‹ Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique (volume 5)Chapitre 20 sur 28 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

- LACÉRATION DU CALFVEL.

Deux années et demie s'élaient à peu près écoulées depuis le premier refus de l'aide , quand ( mi-août \ 539 ) le magistrat de Gand fut renouvelé, en la manière accoutumée, « sans trouble ni empêchement ^ » Mais les résultats de l'élection soulevèrent de vifs mécontentements, « parce que la plupart des échevins de la keure étoient notoirement tenus pour amis, alliés et adhérens du grand doyen Jean de Bloek, de Renier Van Huffel et du doyen des tisserands Josse Van de Sagere, estant à leur appétit, de leur bande et intention. » Cette élection avait été même blâmée par des commissaires de l'empereur et par le grand bailli, * qui prédisoit assez ce qui en succéderoit de telz personnages. » Il était avéré que

' Ce magistrat fut ainsi composé : Échevins de la keure, Adrien Beths, Renier Van Hufifel, Josse Seys, Lievin Donaes, Josse de Grave, Pierre Van derSpuei^t, Josse dé Gruutere, Antoine Coolpaert, Lievin Van Caersele, Josse de Croock, Lievin Priesbier, Olivier Tinckeet Pierre Van Ackere ; Échevins des parchons, Charles Uutenhove, seigneur de Marckeghem, Renier Van der Velden, qui fut ensuite remplacé par Jean de Hooge, Claude Goetgebuer, Louis Alaert, Jean de la Fontaine , que remplaça Raphaël Van der Saere , Pierre Van der Beke, Jean de Gruutere, dit d'Exaerde, Jean Daneels, Dominique Van Wychuuse, Guillaume de Meuleneer, Jean d'Hamere, François Yman et Jean de Berlaere. D'HoLLANDER, 90. - Lettres de non préjudice, du 25 novembre 1539. Appendice précifé, 291.

« la plupart desdits échevins de la keure n'étoient aucunemenl capables ni idoines à leur état ; ils étoient simples gens , et cinq ou six d'entre eux n'avoient jamais été en loi. Ils avoient seulement été pris par lesdits doyens, Van Huffel et leurs adhérens, pour être de leur parti et les ensuivre en tous leurs entendemens '. »

Ce Renier Van Huffel ou Van Huffelghem, devenu le chef du parti de la réaction, avait rempli, en 1556, les fonctions de doyen des tisserands, et s'était rendu fort impopulaire. Obligé d'émigrer dès le commencement des troubles, il avait été rassuré par la modération des Gantois, et, à peine de retour, il venait de se faire élire second échevin de la keure. C'était un véritable défi jeté à ses adversaires. Ils le prirent ainsi, et, dirigés par un nommé Lievin De Voghele ^ ils voulurent avoir leur revanche. L'élection des doyens allait leur en fournir l'occasion et mettre les deux partis en présence. Quant ù Van Huffel, sans s'inquiéter de ces mécontentements ni de ces colères, il résolut de couronner ses succès par la candidature de son beau-frère Jean Van Waesberghe. Tant d'audace exaspéra les métiers, et ils donnèrent le branle aux violences d'où sortit la révolte '.

' Lettre du président du conseil de Flandre à Marie de Hongrie, du 26 septembre 4539. D'HoLLANDER, 460. — Ce reproche fut fréquemment adressé au gouvernement, qui n'était pas toujours scrupuleux dans ses choix. Ainsi, en 4537, un échevin de la keure, Jean Sutterman, fut dégradé et fustigé jusqu'au sang en chambre échevinale et dans les principaux carrefours de la ville, où il fut promené attaché à un poteau dressé sur un chariot, pour avoir déshonoré une béguine, « chose qu'il étoit accoutumé à faire. » Donc van Memorien der slede van Gendl aux Archives provinciales de la Flandre orientale, cit. de M. J. B. Cannaert, 1. c.

' M. Steur. 1. c, 44.

^ Interrogatoire de Guillaume De Mey, du 5 mars 4540. Etiquetes criminelles, cit. de M. Steur, 44. — D'Hollander.

L'agitation s'étendit avec rapidité et d'autres athlètes entrèrent dans la lice. On résolut d'abord d'aviser aux moyens d'annuler l'élection de Renier Van Huffel, et les métiers consultèrent à cet effet le traité de Cadsant; mais, loin de fournir matière à la casser, ce traité, lu et relu dans tous les sens, leur montra une foule d'obligations méconnues, de droits violés. Interdits, ils hésitaient sur la conduite à tenir, quand un homme, perdu dans la foule, cria : « Il se peut qu'on ait été dans le Secret de la ville ! » Ces paroles élecirisent les assistants et de toutes parts retentissent les cris : « On a violé le secret! On a falsifié la paix de Cadsant ^ ! » Les métiers déclarent sur-le-champ qu'ils ne délibéreront plus avant qu'on ait imprimé et traduit les privilèges en langue vulgaire, « en bon et plat flamand ^. » Tous assurent que ces act^s ont été altérés ; plusieurs prétendent même connaître les coupables ^.

Cet incident donna de la consistance aux rumeurs qui depuis longtemps tourmentaient les masses; dans toutes les bouches circulèrent les mots de trahison, de falsification, de vol de privilèges. A ces accusations s'en joignirent d'autres non moins terribles. Là régente, en prétendant avoir reçu des députés de la commune une opinion favorable à la levée de l'aide, avait appelé la fureur populaire sur la téie des magistrats alors en fonctions. Déjà beaucoup de bruits avaient couru à ce sujet; et, à la suite de propos tenus à des prêtres par un nommé Lievin Van Huckem, on ouvrit une enquête (juin 1539). Van Huckem, qui prétendait avoir reçu à ce sujet les confidences d'un bourgeois d' Audenaerde , envoyé en

' M. Steur, 53; d'après les Enquêtes criminelles.

* Ihid. — D'HOLLANDER.

' Jbid.

30â RÈGNE DE CHARLES-QUCNT EN BELGIQUE.

mission à Bruxelles en même temps que les députés de Gand, ne fournit aucun éclaircissement. Mais, suivant des témoins cités à la requête d'un échevin d'Audenaerde, Jacques Van Quickelberghe, dans la conférence du 17 avril 1537, le pensionnaire Jean Baert avait déclaré, en présence de Lievin Pyn, de Renier Van Huffel, d un gros homme et d'autres personnes, que, vu la gravité du danger, les Gantois consentaient, pour cette fois, à accorder l'aide, en stipulant seulement que, comme la guerre laissait beaucoup de gens sans travail, ils se réservaient de choisir parmi eux des hommes propres au service militaire et de les payer eux-mêmes'. Dans la situation des esprits il ne fallait pas d'autres preuves, pour inculper les magistrats députés à Bruxelles en 1537; ce fut le triste prologue d'une affreuse tragédie.

Quant à la violation du Secret, l'accusation se fondait sur des indices présentant de fâcheuses coïncidences. « Qu'on s'imagine un chélif coffre de bois, en hauteur et largeur n'ayant pas au-delà de deux pieds, ni plus du double en longueur, recouvert sur toutes ses faces extérieures de minces lames et de mauvais cercles de fer, et l'on aura une idée du trésor qui était connu sous le nom de Secret de la ville de Gand. Mieux connue aujourd'hui sous celui de Coffre de Fer, cette curieuse antiquité renfermait alors les originaux- des chartes et des diplômes que la commune avait obtenus, à différentes époques, de ses princes souverains, Ce meuble de féodale origine, que chacun peut voir encore aux archives de la maison de ville à Gand, était déposé dans une salle obscure du beffroi, où personne n'avait un libre accès; s'il était nécessaire d'y entrer, soit pour en extraire, soit pour y

' Appendice précité, 583, 620. — D'Hollaxder, 93.

remettre des chartes ou des diplômes, il fallait la triple intervention du grand bailli, du magistrat et de la commune. Personne à leur* insu ny pouvait pénétrer sans crime capital . 11 n'était d'ailleurs pas aisé d'y parvenir; car indépendamment d'une trappe mobile pratiquée dans le haut du plafond, seule entrée par ou il était possible de se laisser descendre dans ce lieu redoutable, le coffre lui-même était fermé par trois cadenas différents, dont les clefs étaient gardées par les trois doyens en chef de la ville *. » Or, en 1536, le doyen des tisserands avait égaré sa clef, et ce doyen c'était Renier Van Huffel. Après de longues et vaines recherches, on avait rescinde charger le serrurier de la ville d'en faire une autre, et on l'introduisit nuitamment avec un de ses ouvriers dans la salle du Secret. Le grand doyen. Lievin Pyn avait prêté sa clef pour cette opération qu'on ne put effectuer, paraît-il, qu'en fracturant un des cadenas. Soit qu'il fût resté inconnu, soit qu'on n'y eût pas alors prêté attention, cet incident n'avait soulevé aucune réclamation. Mais les accusations de soustraction de privilèges en éveillèrent le souvenir, et il acquit aussitôt un caractère d'extrême gravité ^.

Alors aussi parut sur la scène une redoutable association qui allait dominer la situation. Dès l'origine du débat, des esprits véhéments, les uns se rappelant les temps glorieux de la commune, les autres animés par d'ardentes aspirations vers une liberté complète, avaient tenté de dépasser l'opposition passive de la bourgeoisie. Repoussés des conseils de la commune, ils avaient cherché des forces ailleurs; les souffrances des prolétaires avaient rendu le recrutement prompt et facile. Les réunions populaires devinrent dès lors phis

• M. StEL'R. — ' D'HOLLA>DER.

fréquentes et plus tumultueuses, et la violence des motions valut à leurs auteurs le nom de Creesers '. Ony attachait alors un sens si injurieux qu'on avait vu, en 1538, condamnera deux jours de prison, à une amende honorable et à une amende pécuniaire de trois livres parisis, un brasseur, Jacques Van der Brugghen, qui Tavait donné à un messager et à des recors dans l'exercice de leurs fonctions^. Sans s'en émouvoir, les meneurs du mouvement étendirent leur prosélytisme; puis, lorsqu'ils eurent gagné les masses à leur cause, ils adoptèrent avec orgueil, comme le firent plus tard les Gueux, la dénomination par laquelle on avait voulu les flétrir.

Les métiers les plus exaltés : les meuniers, les tapissiers, les bateliers, les cordonniers, les maréchaux ferrants, les constructeurs de navires \ adhérèrent les premiers à cette faction, et elle prit bientôt pied dans les collèges communaux. Alors, ce ne fut plus du refus de l'aide qu'il s'agit, mais de l'indépendance de la Flandre, du renversement complet d'un pouvoir exécré. Alors se dessinèrent les caractères de hardis tribuns à qui il ne manqua peut-être que le génie des Van Artevelde pour opérer une révolution. Sur le premier plan figurent l'orfèvre Guillaume De Mey, appelé tantôt capitaine Werrewyck, tantôt capitaine Reischomme, « homme de

• M. Kervyn de Lettepbove, qui attribue aux protestants les troubles de cette époque, dit : « Cette secte portait à Gand le nom de Creesers, qu'on n'a pas mieux réussi à expliquer que celui de huguenots {Histoire de Flandre, VI, 94-98). »• — M. Steur a fait dériver creesers de creysschen, pleurer, crier, agiter, troubler. Nous sommes d'autant plus porté à attribuer à ce nom la signification de braillards, que nous le voyons donné dans ce sens aux émeutiers de Bois-le-Duc, dans une pièce de vers composée en 4525 sur les troubles de cette ville. ( Een gedichie van de crylers in de rumoer der stadt van den Bossche, Manuscrit précité.)

» Sentence du 19août 4538. M. Steur, Pièces jnsl., 465, note.

' Interrogatoire de Lievin D'Herde, Enq. crim., 1. c.

moyen âge, fort bien en langaige ^ » d'une telle « éloquence et hardiesse que lesdits de Gand croyoient tout ce qu'il leur disoit et mectoit en avant " ; » un ancien secrétaire de la ville, Laurent Glaes, « homme ayant moyennement de bien, i» qui avait été précédemment banni comme adhérant aux nouvelles doctrines religieuses ^; Lievin D'Herde, et Lievin Hebscap, « marchand de bois et maitre-cbarpentier de l'empereur, au quartier de Gand. » Ils trouvèrent d'actifs et d'énergiques agents dans Jean de Gourtrai, « homme de métier assez povre^; » Louis Jooris, dit le capitaine Catkin; l'orfèvre Jean De Munck; Martin Van Hanselaer, « povre honneste homme ^; » le boulanger Jean De Somere; les tisserands en laine Jean Uuttermeere , Jean Bauwens, Pierre Van Aerde; les cordonniers Jean Van Biert, Jean Debbaut; le savetier Guillaume Van Goppenolle; le foulon Jean Van de Moortele; les tisserands en lin Daniel Van Is^hem, Lievin D'Haeze, Adrien DuUaert, Jean De Vooght, Josse Van de Vy vere ; le maréchal Pierre Hueninck, dit capitaine Smekeri; Thomas Van den Berghe; Gharles Van Meerendre; Arent Fierons; Mathieu Nachtegale ; une foule d'autres plus obscurs, mais non moins dévoués à une cause pour laquelle la plupart donnèrent leur sang ®.

Le 17 août, les métiers furent convoqués, à l'effet de dresser, conformément à la paix de Gadsant, la liste des candidats aux fonctions de doyens. G'étail l'heure attendue

' Relation des troubles de Gand.

* Manuscrit cité par M. Stbur, \2i , note 1 . ' Ibid.

* Helation des troubles de Gand.

5 Ibid

* Ibid — Enquêtes criminelles, citations diverses de M. Steir. — Cort VerhaeL

pour la lutte. Les meuniers et les charpentiers de navires « déclarèrent ouvertement qu ils n'estoient délibérez de procéder au choix de leurs candidats ; » le lendemain, toutes les autres corporations se rangèrent à leur avis ^ Convoquées de nouveau, le 1 9, elles persistèrent dans leur refus, et le métier des a cordonniers en vieux » notifia, d'une voix unanime, son intention de n'élire son doyen et ses jurés qu'après exécution des résolutions de la dernière coUace. En outre, il réclama 1 arrestation immédiate de quiconque s'était permis de charger le pays de Flandre contrairement à la décision de cette assemblée, des personnes inculpées de s'être introduites pendant la nuit, sans y être autorisées, dans la salle du secret de la ville, et de leurs complices. EnQn il demanda qu'on enjoignit au grand bailli de surveiller avec soin Tobservation des privilèges et de punir les contrevenants. « Nous et nos suppôts, ajoutèrent-ils, sommes prêts à nous employer, corps et biens, f)Our l'exécution de ces mesures. » Cette motion fut appuyée par les charpentiers de navires, les tanneurs, les tonneliers et les plâtriers, les épiciers, les scieurs, les corroyeurs en noir, les couvreurs en paille ^ et adoptée par l'assemblée. De plus, elle réclama la mise en liberté de toutes les personnes détenues au sujet du refus de l'aide, et l'inviolabilité des privilèges que l'empereur avait juré de maintenir et d'observer "*.

Effrayés de « ces nouvellelez, » les collèges des deux bancs mandèrent le grand bailli pour concerter les moyens de détourner l'orage; « mais on ne le sut trouver, » et les magistrats, « bien paies et eslonnés, » ne lentèrent même pas d'opposer de la résistance aux prétentions des métiers. Ils se

' D HOLLANDBR, 92.

' Appendice précité, 586.

' Con Verhael. — Reialion des troubles de Gand.

bornèrent à prévenir les inculpés du sort qui les attendait '. La plupart de ceux-ci se hâtèrent de fuir; d'autres, tels que Lievin Pyn, Guillaume De Vaddere, Josse Seys, Lievin Lamniens, Lievin Donaes, Corneille Van der Zwalmen, Simou De Bock, tous anciens membres du magistrat en 1 536, iorts de leur innocence ou méprisant Faccusation , refusèrent de profiter de cet avis. Cette confiance allait être cruellement expiée. En effet, le grand bailli, qui, Tannée précédente, écrivait à Marie de Hongrie : « Je ne sache sy grand homme en toute la ville que , si je m'apercevoie quy ficent sédiciori , je ne prinsse par le collet et en feroy faire bonne justice ^ , » ne se montra pas plus courageux que les échevins : toute sa fermeté se réduisit à réclamer des ordres écrits pour procéder aux arrestations ^. Lievin Pyn fut sur-le-champ constitué prisonnier, et Ton arrêta dans la soirée (19 août) Jean Van Waesberghe, dont la candidature avait provoqué l'explosion *, un ancien échevin Lievin Lammens, un nommé Josse Cordeel, les serruriers et d'autres personnes accusées d'avoir participé à la violation du Secret, ou d'en avoir eu (connaissance ^.

Ces arrestations répandirent l'effroi; beaucoup de personnes suspectes au peuple, entre autres Renier Van Huffel, Josse de Grave, Jacques Van Melle, Jean de Backere, Lievin MytCj prirent la fuite, et se réfugièrent soit à Anvers, soit à Malines, soit à Bruxelles®. Van Huffel était à peine arrivé

• D HOLLANDER, 92-93.

' Rapport du H juin <538. Appendice précité, 217. ' Cort Vei'hael. — Belation des troubles de Gand.

* Il était alors receveur de la ville et avait été échevin en 1536. Ibid. —

D'HOLLANDER, 94.

* Appendice précité, 589.

^ Cort l'erhael.

dans cette dernière ville, que s'y présentèrent quatre députés de Gand (Aert Dolcaert du métier des merciers, Josse Van der Meeren du métier des soyeurs et des couturiers, Josse Vereghen, serviteur du bailli, et Pierre De Sceppere, servent), et à leur demande il fut jeté en prison; mais, à son tour, « prétendant estre injurié d'eulx , » il obtint l'arrestation de ces députés. Marie de Hongrie défendit au conseil de Brabant d'intervenir dans cette affaire, dont elle laissa la connaissance aux échevins de Bruxelles \ et ceux-ci offrirent aux Gantois de juger les prisonniers d'après les coutumes du Brabant. Sur leur refus, ils mirent Van Huffel en liberté et condamnèrent les quatre députés aux dépens de l'instance et des frais occasionnés par son emprisonnement. La commune gantoise paya ces frais et réclama l'extradition du fugitif, en se fondant sur les anciens concordats conclus entre les deux villes. Mais les Bruxellois objectèrent qu'elle avait trop souvent enfreint ces traités pour qu'ils fussent encore valables ; « ce dont lesdits de Gand furent fort malcontens et courrouchiés , menaschant lesdits de Bruxelles qu'ils s'en vengeroient quelque jour ". » La commune flamande n'eut plus désormais à compter sur les sympathies de la cité brabançonne.

Cependant le magistrat de Gand, revenu de sa stupeur, essaya d'opposer la force à la violence et d'armer la bourgeoisie contre les métiers. « Le 20* jour dudit mois d'août, il manda en la chambre eschevinale les gentilshommes et notables personnages, qui comparurent jusques au nombre de vingt-cinq ou environ ; il leur déclara que ceux de la commune vouloient aller au grand marché et illecq publiquement géhenner Lievin Pyn , et les requit de vouloir tenir guet en faisant du mieux

' Lettre de Marie de Hongrie, du 23 août 1539. Appendice précité, 244 . • Relation des troubles. — Histoire de Bruxelles.

qu'ils pourroient. Fut lors dressé ung billet des gens de bien de ladite ville, qui en tout pouvoienl estre jusques au nombre de quatre-vingt ou environ ^ » Si secrète qu'eût été tenue cette résolution , elle fut éventée avant d'avoir reçu un commencement d'exécution. Les métiers coururent aux armes, s'emparèrent des portes de la ville et des prisons, occupèrent tous les carrefours, tandis que la foule s'ameutait criant : Aux traîtres! à la trahison ^1 En un instant la ville entière se trouva au pouvoir des Creesers.

Le lendemain ^, la coUace s'assembla , et les propositions les plus incendiaires se produisirent Les métiers déclarèrent qu'ils ne se sépareraient pas avant d'avoir obtenu l'exécution des précédentes décisions de la coUace, notamment prompte justice des échevins prévenus d'avoir porté à la cour un faux consentement de l'aide, et des personnes accusées d'avoir violé le Secret. < Il faut, dirent-ils, continuer les poursuites contre les échevins en fonctions de 1536 à 1537; relâcher les innocents; frapper sur-le-champ les coupables. Il importe d'appliquer ceux-ci à la torture ; pour prévenir toute fraude, que la question leur soit donnée dans la grande salle du 'sGravensteen, en présence des notables de la bourgeoisie, des doyens et des jurés des métiers et des tisserands, accompagnés, s'ils le jugent convenable, d'un ou de plusieurs conseils. » Ils exigèrent, en outre, la prohibition de la sortie des grains ; — l'interdiction de toute vente de biens sur corps; — l'obligation pour tout possesseur de rentes sur la ville d'en

' DHOLLANDER. 95-96.

'M. Steur, 46-47.

' Confondant sans doute la date de la réponse du magistrat avec celle de

cette réunion, les Mémoires de d'Hollander lui donnent, à tort, la date du

22 août.

310 RÈGNE DE CHaRLES-QLIMT EN BELGIQUE.

indiquer Torigine ; — la fermeture du Secrel par trois nouvelles serrures, dont les clefs seraient remises à des doyens renouvelés annuellement; — l'interdiction de toute espèce d'industrie dans un rayon de trois milles de la ville; — des dispositions réglementaires n'accordant la parole qu'aux doyens ayant chaîne d'exprimer l'opinion de leur métier, « afin qu'on pût ouïr chacun ; » — la punition immédiate de deux prisonniers détenus l'un à Ruysselede , l'autre à Wachtebeke, « pour avoir fait tort aux paysans; » — la séquestration des biens des émigrés, qui seraient mis sous la garde des tisserands, avec obligation de placer dans chacune de leurs maisons au moins deux gardes mangeurs (ou gardes maneurs); — le déploiement du grand étendard de la commune; — la restitution de l'artillerie et des munitions de guerre transportées à Bruges après la paix de Cadsant. « Nous les avons prêtés à cette ville, disaient-ils, et l'on ne peut nous en contester la propriété, puisque son trésorier exige annuellement de notre commune le payement des frais de réparation et d'entretien. »

Enfin , ils demandèrent qu'on reprit les canons de la commune placés à Enghien, au Versteen, au château de Gavre, à Liedekerke et dans d'autres places ; — qu'on approfondit les fossés de la ville envahis par les joncs ; — qu'on réparât les fortifications ; ~ que l'on construisît de nouvelles tours aux points les plus vulnérables; — qu'on détruisit le petit pont de pierre des Trois Moulins , ou qu'on y élevât un bastion ; — qu'on dressât une liste nominative des pauvres ayant reçu des aumônes de la commune ; — qu'on supprimât ces aumônes parce que « les gouverneurs de la ville avoient mal vescu eu l'administration de ses biens, avoient couché es comptes certaine grosse somme sous le libellé de secrètes aumônes.

TROUBLES DE LA FLANDRE.- SUPPLICE DE LIEVIN PYiN. 3H

avoienl toujours compté les rentes viagères, comme si passé vingt ans nuls rentiers ayant rentes viagères n'étoient allés de vie à trépas; » — qu'on supprimât la confrérie dite de DroogheghildCy formée des principaux habitante de la ville, de ceux sans doute sur qui la réaction avait compté ; — que la garde des prisons fût confiée à six hommes de bien, choisis en nombre égal dans chacun des trois corps de la commune ; — qu'on produisît le Rachat de Flandres ; — qu'on admit dans le membre de la bourgeoisie « tous bourgeois adhéritez en la ville, non estant des mestiers ou des tisserands ; » — que les trésoriers fussent remplacés par neuf commissaires, également pris en nombre égal dans les trois membres , et chargés de l'administration des biens communaux et de la direction des travaux publics, avec recommandation de n'en point entreprendre , sans avoir la certitude de les mener à bonne fin ; — que l'on destituât les personnes préposées à la garde des matériaux de la ville ; — que l'on interdit aux cloitres d'exercer aucun négoce ou industrie; — que tous officiers et doyens prétassent le serment usité du temps de Charles le Téméraire; — qu'on cassât le Calfvel de 1518, « fait contre la commune et sans collace ; » — qu'on révoquât sur-le-champ tous les fonctionnaires suspecte d'avoir desservi la ville ou trahi ses intérête ; — que les échevins fussétet rendus pécuniairement responsables de leurs jugemente ; — et qu'on établit des guets permanents par connétablies \

Le magistrat crut pouvoir apaiser la multitude par quelques concessions, et, le 22 août, il défendit « tout ce qui estoit de son pouvoir contenu èsdite articles. » II prescrivit au bailli de

' Appendice précité, 587-597. -- DHollander, 96-104. — Cort Verhael. — Lettre de Marie de Hongrie, convoquant les trois membres de Flandre, septembre 4539. D'HoLtANDER, 423.

31 j RÈGNE DE CHARLESQUINT EN BELGIQUE.

Waes d'empêcher Texporlation des blés et d'envoyer à Gaod les grains de ce quartier ; cet officier s'étant retiré à Anvers, on saisit le bateau sur lequel il avait chargé « quelque quantité de bled pour faire sa provision. » Puis, au vœu des métiers, neuf commissaires furent choisis dans les trois membres de la commune ; c'étaient : Gilles Aelgoet, ancien procureur général et commissaire au conseil de Flandres, Geert Oosterlinck, Josse De Bracchele, du membre de la bourgeoisie; George Vits, Gérard Van den Vundere, Nicolas de Buck, du membre des métiers; Jean Sanders, Laurent Claes, Pierre DoUaert, du membre des tisserands '. Dans tous les mouvements démocratiques qui éclatèrent en Belgique, on vit constamment les métiers suivre une marche analogue , déférer à des commissaires extraordinaires la direction des finances, des travaux publics et de la police ^. Enfin, faisant droit aux accusations de malversation portées contre quelques fonctionnaires communaux, le magistrat ordonna une enquête sur leur gestion ; un receveur, convaincu de concussion, fut fustigé devant la maison échevinale et sur les principales places de la ville jusqu'au champ de la potence (Galgenveld), où il fut cloué au gibet par l'oreille *.

Mais des concessions partielles devaient être impuissantes à arrêter le torrent populaire. Le 23, un rassemblement se forma devant la maison du grand bailli \ en réclamant à grands cris : « droit, loi et justice *. » De leur côté, les métiers^ réunis en armes dans leurs maisons, oi^nisaient des

' D HoLLANDER, ^0^402. — CoH Verhacl.

* On en trouve des exemples remarquables dans les annales de la ville de Bruxelles.

' M. J. B. Cannaert, 1. c.

* Dans la rue dite Onderstriiete. Cort Verhael, f« xlvii.

' Ende begeerden t'bebbene recht, wet ende justilie. Ibid,

TROUBLES DE LA FLANDRE. - SUPPLICE DE LIEVIN PYN. 3t3

guets, et, en même temps quils accordaient à François Van der Gracht une garde de 400 hommes pris dans les corporations \ ils s'emparèrent de toutes les positions. Alors ils exigèrent qu'on mît sur-le-champ à la question Lievin Pyn, accusé d'avoir présenté à la reine un faux rapport au sujet de Taide; de s'être bâti sa maison avec des matériaux de la ville; d'avoir pénétré indûment dans le Secret, ou du moins de s'être dessaisi de sa clef.

On n'essaya pas même de résister à cette cruelle exigence et, à onze heures du matin, le prisonnier fut conduit « en la grancte salle du cbasteau où se tenoit la chambre du conseil de Flandres, nommée 'sGravensteen *. » — « Incontinent Lievin Hebscap, maître -charpentier des ouvrages de Flandre, avec son varlet, apporta audit cbasteau ung nouveau bancq pour torturer, lequel il avoit fait prest, ne says par charge de qui ^. » Après avoir été confronté avec Jean Van Waesberghe, Lievin Lammens , Josse Cordeel ^ les serruriers et d'autres personnes soupçonnées d'avoir participé à la violation du Secret ^, ce malheureux , qui était âgé « d'environ soixantequinze ans, qui auparavant avoit esté plusieurs fois en loy et aussi grand doyen ^, fut inhumainement géhenne et torturé. » Un grand nombre de membres des métiers étaient présents, et « le peuple avoit aussi contraint aucuns bourgeois et de ceulx de la loy d'y venir, ou aultrement, s'ils n'y fussent venus, ils eussent été en bien grand dangier de leurs vies. Et crioient ceux de ladite commune à l'officier criminel : Tournez

' Cort Verhael. — D'Hollander, 402.

* Helation des troubles.

^ D HOLLANDER« 102.

* Corl Verhael.

* Appendice précité, 587.

^ n tenait l'auberge de la Cloche. Cort Verhael.

3f4 RÈGNE DE CBARLES-QUINT EN BELGIQUE.

encoires ung tour; estricquiés bien ce meschant qiii nous a ainsy desrobé et mengié les biens de la ville, fait et allé à rencontre de nos privilèges De telle sorte se maintenoient que ledit officier ne sçavoit ce qu'il devoit faire ni dire, tant estoit étonnet dudit peuple ; et fut ledit Lievin sy très-fort géhienné qu'il fut affoUé de tous membres \ »

Le patient fut principalement interrogé sur deux points : sur les personnes qui, en 1836, avaient pénétré dans le Secret de la ville ; sur les privilèges qu'elles avaient emportés. « Il ne confessa mitre chose, sinon que, audit an 1536, lui, comme grand doyen, avoit une fois mis sa clef du Secret sur le buffet de la cBhmbre échevinale, parce qu'on disoit que Renier Van Huffel avoit perdu ses clefs, et afin qu'on en fît d'autres. » Il soutint avoir porté à la reine le consentement contenu dans l'instruction des échevins des deux bancs, « selon laquelle il s'étoit réglé, sans savoir si c'étoit contre la conclusion de la coUace. » Interrogé aussi « sur le gouvernement de la ville et sur l'administration de ses biens, il ne confessa chose d'importance ^. » A deux reprises il fut appliqué à la question ^ et elle ne cessa qu'à six heures du soir. Il avoit été « si tiré et allongé qu'il ne se eust seu soustenir, sur aucun de ses membres, » et il fallut le placer dans un fauteuil d'osier, pour le reporter dans son cachot *.

Le lendemain (24 août), Pyn rétracta des aveux arrachés par la douleur, et cette rétractation jeta les échevins dans un grand embarras. Toute la journée se passa en délibérations et, le 2S, ils proposèrent de charger de l'instruction de ce procès

• Relation den troubles, M.

' D'HOLLANDER.

' Ibid.

^ Ibid. — Cort Verhael. - lielalion des troubles.

quelques hommes de loi, « selon Dieu, droit et raison \ » Mais « entrèrent en ce moment au collège des députés des métiers et des tisserands, lesquels déclarèrent avoir charge de requérir que on coupât le poil de Lievin Pyn et que encore une fois il fût mis à la torture ^. ^^ Les éehevins, « bien qu'ils dussent faire droit sur les confessions, sans sur ce prendre avis des métiers ou tisserands, craignirent de tomber en quelque inconvénient, s'ils jugeoient autrement que à l'appétit desdits mestiers et tisserands. Craintifs et pusillanimes, ils adviâèrent donc, avant de procéder plus avant, d'assembler lesdits métiers par forme de collace, pour leur demander de procéder à toute diligence en ladite matière par train de justice, en choisissant à cette fin de bons et notables pereonnages leltrez ^. »

C'était remettre le sort de l'accusé à là merci de ses ennemis. L'assemblée eut lieu le 26, au milieu d'une grande agitation accrue par l'arrivée de paysans du canton de Courtrai venant se plaindre des exécutions ^. Dès l'ouverture de la séance, les métiers et les tisserands demandèrent que les tètes des fugitifs fussent mises à prix. Passant ensuite à la , proposition qui leur était soumise : « Il n'est pas nécessaire, dirent-ils, de charger de cette affaire des légistes. Il faut, sans aucun retard, soumettre l'accusé à un examen plus sévère ; le raser complètement; lui enlever les anneaux qu'il porte.

' D'HoLLANDER, 403, 40Ô. — AppcDdice précité, 597.

' Proposition dû magistrat. D'ITolla>der, 404.

'/«Md., 403-405.

* M. LéopoLD RfTTBR VON Sachrr Masoch, Ùer Aufstand in Gent unter Kaiser Cari V^ 4857, d'après un journal manuscrit reposant aux Archivea de Vienne, 460. — Ce journal semble une réproduction du Mémoire attribué à d'Hollander, dont les^ documents, à en juger par les citations de cet auteur, se trouvent également dans ces archives.

Qu*il nous dise ce qu'est devenu le grand étendard de la commune; qu'il avoue ce qui a été traité dans la conférence tenue au mois d'août 1S36, chez maître Philippe de la Kethulle, dans l'intervalle des deux réunions de la collace; qu'il révèle les noms des instigateurs de la violation du Secret et les motifs qui les dirigeaient. Il ne peut prétexter ignorance, puisqu'il convient avoir à cet effet livré sa clef Nous voulons savoir ce que lui et ses complices ont fait dans le Secret, et connaître les privilèges et les actes qu'ils ont enlevés; en un mot, être mis au courant de tous les points propres à porter ia lumière dans cette trame. Les personnes qu'il dénoncera doivent être arrêtées sur-le-champ, emprisonnées séparément et placées sous la surveillance de gardiens sûrs; si elles prennent la fuite, on mettra leurs têtes h prix. Durant la torture de Pyn et de ses complices, il sera dressé procès-verbal de leurs aveux par trois secrétaires pris dans chacun des membres de ia commune, et toute communication entre les accusés sera soigneusement interdite. » Enfin, pour prévenir les tentatives de fuite , ils réclamèrent le remplacement des portiers et passeurs de la ville par des hommes à l'abri de tout soupçon de connivence avec les prisonniers. Une demande des échevins de n'admettre à Texamen des accusés que douze notables, fut repoussée et il fut décidé que tous les doyens et les jurés des métiers y assisteraient ^ Le membre de la bourgeoisie se rallia aux métiers et aux tisserands ^, et les échevins formulèrent une ordonnance sanctionnant ces violentes motions.

A deux heures de l'après-dînée, Lievin Pyn, ramené au s Gravensteen , fut interrogé de nouveau sur les termes du

• Appendice précité, 597. — Cort Verhael.

' Appendice précité, 599.

consentement communiqué à la régente. Il persista dans ses premières déclarations et disculpa ses collègues , « gens de bien , dit-il , incapables de rien faire au préjudice de la commune. » Comme on lui objectait leur fuite, il répondit : « ils ont émigré par crainte; si j'eusse pensé qu'on me dût traiter comme l'on fait, je me fusse absenté avec eux \ » Alors, après l'avoir rasé -, on le mit pour la troisième fois à la question ^, « ce qui fut fait devant l'autel du consistoire dix conseil de Flandres, où l'on dit qu'un Willeken De Mey, orfèvre, commit tel outrage et inhumanité, que par honnesteté on n'en peut parler ^ » Soumis à d'affreuses tortures *, le patient montra une inébranlable fermeté. Il convint seulement d'avoir fait travailler à sa maison par les ouvriers de la ville, et d'y avoir employé quelques charrettes de briques et de sable appartenant à la commune, qui, en revanche, lui devait 31 livres de gros ®. Son courage, sa constance, pas plus que son âge et ses membres brisés, ne désarmèrent ses farouches ennemis. Attribuant sa fermeté à un sortilège, qu'on avait voulu trouver en le faisant raser ', des individus rappelèrent que le même cas s'était présenté, il y avait quinze à seize ans. Un grand

• D'HOLLANDER, 405, 406.

' « Item, payé au bourreau, d'avoir tondu les cheveulxduditLievin, xxsols, » Compte du grand bailli, F. Vander Gracht, précité (n» U422).

^ « Item, payé au bourreau d'avoir mis par trois fois à question et à examen Lievin Pien, XXX sols. » /6td.

4 D'HOLLANDER, 406.

^ Ibid. — Cort Verhael.

7 Ce système de raser le corps des patients était généralement appliqué aux individus soupçonnés de porter des maléfices, et le procès d'une malheureuse femme de Bruges, accusée de sorcellerie, en fournit un exemple d'une révoltante cruauté. Voir Damhovders, Practique judiciaire es causes criminelles, ch. xxxvi.

Vf. 14

318 RÈGNE DE CHARLEM^UIST EN BELGIQUE.

crimioeL, disaient-Os, avait résisté alors à toutes les tortures, grâce à une vieille femme, demeurant près de Saint-Pierre, qui, pendant qu'on appliquait Tinculpé à la question, allumait une chandelle de cire jaune et, par ses coiyurations, le rendait insensible. Séance tenante, le grand bailli envoya des sergents s'enquérir de ce que faisait cette femme ; ils revinrent avec des rap|)orts contradictoires ' et les accusateurs de Pyn per^tant à croire au sortilège, on fit arrêter un prétendu nécromancien, nommé Henri Paelinck, et la femme d'un barbier ^. Enfin, le grand bailli proposa de renvoyer l'accusé en prison et de remettre son jugement aux écbevins de la keure '. Les délégués de la bourgeoisie y consentirent, subordonnant leur consentement à celui des deux autres membres. Mais ceux-ci « requirent qu'on mit les cordes es vieilles plaies de la première torture. » Le maître des hautes œuvres ayant déclaré que « la chair de ces plaies était morte et sans sentiment, ils lui enjoignirent de plus serrer les cordes sur le gras des jambes et sur les grèves, et de plus tirer les orteils, ce qu'il fit tellement que l'une des cordes se rompit. » Alors seulement ils permirent, « pour cesie fois, de le retirer du banc de torture, en lui recommandant de penser à son affaire jusqu'au lendemain. »

La plupart des corporations passèrent la nuit sous les armes. Le jour suivant (27 août), dans une assemblée générale des métiers et des tisserands, ces derniers demandèrent qu'on fît justice du coupable et qu'on lui envoyât un ou deux religieux, pour recevoir la confession de ses crimes. Abordant ensuite un autre ordre d'idées, ils réclamèrent la prompte exécution de

' M. iliTTER, Der Aufstand in Gent, 46^.

' D'HoLLANDER, 408. — Bow van MemoHen, cit. de M. J. B. Cannabrt, 1. c.

^ D'HoLLANOER. — CoTl Verhael. — M. Kervyn de Lettenhove.

TROUBLES DE LA PLA5N£. - SCFrUGS K USMS rfH. HP

tous les articles contenus dans leor propc^îlion da H de nouveaux serments des écherins et d» oflkîers de b Tîije /â destitution de tons les fondioniaires nomnês aux privilèges de la conunone. « Noos ne pas, ajontèrent-ils, a^ant d'aToir obtenu pleîae ei entière Satisfaction. > Le même jour, parurent une prodaflcUîm promettant une prime de cent florins carolns à qateonque livrerait des fugitifs, « et autres édits conformes auxdits articles de la coltace. > De leur côté, les métiers remplacèrent le pensionnaire Jean Baert, par Philippe Dieriox, un des avocats récemment caliangés ^

En présence de passions déchaînées d'une pari, d'une lâche pusillanimité de Taulre, le sort de Lievin Pyn nétait plus douteux. Marie de Hongrie essaya de le sauTcr, en lui adressant une déclaration justificative; mais ni lui ni son avocat ^, ni ie président du conseil de Flandre, n osèrent s*en servir ^. Le 38 août, les échevins de la keure le déclarèrent convaincu d'avoir poussé au vole de faide de 400,000 livres; transmis à la reine, de concert avec les antres députés, un consentement contraire à la résolution de la coUace; livré la clef du Secret; employé à son usage le bien de la ville, et, de ces chefs, le condamnèrent à mort^. En entendant cette sentence, < ledit Lievin Pyn leur remonstra, bien franchement et d'un cœur viril, la grande lâcheté qu'ils faisoient de ainsy l'envoyer au supplice, par crainte du peuple, sans qu'il l'eust neullement mérité, comme bien ils le

■ B'HOLLANDER, 406-406.

» « Item, à radvocaet qui pour lui plaidoia es vierscbares, xx «oU. » Compte de F. Van der Gracht, précité.

^D'HOLLAMDEB, 443.

4 Ibid,, 408. — CwH Verhael.

sçavoîent. Il leur dit aussy que, s*ils eussent esté gens de cœur, ilz eussent bien empesché ladite commotion, au commencbement d'icelie, en faisant bonne et roide justice des premiers , mais qu'ilz n*estoient point tous sy bons les ungs que les autres. Du reste, il prioit Dieu, qui sçavoit et cognoissoit le tout, de leur pardonner sa mort; quant à luy, de trèsbon cœur il la leur pardonnoit. Il la prendroit même en gré pour tous les péchiés qu'il povoit avoir commis, si, par sa seuUe mort, toute la commotion et trouble, qui estoit en ladite ville de Gand et encoires apparent de y estre de plus en plus, pouvoit estre apaisié '. » Après un repas, auquel assistèrent « multitude de gens de bien, qui le vindrent consoler ', » il se confessa ', et but le vin offert aux condamnés *. Ce fut « assis dans une chaière, car son corps tant estoit débile de la torture qu'il ne se povoit nullement soubstenir, » qu'il fut porté sur l'échafaud dressé en face du s'Gravensteen et de l'église de Sainte -Pharaïlde. Dans le trajet, « il viest et recongnut plusieurs de ses amis, dont il prit congié d'un cœur d'homme : de sorte que plusieurs feurent constraints de plourer de pitié, mais luy-meismes les resconfortoit , ayant tousjours bonne espéraiice en Dieu et en sa miséricorde, de tant plus qu'il moroit innocent des cas que on luy imposoit. Il dist au peuple, estant sur ledit eschaffault : Enfans, je sçay bien que.

• ftelation des troubles, U.

' « Payé à Pierre de Bie, officier en ladite ville, la somme de xxiiij sols p., à

cause de semblable somme par luy déboursée au dernier repas de Lievin Pien,

en la précédente année exécuté, et ce pardessus l'ordinaire du meismes repas

mis en compte de ladite année, et ce à cause de la multitude des gens de bien

qui le vindrent consoler, i» Compte de F. Van der Gracht, précité, de -1540- ^541, f«viij.

' « Item, pouf les prebslres -qui le confessèrent, vj sols. » /6td.

* « Item, pour le vin, xij sols. » Ibid.

aussy tost que vous aurez veu mon sang, et en dedans brief temps après, serez doHens de ce que faicles présentement et me regretterés, mais il sera trop tard ^ » Lorsque sa tête fut tombée, ses enfants et ses amis vinrent enlever son cadavre qu'ils inhumèrent à côté de Fautel de Sainte- Anne, dans L'église de Saint-Nicolas, sa paroisse ^.

La plupart des corporations avaient assisté en armes à cette fatale exécution; elles se retirèrent ensuite dans leurs maisons et s'y établirent en permanence. En vain le grand bailli, le grand doyen (Jean de Block), le doyçn des tisserands (Josse Van der Haghen), allèrent-ils de métier en métier les exhortant à reprendre leurs travaux habituels : « Il reste d'autres résolutions de la coUace à exécuter, leur répondit-on; nous ne déposerons pas les armes avant l'entier accomplissement des volontés de la commune. » — « Et envoyèrent messagers de l'un à l'autre requérans de vouloir demeurer ensemble et s'assister mutuellement jusqu'au bout'. » Au cloître desBogards, où étaient réunis environ huit cents tisserands, à peine le grand baiUi eut-il pris la parole, que Laurent Claes lui notifia l'intention de l'assemblée de ne se séparer qu'après l'anéantissement du Calfvel, « qui avoit été dépêché au grand préjudice de la commune, sans collace et sur un blancseing de Sa Majesté. » --= « Comme le grand doyen se voulut excuser, disant ne sçavoir parler dudit acte, Laurent Claes le blàsma fort en lui donnant injurieuses paroles et lui en montrant copie. » Effrayés de cette nouvelle prétention attentatoire à l'autorité de l'empereur, qu'on avait, avec soin, jusqu'alors écarté du débat, les échevins adressèrent aux

' lielationdes troubles, i3 etIS.

' Ibicl.yie.^ Cort Verhael.

^ Ibid. — D'HOLLANDER, \ 08.

3â2 RÉGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

métiers de pressantes représentations sur les dangers de leur conduite. Les tisserands chargèrent Laurent Glaes d*y répondre et d'exposer les motifs de leur réclamation, en promettant de * le porter indempne et de le defffendre jusques au dernier homme de tout ce qu'il diroit *. »

Le 29 août, le député des tisserands se présenta devant les collèges échevinaux, accompagné de deux doyens et d'une troupe d'hommes armés. « Vous n'ignorez pas, dit-il, que nous n'avons jamais reconnu à un pouvoir quelconque le droit d'annuler nos privilèges, et que toute décision prise sans l'avis de la commune, est nulle. Quand le souverain de ce pays jura de maintenir nos privilèges, le peuple objecta que la paix de Cadsant ne pouvait survivre, que puisque nous avions satisfait à ses conditions, payé les tributs qu'dle imposait, nous devions rentrer dans tous nos anciens droits. Qu'en est-il résulté? Ceux qui montrèrent alors du zèle pour le bien public, furent ou bannis ou déportés; on récompensait ainsi de généreux citoyens d'avoir défendu nos droits et nos libertés ! Le prince fut-il satisfait de ces rigueurs ? Vous savez tous le contraire : vous vous rappelez encore comment il se plaignit de la douceur des peines, accusant le magistrat de tiédeur et de comiivence, comme si réclamer l'exécution de nos lois, était un crime ou une trahison. Puis, pour mettre le comble à ses mépris, il décréta, sans consulter le peuple, le maintien de la paix de€adsant, exigea de tous fonctionnaires le serment de la maintenir au péril de ses joure. Cet acte arbitraire et illégal ne saurait nous obliger. Nos lois n'en reconnaissent pas la validité ; et nous n'en sommes pas encore à plier nos têtes sous une pareille tyrannie. Personne, je le dis à

• D'HOLLANDER, 109, 11b.

haute voix, n'a ici d'autorité que le peuple. De tout temps, il a exercé ces droits qu'ont achetés nos aïeux, qu'au prix de notre sang nous avons nous-mêmes plusieurs fois défendus. Quand, trahis, nous fumes assez malheureux pour succomber, aux champs de Gavre, vaincus, nous perdîmes et nos droits et nos libertés. Ne les avons-nous pas reconquis depuis ? A quoi la paix de Gadsant nous a-t-elle obligés, sinon à des subsides, que nous avons acquittés? Qui donc oserait soutenir qu'elle doive rester en vigueur? Y a-t-il des magistrats méconnaissant leurs devoirs au point de le prétendre?... Eh bien, qui nous arrête? Il est temps, à la fin, de montrer que nous sommes encore les fils de ces braves Gantois qui, dans les plaines de Courtrai et de Roosebeke, versèrent leur sang pour la patrie. Trop longtemps nous avons souffert en silence; il faut que le mal soit réparé, que le peuple reprenne ses droits, que les lois punissent les ti*aitres qui les ont outragées ^ »

La question était si grave que les échevins cherchèrent, de tout leur pouvoir, à l'écarter; mais les députés des tisserands furent sourds à leurs objections, et ils se retirèrent brusquemenl, en déclarant que le peuple y mettrait bon ordre. Le 30, en effet, il fallut tirer du Secret le Calfvel et les autres actes imposés à la commune, pour en faire lecture publique, et la multitude exaspérée en demanda, à grands cris , l'anéantissement. Ge ne fut point sans peine ni danger, qu'on lui fit comprendre que lacérer un acte portant la signature de l'empereur c'était outrager l'empereur luimême; pour l'en dissuader, le magistrat dut promettre de conserver le Galfvel à l'hôtel de ville et d'envoyer à la régente une députation des collèges des deux bancs, pour en obtenir

' Nous donnons ce discours d'après M. Steur, qui en a puisé les éléments dans les Enquêtes criminelles.

la révocation. Encore ce palliatif ne calma-t-il qu'un instant les esprits; le même jour, les tisserands exigèrent l'arrestation des échevins survivants qui avaient adhéré au Calfvel, la séquestration de leurs biens, et le prompt châtiment des coupables *. On ne parvint à trouver que deux de ces anciens magistrats, Jean De Vettere et Jean Van Wyckhuuse ; les autres, justement effrayés du sort de Lievin Pyn, avaient pris la fuite et gagné Anvers ^. On se borna toutefois à un interrogatoire : De Vettere déclara « que, en Tan 1515, ledit acte avoit été dépêché du propre mouvement de Tempereur; puis, en présence des collèges des deux bancs et de quelques notables de la bourgeoisie, assemblés au lieu de la collace, le chancelier avoit apporté ledit acte et Tavoit fait lire publiquement en disant que Tarchiduc vouloit qu'il fût strictement gardé et observé sans aucune infraction. * Van Wyckhuuse prétendit « n'en avoir mémoire. » Les agitateurs avaient compté sur d'autres révélations, et leur désappointement éclata « en grands murmures de ce que on ne appréhendoil point lesdits De Vettere et Van Wyckhuuse pour les interroger plus étroitement. »

Les métiers et les tisserands restèrent sous les armes, et, le 1" septembre, une députation de leurs doyens se présenta ' à l'hôtel de ville. Laurent Glaes, chaîné de porter la parole, exposa, dans « une bien longue proposition, » leur volonté formelle de casser le Calfvel. En vain les échevins, objectant l'impossibilité de se prêter à cette mesure séditieuse, proposèrent-ils d'enfermer ce règlement et de le laisser sans effet jusqu'à l'arrivée de l'empereur, « ils ne se voulurent de ce

■ Cort VerhaeL — Appendice précité, 599. — D'Hollander, \46. * C'étaient Guillaume De Waele, Gilles Stalins, et le pensionnaire François De Brune, alors avocat fiscal du conseil de Flandre.

contenter, requérans instamment sa cassation. » Interrogé par les magistrats, sur ce qu'il savait des circonstances relatives à la promulgation du Calfvel, Laurent Claes prétendit avoir entendu , la veille de sa promulgation, des échevins « en parler d*une manière grandement préjudiciable à la commune » et d'autres réclamer la suppression de privilèges contraires à leurs intérêts particuliers. La discussion, qui s'entama ensuite, aboutit à une résolution des échevins dé soumettre la demande à la coUace \ Le grand bailli toutefois essaya encore de faire adopter leur proposition première, promettant, si l'on se bornait à déposer le Calfvel en lieu sûr, jusqu'à décision de la régente, dé s'engager par écrit à ne jamais arrêter, ni emprisonner personne en vertu de cet acte ' ; mais « ce fut pour néant. Les métiers et les tisserands disoient que, quand l'empereur, comme comte de Flandres, avoit fait ledit statut, il estoit josne, sy comme de quatorze à quinze ans , et partant ne sçavoit lors ce qu'il faisoit. Or, comme il l'avoit donné à la requeste d'aucuns qui lors gouvernoient en icelle ville et aussi au pays, pour leurseeurté et bien particulier, ils n'en voulloient riens tenir ^. » Avertis que la bourgeoisie inclinait vers une transaction, ils s'empressèrent de la prévenir. Les Creesers et leurs affiliés, au nombre d'environ cinq cents, se rendirent à l'assemblée de ce membre, et se mêlèrent, malgré les protestations des modérés, aux délibérations, qui furent empreintes d'une extrême violence *. La collace se réunit le 2 septembre, sous le prétexte ostensible de voter l'affermage des accises. Mais, dès l'ouverture de

' D'HOLLANDER, ii^, U6, Ml,

» Cort Verhael. — Relation des U*oubles, n

'Relation des troubles, ^9.

* D'HoLLANDER, M6, iil, 448. — M. Stelr.

336 HëGNE de GHARLËS-QUINT EN HËLGIQtJE.

lâ séance, rassemblée fut sai^e de la proposition des métiers et des tisserands. Le grand bailli la combattit avec une certaine fermeté; il représenta que détruire leCalfvel c'était s'ôter toute chance de conciliation avec l'empereur, et qu'il s'exposerait lui-même au dernier supplice, s'il révoquait des actes émanant directement du souverain \ Ce discours produisit de Teifet; et de l'hésitation se manifestait dans les esprits, lorsque Torfévre Guillaume De Mey prit la parole. Accusant de lâcheté ceux qui n'osaient répondre à un vlaAakker^, soutien du pouvoir absolu contre les droits de la commune, il se répandit en menaces contre les traîtres, et, soutenu par les clameurs de ses adhérents, il emporta les résolutions les plus révolutionnaires ^

Les trois membres demandent que le Galfvel soit brûlé ou cassé publiquement; les tisserands exigent, de plus, l'anéantissement d'un autre règlement publié en lî$31, par le conseil de Flandre et appelé par le peuple le petit calfveL Les magistrats qui ont accepté l'acte de 1515, doivent être arrêtés et leurs biens séquestrés. Le même sort est réservé aux deux grands doyens, Jean de Block et Josse Yanderbaghen, devenus suspects pour s'être joints au grand bailli et aux échevins dans leurs tentatives de modération. Enfin, l'assemblée adopte d'autres motions prescrivant de rendre aux fossés de la ville leur ancienne profondeur; d'établir des guets de voisinage, en leur donnant de nouveaux mots d'ordre; de vendre les biens des fugitifs au profit de la commune; de destituer les serviteurs des commissaires élus en remplacement des

' D'HOLLANDER. — M. SteUR.

' Sobriquet injurieux donné aux adversaires des Creesers. * Déposition de Lievin Hebschap, du 28 février 1540, cit. de M. Steur , 72,73

trésoriers; de commellre neuf députés pour recevoir les arrérages des fermes courantes, des droits d*issue échus el; à échoir, pour contrôler les comptes de la ville depuis Tan 1526. Quant à l'affermage des accises, elle refuse de s en occuper, avant d'avoir vu exécuter toutes ses résolutions. Le grand bailli tenta un dernier effort en faveur du Galfvel, mais les agitateurs l'interrompirent par les cris : « Nous ne partirons pas si ledit Calfvel n'est déchiré! » — « tellement que, pour apaiser le peuple, on déclara que on l'enverroit quérir ^ »

* Ensuite de cette décision, « ledit statut fut mis sur le bureau en la maison eschevinalle, présens toute la loy, le grand doyen, ceulx des mestiers, anciens bourgeois et tout le peuple qui voulloit venir. lUecq le grand doyen le cassa d'un coup de couteau en travers; le doyen des tisserands flt le semblable, et âinsy de suite le premier eschevin de la keure, et le premier eschevin des parcbons. En tel estât cassé fut délivré à la foule et en ung instant fut par elle pris et rompu, tant le sceau que le parchemin, en plus de mille pièches (2 septembre 1539) -. » On vit des hommes s'en arracher des morceaux et les avaler ^ ; quelques-uns les foulèrent dans la boue ; d'autres les attachèrent orgueilleusement à leurs bonnets, « comme leurs pères s'étaient parés, en 1467, des débris de l'aubette des commis de la gabelle ^ »

Le succès des Greesers était décisif, et, dès ce moment,

' D'HOLLANDER, US'U9.

• helation des troubles, 18. — Le récit de D'Hollander diffère de celui-ci en ce que, d après lui, les pensionnaires des trois membres lacérèrent le Calfvel en trois pièces, qui furent jetées au peuple.

^ Soo verhart zynde, van de sticken in handen hebbende de selve aeten in heurlieden lichaemen. Cort Verhael.

* M. Kervyn de Lettenhove, VI, 402. — Relation des troubles.

ils ne dissimulèrent plus leurs vijtôs. En lacérant le CalfveÙ que la si^ature de l'empereur semblait rendre inviolable^ ils n'avaient point obéi à un sentiment d'aveugle fureur : ils avaient voulu détruire un prestige et préluder de la sbrte à l'anéantissement de tous les actes originaux contraires aux anciens privilèges de la commune. Lorsque la séance de la coUace fut reprise, «incontinent la foule cria quelle voulait aussi avoir déchiré la copie du Calfvel enregistrée au rouge livre, » où il avoit été transcrit par ordre exprès de Charles- Quint; et il fallut céder encore. Ensuite elle réclama la destruction du petit calfvel de 1531, et il eût certes été anéanti, si le pensionnaire des métiers, Philippe De Blick, n'avait déclaré que ce règlement se trouvait à Malines, produit dans un procès devant le grand conseil. Il fut aussi question de la paix de Cadsant; mais, se fondant sur l'absence de résolution de la collace à ce sujet, le parti modéré résista aux clameurs et aux menaces ; on en serait même venu aux mains, si les chefs des Creesers rfavaient craint de compromettre leurs avantages. Laurent Clàes représenta que l'objection méritait un sérieux examen, et, ayant obtenu le silence, il lut lentement, article par article, les résolutions de l'assemblée. Il ramena ainsi le calme dans les esprits, et la discussion fut renvoyée à une prochaine collace. « Finallement le pensionnaire de la ville, au nom du magistrat, remerchia les trois membres de leur bonne assistance, et promit qu'il seroit fait bonne justice, suivant les résolutions arrêtées. Ainsi se départit cette notable assemblée \ »

Malgré la légère résistance éprouvée par les exaltés , leur triomphe n'en était pas moins éclatant; aussi malheur à

' D'HOLLANDER. — M. StEIJR.

quiconque eût tenté de les arrêter! Le même jour, le grand bailli lança des ordres d'amener contre les échevins survivants de 151 S; mais Jean Van Wvckhuuse et Jean De Vettere avaient déjà rejoint leurs anciens collègues. En même temps, des visites domiciliaires eurent lieu chez une foule de personnes suspectes , qui n'échappèrent à Femprisonnement que par la fuite. En peu de jours l'émigration fut considérable, et, débarrassés ainsi de leurs adversaires les plus influents, les Creesêrs s'emparèrent de l'autorité , que leur abandonna entièrement un magistrat désorganisé par la retraite d'une partie de ses membres , déconsidéré et suspect aux yeux de tous les partis. Lievin Hebscap remplaça le grand doyen Jean de Block qui s'était soustrait aux poursuites dont il était l'objet, et de nombreuses destitutions livrèrent toutes les fonctions publiques à la démocratie ^

Chose, remarquable, l'ordre se rétablit alors sur-le-champ, et, malgré les violences dont elle venait d'être le théâtre, « la commune de Gand parut jouir de la plus grande sécurité. » Il n'en était pas de même dans les châtellenies , où des nouveautés de toutes les espèces troublaient les esprits, où se répandaient l'agitation et l'anarchie. « Ceux qui ne payaient plus d'impôts à Gand, n'en voulurent plus entendre parler ailleurs. Plusieurs: marchands avaient acheté des marchandises à Aùdenaerde ; on les requit d'en payer les droits : Nous ' sommes tous, dirent-ils , de la conmiune de Gand, la collace nous a déclarés francs, et nulle part nous ne payons plus rien ! — Dans d'autres temps, les agents du fisc se seraient moqués de la collace et de ses décisions ; mais il fallut bien alors souffrir, ce qu'on né pouvait empêcher. » Les magis-

* Cort Verhael. — Relation des troubles.

aao RÉGNE DE CHARLES^UINT EN RELGIQUE.

trais des chàtdlenies tremblaient au souvenir des représailles exercées naguère par les Gantois contre les petites villes et les villages qui avaient abandonné leur parti, et n'osaient entraver des projets qui devaient attirer sur leurs têtes les vengeances du pouvoir ; sur leur pays, les calamités de la guerre civile. On voyait clairement, en effet, où tendaient les empiétements commis sur Tautorité souveraine; or, pour atteindre le but des agitateurs, il faudrait de longues et sanglantes luttes, et, comme toujours, les campagnes en éprouveraient toutes les horreurs ' .

Marie de Hongrie avait appris à La Haye Tarrestation de Lievin Pyn et le progrès des troubles ; ce ftirent les seigneurs de Sempy, de Liedekerke et de Wyngene qui Fen informèrent , « car le grand bailly de Gand estoit en telle perplexité qu'il ne pouvoit escripre, ni advertir des manières de faire de la commune. » Sans perdre un instant, la reine avait envoyé au prisonnier une attestation qu'elle n'avait jamais reçu de lui ni de ses collègues « consentement à l'aide de 400,000 caroltts. » En même temps, elle prit des mesures pour isoler la révolte. Le seigneur de Sempy, alors à Bruges, reçut l'ordre d'y rester et de travailler à maintenir cette importante cité « en sa bonne affection envers l'empereur. » Il fut enjoint au grand bailli Van der Gracht « de demeurer à Gand, tant que, sans danger de sa personne, le pourroit, » et de ne plus procéder à des arrestations ; il alléguerait à cet égard l'absence d'informations contre les prévenus. Toutefois, en cas de force majeure , il valait mieux les appréhender rt « les traiter par voie de justice, que de les laisser entre les mains de la commune. » Tous les nobles possédant des châ-

' D'HOLLANDER. — M. StEVR.

teaux dans le quartier de Gand (le seigneur de Bevereo, pour son château de Beveren; le comte de Buren, tuteur des enfants de Montmorency, pour leur château de Nevele; la douairière d'Egmont, pour son château de Gavre; la marquise d'Aerschot , Jeanne de Halewyn , pour son château de Tamise), les capitaines et autres officiers d'Audenaerde, de Courtrai, de Biervliet, de TÉcluse, de Rupelmonde, de Gravelines , de Tournai , d* Arras , de Béthune , de Saint-Omer , de Bapaume, furent requis de se prémunir contre d'éventuelles tentatives de surprise. « En outre, la régente escripvit au président du conseil de Flandre quelle estoit esmerveillée n'avoir advertence de luy , requérant faire meilleur devoir de luy escrire de la conduite de ceux de Gand. » Puis, émue de la fin tragique du malheureux Pyn, qui n'avait même osé faire usage de son attestation ; voyant dans la destruction du Calfvel le prélude de plus graves événements, « elle dépêcha, à toute diligence, vers Tempereur (28 août), Tadvertissant bien au long de tout ce qu'elle avoit pu entendre, et lui déclarant qu'elle ne voyoit moyen d'y pouvoir résister sans sa présence '. »

L'anxiété de la régente redoubla à la nouvelle que les agitateurs avaient résolu de solliciter l'intervention du roi de France, pour le maintien des privilèges accordés à la Flandre par ses prédécesseurs. Elle quitta précipitamment la Hollande, et, dès son arrivée à Anvers, elle écrivit au duc d'Aerschot (6 septembre) de prendre, sans retard et dans le plus grand secret, des mesures pour arrêter au passage l'envoyé des Gantois et surtout pour se saisir de ses papiers. En effet, un certain Lupart Grenu , de Tournai , établi à Gand depuis dix

' DHOLLANDER. iM-i^i.

332 RÈGNE DE GHARLES-QUiNT EN BELGIQUE.

à douze ans, s'était chargé de cette mission \ que les idées d'alors expliquent sans la justifier. Il réussit à tromper la vigilance des affidés du duc et se présenta à Fontainebleau. L'occasion était tentante pour François I". Pousser les Flamands à la révolte , au moment où les armées impériales se mutinaient en Sicile, pillaient la Lombardie, laissaient surprendre Castel Novo par Barberousse , menaçaient de livrer la Goulette à ce corsaire, c'était peut-être venger Pavie, effacer la honte des traités de Madrid et de Cambrai. Heureusement la France était elle-même hors d'état de recommencer la lutte, et son roi , se berçant d'espérances fondées sur une alliance avec l'empereur, refusa d'entendre les propositions des Gantois *. Il se borna à offrir à Marie de Hongrie ses bons offices auprès de la commune insurgée; mais elle s'empressa de décliner cette médiation '. La reine, rassurée sur les suites de cette dangereuse tentative , n'en prescrivit pas moins « de faire bon guet , bonne et soigneuse garde , pour saisir le messager au retour * ; » mais il eut encore la chance d'échapper aux embûches.

Cependant les principaux seigneurs, appelés à Malines, avaient engagé la régente à substituer aux mesures violentes, un système de temporisation, afin de calmer l'effervescence et de permettre à l'empereur d'agir ^. Marie de Hongrie, qui venait d'exposer à son frère la gravité des circonstances ^

• Voir les ordres donnés à d Aerschot. Appendice précité, 600.

' Martin Du Bellay, 463. — G. Paradin, liv. m. -- Sandoval, lib. xxiv, § XV, dit qu'il envoya leurs lettres à Charles-Quint; mais le fait est controuvé.

* Lettre de François I«i à Charles-Quint, du 7 octobre 4539. Papiers délai lie Granvelle, H, 540 —Appendice précité, 258.

^ Lettre du 46 septembre 4539. Appendice précité, 605.

5 M. Steur, 90.

^ Lettre du 44 septembre. D'Hollande^, 426.

devenue telle qu'elle refusa aux geûtilshoûimes de sa cour la permission de se rendre aux obsèques de la duchesse d*Aerschot \ adopta cet avis. Faisant surseoir aux exécutions ordonnées au sujet de l'aide , elle convoqua k Malines les députés des membres de Bruges, dTpres et du Franc, « pour d'eulx entendre le moyen de remédier par la douce voye et d'éviter tous maux et inconvéaiens qui adviendrpiént, s'il falioit y remédier par la forcé et la guerre. » — «Je m'adresse à vous, dit-elle, afin d'avoir advis et conseil parce que, cognoissans la nature du pays et des subjects, vous pouvez plus facilement adviser que nulz autres. De mon côté je ferai extrême diligence et tout devoir possible , sans rien espargner, pour mettre fin à ces troubles par douceur, bonne intell^ence et amitié, car en allant par la force, ce que Dieu ne veuille, et ce qui seroit à très-grief regret de sa majesté, on mettroît le pays en grand hazard et désolation^ les bons avec les désobéissans. Je vous requiers donc de m'indiquer à cet effet quelque remède prompt et convenable. H importe qu'il soit à la moindre foule des sujets et pauvres paysans du pays, que sa majesté désire soulager, cognoissant leur fidélité et leurs bons services*. ^ Les députés consultèrent à ce sujet leurs commettants et revinrent lui déclarer « qu'il leur déplaisoit la conduite de ceux de Gand ; mais qu'ils prioient à sa majesté y vouloir pourveoir par la douceur et par les meilleurs moyens qu'elle pourroit adviser, à quoy ils estoient prêts de concourir, comme bons et loyaux sujets. Quant à donner avis, ils ne le sçavoient bonnement faire, et s'en rapportoient à elle , combien qu'il leur semblât que sa vernie en Flandres, en tel lieu qu'il lui plairoit, ne pourroit que

' Lettredu 40 septembre 4539. Appendice précité, 602.

* D HOLLANDSR , 4 24 -4 2d.

bien convenir à Taffaire. » La reine répondit à cette ouverture qu'elle avait Tintention de visiter la Flandre, dès que « sûrement et commodieusement elle pourroit le faire, après avoir avisé aux moyens de réduire les Gantois et mis ordre sur

eux V »

Dans rentre-temps ceux-ci n étaient point restés inactifs. Les collées des deux bancs et le grand bailli, obéissant à toutes les volontés des Creesers, avaient envoyé des commissaires à Termonde pour prohiber la sortie des grains, et ordonné à toutes les autorités de leur prêter main-forte pour l'exécution de cette mesure (9 septembre) ^. Puis, la collace venait de décider le rétablissement de Tancienne formule du serment exigé des magistrats, des doyens, des officiers de la commune et le remplacement immédiat des échevins émigrés ou nommés en opposition aux privilèges. A cet égard elle « remonstroit que, au renouvellement de la dernière loy, on avoit élu eschevin des parcbons ung Renier Van den Velde, lequel n'étoit agréable à la commune ni à ses compagnons, pour ce que autrefois il avoit perpétré homicide*; or Fempereur ne pouvoit, par rémission, réhabiliter un meurtrier et le rendre habile à devoir magistrat ou à porter autre office en ladite ville ^. » Ensuite de cette résolution, le 14 septembre, le premier échevin des parcbons (Charles Uuttenbove, seigneur de Marckeghem) et deux échevins de la keure (Pierre Van der Spuert et Antoine Colpaert) vinrent prier la reine de nommer des commissaires pour procéder à

' D'HOLLANDER, 425.

* Appendice précité, 601 .

^ InslructiOD des députés envoyés à Marie de Hongrie, le 49 septembre 4539. D'Hollande R, 443.

4 Mémoire envoyé par Marie de Hongrie au duo d'Aerschot, aux comtes d'Hoogstraeten et de Buren, le 44 septembre 4539. Ibid., 434 .

TROUBLES h& LA FLANOaË. - LACËftATlON DU GALFVEL. 335

de nouvelles élections, ou de donner aux échevins de la keure les pouvoirs nécessaires à cet effet \

Marie de Hongrie, prévenue par François Van der Gracht de la prochaine arrivée de ces députés ^ avait eu le loisir de préparer sa réponse. Elle leur demanda de lui indiquer d'abord la formule du nouveau serment exigé, les noms et prénoms des échevins à remplacer, et les faits dlilégalité constatés. « Laquelle response dilatoire fut ainsi advisée, non pour avoir information des points dessus déclarez dont Sa Majesté estoit informée, mais pour avoir temps d'advertir les seigneurs de par deçà, lors absens, et recevoir leur avis. « Suivant l'attente de la reine, les députés refusèrent de s'expliquer avant d'avoir reçu de nouvelles instructions, et pendant qu'ils transmettaîBnt à leurs commettants les questions de cette princesse, elle envoya à l'avis du duc d'Aerschot, des comtes de Buren et d'Hoogstraeten un mémoire exposant les prétentions des Gantois.

« Y faire droit, disait ce mémoire, n'est-ce pas leur permettre de soutenir désormais que la paix de Gadzant est abolie et qu'ils sont rentrés dans la jouissance de leurs anciens privilèges? C'est d'autant plus probable qu'ils ont anéanti l'acte confirmant les dispositions de ce traité? Il y durcit donc une atteinte des plus graves à l'autorité du souverain, et on les verroit sur-le-champ réclamer la suprématie sur les châtellenies de leur quartier et sur les autres membres de la Flandre. Puis n'exigeront-ils pas l'abolition de ce traité, déjà réclamée dans une de leurs collaces? Si l'on admet une nouvelle formule de serment, il sera fort difficile ensuite de la supprimer. Enfin, comme on voit communément quand on

' Voir les instructions données à ces députés. D'Hollaxdbr, 426. ' Wid., 127.

accorde à une commune chose desraisonnable et non fondée, qu'elle prend courage à continuer en ses abuz et demande davantage, n'est-il pas à craindre qtfils né s'arrêtent plus dans leurs exigences ? D'un autre côté, rien n'empêche d'interpréter le serment d'observer les privilèges en général, en ce sens qu'il ne préjudicie pas à la paix de Gadzant et qu'elle est comprise dans les privilèges. Par cette interprétation on préviendroit toute atteinte à rautorité souveraine, et après l'apaisement des troubles on feroit à cet égard une déclaration analogue à l'acte de f SIS. La reine, du reste, accueilleroit la demande par forme de provision, en attendant la décision de l'empereur. Dians cette hypothèse, il est préférable de recourir à cette apparente concession, propre à calmer les esprits, à faire cesser les réunions permanentes de la commune, quelde provoquer, par un refus, de nouvelles agitations. Quanta la seconde partie de la requête, il convient d'examiner si le gouvernement a le droit de prononcer d'office la destitution d'hommes obligés de fuir pour échapper à des dangers courus pour son service, et si restreindre la portée de lettres de rémission accordées par l'empereur, ce n'est pas amoindrir son autorité ^ »

D'Aerschot était à Beaumont; de Buren, à Grave; d'Ho(^straeten, à La Haye; tous trois néanmoins « s'accordèrent ensemble » qu'il fallait déférer l'affaire à l'empereur ou céder provisoirement. Mais survinrent des incidents qui changèrent la situation et provoquèrent des dispositions militaires propres à allumer la guerre civile. La régente, avertie que les Gantois avaient envoyé des députés à Bruges, pour réclamer leur artillerie ^, rattachant ce fait aux troubles qui venaient

'PHOLLANOSR, 4SS-43i.

' Ibid., i34, >I32,

TROUBLES DE LA FLANDRE. - LAGÉRATIOiN DU CALFVËL. 337

d'éclater à Grammont \ et à Tagitation qui tourmentait la commune tfAudenaerde, avait réitéré Tordre de mettre le^ châteaux de la Flandre sur le pied de guerre. Le bailli et châtelain d'Audenaerde, Philippe de Lalaing, seigneur d'Escornaix, ne répondant pas de la sûreté du château, si on ne lui envoyait deis renforts, son frère, le comte, Charles de Lalaing, fut invité à s'y rendre avec des gentilshommes de sa maison, sous prétexte de visiter sa mère ^. Le seigneur de Courrière, Jean de Montmorency, ayant à pourvoir à la sûreté d'AIost et de Grammont, dont il était souverain bailli, la garde de cette dernièrç^ ville fut remise au seigneur de Gaesbeek , et il fut enjoint à de Courrière, qui commandait les archers de corps de l'empereur, de les appeler tous sous les armes ^ Quelques-uns furent envoyés au château de Gavre, position stratégique importante en cas de lutte avec les Gantois *.

Il importait en effet de pourvoir à cette éventualité, rendue fort imminente par un incident fetal qui venait de réveiller les passions populaires, assoupies depuis la lacération du Calfvel. En l'absence de preuves de culpabilité, on avait élargi, le 16 septembre, Jean Van Waesberghe et Lievin Lammens (arrêtés en même temps que le malheureux Pyn), sous la condition de ne pas quitter la ville et de se constituer prisonniers à la première réquisition *. A peine élargi, Van Waesberghe soQgea à se mettre à l'abri de nouvelles poursuites, et dès le lendemain il prit la fuite déguisé en femme,

» Lettre de Marie de Hongrie au seigneur de Gaesbeek, Max. de Homes. M. GoETHAELS, Dict. gén. et hér.j art. De Hornes.

" I^HOLLANDER, 426.

' 3 Lettre des 49 et 22 septembre 4539. Appendice précité, 244, 245.

* Lettre du 23 septembre. Ibid,, 245. •

^Rapport du grand baiUi à Marie de Hongrie, du 48 septembre 4539. lyHoLLANDER, 437-439. — Cort VerhaeL — Belation des troubles.

une faille sur la tête et suivfd une chambrière. Reconou près ^u Polder par des tondeurs de drap, de garde à la maison du métier, il se jeta dans la demeure d'un nommé Jacques Parmentier, escalada un mur et gagna uu enclos appartenant à Simon Borluut. Mais le quartier était déjà cerné par la foule et le fugitif fut bientôt arrêté ^ 11 s'ensuivit un indicible tumulte ; le mot de trahison courut dans toutes les bouches , « officiers, magistrats, tous à la fois furent accusés d'avoir favorisé cette évasion ^. » Des bandes d'hommes furieux se portèrent devant la maison du grand bailli, qui fut obligé de réintégrer dans leurs cachots Yan Waesberghe et Lievio Lammens, et d'arrêter deux des échevins de la keure : Lievin Donaes et Josse Seys soupçonnés d'être leurs complices ^. La commune courut aux armes, des canons furent traînés sur les remparts, et, à la demamle des métiers et des tisserands, le magistrat convoqua sur-le-champ la collace ^.

Sous l'empire des colères du moment, il fallait s'attendre à des mesures extrêmes : on y recourût en effet. L'assem* blée, adoptant les propositions écrites des métiers et des tisserands, confirma ses précédentes résolutions et décida la destitution de tous les échevins de la keure. Puis elle exigea que l'on appliquât publiquement à la torture Van Waesberghe et ses coaccusés, et que leurs maisons, ainsi que celle de Lievin Pyn, fussent occupées par des gardes mangeurs jusqu'après apurement de leurs comptes. L'auteur de l'arrestation de Van Waesberghe fut récompensé; le portier de la

' Corf Verhael. — Relation dei troubles. — Appendice précité, S87.— Rapport précité.

' M. Steur, 1. c, 80.

^ Cort Verhael. — Rapport précité. — Déclaration de non préjudice donnée par Marie de Hongrie, le 25 nov^Kibre 4539. Appendice précité, 294.

4 Rapport du grand bailli, précité.

prison, accusé de couoivence^ fut suspendu de ses fonctions ; et l'on niit à la question un servent de ville, « pour savoir de luy à quelle fin il avoit menacé ceux du guet. » Ensuite la coUace résolut de démettre divers fonctionnaires, entre autres, les officiers et les sergents du grand bailli, et de les remplacer par des « gens de bien ; » — d'appeler de la sentence du magistrat de Bruxelles dans l'affaire de Renier Van Httfiel ; — de porter à 600 florins carolus la prime offerte pour l'arrestation des fugitifs, et « d'écrire par tout Flandres et ailleurs hors Flandres, attachant billets aux portes des villes, contenans leurs noms et surnoms, pour les tant mieux recouvrer ; de soumettre leurs serviteurs à un examen sévère, afin de découvrir leurs retraites. Elle arrêta aussi d'enlever aux échevins de la keure la vérification des comptes, d'en charger des commis spéciaux, et de soumettre exclusivement aux trois membres les questions de finances; — d'acheter, chaque semaine, un ou deux bateaux de blé pour les revendre aux ouvriers sans ouvrage ; — de réunir les matériaux nécessaires pour barrer, au besoin, la Lys et T Escaut, au pont du CupgcU et à la grande écluse de la Turrepoorte de Saint-^ Bavon; — de s'approvisionner d'artillerie, de poudre et de boulets ; — d'établir des ponts-levis et des barrières ; — de jeter sur le bassin communiquant à la Lys et à la Lieve, près de la Waelpoorte, un pont, aux frais du béguinage de Sainte-Elisabeth, qui ferait également approfondir ses fossés, attendu qu'il en avait eu le profit ; — et d'abattre tous les ari)res pouvant gêner la défense de la ville *.

En informant Marie de Hongrie de ces événements, le grand bailli lui exposa l'état de la ville et la nécessité de

* D'BoLLANDK^ 432.

pourvoir sans retard au « sauvement des boas et loyaux sujets de Tempereur. » — « A cette heure, dit-il, n'est plus lieu de délai. Quant. est de ma personne, je me suis volontiers employé et tenu en cette ville, comme encore je le ferois, si j'espérois, ou si apparence aucune étoit, de savoir faire service à Tempereur. Mais , considéré que j'ai expérimenté en vain tout mon pouvoir, et qu'il n'est en moi seul de modérer une si très-diiBcile et ardue affaire, Votre Majesté me pardonnera et prendra de bonne part mon service, mais je suis délibéré de sortir de la ville, ce qui me semble mieux être fait et à mon plus grand honneur, que de faire choses contre Sa Majesté, que l'on me pourroit ci-après reprocher. » Il la prévint que le lendemain soir arriveraient six députés chaînés de lui demander le renouvellement du magistrat, a ce que, à son opinion, falloit faire sans délai, » et il l'engagea à statuer sur leur requête le plus tôt possible '.

Le 18, durant quatre heures, on donna la question à Van Waesberghe et à d'autres prisonniers, en présence des chefs des tisserands. En même temps, on redoublait de sévérité dans la surveillance des suspects. Il fut défendu de sortir de la ville ou d'en emporter aucun objet sans autorisation ; les gardes et les patrouilles furent augmentées ; tous les bourgeois absents reçurent l'injonction de revenir en ville, sous peine de confiscation de leurs^ biens. Ces rigueurs ayant provoqué de nouvelles émigrations, on publia, le 23, au son de la trompette, les noms des fugitifs dont la tête était mise à prix; ces noms furent affichés, par ordre de la collace, aux portes de toutes les villes de la Flandre *.

' Rapport du 48 septembre 4539. D'Hollamder, 437-139. ' C'étaient messire Philippe de la Kethuile, seigneur de la Haverie; Jacques Van Melle, Gilles Stalins (Handbriel), messire Josse Triest, Jean de Bàckere,

Au point où étaient arrivées les choses il fallait se mettre en état de soutenir la résistance par la force. A cet eflTet la commune décréta de nouveaux ouvrages de fortifications ; pour les construire et les armer, elle leva des emprunts forcés sur les couvents et les plus riches habitants. Elle réitéra ses réclamations près des Brugeois, et ceux-ci ayant refusé de se dessaisir, sans un ordre exprès du souverain, du dépôt que son aïeul leur avait confié , « lesdits de Gand en furent fort courrouchiés, disans qu'ils s'en vengeroient bien cy-après, comme ils avoient fait autreffois. » Les métiers réparèrent leur artillerie et leurs armes ; ils établirent de nombreux postes pour la garde des rues et des carrefours. On dénombra les habitants pour les répartir en connétâblies, commandées par des capitaines dévoués à la cause populaire. En même temps, de, nombreux affidés parcouraient les châtellenies, les encourageaient dans leur refus de l'aide, les engageaient à s'unir aux Gantois « qui s'en porteroient garans envers et contre tous. » Le peuple , bercé de l'espoir d'une diminution dans le prix des denrées et d'une active reprise dans les afiaires, appuyait ses tribuns, qui lui disaient : « Par tel moyen nous mettrons ordre et poUice sur toutes les besongnes et affaires d'icelle

Josse De Grave, Jean Van den Eeckhaute, Guillaume De Ruddere, Lîevin Myte, Josse De Brune, Jacques De Grave, échevins de la keure en 1 536 ; Gilles de Baenst, premier échevin de la keure en 4537; Gilles Van Huffel, Pierre Van Dyckele, Antoine de Baenst, Lievin de Grave, Simon De Buck, Antoine Stalins, échevins desparchons en 4536; Jean Van Wyckhuuse, Jean De Vettere, Guillaume De Wale, échevins de la keure en 45U; Jean de Block, grand doyen des métiers en 4538 et 4539; Lievin Blomme, pensionnaire de la ville en 4537 ; •Jean Seys, Renier Van Huffel, échevins de la keure en 4539; le pensionnaire Sébastien de Haen. Jean Baert, dont le gouvernement avait récompensé les services par une place de conseiller au grand conseil de Malines (4538) ; Jean De Somere, et tous les membres du conseil de Flandre, qui, avec l'avocat fiscal

François De Brune, s'étaient réfugiés à Anvers.

ville de Gand et aussy audit pays de Flandres , conséquerament sur tous les autres pays de par dechà. Par ce moyen , le temps, négociation et gaignage seront meilleurs audit pays ; marchandise aura aussy beaucoup mieulx son cours. Par ainsy le peuple vivra plus à son ayse et en beaucoup plus grande liberté. » — « Ce que ledit peuple de la ville de Gand oyoit vouUontiers, désirant toujours liberté \ »

Ces excitations étaient favorisées par mille sourdes rumeurs : tantôt on annonçait la mort de Charles-Quint ; tantôt on le disait porté à donner raison à sa bonne ville de Gând, en condamnant la conduite de la régente et de ses ministres. Les plus ardents, rappelant « les temps glorieux qui avaient précédé le honteux traité de 1453, portaient surtout les esprits à des rêves de grandeur et de prospérité que le passé ne devait point léguera l'avenir, et voulaient recommencer une lutte qui avait été si fatale à leurs pères ^ » Les magistrats éperdus suivaient passivement le torrent. On vit « le premier échevin, Adrien Beths, se jeter, à diverses fois, à deux genoux devant le peuple, criant à haute voix ; « Messieurs, couppezmoi la teste. » Le grand bailli ayant voulu, du consentement des métiers, expulser d'une assemblée de la bourgeoisie tous « ceux qui tfavoienl maison ni héritage, » un individu s'écria : « L'affaire me touche et à mes semblables comme aux autres; je demeurerai, considéré que je contribue et fais guet comme autres. » A ces mots. Van der Gracbt tira son épée et, saisissant l'interlocuteur au collet, il allait le traîner en prison, quand les échevins accoururent, « crians que par ce moyen il les mettoit en danger de la vie. Et firent tant qu'il dut lâcher prise ^ »

' Relation des troubles, — ' M. Kebvyn de Lettenbove, VI, 406. ^ Rapport du seigneur de Feveren et du président de Malines, du 26 septembre 4539. D'HOLLANDER, 456.

Jugeant que la présence de cet oflBcier préviendrait « de plus grands inconvéniens, » Marie de Hongrie lui avait enjoint de rester à Gand, à moins qu'il ne se trouvât en péril de sa personne ; certaine qu il n'agirait « que par bonne discrétion et pour le mieux, » elle le déchargea , par avance, de la responsabilité de toutes les mesures qui lui seraient imposées par la commune. Elle avait eu l'intention de lui adjoindre « quelque bon et notable personnage pour, comme de soi-même, y mettre le bien ; » mais , « par suite du grand changement advenu en ladite ville, elle nejrouva aucun personnage à ce quaUfié qui s'y voulût hasarder*. » Alors, tout en avisant à arrêter la propagande révolutionnaire, et en ordonnant au prévôt des maréchaux, ainsi qu'aux officiers de -la Flandre et du Brabant, d'arrêter et d'emprisonner en lieu sûr les émissaires des Gantois , elle essaya , sinon de calmer les esprits, du moins d'arrêter les vengeances populaires. A cet effet elle écrivit aux collèges des deux bancs « une lettre gracieuse, disant qu'informée de leur intention de lui envoyer des députés pour renouveler la loy , elle étoit disposée à les ouïr, en sauvegardant les droits de fempereur et leurs privilèges; » mais elle exigeait que la commune rendit l'exercice de la justice aux échevins, et n'attentât point à la vie des prisonniers ^.

Cette lettre ayant été adressée au grand bailli, celui-ci, de l'avis de « quelques-uns de ses bien veuUans et aymans de la chose publique , » représenta qu'elle serait inopportune et dangereuse. « Moyennant sa sollicitude et avec un stratagème, » il avait obtenu , par accord des trois membres , surséance de procéder contre les inculpés, et si la coUace était

' Lettre du 49 septembre 4539. D^Hollander, 139.

appelée à statuer sur les propositions de la reine, il craignait qu'il n'en résultat « plus grand inconvénient. » Pour ramener .le calme il fallait d'autres mesures, et Van der Gracht adjura la princesse de consentir au renouvellement du collège de la keure, en ayant soin d'en charger des commissaires « bien voulus de la commune , » tels que les seigneurs de Beveren, de Sempy, de Gaesbeek, de Lalaing, ou le châtelain de Courtrai, François Van der Gracht, seigneur de Maelstede. Il l'assura qu'il n'y avait nul danger pour ces seigneurs, et qu'ils gagneraient même « plusieurs cryards, moyennant langage et bon accueil, dont ils étôient fort savans. » D'après cet officier, il suffisait de permettre aux nouveaux échevins de ne point mentionner dans leur serment la paix de Cadzant. L'important était de se décider sans retard : « car, dit-il, sur ma conscience et honneur , il est force de le besoigner en toute diligence et de renouveler la loi, ou il n'en viendra point de bien. Une heure me fait un jour '. »

Ainsi que la reine en avait été prévenue, les collèges des deux bancs lui envoyèrent, le 19 septembre, des députés^ chargés de lui donner les renseignements demandés au sujet de leur précédente requête, et de lui remettre une copie de la formule de l'ancien serment, extraite du greffe du conseil provincial ^ Ils devaient aussi lui communiquer les résolutions de la coUace, réclamant le renouvellement intégral du collège des échevins de la keure et la réorganisation du corps des sergents du grand bailli, avec prière d'acquiescer le plus

' Lettre du 2-1 septembre 1539. D'Hollander, H1.

» Cette députation était composée de six membres : sire Nicolas Triest, seigneur d'Auweghem, et Louis Beths, de la poor/ery e ; Liev4n Beerick et Jean De Somere, des métiers; Jean Sanders et Mathieu Van Deynse, du métier des tisserands ; et deux électeurs de l'année précédente : Louis De Waele et Jean De Vos. Corl Verhael. — ' Fotr cette formule. D'Hollander, 442.

tôt possible à ces demandes , afin d'apaiser la commune * . Lorsque ces députés se présentèrent à Marie de Hongrie, elle avait eu le loisir de conférer avec ses ministres sur l'objet principal de cette mission, et ceux-ci « avoient avisé (jue c'estoit chose de très-mauvaise conséquence de destituer ainsi une loy établie par autorité du souverain , sans alléguer cause ou raison suffisante. » — « Si Ton y consent, disaient-ils, les Gantois voudront avoir gens à leur appétit, pour, sous cette ombre, collorer leurs manières de faire et les pallier par justice. La chose leur sera d'autant plus facile, que les gens de bien , affectionnés à l'intérêt public et au service de l'empereur, n'oseront pas, dans la situation actuelle, accepter des fonctions échevinales. D'un autre côté , il n'y a pas apparence qu'après avoir obtenu cette concession, les Gantois s'amendafit, cessent leurs mutineries et déposent les armes. » En conséquence, il avait été résolu d'envoyer à Gand « quelques bons personnages pour tâcher, par tous moyens et persuasions, d'obtenir le désistement de la commune. » La reine, en informant les députés de cette décision, leur ordonna « de se tenir à Malines tant que ses commissaires seroient de retour ; ce dont lesdits députés ne se contentèrent point trop bien \ ^

Marie de Hongrie chargea de cette mission délicate le seigneur de Beveren, Adolphe de Bourgogne, et le président du conseil de Malines, Lambert de Bryaerde. Les seigneurs de Poucques et de Maelstede devaient se rendre à Gand pour les seconder; mais ce dernier représenta « qu'il avoit bien assez affaire à Courtrai , affin de pourvoir que inconvénient n'advînt en ce quartier*. » Les instructions données aux

* V. les instructions données à ces députés. D'Hollander.— ' /&id., 144,441^. ^ Lettre de Marie de Hongrie, du 25 septembre 1539. Ibid., 455.

346 RÉGNE DE CirA.RLES-QUINT EN BELGIQUE.

commissaires de la reine (23 septembre) leur prescrivaient de s'enquérir d'abord de Tétai de la ville, et de se concerter avec les persomies dévouées au service de l'empereur, pour y rétablir l'ordre. Dans le cas où on leur conseillerait de se mettre en rapport avec les membres de la commune, ils étaient autorisés à ne pas se montrer difficiles sur l'adoption de la nouvelle formule de serment. Quant à la destitution de l'échevin Renier Van der Velde, ils constateraient que les lettres de rémission lui avaient été délivrées pour un homicide commis en cas de légitime défense, et que le privilège invoqué ne lui était pas applicable, parce qu'un homme de bien peut devenir meurtrier à son corps défendant; néanmoins, si les Gantois persistaient dans leur exigence, la reine promettait d'engager ce magistrat à se démettre de ses fonctions. Quoiqu'elle con sidérât le renouvellement du collège de la keure comme une atteinte aux privilèges, elle était disposée aussi à révoquer les échevins illégalement nommés. De plus, pour éviter toute cause de retard, elle s'engageait à les faire comparaître devant elle ou devant son conseil, k destituer les non comparants et à prononcer d'une manière sommaire sur le sort des autres. En échange de ces concessions, elle se bornait à demander que la commune laissât un libre cours à la justice ordinaire, cessât d'ordonner de nouvelles arrestations et d'assister à la torture des accusés; que les métiers se retirassent dans leurs lieux de réunion respectifs, et n'entravassent pas la liberté des élections. Du reste, les commissaires avaient la faculté d'agir suivant les circonstances , soit pour gagner du temps, soit pour écarter les prétentions principales \

' Lettre de Marie de Hongrie au seigneur de Courrière , du 22 septembre 1539. Appendice, 245. — Cort Verhael. — Voir ces instructions dans les Mémoires de D*Hoi LANDER, 4 1 ^-4 54 .

Les commissaires n'étaient pas encore partis, qu'on reçut de Gand un rapport des plus alarmants : les métiers, « ayant été six semaines en leur chambre, se vouloient, en vertu d'un ancien privilège, descendre sur le marché *. » Il importait de ne pas perdre un instant, et les envoyés de la reine se mirent en route sur-le-champ. Mais, à leur arrivée à Gand (24 septembre), ils trouvèrent le peuple dans une vive agitation, et le grand bailli les engagea à ne communiquer à personne l'objet de leur mission, dans la crainte « que la commune ne se troublât davantage et qu'il n'en vînt encore plus d'inconvéniens. » — « Il n'y a, dit-il, autre remède de préserver la ville de totale destruction que de renouveler la loi et de déléguer à cet effet des commissaires sachant le langage flamand ^. » Marie de Hongrie n'en persista pas moins dans sa résolution. Elle répondit à ses envoyés (25 septembre) : « Les Gantois m'ont demandé d'abord le remplacement des échevins abséns; ils demandent aujourd'hui le renouvellement de toute la keure; si j'y consens, ayant pris pied en chose si déraisonnable , ils ne s'arrêteront plus en leurs mauvaises opinions. Ainsi, ils astreindront sans doute les nouveaux échevins à prêter le serment dont ils m'ont soumis la formule ; puis, se réputant réintégrés dans les privilèges abolis par la paix de Cadzant , ils prétendront être en droit de déployer leur grand étendard, de levep des chaperons blancs, d'entrer dans d'autres voies indues. En outre, les nouveaux magistrats seront forcés d'obéir à toutes leurs volontés; il en sortira tout mal, ruine^ ou dépopulation du comté de Flandres , et ce sera occasion aux autres villes de réclamer de même leurs anciens privilèges. Pour dissoudre

' Rapport de F. Van der Gracht. D'Hollander, 1 5*1 -452. ' Jbid.

les assemblées tumultueuses, je suis, disposée à concéder plus même que je ne le dois; mais il m'est impossible de fléchir sur ce point ; car ils y verroient aussitôt matière de réclamer l'exécution des autres résolutions de la dernière collace. Or, je ne trouve convenable de consentir si cruement et si gentillement ce qu'ils requièrent. Il ne faut pourtant négliger aucun moyen de conciliation : entendez-vous avec les grands doyens; visitez chaque métier séparément; représentez -leur que le renouvellement de la loi serait contraire à leurs privilèges, qu'il m'est interdit d'enfreindre sans l'autorisation de l'empereur; que la nouvelle formule de serment touche à la hauteur, à l'autorité de l'impériale majesté, et que je ne puis y porter atteinte. Je prouve mon désir de leur complaire en permettant de remplacer les échevins absens; en revanche, il faut qu'ils cessent leurs assemblées illicites et qu'ils laissent aux échevins la libre administration de la justice. Je vous envoie les pouvoirs nécessaires à cet effet ; je vous autorise à ajouter qu'ils me trouveront toujours prête à leur octroyer choses raisonnables et convenables pour le bien, l'utilité et le repos de la ville. Si, sourds à vos remontrances et à vos exhortations, ils repoussent ces offres, vous leur déclarerez que vos instructions ne comportent pas un renouvellement intégral du collège de la keure, mais que vous appuierez leur demande, pourvu que vous ayez l'assurance de les voir rentrer dans l'ordre après avoir obtenu cette concession. Vous pénétrerez ainsi leurs projets ultérieurs, et vous reviendrez ensuite à Malines, oii j'ai convoqué d'autres seigneurs, pour délibérer sur la conduite à tenir en ces circonstances ^ » Cette dépêche arriva à Gand le 26,, vers six heures du

• Lettre du 25 septembre -1539. D'Hollander, 452.

matin, au moment où les métiers, restés en permanence toute la nuit, et encouragés par la découverte d'approvisionnements de salpêtre et de poudre, venaient de notifier à leur grand doyen la résolution de « descendre sur le marché. » Pour empêcher cette prise d'armes, signal de la guerre, le grand bailli promit que les envoyés de la reine ne quitteraient pas la ville avant d'avoir renouvelé le collège de la keure*. Il était dès lors impossible de se conformer aux instructions de Marie de Hongrie ; soumettre ses propositions à la commune c'était « faire tourner la chose à pis encore ; car il étoit bruit par la ville que, à la première coUace, les agitateurs voudroient avoir hors de prison maître Gilles Van de Beke, homme fort enclin à sédition. » Ruse et corruption étaient choses usées ; il n'y avait plus moyen « d'entretenir les Gantois de bourdes, » comme l'avait fait jusqu'alors le grand bailli ; et chercher à gagner leurs chefs, ainsi que Marie de Hongrie l'avait prescrit à ses commissaires, « eût été peine perdue. » Le grand doyen, par exemple, qu'elle leur avait désigné , entre autres, « n'avoit non plus de crédit devers le peuple, qu'un enfant.*» Dans cette occurrence les envoyés de la reine, d'accord avec le seigneur de Poucques, qui venait de les rejoindre, et le grand bailli, lui mandèrent que « les choses étoient ve,nues si avant, qu'il n'étoit plus heure de pouvoir pratiquer aucun bien, si ce n'est qu'elle donnât commission pour le renouvellement complet de la loi. » — « Et ne doit Votre Majesté s'esbahir si ceux de Gand la forcent à ce, lui dirent-ils; car ils l'ont bien fait à votre bisaïeul, monsieur le duc Charles, lui estant icy en propre personne, de signer les privilèges qu'ils vouloient ^ »

' Lettre des coipraissaires de la reine, du 26 septembre >I539. D'Hollander, 155. -'/6îd.

350 RÉGNE DE GHARLES-QUJNT EN BELGIQUE.

Le grand bailli et le président du conseil de Flandre supplièrent aussi la reine de prévenir les désastreuses conséquences d'une plus longue opposition à ïa volonté populaire. « En voyant Votre Majesté supposer que, non contens d'avoir obtenu le renouvellement de la loi, les Gantois voudroient ensuite rentrer en possession d'aucuns privilèges cassez, de leurs blancs chaperons et d'autres choses inusitées, lui écrivit François Van der Gracht , j'ai été bien perplex et par trop esmerveillé que l'on trouvât gens si déviés et dénaturés de toute raison, qu'ils fassent à Votre Majesté accroire telles fictions , dont oncques , Dieu me soit en témoin , ne fut ici mention. Ceux qui vous parlent de la sorte , réconfortent les bruits de vol des privilèges répandus par les malveillans. C'est une peur mal fondée, et mieulx vaudroit-eDe être tue que dite. Si Votre Majesté condescend à accorder le renouvellement de la loi , comme il y a nécessité , si l'on ne veut perdre la ville avec ses adhérences circonvoisines , nous éviterons, je l'espère, de grands et indicibles, ineonvéniens. » Il termina çn rappelant qu'à mainte reprise, la 'reine l'avait assuré de son intention « de ne modérer ce trouble que en toute douceur, » et en représentant que « sa hauteur seroit fort diminuée par la desconfiture de tant de gens de bien, la démolition d'une si notable ville, la destruction de tous les pays, » résultats certains de son refus \

Les instances du président de Flandre n'étaient pas moins pressantes. Il exposa les causes d'impopularité des magistrats dont la eommune réclamait la destitution, et l'incapacité notoire de ceux qui n'avaient pas émigré, « simples gens n'ayant jamais été en loi, n'assistant le grand bailli en fait ni

• Lettre du 26 septembre 1539. D'Hollander, 458.

en paroles non plus que de simples enfans, chose pitoyable à voir et à ouïr. » — « Il est à craindre, ajoutait-il, quen cas de refus, tes Gantois ne passent outre et ne procèdent de leur propre autor^é à de nouvelles élections, satis parler dti danger de les voir afssommer lesdits échevins devenus l'objet de Tanimadversion publique par les propos inconsidérés des émigrés. Du reste, accueillir leur demande, ce n'est pas déroger à l'autorité de l'empereur : il a le droit de changer les magistrats commis par lui, surtout dans une cause aussi grande, juste et urgente comme le repos et tranquillité d'une pareille ville. Quant à la nouvelle formule de serment , on peut d'autant mieux l'admettre provisoirement, qu'aucun article de la paix de Cadzant n'oblige les échevins à en jurer l'observation; l'usage de la comprendre dans le serment date de la promulgation du Calfvel. Il importe aussi de renvoyer les députés que Votre Majesté a gardés en otages, car leur absence fait fort murmurer la commune. Enfin, pour l'acquit de mon devoir, je dois insister sur la nécessité d'éloigner de votre résidence les fugitifs et les émigrés. J'ai déjà prévenu Votre Majesté, par l'entremise du chancelier de l'ordre, du mauvais effet produit par leur présence à Malines, et je ne puis laisser d'encore en écrire à Votre Majesté. Sans juger personne, il est fort à craindre que leurs vies, faits et conversations ne soient finalement trouvés si sains et si justes, pour leur mériter si grande compassion d'eux, et moins encore pour ajouter foi aux opinions dont ils peuvent sans cesse emboucher Votre Majesté, afin d'embellir leur cas, et l'offusquer, par des rapports malveillants contre les Gantoiis '. »

• Lettre du 26 septembre 4539. D'Hollander, 459.

Des troubles avaient éclaté dans plusieurs quartiers de la Flandre ' ; une violente sédition ensanglantait Maestricht , et Ton avait à craindre « semblables inconvéniens d'aultres costez". » Marie de Hongrie ne put néanmoins encore se résigner à céder. « Derechef y ayant pem^é et délibéré en h©n conseil, écrivait-elle à de Beveren, ne m'en trouvé-je moins empêchée, craignant et comme présupposant les fâcheuses conséquences d'une telle concession. Je vous requiers donc encore de tâcher, par tous bons moyens, de contenter le populaire et de lui faire accepter l'accommodement contenu dans vos instructions. Toutefois, si vos efforts n'aboutissent pas, je vous autorise à leur promettre de vous employer en faveur de leurs demandes, à condition qu'ils s'engagent à se séparer et à ne plus se mêler de l'administration de la justice ^. » A cette dépêche était joint un nouvel exposé des motifs de son refus : « c'était sanctionner la lacération du Calfvel et abolir de fait la paix de Cadzant, en déclarant, d'une manière tacite, ces actes mauvais, iniques, arrêtés contre droit, raison et justice ; c'était conférer aux Gantois la connaissance et la judicature des causes criminelles et civiles, dans les villes closes de leur quartier et dans tout le plat pays de la Flandre jusque Cassel ; c'était rétablir les chaperons blancs ; c'était conférer à la commune le pouvoir d'arrêter tous et quelconques personnes, vassaux, officiers et autres sujets de l'empereur et de les mener à Gand pour en faire telle justice, punition et correction qu'il plairait au bailli et à la loi ; c'était enfin kii permettre d'exiger lexécution de toutes les décisions

' Circulaire de la reine adressée aux officiers de justice de la Flandre, du 26 septembre 4539. Appendice précité, 247.

* Dépêche du 25 septembre 1539. Ibid., 607.

' Lettre du 26 septembre 4539. D'Hollander, 162-163.

de la coUace et soumettre à son consentement les demandes d'aides adressées au pays de Flandres. On verrait alors les Gantois, empiétant sur l'autorité de l'empereur, s'intituler Princes et user de commandements, et restreindre en tous points ses droits de souveraineté. En effet, déjà dans leurs requêtes, propositions et écrits, ils ne l'intitulaient plus que seigneur naturel comme comte de Flandres, délaissant le titre de souverain seigneur dont usaient les trois autres membres. »

Cette opiniâtreté allait être vaincue. Le même jour, vers huit heures de relevée , arrivèrent de nouvelles lettres des envoyés de la reine, annonçant « qu'il étoit besoing d'envoyer la commission pour renouveler la loi en dedans le lendemain matin, autrement n'y avoit d'apparence de plus coatenir ladite^ commune. » Adolphe de Bourgogne ajoutait, dans une lettre particulière, « que si l'on n'envoyoit ladite commission, le président et luy seroient en danger et grand hasard; » et « le semblable écrivit ledit président au chancelier de l'Ordre. » Marie de Hongrie convoqua à l'instant même (9 heures du soir) le conseil d'état. « L'affaire est de telle importance et si préjudiciable à l'autorité-^ l'empereur, lui dirent les membres de ce conseil , que , en gardant nos sermens , nous ne pouvons engager Votre Majesté à délivrer cette commission ; toutefois, pour ne pas mettre vos envoyés en danger et pour éviter de plus grands inconvéniens , il y a lieu de se soumettre à la nécessité. » La régente alors déclara que, « si n'étoit la crainte de voir tomber en danger des seigneurs qui avoient pris cette charge à sa requête, elle ne se résoudroit jamais à une telle concession; mais, ne voulant pas qu'ils fussent victimes de leur zèle pour son service, elle étoit disposée h consentir le renouvellement de la loi, en protestant

3oi RÉGNE DE CHARLËS-QUlNT EN BELGIQUE.

expressément que c'étoit par force et par contrainte *. » Le& secrétaires du conseil dressèrent sur-le-champ la commission donnée au seigneur de Beveren, au président du conseil de Malines , au seigneur de Poucques et à Philippe de Liedekerke, seigneur d'Everbeek, pour procéder à la destitution et au remplacement des échevins de la keure ; mais la reine, qui persistait à les réputer « gens de bien, souflîsans et ydoines pour l'administration de la justice ^ , » écrivit au bas de cet acte : « Par force et pour éviter plus grand mal, ay consenti ceste commission. Marie. » Cette phrase fut couverte par le scel des patentes, de manière à redevenir visible en enlevant la cire ^! En même temps, il fut enjoint aux officiers de justice de la Flandre de ne pas s'éloigner de leurs départements, « tant pour s'acquitter de leurs devoirs que pour tenir soigneux regard sur la conduite du peuple ; de s'informer en secret des gens qui y viendroient et, s'ils poussoient à quelque émotion ou sédition, d'en faire prompte et bonne justice *. »

Les commissaires de la reine reçurent leurs pouvoirs le 27. Ils en informèrent aussitôt les collèges des deux bancs, en subordonnant la mesure à deux conditions : l'une, qu'elle ne porterait aucun préjudice à l'autorité de l'empereur et que, s'il n'y donnait pas son assentiment, la commune en assumerait toute la responsabilité; l'autre, que les assemblées illicites cesseraient à l'instant et qu'un libre cours serait rendu h la justice. Les trois membres de la commune reçurent

' DHoLLAxNDER, 462-465.

» Lettres de non-préjudice, délivrées â ces magistrats le 26 novembre 4539. Appendice précité, 294 .

^ D HOLLANDER, 465-468.

* Circulaire du 26 septembre, précitée.

la même communication du grand bailli; « à quoi ne fut respondu autre chose, sinon qu'ils désiroient que, au lieu de Renier Van der Velde, autre fût commis en son lieu. » Les commissaires alléguèrent d'abord le silence de leurs instructions à cet égard ; mais, dans la crainte de soulever de nouvelles tempêtes, ils finirent par consentir au remplacement de ce magistrat. L'élection eut lieu le lendemain \ et, à l'instigation de Guillaume De Mey, les nouveaux échevins, ainsi que les échevins des parchons élus au mois d'août, furent obligés de prêter serment suivant l'ancienne formule, qui ne mentionnait ni la paix de Cadzant, ni l'acte de 151 S; elle se bornait à stipuler l'engagement de maintenir les droits et les hauteurs du souverain, de garder les privilèges et les libertés de la commune " : c'était remettre de fait les Gantois en possession des privilèges et prérogatives supprimés par Philippe le Bon et Màximilien ; leur rendre « l'usage des chaperons blancs, la suprématie sur la Flandre, le pouvoir de jugar en dernier ressort, celui de bannir, de battre monnaie, d'appeler la force armée, de fortifier la ville, d'occuper les forts de la Flandre; enfin tout ce qui constitue l'essence d'un pouvoir indépendant et souverain ^ »

' Furent élus : messire Jossede Joigny, seigneur de Pamele, qui fut ensuite remplacé comme premier échevin par messire Antoine Deleu, Mathieu Van Deynse, Rogier Van Sonnemaere, Antoine Deleu, qui fut remplacé par Gilles De Wilde, Adrien VanDamme, Martin Volckaert, Jean Van Dixmude, Lievin Van der Haghen, Josse Van der Zoffele, Lievin Van Huckelghem , Jean de Key« sere, qui fut remplacé ensuite par Lievin Sleehaut , François Van Houte, et Jacob De Wulf. Cort Verhael — D'Hollander. — M. Steur.

' Kent dat den peys van Cassant te meuten is, zeyt dat hy den eet van schepenen veranderen vsrilde, om reden dat hy vsrilde dat men den eet deden zoude gelyk den keyser deed ondtîr den clock-reep. Enquêtes criminelles. Interrogatoire de Guillaume De Mey, du -1" mars 4540, cit. de M. Stelr, 84.

^ M. Steir.

^ Le 29, les commissaires notifièrent aux membres du

* . magistrat et de la commune la fin de leur mission. Ils les

exhortèrent à reconnaître la bienveillance de la reine, en se conduisant comme bons et loyaux sujets, et les assurèrent de la ferme intention de cette princesse de poursuivre la répression des abus , sans faveur ni dissimulation , et de se prêter à toutes les mesures tendantes au bien de la ville. Cette allocution fut accueillie avec faveur; seulement la commune demanda le prompt retour de ses députés. Cette réclamation ayant été communiquée à Marie de Hongrie, elle répondit qu'elle les eût déjà renvoyés « ne fust esté le point de la destitution dés sergens du grand bailli , sur lequel elle ne pouvoit convenablement statuer, sans d'abord avoir communiqué avec eux; » mais elle prévint secrètement ses commissaires que comme les Gantois étaient capables de les retenir « afin d'obtenir choses plus déraisonnables , tel que le renvoi des fugitifs , dont on avoit ouï quelque vent, » elle garderait ces otages pour sûreté de leurs personnes.

Les métiers, assemblés, le 30 septembre, à l'effet de procéder au renouvellement de leurs doyens, s'y montraient bien disposés, quand des difficultés s'élevèrent au sujet du mode d'élection. La plupart prétendirent ne plus se conformer à l'usage suivi, depuis la paix de Gavre, de présenter leurs candidats au magistrat ; tous s'accordèrent à exiger des nouveaux doyens un serment conforme à celui que venaient de prêter les échevins, et l'élection fut de nouveau différée. Adolphe de Bourgogne se hâta d'informer la reine de cet incident et, l'attribuant à l'absence des députés retenus à Malines, il la pria de consentir le plus tôt possible à leur retour V Marie de

' D'HOLLANDER, ^^,172.

Hongrie « ne condescendit pas volontieps à lâcher ses otages. » Il lui fallut pourtant se rendre à Févidence, et elle promit de les renvoyer le 4 octobre. Quant aux prétentions des métiers, elle déclara s'en tenir au traité de Cadzant, « et, pour ce que lesdits de Gand journellement mectoient nouvelleitez en avant, » elle ordonna à ses commissaires de revenir sur-lechamp '. Au jour fixé, elle congédia les députés gantois, en leur recommandant d'engager leurs concitoyens à se conduire, maintenant « que les choses s'étoient passées à leur appétit, » de manière à contenter l'empereur et à ne pas « encourir son indignation, dont cy après les manans d'icelle ville se pourroient ressentir ^. » Par ses ordres on leur remit des lettres expédiées au nom de ce prince et datées du 1 3 septembre, « déclarant qu'ils eussent à cesser toutes nouvelletez et à obéir à la reine jusques à sa venue, qui seroit de brief ^. » Le même jour (4 octobre), Adolphe de Bourgogne et ses collègues quittèrent Gand sans opposition ^

Cependant, au moment où s'opérait cet échange d'otages, survenaient d'autres compHcations, d'autant plus grandes, que désormais le gouvernement de la ville appartenait sans réserve à la démocratie. Les échevins de la keure étaient tous affiliés à ce parti, et ils justifiaient déjà le titre de magistrats des Creesers. Peu de jours après leur élection (30 septembre), ils avaient envoyé, dans les campagnes et dans les petites villes, des hommes armés afficher, aux portes des églises, des mandats intimant l'ordre de livrer à la commune les émigrés et les fugitifs accusés de la calomnier près du

' D'HoLLÂNDER, L c. — Lettre du i^ octobre 4539. Appendice précité, 255. ' Lettre du 4 octobre 4639. D'Hollander, 473. '/Wd., 474.

4 Cort Verhael.

31» RÉGNE DE CH^RLES-QUJNT EN DELtilQUË.

gouvernement. Cette imputation, confirmée par le grand bailli et par le président de Flandre^ eux-mêmes, acquérait une nouvelle force par la présence à Matines et à Bruxelles d'un grand nombre de proscrits. On prétendait, en outre, que plusieurs d'entre eux avaient reçu mission de soulever les châtellenies contre la cité gantoise '. C'était un tison qui allait rallumer l'incendie mal éteint par les dernières concessions de la reine.

Le jour même du départ des commissaires du gouvernement, les métiers furent convoqués. « Il convient maintenant, leur dirent les échevins de la keure, d'élire vos doyens. Les résolutions de la collace ont été exécutées; les intérêts de la ville sont sauvegardés, et il importe de prouver à l'empereur que vous n'avez pas voulu porter atteinte à son honneur, que, bons et loyaux sujets, vous n'avez pas l'intention de le mécontenter. De cette manière, vous le disposerez à adopter des mesures favorables à la commune; vous confondrez les malveillantes assertions de vos ennemis '. » L'assemblée, sans se prononcer, demanda une prorogation, et elle fut accordée jusqu'au lendemain ; mais, dans cette nouvelle réunion, marquée par des débats fort vifs, on ne conclut rien , et lorsque, le 6, les métiers furent rappelés une troisième fois, ce fut d'un tout autre objet que de l'élection qu'ils s'occupèrent. Un des émigrés, Jean De Backere, écbevin de 1S56, accusait ses anciens collègues des parchons et le collège de la keure d'avoir consenti l'aide de 400,000 florins. Cette accusation était appuyée f par les paroles d^un nommé Nicolas Damunens, proférées pour deschai^er un Jacques De Grave, aussi eschevin de ladite année 1 536, » et, sans beaucoup délibérer,

' D'HoLLANDER, 469, 172, 202. —M. Steur.

' Appendice précité, 699. — D'Hollander, 474.

rassemblée exigea qu'on fit prompte justice des coupables. On procéda sur-le-champ à rarrestatiou de Renier Van der Velde, Corneille Van der Zwalmen, Guillaume De Smet, Laurent Everden; Philippe Rym, « à cause de son indisposition et grand âge, » fut gardé à vue, et Ton opéra des perquisitions dans les maisons de Gilles Van Huffel, Pierre Van Dickele, Antoine De Baenst, Lievio De Grave, Simon De Buck, Antoine Stalins, qui avaient émigré depuis le commencement des troubles '.

Dans une seconde séance tenue le même jour, à quatre heures de Taprès-dinée, les métiers conférèrent l'inventaire des privilèges tenu par la ville avec un inventaire trouvé chez rbuissier du conseil de Flandre Denis Vlaminck. Cette conférence n'ayant p# signalé de lacune, ils furent engs^és à procéder enfin aux élections ; mais ils répondirent : « iNous n'élirons autres doyens, si tous les points de la collace ne sont d'abord accomplis avec tels autres que nous y ajouterons ; car nous prétendons être réintégrés en tous nos anciens privilèges et obtenir l'impétration des chaires qu'on ne retrouvera pas. ^ous ne voulons plus de rentes au denier seize, et il faut défalquer du capital la somme des intérêts que la ville a payés à ce taux. La commune doit exiger l'extradition des émigrés et des fugitifs, et envoyer des députés à l'empereur pour obtenir aucuns points de la coUace. Puis, quand le moment sera venu d'élire nos doyens, nous entendons le faire directement ^ sans nous occuper de la paix de Cadzant, dont nous faisons petite estime. »

Le 7 , il y eut une cinquième réunion et, persistant dans leur refus, ils « commencèrent à murmurer pour tenir nou-

' Cort Verhael. - D'Hollander, 474, <7S.

velle collace. » Les collèges échevinaux, à la vérité, opposaient peu de résistance à cette opiniâtreté, et envers la cour ils tenaient même un langage empreint des prétentions à l'indépendance ouvertement affichées par les agitateurs. Ainsi, une lettre adressée à Marie de Hongrie, pour lui demander « que son bon plaisir fût de commander à Josse de Joigny , seigneur de Pamele , commis premier échevin , lequel on ne savoit trouver , de desservir son état , » portait en suscription : « Eschevins de la Keure de Gand , au plaisir de Votre Majesté toujours appareillez. » La régente répondit que, « si Ton ne savoit trouver ce magistrat, il seroit difficile de lui envoyer cet ordre. » Toutefois, « pour faire ce que en elle estoit, » elle leur transmit des lettres lui enjoignant de se rendre à son poste V Le seigneur de Pftnele n'ayant pas comparu, ils exigèrent sa destitution, quelques jours après, et il fut remplacé par messire Antoine de Leu.

Il fallut de graves circonstances pour obliger Marie de Hongrie, blessée d'un langage irrespectueux, à céder encore sur ce point. La situation, en effet, était devenue des plus critiques; le mouvement s'était propagé dans toute la Flandre et l'insurrection semblait imminente. Après avoir recommandé, à diverses reprises, à la douairière d'Egmont de mettre son château de Gavre à l'abri d'un coup de main, Marie de Hongrie résolut de pourvoir elle-même à la garde de cette place, importante pour intercepter les communications ^ de Gand avec Audenaerde. Elle y envoya Guillaume Coffoy, archer de corps de l'empereur, avec seize soldats, et ordonna à l'officier de la comtesse, Florent de Pottelles, de remettre son commandement. A cette nouvelle, environ 2,000 paysans des

' DHOLLANDER, HMTS.

villages voisins, « armez et embastonnez, » accoururent sous la conduite d'Yvain Van Waernewyck, gentilhomme des environs, et « abattirent les ponts du château, tellement que nul ne pouvoit y entrer ni en sortir. » En vain Guillaume Coffoy les assura-t-il qu'il avait les ordres les plus précis de ne les molester en aucune manière, ils virent dans cette occupation des projets hostiles, et tandis que les plus exaltés le bloquaient étroitement, les timides se réfugiaient à Gand avec leurs biens et leurs bestiaux '. En même temps, des émeutes éclatèrent à Roulers, où le peuple, dirigé par l'huissier Jean Werrebrouck, le brasseur Gilles Vanderstraten, Pierre Veranneman et Josse Werrebrouck, resta assemblé plusieurs jours « pour demander nouvelleitez ^; » et à Grammont, où la foule obligea le magistrat de relâcher les prisonniers arrêtés à la suite d'une première commotion '. Son attitude devint même si menaçante, que la reine prescrivit de surseoir à toutes poursuites contre les coupables * , et d'accueillir les réclamations des métiers, « pour , en ce trouble temps , entretenir* les manans en bonne paix et obéissance envers l'empereur *. »

A Courtrai et à Audenaerde les troubles prirent des proportions plus grandes. La première de ces villes était en

' Lettre du grand bailli à Marie de Hongrie, du 40 octobre 4539. D'Hollander, 480. —Lettre de Marie de Hongrie, du 42 octobre 4539. Appendice précité, 702.

' Lettre de Marie de Hongrie, du 26 octobre 4539. Appendice précité, 279.

^ « D'ung nommé Piette Angûyn, vacabond, lequel, au temps des dernières émotions de Flandres, fut prins et mené es prisons de Grantmont, pour certaines grandes rudesses dont on lui eult peu bannir pour l ans sur sa teste ; mais après qu'il avoit tenu prison par xxx jours, le peuple le vouloit avoir mis à délivre , tellement que, pour éviter inconvénient , ledit prisonnier, par advis de ceulx de la loy, fut eslargi sans quelque correction, par quoy icy néant. » Compte de G. Du Bosch, précité (n<> 43569), de 4539-4542, £<»» xxvj v® et xc.

* Lettre de cette princesse à Maximilien de Bornes ^.du 30 septembre 4539. Appendice précité, 254.

^ Lettre de la reine au magistrat,'du 44 octobre 4539. Ibid,, 265.

effervescence par suite de rétablissement de marchés dans les terres de quelques vassaux du voisinage. Cette mesure , ruineuse pour son marché et préjudiciable aux receltes communales, avait provoqué de vives réclamations, dont le gouvernement n'avait pas tenu compte. Le magistrat, trouvant dans la situation l'occasion de les renouveler avec plus de force , convoqua la commune ; mais à peine fut-elle « assemblée coUégialement en sections sous ses hooftmcms et ses bereckers ' , » qu'elle formula d'autres réclamations : suppression de l'accise levée sur les toiles et le linge; — faculté pour tous de s'approvisionner au marché de Courtrai, en payant seulement le mitte ghelt , comme à Is^hem ; — abolition de l'impôt sur les filets et de la taxe sur la petite cervoise, qui avait été supprimée à Gand et à Bruges; — nouveau règlement pour le marché au blé ; — enfin , lecture et copie de tous les privilèges de la ville, qui seraient placés à l'avenir sous la garde de commissaires choisis par le peuple. Le 5 septembre, les hooftmans et les 6erec/cer^ présentèrent ces demandes au magistrat, et le pressèrent d'y faire droit, pour apaiser les murmures de la multitude. Celui-ci, effrayé de la nouvelle tournure des choses, et voyant l'agitation gagner les campagnes voisines, qui étaient parcourues par les émissaires des Gantois ^ en référa à la régente. Il n'avait pas

' « ^ont telz instituez de tout temps, pour avoir la conduite et manianoe des jeux de rhétorique et cérémonies qui se font en Thonueur de Dieu nostre créateur, le jour du Saint^Sacrement, l'Octave, et es entrées et réceptions des princes du pays et pour conduire semblables actes, sans que lesdits Hooftmans ayent puissance, auctorité , voix ou opinion es affaires de nostredite ville, qui est représentée par nostredit bailly, prévost, eschevins et conseil. » Défense des magistrats de Courtrai. Appendice précité, 443.

* « Item, payé les officiers avec leurs assistons, les expldctz d'avoir prins en Teschevinaige de Gourtray, Ruebin Vlenischardt, et ung nommé Ruesekin, demourans ^n Isenghien, lesquelz, avec leurs complysses, comme desputez des

reçu de réponse quand arriva l'époque du renouvellement de raffermage des accises, et il résolut d'y procéder, malgré ravis des hooftmans qui, mieux instruits de la disposition des esprits, présageaient à cette mesure une malheureuse issue. En effet, au lieu de délibérer sur la proposition qui lui était soumise, la commune s'emporta contre le retard mis à redresser ses griefs, et se répandit en récriminations contre le magistrat. On faccusa, entre autres, d'avoir prélevé un impôt sur la cervoise dans un intérêt privé, et le tumulte de l'assemblée ayant gagné la foule accourue sur la place publique, les cris de : Tuez ! Tuez ! se mêlèrent aux clameurs exigeant la lecture des privilèges.

Il fallut céder et, le lendemain, sur une estrade dressée au milieu du marché, on procéda à cette lecture, qui dura plusieurs jours. Puis , le « commun peuple » établit des postes armés, pour veiller sur ses privilèges et occuper l'hôtel de ville. *• On adjoignit au magistrat quatre hooftmans révocables par la commune, à laquelle ils prêtèrent serment. Toute décision

mestiers et inhabitanz de la chaslellenye de Courtray, avecq certains députez de Gandt, notaire et tesmoings, allèrent, de villaige en villaige, demander les inbabitanz en ladicte cbastellenie de personne en personne, s'ilz avoient et tengientpour agréable les procédures et escriptz exibez et servis devant iceulx de Gaudt, contre les hoochpoorters et francs eschevins de ladicte cbastellenie de Courtray, et comme telss consentoient d'estre mis en la procuration ensuivant Fappoinctementdesdicts de Gandt; ceulx qui ne vouloient condescendre à leur voulunté les menassoient avecq lesdictz de Gandt, pour la prinse desquelz et de leurs complysses quy furent, ledict jour, prins par monsieur Desfossez au villaige de Wenelgbien, Joos Vander Bergbehoors, poinctere, et Simon Caluwart, franoq escbevin de ladicle cbastellenie, lors prisonniers à Gandt escbappé, en tant que la matière fust tardée si longement, que on parla de la venue de Tempereur; laquelle prinse fut faicte au temps de ladicte émocion, longuement devant la venue de Tempereur. *> Compte de Ferdinand de la Barre, seigneur de Mousçron, bajUi de Cowrtrai, de 4639-454^ f» xvj »«> (n» 43822), aux Arch. du royaume. — u Item, Texploict d'avoir prins, en la paroisse de Courtray, Joos Lunten, compaignon dudlct Vleniscbadt, »^ Ibid.

prise en leur absence fut déclarée nulle ; à eux seuls ressortit la direction des finances- et des travaux publics, ainsi que la garde du chartrier communal '. Ces concessions ramenèrent la tranquillité, et les commissaires chargés par Marie de Hongrie d'examiner les demandes de la commune , trouvèrent l'ordre rétabli. Mais d'imprudentes menaces le troublèrent de nouveau. Au bruit de la prochaine arrivée de troupes^ les défiances s'éveillèrent, et l'attitude du peuple redevint si menaçante que le magistrat supplia la reine de renoncer à un projet qui aurait les plus fatales conséquences ^. En effet , il suffit de l'assertion d'un bourgeois (Heyne Loosvelt), prétendant avoir vu des gens d'armes sur la route de Lille, pour irriter la colère de la foule. Elle reprit les armes ; les magistrats, les riches bourgeois, accusés de trahison, faillirent être mis en pièces ^, et le sous-bailli fut emprisonné *.

A Audenaerde, le mouvement devint une véritable insurrection. D'après le désir de la reine, le comte de Lalaing s'était * rendu dans cette ville, accompagné du seigneur de Molembais, de Morant de Haussy, seigneur de Rémericourt, de Godefroid de Corchin et d'autres gentilshommes , « afin d'assister son frère à empêcher le tout de tomber en plus grand inconvénient ^. » En même temps , Marie de Hongrie avait dépêché , au nom de l'empereur, des lettres patentes qui engageaient la commune à persévérer dans ses sentiments de fidélité et à repousser les pernicieux conseils, la poussant à imiter la

' Lettres d'abolition et pardon pour la ville de Courtray, 47 juillet 4540. Appendice précité, 409.

' Ihid.

■^ Compte de F. de la Barre, précité.

* Lettre de Marie de Hongrie à François Van der Gracht, du 44 octobre 4539. Appendice précité, 263.

' Compte de la recette générale, juin 4542, art. Dépenses.

rébellion des Gantois ^ Ces lettres furent bien accueillies, et le calme semblait régner dans les esprits, quand un futile incident fît éclater Tincendie couvant sous la cendre.

Le 4 octobre, « ung povre yvrongne, de peu d'intelligence, enhorté d'aulcuns, la plupart estrangiers, pour ce qu'il estoit de hardi parlier, » se présenta chez le bourgmestre, et déclara à la belle-fille de ce magistrat qu'il était chargé par le peuple de réclamer la destruction du bureau des maltôtes et la suppression de cet impôt. Arrêté par les domestiques, il fut conduit sans opposition à l'hôtel de ville. Mais, le lendemain , « jour de ducasse, en l'un des faulbourgs, que lors lesyvrongnes s'avanchent le plus, y eut murmures en plusieurs Heux, et apparence que aulcuns se trouveroient ensemble sur le soir pour avoir le prisonnier dehors. » Les magistrats, avertis de ces rumeurs, demandèrent conseil au seigneur d'Escornaix et à son frère. Ceux-ci ne se méprirent point sur la portée de ce commencement d'agitation ; ils craignirent qu'en cas d'émeute, on ne « courrût sus à la loy, à cause que le borghemaistre estoit fort hay. Or , si la chose commenchoit une fois, elle seroit plus dangereuse que dans les petites villes voisines, car il y avoit grand peuple et beaucoup de mauvais, s'ils estoiént esmeus davantage, et en outre beaucoup de riches, par quoy les povres, si l'on en venoit à sédition, y trouveroient bien à péchier. » En conséquence, il fut résolu « de démener l'affaire par bon moyen » et d'élargir le prisonnier , en exigeant de lui la promesse de se représenter à la première sommation ^. Cette concession fut impuissante; comme l'avaient jugé les deux de Lalaing, l'esprit de révolte

• Lettre du 15 septembre 4539. Appendice précité, 699.

* Lettre de Charles et de Philippe de Lalaing à Marie de Hongrie , du 6 octobre 1539. /6ïd.. 257.

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