si, par bonnes paroles, » il ne parvenait pas à faire lever le blocus , il avait ordre de les sommer de se retirer, sous peine d'encourir l'indignation de l'empereur, et de leur exhiber un placard décerné à cet effet. Arrivé aux avant-postes, de Waudripont fut arrêté et conduit devant Yvain Van Waernewyck, qui se fit donner ses lettres de commission, le mit sous bonne garde et courut à Gand, « pour avoir conseil et avis. » La commission de cet

• Rapport du grand bailli, du 12 octobre 4539. D'Hollander, 486.

TROUBLES DE LA FLAN DUE. — LACfÉRATlON DU CALFVEL. 377

envoyé parut en opposition directe avec la lettre de Marie de Hongrie, et jeta les magistrats de Gand dans un profond étonnement. Après en avoir délibéré, « confiant que Sa Majesté feroit retirer tous gens de guerre estrangers estant audit château par son ordre , ils invitèrent Jean de Waudripont, « pour éviter plus grand grief et inconvénient, » à surseoir à d'autres démarches, jusqu'à ce qu'il eût été statué sur la réclamation qu'ils allaient adresser à sa maîtresse.

« Très -haute et très-puissante dame, disaient -ils dans cette réclamation, nous avons aujourd'hui reçu vos lettres écrites le 11 de ce présent mois d'octobre, et, par icelles, entendu les raisons et occasions qui avoient mû Votre Majesté de mettre garnison au château de Gavre et de lever d'autres gens de guerre. Mais elles portent aussi que Votre Majesté ayant entendu lesdites occasions n'être point telles qu'elle le croyoit, avoit licencié tous et quelconques lesdits gens de guerre. Or, ce nonobstant, il est venu à notre connoissance que l'on auroit mandé, de votre part, aux paysans étant autour du château de Gavre, de se déloger de là, sous peine d'encourir l'indignation de l'empereur notre naturel seigneur et prince natif. Sous correction, cela ne nous semble pas s'accorder avec ce que Votre Majesté nous a écrit. En conséquence, nous vous supplions, pour le repos et tranquillité tant des habitans de cette ville que des paysans, de rappeler, à toute diligence et sans délai, les gens de guerre se trouvant au château de Gavre et ailleurs dans, ce pays de Flandre, et de permettre, pour le bien de ce pays et la hauteur de la majesté impériale, que ce château soit gardé par gens de cette ville de Gand, ou, du moins, par les paysans du voisinage, au choix et à la discrétion des trois membres de cette ville. Nous vous prions aussi d'ordonner que le semblable ait lieu

de tous autres châteaux de ce pays de Flandres, et priodpaiement dans notre quartier, car les Gantois ne demandent que paix, union, bonne amitié avec leurs voisins; il leur semble dès lors inutile de mettre des gens de guerre et des munitions dans les châteaux et les forts. Nous supplions aussi Votre Majesté , attendu que la commune est fort émue à roccasion de certains fugitifs, ayans grandement forfait envers elle et .son quartier, et retirés sous votre protection, de les faire livrer au lieu de leur boui^eoisie, pour qu'il en soit fait justice par droit et raison , ou de les chasser de votre présence. Pour avoir commis si grands et énormes délits, ils ne doivent jouir, dans les états de l'empereur, d'aucune franchise, port, ni faveur quelconque. En accueillant cette demande , Votre Majesté fera grand bien à la ville de Gand, aux voisins d'icelle et au pays de Flandres en général, selon que le connoît Dieu, qui veuille vous donner, très-haute et très-puissante dame, l'entier de vos très-nobles et bons désirs. Les échevins des deux bancs et deux doyens de la ville de Gand, entièrement vôtres ^ »

Cette requête, écrite sous l'inspiration des récentes discussions de la coUace, fut jugée « bien arrogante, desraisonnable et du tout dérogeante aux hauteurs , prééminences et souveraineté de l'empereur ^ » Elle portait cette simple suscription : « A la royne, » et par sa forme, plus encore que par le fond, elle excita le courroux de Marie de Hongrie. Ce n'étaient plus des sujets s'adressant au représentant de leur prince, c'étaient les chefs d'une commune libre traitant de puissance à puissance. La reine s'empressa de transmettre

• D'HoLLANDER, 183-487. — Inventaire des pièces produites par le procureur général contre les Gantois, § A.

* D'HOLLANDER, 186.

copie de cette pièce à Charles-Quint (1 3 octobre) , et de l'informer des derniers événements. « Il est temps, ajouta-t-elle, d'y pourvoir, et de hâter votre venue par deçà, autrement le pays ira en totale désolation \ » En attendant , obligée de comprimer son ressentiment (car, comme le disait François Van der Gracht, les Gantois « sont gens bien traitables, en y procédant par douceur; mais en usant de rigueur, ce sont gens furieux et sans raison ^, »), elle se servit de nouveaux leurres. Jean de Waudripont, qui avait été rendu à la liberté, reçut Tordre de rester devant Gavre et de négocier avec les paysans. II leur réitéra l'assurance que la garnison du château ne leur causerait aucun dommage, et offrit d'y laisser entrer un ou deux de leurs délégués, devant qui le capitaine prêterait serment de ne pas fouler le pays, si on lui fournissait des vivres. Yvain Van Waernewyck repoussa ces propositions; il demanda à introduire dans la place autant d'hommes que la reine y avait envoyé de soldats, et les négociations furent rompues, « tellement que ledit Waudripont retourna sans rien faire. Seulement il trouva moyen de parler de loin à ceux qui étoient au château, et ils lui dirent « qu'ils étoient délibérés de garder la place jusques au bout; ils ne craignoient que faute de vivres, car ils n'en avoient pas pour dix jours, ce dont ils le prioient d'avertir la reine \ »

Aux menées astucieuses du gouvernement, la commune gantoise opposa franchement des actes énergiques. En conformité des résolutions de la collace, les échevins invitèrent les villes de Bruges, Ypres, Audenaerde, Courtrai, Alost et Termonde, à concourir à la défense du pays. « N'ayant

' D'HOLLÀNDER, 487.

» Lettre du 42 octobre 4539. Ibid., 485.

3 Ibid.

d'autre intenlioD , disaient-ils , que de garder et d'entretenir paix, amour et accord entre nous et avec toutes les communautés, à l'honneur de Dieu tout -puissant, de l'impériale majesté et de la commune prospérité de ce pays de Flandres, nous vous demandons si nous pouvons nous fyer en vous , comme vous en nous. Dans ce cas, nous vous prions, si l'on veult envoyer ou mener aulcuns gens de guerre en votre ville, de le vouloir empêcher '. » La même demande fut adressée aux villages du plat pays ', et, « le désir de la communauté étant de faire garder, au nom de l'impériale majesté, les forteresses et chasteaux du quartier de Gand par gens loyaux des trois membres de cette ville, » l'ex-échevin Adrien Beths, avec 12 hommes, un barbier nommé Griffon Van den Bogaerde, avec 7 ou 8 hommes, reçurent mission d'occuper, lun le château de Termonde , l'autre le château d'Oostdonk , dans la châtellenie de Vieux-Boui^ ^. Malgré les recommandations faites au drossard du comte de Bornes, tuteur des jeunes de Montmorency, cette dernière place fut surprise, et Van den Bogaerde en prit possession sans coup férir. Mais George Dubois était sur ses gardes, et le délégué des Gantois « ayant requis que ouverture du château de Termonde fut faite à lui et à ses gens, ledit capitaine répondit que , s'il vouloit entrer avec un serviteur ou deux , il le recevroit volontiers ; non autrement. Sur quoi, Adrien Beths partit, laissant ses gens, dont l'un, Bogier Willeman, dit que, s'ils eussent prévu ce refus, ils seroient venus de jour

» Lettres des échevins de Gand, du 4 3 octobre 4539. D'Hollander, 488.

' Autres lettres de la même date. Ibid.

' Lettres des échevins adressées au capitaine de Termonde, 43 octobre 4539. Ibid., 489. -^ Inventaire des pièces produites par le procureur général, § S. — Cort Verhael.

et auroient trouvé façon d^éotrer. Sur ce que le portier demanda : Donc eussiez esté les plus forts? ledit Willeman repartit : Lors comme alors! Et ledit Adrien Beths vint à Bruxelles faire ses excuses de sa conduite, et les autres compagnons retournèrent à Gand. »

Marie de Hongrie feignit d*ignorer ces événements ; sans en toucher un mot, sans répondre aux réclamations de la commune, ejle écrivit, le 15 octobre, aux échevins de la keure qu'elle « s'émerveilloit que, malgré ses explications, le château de Gavre restât bloqué. » Sa lettre , qui dissimulait mal son ressentiment, se terminait par l'offre de s'entendre avec eux pour la garde des châteaux du quartier de Gand \ Dédaignant de rétorquer ses arguments, usant à son tour de menaces, se bornant à s'intituler ses « très humbles serviteurs, » ils lui répondirent le même Jour : « Le peuple et en particulier les habitans du plat pays sont de plus en plus émus ; qui pis est, les paysans commencent à se réfugier en grande multitude dans les villes, parce que les gens de guerre par vous envoyés au château de Gavre, ne veulent en sortir sans votre ordre. Cet état de choses est intolérable, et la grande nécessité nous contraint de prier Votre Majesté, pour la conservation de ce pays, de rappeler ces soldats à toute diligence. Par faute de ce, vous mettrez tout le pays en hasard ; ainsi que, par deux fois, nous vous l'avons écrit, vous serez occasion de la destruction et dégât de ce pays, spécialement de cette ville de Gand, laquelle pourtant ne désire autre chose que demeurer bonne et loyale à l'empereur, notre naturel seigneur et prince natif, jusques à la mort ^. »

' D'HOLLANDER, i 89-1 94.

' Lettres du 15 octobre 1539. Ibid., 191. — Inventaire des pièces produites par le procureur général.

Ce jour-là, les métiers avaient enfin procédé à Félection de leurs doyens, de la manière arrêtée par la coUace. Ils n'avaient pas encore quitté leurs maisons d'assemblée, qu'on apprit que le grand doyen, Lievin D'Herde, avait pi^êté serment d'après la formule comprenant la paix de Cadzant. Il s'ensuivit un violent tumulte, et il ne cessa que le lendemain, après que D'Herde eut juré en se conformant à la nouvelle formule. Le 17, les doyens élus s'assemblèrent, et ils, se montrèrent sur-le-champ à la hauteur de leur mission. Ils demandèrent aux collèges des deux bancs de donner acte à Yvain Van Waernetwyck que le blôcus du château de Gavre avait été entrepris au nom de la ville de Gand , et réclamèrent lecture d'une lettre de la régente adressée au capitaine de ce château et interceptée par les paysans. Les échevins, effrayés de ces exigences de nature à rendre tout accommodement impossible, les combattirent avec fermeté et parvinrent à les écarter; mais, par compensation sans doute, ils envoyèrent des renforts à la petite garnison du château d'Oostdonk *.

Tout poussait évidemment à une révolution; elle semblait si prochaine, que le grand bailli lui-même désespéra de l'arrêter davantage. La reine lui avait défendu de prêter un nouveau serment, « en façon quelconque, comme étant chose par trop préjudiciable à l'autorité souveraine, » et lui avait prescrit de s'en excuser, en alléguant la nécessité d'avoir à cet effet « une expresse ordonnance de l'impériale majesté ^. » Effrayé des dangers d'un refus, et convaincu de son impuissance, il s'enfuit sous le déguisement d'un de ses serviteurs (17 octobre). En informant les échevins de son départ, il prétexta l'impossibilité de prêter un nouveau serment, et lés pria de

' Cort Verhael.

' D'HOLLANDER, i79, 180.

protéger sa femme , en considération des services qu'il avait rendus à la ville ' . Cet événement accrut l'effervescence et, le lendemain, elle devint de la fiireur, quand on apprit que Jean Van Waesberghe venait de mourir en prison. « Lui ainsy mort, fut le corps porté en sa maison afin de l'ensevelir et le mectre eu tirre; mais dès que lesdits meutins le sceurent, ilz Je feirent rapporter en priion, et à toute fin vouUoient que on coupast publiquement la teste de ce corps mort comme l'ayant bien desservi ^. »

La coUace s'assembla le 19, et Ton y débattit la question de savoir s'il fallait donner cette affreuse satisfaction à la vindicte publique. La motion fut heureusement repoussée, et les échevins, laissés juges d'en décider, permirent d'inhumer le cadavre en l'église de Saint-Nicolas ^. L'assemblée, passant ensuite à l'examen de la situation, arrêta des mesures témoignant que la modération dont elle venait de faire preuve ne provenait pas de la timidité. Après le début ordinaire réclamant l'exécution de ses précédentes résolutions, elle demanda que les anciennes fortifications démolies fussent rétablies aux frais des personnes qui en avaient provoqué ou ordonné la démolition, sans même en excepter les receveurs communaux. Elle mentionna spécialement le bastion de la Brussche Waelpoorte, supprimé, disait-on, à l'instigation de Jean de Gruuthere, seigneur d'Exaerde, qui avait donné par là plus de valeur à sa propriété de Waernewyck, et les barbettes entre la Passelte-Poorte et la Heuvel-Poorte, détruites par ordre du receveur George Van Crombrugghe. « Il faut, ajouta-t-elle ,

• Relation des troubles. — M. Stbur, 400-404. — €k)rt Verhnel. Cette relation donne la date du'48.

' Relation des troubles. — Cort VerhaeL ^ Ibid. — D'HoLLANDER, 496.

sans plus de délai, mettre l'artillerie en bon état; armer les portes, les tours, les murailles; se pourvoir de munitions; engager des maîtres canonniers et des bombardiers ; établir des ponts-levis aux portes ; réunir les matériaux nécessaires au barrage des cours d'eau; acheter 2,000 bois de piques, pour résister aux ennemis, si besoin étoit; hausser la valeur des monnaies ; interdire la vente de rentes à rachat ; envoyer des renforts à Yvain Van Waernewyck et lui délivrer acte de non préjudice. » Ces motions révolutionnaires furent suivies de quelques mesures d'ordre établissant des châtiments contre quiconque troublerait ces délibérations par des cris, ou parlerait avec inconvenance des échevins ; enjoignant au sous-bailli, Arent Sturne, de remplir les fonctions de grand bailli, et lui accordant à cet effet une garde de douze hallebardiers '.

La séance était levée et l'assemblée se séparait assez tranquillement, quand un nouvel incident vint raviver les craintes et attiser les passions. Marie de Hongrie, informée (13 octobre) de la détresse de la garnison de Gavre, à qui il ne restait plus que quatre rasières de blé et quelques pains, avait chargé Jean de Waudripont d'aviser aux moyens d'y faire passer des vivres. Mais, bien que les paysans se fussent relâchés dans leur surveillance, il « ne put rien besoigner -. » La reine alors écrivit au prince d'Orange , qui se trouvait à Maestricht, de revenir en toute hâte avec les troupes em-

' Cort Verhael. — Les Mémoires de D'Hollander donnent à ces résolutions la date du 20 octobre ; mais elle ne concorde guère avec le fait du ravitaillement du château de Gavre, établi authentiquement par les lettres d'abolition délivrées à la ville de Ninove.

' D'HoLLANDER, 485, 487. — « A Jehan de Waudripont, escuyer, la somme de vingt livres, pour, à l'ordonnance de ladite reine, avoir fait deux voyages, tant de nuict que de jour, au château de Gavre, du temps que les paysans estoient devant. » Compte de la recette générale, octobre 4539.

TROUBLES DE LA FLANDRE. -TïACÉRATION DU CALFVEL. 385

ployées à la soumission de cette ville. Mais de nouveaux rapports de plus en plus pressants ne permettant pas d'attendre son arrivée, elle ordonna au seigneur de Glajon de prendre 200 chevaux de la bande d'ordonnances du seigneur de Beveren ', 30 à 40 coulevriniers, quelques « avant coureurs, gens de fait et entendus à la guerre, » et de conduire à Gavre deux ou trois chariots de vivres ^. Il lui fut bien recommandé de veiller à ce que personne, même les paysans bloquant le château, ne reçussent de ces troupes insulte ni dommage; toutefois, en cas de résistance, il était autorisé à agir « comme le droit de la guerre le requéroit. » Pour que cette expédition ne portât point ombrage aux communes de Gand et d'Audenaerde , la reine leur en donna avis, en ayant soin pourtant que ses lettres ne leur parvinssent qu'après le ravitaillement de la place.

De Glajon arriva dans la nuit du 18 octobre devant Ninove. Les habitants de cette petite ville, avertis de son approche, avaient fermé et cloué les portes, et pour passer la Dendre, il fut obligé de faire un long détour qui le mena à une petite lieue de Gand, « tellement que, s'il eût esté jour, il eût été à la main des Gantois. » Il arriva devant Gavre le lendemain, à huit heures du matin, et remplit sa mission, qui ne rencontra pas le moindre obstacle. Au retour, passant près du château de Waernewyck, il en enleva des grains et de l'artillerie, et revint à Bruxelles sans avoir dû tirer l'épée. Les magistrats de Ninove, effrayés de leur audace, en-

• « A Arnould Lutins, parcydevant homme d'armes de la compagnie de feu Monsieur de Beveren, la somme de quarante livres, pour et en faveur d'aucuns bons services par luy faits, mesme au ravictuaillement du château de Gavre. » Compte précité, décembre t54i .

' D'HOLLANDER, 495, 196.

386 * RÈGNE DE GHARLtS-QUlNT £xN BELGIQUE

voyèrent, dès le 19, des dépotés à la reine, pour excuser leur conduite. « Nous étions absents, dirent-ils, et les habitants n*ont osé donner passage à cette gendarmerie, dans la crainte de voir la ville brûlée par les Gantois. » Marie de Hongrie se borna à répondre qu'on examinerait cette aflPaire lors de l'arrivée de l'empereur \

La nouvelle de cette expédition fut portée à Gand par une foule de campagnards accourant s'y réfugier, y transportant leurs meubles en chariots, en bateaux, à cheval, à dos d'homme, aussi épouvantés qu'ils l'eussent été par l'invasion d'une armée ennemie. Puis vinrent des paysans de la Ijroupe de Van Waernewyck criant « que on les entretenoit de bourdes, que les gens de guerre les vouloient manger et piller. » Des rassemblements se formèrent et le tumulte fut au comble. Van Waernewyck, venu à Gand pour obtenir l'approbation officielle de la commune, fut accusé de trahison, et dut se soustraire par la fuite à la rage du peuple. Les métiers prirent les armes, et déjà de nombreuses bandes allaient courir à Gavre, quand on apprit la retraite du seigneur de Glajon ^ Les échevins adressèrent sur-le-champ une nouvelle requête à la reine. Après avoir rappelé les causes qui motivaient le blocus de Gavre, ils déclarèrent qu'ils « tenoient ce fait pour agréable et que les paysans ne se retireroient si ce n'est que Sa Majesté fît premièrement retirer les compaignons estans sur ledit chasteau. » Ils demandèrent qu'il fût remis à la garde « d'aulcuns loyaux et adhéritez de ceste ville de Gand et des habitans autour dudit lieu, qui jureroient de le garder

' D*HoLLANDER, 495. — Lettres d'abolition accordées à la ville de Ninove, juin i540. Appendice précité, 407. — Cort Verhael. — - Réclamation des Gantois et réponse de Marie de Hongrie , citées plus loin.

' Cort Verhael. — D'Hollander, 195.

à la conservation de la hauteur de Sa Majesté Impériale et de la prospérité du pays. » — ,« Alors, ajoutaient-ils, nous enverrons des députés en tel lieu qu'il plaira à Votre Majesté, pour conférer de toutes affaires*. » Marie de Hongrie, blessée du ton de cette réclamation , répondit par un refus formel ; elle invoqua des lettres de Fempereur lui enjoignant de faire occuper les châteaux de la Flandre, et répéta que, du reste,' cette mesure tendait à empêcher « aucuns mauvais garnemens de les surprendre ^ » A la sollicitation des échevins , le conseil de Flandre la supplia en vain de revenir sur cette résolution compromettante pour le repos public ^ ; elle fut inébranlable. Seulement elle engagea la commune à lui envoyer des députés pour conférer de cette affaire ^

Sur ces entrefaites se produisit une autre cause daigreur. Guillaume De Mey, envoyé dans les châtellenies pour neutraliser les menées des agents du gouvernement, accusa de trahison les hauts échevins et les hoogpointers de Courtrai. Cette accusation trouva de l'écho chez le peuple et chez les paysans des environs, exaspérés par les poursuites ordonnées au sujet de l'aide, et il leur promit de faire bonne et prompte justice de ces vlabakkers. En effet, les deux hoogpointers Josse Van den Berghe et Simon Caluwart, qui avaient assis la levée de l'aide, furent arrêtés pendant la nuit, traînés à Gand et jetés en prison ^ Aux plaintes et aux reproches de la reine, les échevins de Gand répondirent en la priant « de ne donner ni laisser donner aucun empêchement ou trouble à l'exécution

' Lettres du 49 octobre 4539. D'Hollander, 492. ' Lettres du 24 octobre 4539. Ibid ,493.

^ Lettres du 24 octobre 4539. Ibid., 497.

* Lettre du 25 octobre 4 539. Ibid. , 4 99.

* Ibid., 200. — Ordonnance de mise en liberté de ces deux prisonniei's, 46 février 4540. M. Steur, Pièces justificatives.

de privil^es leur octroyant le droit de prendre connoîssanee, juridiction et jadicature, non-seulement snr leors mânans, mais anssi sur tous ceux qui étoient demeurant au plat pays 00 en viDe close de leur quartier; car, au cas où Ton y mettroit empêchement ou force, ils serotent dans la nécessité d'y résister, de chercher le dernier moyen de sauvegarder les privfléges, libertés et jaridictions de la commune. » Ils s'élevèrent avec énergie contre les démarches des agents de la princesse, « qui alloient demandant aux habitans de leur quartier s'ils vouloîent demeurer avec l'empereur ou avec les Gantois, comme si ceux-ci étoient de tout aliénés et séparés de l'impériale majesté. » — « De telles demandes, dirent-ils, n'ont autre intention que d'engendrer discorde et débats, et de gâter tous ces pays. D'un autre côté, tandis que Votre Majesté nous assure sans cesse que les gens de guerre ne causeront dommage ni foule à personne, déjà à deux ou trois reprises ils ont fait force, violence et pillerie en la maison et sur les biens d'Yvain Van Waernewyck, notre bourgeois et manant. Or, comme il n'a agi que par nos ordres, nous devons voir dans l'occupation du château de Gavre et des autres forts l'intention de nous faire piller et outrager nous et les nôtres. Il est un seul moyen d'apaiser la commune, c'est de faire droit à ses demandes réitérées et de lui livrer les fugitifs résidant à Bruxelles et à Malines '. » A ces prétentions, la régente opposa le traité de Cadzant, qui avait enlevé aux Gantois toute juridiction, en matière criminelle, sur les officiers et justiciers du plat pays. « Vous avancer de prendre connaissance en judicature sur les magistrats de la châtellenie de Courtrai, dit-elle, ce seroit violer ce

' DHOLLANDER, 200-203.

traité et porter une grave atteinte à Fautorité de Tempereur. Il vous a donné recours devant le grand conseil de Malines ; si (donc vous ou ceux de Courtrai avez des sujets de plainte, poursuivez votre droit en justice, sans vous mesler autrement de cette affaire ou chercher, comme récrivez, les extrêmes ; de ce moyen ne sauroit advenir que votre entière destruction. Quant à ce que nous aurions fait enquérir près des sujets de Flandres s'ils vouloient demeurer avec l'impériale majesté ou avec vous, nous n'avons pas connoissance d'une telle inquisition faite de notre part ; mais nous avons vu divei'ses lettres envoyées par vous à cette fin aux villes et aux villages de Flandres. » Elle prétendit ignorer les violences commises au château de Waernewyck, d'où le duc d'Aerschot venait encore de faire enlever quelques pièces d'artillerie, sous prétexte qu'elles lui appartenaient. Au sujet des fugitifs , elle déclara que leur extradition n'était pas en son pouvoir, mais qu'elle était disposée à leur administrer à cet égard droit et justice s'ils avaient des griefs fondés. Enfin, elle ajouta qu'elle renverrait le grand bailli k Gand, dès que la justice y aurait repris son cours et qu'il pourrait librement desservir son emploi, chose impossible tant que les métiers restaient en permanence \

La commune, irritée de la réponse, ne garda plus de ménagements. Parlant en souveraine, le 27 octobre, elle expédia des placards qui ordonnaient d'appréhender et de conduire à Gand quiconque exercerait des violences, dans le plat pays, pour le recouvrement de l'aide, et enjoignaient à tous baillis, maïeurs, écoutètes, sous peine d'une amende de 60 livres parisis et de correction, d'appeler le peuple aux armes, de l'organiser par dizaines, de fermer les passages par des barrières, par des

' Lettre du 26 octobre 4539. D'Hollander, 203.

390 ft&GNE DE CHARL£S-QU1NT EN BELGIQUE.

barricades ou d'autres travaux \ Afin de se procurer Fargent nécessaire à ses armements, elle haussa la valeur des monnaies, au mépris des ordonnances, et engagea les autres villes à suivre son exemple ^. En même temps, on continuait les poursuites contre les magistrats soupçonnés d'avoir voté Taide, soit à Gand, soit dans les châtellenies ^. Les prisonniers avaient déjà subi plusieurs interrogatoires, lorsque, dans la nuit du 28 octobre, quelques métiers, exaspérés par les nouvelles venues de Courtrai, où, disait-on, des commissaires de la reine ti^vailiaient à détacher cette ville de la cause des Gantois ; de Thielt, de Deynze, de Moerbeke, du pays dç Waes où avaient eu lieu de nouvelles poursuites fiscales, se réunirent dans la maison des tisserands, et décidèrent de s'établir en permanence à l'hôtel de ville, pour obtenir punition des coupables. On ne prévint les suites de cette résolution , qu'en leur promettant une entière satisfaction ; et, en efitet, le lendemain, Lievin Donaes et Laurent Everden reçurent la question ordinaire et extraordinaire, en présence des cinquante-trois doyens, des jurés des tisserands et des notables de la bour-» geoisie. Everden persista dans ses dénégations; mais la torture arracha à Donaes l'aveu que l'aide avait été consentie par les échevins des deux bancs *.

La sédition gagnait toutes les localités voisines, et l'on était à la veille d'une explosion générale. Marie de Hongrie avait résolu de visiter les principales villes de la Flandre pour maintenir dans l'obéissance celles qui étaient restées étran-

' D*HOLLANDER, 244.

' Lettre de Marie de Hongrie, du 33 octobre, défendant aux magistrats d'Audenaerde de prêter l'oreille à ces suggestions. Appendice précité, 703. '/6id.,240, 70i-706.

* Cort Verhael.

gères à la résistance de Gand, pour imposer à celles qui avaient manifesté des sentiments hostiles au gouvernement; mais elle s'aperçut alors des fautes commises. Ses armements avaient éveillé partont les défiances et ramené l'agitation là où de sages mesures l'avaient calmée. A Grammont, les métiers « faisoient des assemblées indues, réclamoient des nouvelletés, et parloient mai aux gens de la loy *. » A Roulers, éclatait « une violente émeute ^ » A Menin, la commune, « de sa propre autorité , destituoit des éehevins et des officiers *: » Le magistrat d'Audenaerde , prévenu que la reine comptait venir en cette ville, « accompagnée d'aucuns gentilshommes, pour la sûreté de sa personne, » la pria de rétarder ce voyage, dans la crainte qu'il n'excitât de nouveau les troubles apaisés par « l'instante sollicitude et l'extrême diligence du seigneur d'Escornaix *. » Ces appréhensions furent partagées par Philippe de Lalaing, et il fit d'égales instances pour détourner la princesse de ce projet *. Le bailli d'Ypres, André d'Gngnies, seigneur de Wadelincourt , n'osa publier l'avis annonçant le passage de la gendarmerie commandée pour servir d'escorte, « attendu que le peuple ne vouloit nullement ouïr parler ni endurer gendarmerie en ceste ville, craindant garnison. » 11 engagea même le capitaine d'Aire^ messire Louis d'Yves^, qui allait se rendre au-devant de la régente avec cinquante

» Plac. du 25 novembre i539. Inventaire d'ordonnances, 1. c.

' Plac. du 26 octobre. Ibid,

' Plac. du 4«' décembre. Ibid. •

4 Lettre du magistrat d'Audenaerde à Marie de Hongrie, du H octobre 1539. Appendice précité, 268.

^ Lettre de Philippe de Lalaing à Marie de Hongrie, du 44 octobre 4539. /6/d.,269.

^ « A Louis dTves, écuyer, lieutenant de cinquante hommes d'armes des ordonnances de Tempereur sous la charge du seigneur de Bevereii, et capitaine des archers de madile dame. » Compte de la recette générale, de 4539.

392 RÉGNE DE CHARLES-QUiNT EN BELGIQUE.

lances de la bande d'ordonnances du seigneur de Beveren, à prendre un autre chemin « que par ceste ville; car on ne les y lesroyt point entrer ny passer, et seroyt por mettre la totalle commune en armes, comme déjà avoit esté une fois, à moindre occasion \ » Il en fut de même à Termonde, dont le bailli, messire Jacques de la Troliëre, seigneur de Beaumanoir, exposa qu'y envoyer des troupes serait « mettre le peuple de la ville et pays en crainte et en doubte, là où il n'estoit point de nécessité ^. » Ces défiances étaient trop unanimes pour n'en pas tenir compte, et Marie de Hongrie renonça à son voyage. Elle ordonna d'arrêter la marche des troupes destinées à l'accompagner, mais recommanda aux capitaines des villes et des châteaux de la Flandre de faire bonne garde i, et de la tenir sans cesse au courant des événements ^.

La commune gantoise, ayant appris que des commissaires de la régente allaient se rendre à Courtrai, pour prendre connaissance de l'arrestation des hoogpointers , y envoya, sur-le-champ (27 octobre) des députés, sous prétexte de s'enquérir des faits imputés aux prisonniers et d'entendre les plaintes des habitants. Le but réel était de s'opposer à l'immixtion du gouvernement dans cette affaire et d'établir devant ses commissaires le droit de juridiction de la commune. Les instructions de ces députés portaient : « S'il est interdit aux habitants d'empêcher les magistrats de remplir leur

' Lettre du 22 octobre i539. Appendice précité, 277.

» Lettre du 25 octobre 4539. Ibid., 278. — ' Lettre du 26 octobre, précitée.

4 Rapport du bailli de Termonde. Appendice précité, 278. — « Item, au temps (les émotions, ce bailly, par charge dudit seigneur de Courrière, envoya secrètement ung homme à Gand pour s'enquerre des actes et emprises de ceulx de Gand, aifin, s'ils eussent malvolu, de garder sa ville d'Alost d'inconvénient, lequel homme, par trois fois, a vacqué audit Gand, chacune fois, deux jours. » Comptede Gérard du Bosch, précité (n» 43569), f" ex »».

office selon les us et coutumes , ceux-ci à leur tour doivent s'abstenir d'injustice et de violence. Or, le peuple se plaint d'abus et d'excès, et il appartient aux échevins de la keure, ses juges ordinaires, de connaître de la contestation. Ils sont tenus de rendre la justice à tous, notamment aux habitants du quartier de Gand. Nul n'est en droit de s'y opposer ; les hauts échevins de Courtrai ont eux-mêmes reconnu la conipétence de ce tribunal, en envoyant à Gand des avocats chaînés de lès disculper. On objectera peut-être qu'il est facultatif aux habitants de cette ville de déférer le différend h la reine ; vous répondrez qu'ils ressortissent à la juridiction et à l'administration du collège de la keure et qu'il leur est interdit de recourir à d'autres juges , hors le cas de déni de justice. Puisqu'ils ont, suivant la voie légale, intenté leur action devant ce collège, que justice ne leur est pas refusée, il n'est ni nécessaire, ni admissible dé s'adresser à un autre juge. Si, au mépris de nos droits incontestables, les commissaires de la reine apportaient quelque empêchement au cours régulier de cette affaire, vous leur résisteriez par tous les moyens en votre pouvoir. » Il fut défendu aux députés de communiquer leurs instructions ; à toute demande à cet égard ils devaient répondre que leur démarche avait lieu par forme d'avertissement, sans qu'il fût question d'entrer en procès; que, du reste, il était libre aux agents de la régente d'aller en réclamer communication à Gand, où l'affaire était intentée. Enfin, les députés reçurent mission d'interroger le pensionnaire Corneille Roose, ainsi que les députés chargés , en 1537, de porter à Marie de Hongrie la décision de la châtellenie sur la pétition de l'aide ^

' Appendice précité, 62-1 .

Les envoyés gantois ne trouvèrent à Courtrai que quelques agents subalternes, qui venaient, disaient-ils, pour s'enquérir de la résolution de la châtellenie. Il leur fut enjoint de s'en tenir dès lors au dernier objet de leur mission; seulement, si Toccasion s'en présentait, il convenait d'informer ces agents de la ferme intention de la commune de ne se dessaisir d'aucun de ses droits '. Dans leur interrogatoire, Corneille Roose, Gilbert Van Welseners, ancien prévôt, et Oscar Beert, ancien écbevin , disculpèrent le pensionnaire de Gand , Jeau Baert, d'avoir fait à la régente une déclaration contraire aux instructions de ses mandataires *. Mais les Gantois y ajoutèrent peu de foi, et, à leur instigation sans doute. Corneille Roose fut destitué *.

Dans le même temps, Guillaume De Mey s'était rendu à Audenaerde, où venait d'éclater une émeute, occasionnée « par certain octroi que le peuple disoit avoir été obtenu de la cour au préjudice de la commune. » On avait dû lui donner lecture des privilèges , lecture qui avait duré plusieurs jours, « depuis neuf jusque onze heures du matin, depuis deux jusque quatre heures de l'après-dînée *. » A peine arrivé, le député gantois harangua la foule attroupée. « Le gouvernement, dit-il, a violé nos privilèges, ordonné des arrestations et des poursuites illégales; il nous ruine par d'incessantes demandes de subsides; il nous affame par une infinité d'impôts, et il laisse les frontières dégarnies, les gens de guerre sans solde, pour livrer la fortune publique aux concussions des ministres ^. » Il prêta aux proscrits les projets les plus

' Appendice précité, 625. — ' /6/d., 626, 628. — ' Ibid., 322. * Lettre de Philippe de Lalaing à Marie de Hongrie, du 46 octobre 1539. Ibid., 270. ^ D'HoLLANDER, 36, 37. — M. Steur, 93, 94.

TROUBLES DE LA FLANDRE - LACÉRATION DU GALFVEL. 39o

criminels et, après avoir exposé les dangers qui menaçaient la Flandre, si toutes les villes ne s'unissaient pas pour la défense de leurs droits : « A ces projets, à ce système, s'écria le fougueux tribun, il faut s'opposer par la force! On n'agirait pas de la sorte si l'empereur était instruit de ces circonstances ; c'est à son insu que la cour et les ministres exploitent le pays. Qu'avons-nous besoin detre gouvernés par une femme ? Plaçons-la dans un cloître, et nos maux seront finis. Vous n'avez plus d'ordres à recevoir d'elle , car le gouvernement de la Flandre lui a été retiré, et la commune et moi nous en avons investi monsieur le haut bailli '. Quant h nous, Gantois, quel que soit le parti que vous preniez, celui de nos oppresseurs ou le nôtre , nous avons résolu de reconquérir nos droits, dussions-nous dans cette entreprise succomber les armes à la main ^ ! » Ce discours enflamme la multitude; elle exige l'arrestation des émissaires de la régente, et, les supposant cachés dans le château, elle somme la garnison de lui en ouvrir les portes. La place n'était pas en état de défense, et une attaque eût amené d'aff*reux malheurs, si la sagesse des de Lalaing n'avait calmé l'effervescence^. Mais il fallait une satisfaction aux esprits irrités , et, malgré les instantes prières du magistrat, les échevins de 1537 \

' « Wat hebben wy metter koninginne te doene, dat raen se in een klooster steke. Zo zoude wel al d'ooze verteeren, en ook men behoorde haer brieven geen gelove te gevene, mits dat zo niet meer 't régiment van Vlaenderen en heeft, want ik en andere inzetenen van Ghendt, hebben 't régiment gegeven mynbeere den hoog talliu. » Enquêtes criminelles. Interrogatoire de G. DeMey, du 5 mars 1544, cit. de M. Strur, 95.

' Ibid. — ^ Rapport de Philippe de Lalaing, cité dans une lettre de Marie de Hongrie, du 29 octobre 4539. Appendice précité, 282.

* C'étaient Jacques Van Dewarent, Jean Van Siclyn, Adrien Vanderstraeten, Jacques Van den Bossche, Jacques Van Quickelberghe, George De Cor te, Pierre Gastel, Philippe Elias, seigneur d'Huddeghem , et le pensionnaire Annain.

396 KÊGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

accusés d*avoir chargé la châtellenie sans le consentement des Gantois, furent jetés en prison ^ .

Ainsi, les chicanes, les intrigues, les violences avaient porté leurs fruits; d'une opposition constitutionnelle on en était arrivé à une résistance extrême ; on touchait à une révolution. Les colères débordaient partout. Partout éclataient les passions : nobles, chez les uns qui rattachaient la grandeur de la patrie à ses libertés ; brutales, chez les autres qui aspiraient à la vengeance; viles, chez quelques-uns qui rêvaient pillage et spoliation. Malheureusement ces dernières, écume et fange du torrent révolutionnaire, en firent dévier le cours, et aussitôt la digue s'éleva.

' M. Steur, 96, et note 4. — Appendice précité, 270, 704-706.

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