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198 RfiGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
sur son passage de Rœulx et d'Âerschot, éprouva une dé&ite complète, et fut pris avec la plupart de ses capitaines ^ Ce combat fut appelé la Journée des Saquelets, parce que les vainqueurs s'emparèrent d'environ 1,500 chevaux portant des sacs de poudre. Il ne leur avait coûté que quelques hommes tués, entre autres le seigneur de Cornez ^. Enflammés par le succès, la plupart des capitaines voulaient sur-le-champ livra" l'assaut ', et, malgré l'approche du dauphin, leur opinion eût prévalu sans doute, si la pénurie du trésor n'était venue démoraliser l'armée. La solde était arriérée, et la désertion \ l'indiscipline devinrent telles, qu'on craignit d'être obligé de licencier les troupes *.
Depuis longtemps, Marie de Hongrie redoutait c que ia chose ne tournât à concision, > et désirait voir François I*' réaliser l'intention qu'on lui prétait, < de donner la bataille. » Les aides des états, les emprunts avaient été absorbés parles énormes besoins de l'armée, et le crédit du gouvernement était tombé si bas, qu'on ne parvint à escompter la seconde lettre de crédit remise à de Horton, que sous la garantie de révoque de Liège, du duc d'Aerschot, des seigneurs de Praet, de Liedekerke et du trésorier-général ®. Avec cet argent on
* Lettre du 9 juillet, précitée. -— Martin Du Bellav. — Lk Petit. — Lots (jolu T. — Parmi les prisonniers se trouva un capitaine d'Albanais, nommé George Capusman, qui avait été précédemment au service de l'empereur. Charles-Quint ordonna « de le faire mourir sans faire semblant qu'il le sût, car combien que ce capitaine eût été pris autrefois par les ennemis, il savoit que ce avoil esté par intelligence, et, en tous événemens, s'estoit appoialé avecq le roy sans attendre response de l'empereur. » Lettre du 48 août, précitée.
' Lb Petit, VII, 4 t5-H6. — * Lettre du 9 juillet, précitée.
* Compte d'A. de Berghes (n» 452U), f» xxxix'". ' Lettre du 9 juillet, précitée.
* Lettres du 26 juin et du 9 juillet, précitées.
fit laire un instant les réclamations des troupes, et Ton bâta le dénoùment en déjouant une tentative de diversion du duc de Gueldre. Les 3,000 hommes qu1l avait réunis sur les frontières du pays de Liège, ayant passé la Meuse et pris la direction du comté de Namur, la régente ordonna sur-leckamp « à ung chacun de se tenir prest, a toute heure que besoing seroit, pour, avecq les officiers et sujets eirconvoisins et aultres, battre et empeschier le passage des chevaux et piétons gueldrois, qui se vouloient ingérer d'aller en France. » Cet ordre fut exécuté : 500 à 600 Namurois, renforcés par deux enseignes de Bas- Allemands, leur barrèrent le passage, et les contraignirent k la retraite \ Malgré ce nouveau succès, propre à contenir un ennemi qui se montrait excessivement prudent, Marie de Hongrie appréhendait Theure où ses dernières ressources seraient épuisées. Elle redoubla d'instances pour presser l'arrivée de son frère dans les Pays-Bas, et ce fut avec une indicible joie qu elle trouva l'occasion d'arrêter une guerre dont elle n'attendait qu'une issue désastreuse.
Les hostilités n'avaient point interrompu tout à fait les négociations, et Charles-Quint avait reçu tour à tour des ouvertures d'accommodement du pape, du roi d'Angleterre, de sa sœur Éléonore, du grand maître de France, Anne de Montmorency ; mais à toutes les propositions il avait répondu : € Je ne déposerai les armes qu'après que le roi aura évacué la Savoie et fourni des sûretés pour la paix ; > quant au Milanais, il persistait à ne s'en dessaisir qu'en faveur du duc d*Angouléme ^. Au mois d'octobre 1536, son conseil lui soumit un mémoire exposant qu'en cas de continuation de la guerre, il devait marcher en personne à la rencontre de
• Comple d'A. de Berghes, f<» Ixvj, Ixxviij ▼• et iiij " j **.
• Papiers d'état de Granvelle, II.
François V\ de quelque côté que ce prince se portât, en Italie ou en Espagne, et se mettre en mesure de « rebouter le premier effort, dont communément les François prengnent ou perdent le cuœur. » Le conseil ne prévoyait pas une attaque sérieuse contre les Pays-Bas, parce que les principales forces du roi se ti*ouvaient dans le Midi ; qu'il serait trop long et trop difficile de les transporter au Nord, et qu'il jugeait les frontières de ces provinces en bon état de défense. Quant à rAlIemagne, les princes protestants étant alors eo lionnes relations avec l'empereur, toute tentative de ce côl^ tournerait à la confusion de l'ennemi. Si Gharles-Quint était, nu contraire, disposé à entrer en arrangement, il fallait consentir à céder le Milanais au duc d'Orléans; prendre une autre base de u^ocialions, c'était aigrir plutôt que calmer les esprits. Une trêve aurait pour seul résultat de donner aux Français les moyens d'accroître leurs forces, de les concentrer, d'attaquer avec avantage, et mieux valait poursuivre la guerre. Mais, en ce cas, il fallait la pousser avec vigueur, et avoir soin de la justifier aux yeux de la chrétienté. Toutefois le conseil engageait Tempereur à remarquer combien ses royaumes d'Espagne, de Naples, de Sicile, et les Pays- Bas avaient déjà souffert de ses luttes contre la France, cnr il y avait impossibilité d'en exiger de nouveaux efforts. Il avail peu de généraux capables de diriger ses armées, et le comte de Nassau lui avait tracé un effrayant Uibleau de l'indiscipline des gens de guerre, des Italiens et des Allemands surtout, dont les mutineries enlravaicMit toutes les opérations. « Puis où aboutirait la guerre? ajoutait le conseil. A ruiner la France? Mais c est cbose reconnue impossible. A la contraindre à la paix? Mais la prolongation des hostilités per^)étuera l'inimitié des deux maisons. Les protestants et les Turcs seuls en proli-
leront : les uns se rendront indépendants ; les autres étendront leurs conquêtes. » Pour conclusion il insinuait qu'il était préférable d'accorder au duc d'Orléans l'investiture du Milanais ^
Charles-Quint repoussa cette conclusion, sans refuser de se prêter à de nouvelles négociations. Il n'en attendait pourtant aucun résultat. Il savait que le roi de France comptait sur l'appui de Soliman pour le chasser de l'Italie ^, et pendant qu'il y renforçait ses armées, qu'il ordonnait de formidables armements en Espagne ', il recommanda à son frère de se concilier les esprits en Allemagne, d'y calmer les dissensions religieuses qui encourageaient, disait-il, l'audace du roi de France et favorisaient les entreprises du Turc *. Il n'avait guère eu d'inquiétudes pour les Pays-Bas ; seulement, à la nouvelle de l'invasion de l'Artois, il avait résolu de venir les défendre, si, contrairement à ses suppositions, François I" y poursuivait la guerre; son projet, dans ce cas, était de réunir 30,000 à 40,000 hommes, de marcher au roi et de remettre sa querelle au sort d'une bataille *. Mais, avant de rien décider, il envoya Jacques, seigneur de Herbais ®, dans les Pays-Bas, pour s'assurer du véritable état des choses , et il resta si convaincu qu'il s'agissait d'une simple excursion, qu'il chai^ea ce seigneur de prescrire h la régente de suspendre toute levée de
* Gutachten der Rathc des Kaisers. Correspondenz, II, 263.
* Uttre du 34 mai 4537. Ibid.. Il, 675.
* LeUre du 27 avril 4537. Ibid., 673.
< Inst. données à Mathias Held, précitées.
* Instructions données au prévôt de Thionville envoyé près de Ferdinand. Correspondenz, II, 674.— Dans les ports d'Espagne s'équipait une flotte destinée au transport d'une partie de ces troupes. Lettre du 45 juillet 4537. Ibid., 678.
* Herbais, pairie du Hainaut. — Ce seigneur était gentilhomme de la chambre de Tempereur et commandeur de Tordre de Saint-Jacques.
troupes, dès que l'ennemi évacuerait le pays, afin de di^K)ser de toutes ses ressources pour Li défense de Fltalie '.
Voulant ainsi réserver ses forces pour le champ principal de la lutte, Tempereur avait donné à Marie de Hongrie le pouvoir de négocier, suivant Toccurrence, une trêve on la neutralité des Pays-Bas ^ Déjà cette princesse avait reca d'Éléooore, désireuse de réconcilier son frère et son époux, diverses propositions d'accommodement, et il s'était eiq;agé entre les deux sœurs une correspondance que les plus graves événements de la guerre n'interrompirent pas. Or, si les premiers succès du comte de Buren avaient donné à la régente l'espoir de contraindre François l" à la paix par des victoires, la détresse du trésor le lui enleva bientôt, et elle accueillit avec empressement la proposition d'un armistice. Mais elle y avait h peine acquiescé, que les Français éveillèrent ses défiances par des tergiversations. Craignant un piège, elle chaigea d'Aerschot de sonder le seigneur de Hennebault, son prisonnier, sur la sincérité des dispositions du roi t à pratiquer poix ou trêve, » et fit « dire tout plat au trompette dn grand maîti'e de France, qu'il ne revînt plus, s'il ne portoit ud sauf-conduit pour les délégués de l'empereur*. » Sa fermeté produisit d'heureux résultats, et, peu de temps après, arri>'n une dépêche de Charles-Quint confirmant l'autorisation de conclure soit une trêve, soit un traité de neutralité des Pavs-Bas. L'empereur promettait de ratifier les dispositions prises à cel elM, pourvu qu'on le laissîit en dehors de ces arrangements, afin qu'on ne supposât point qu'il cédait par nécessité. « Quant à la paix, ajoutait-il, je ne saurois donner pouvoir ni instriHî-
• Corrcspondenz, II. 677.
• ro»r sa lettre du n juillet. Ibid., 674. ' Lettre du 9 juillet. Ibid.
(ioD, car le roi de France Q*a jamais voulu déclarer sa volonté. De plus, vous envoyer à ce sujet des instructions, seroit d*une telle longueur qu'on n*en viendroit jamais à bout. Or, la chose est autrement difficile que ne Tétoit le traité de Cambrai, où il ne s'agissoit que de la Bourgogne. Du reste, quand je voudrai traiter par autrui, je ne le ferai par autre intermédiaire que le vôtre '. »
Le rapport du duc d*Aerscbot et Fenvoi de sauf-conduits pour les commissaires impériaux ayant levé les scrupules de la reine, elle ordonna sur-le-champ à de Buren de conclure un armistice. Les conférences s'ouvrirent à Bomy, village à deux lieues de Thérouanne, et aboutirent à une trêve de dix mois s'étendaut aux Pays-Bas et aux provinces limitrophes de la France. Les Impériaux levaient le siège de Thérouanne; les Français évacuaient les positions occupées dans les Pays-Bas, et il était interdit au roi de construire aucune fortification dans le comté de Sainl-Pol. L'échange des ratiflcations devait avoir lieu, entre le dauphin et le comte de Buren, dans les trois jours ; entre l'empereur et le roi, dans les trois mois de la publication du traité^. Il fut conclu, le 30 juillet 1537, et, dès le lendemain, des lettres de la reine en prescrivirent la publication, annoncèrent la levée du siège de Thérouanne, et ordonnèrent de laisser « libre passage aux gens d'armes de chevaux et de pied allemands ^ qu'elle s'empressait de licencier *. En informant l'empereur de ce résultat, la régente
• Lettre du H juillet, précilée.
• Df Mont, IV, î« partie, <53. — Ribieh, 1. c, I, 56. — Les commissaires du comte de Buren étaient le seigneur de Molembais, le vicomte de Lombeke, Mathieu Stryck, secrétaire de Kempereur; ceux du dauphin, Jean d*Albon de Saint-André, le président Guillaume Poyet, et Nicolas Bertereau, secrétaire irétat.
• Compte d*A. de Berghes (n<» ^SîU), (• Ixvij.
raverlit que, s*il lui permettait de traiter de la paix, le roi de France donnerait de pleins pouvoirs à Ëléonore * ; blessée (le n*avoir point toute sa confiance, qu*il lui fallait pleine et entière, « autrement elle ne sauroit foire bien ^ » elle se plai^it de rencontrer dans les conseils de son frère, notamment en Granvelle ', une persévérante désapprobation de ses actes, fl Certaines gens, dit-elle, désirent fort, je le sais, être chaînées de négociations; mais leur donner cette missioii seroit prolonger la guerre^. » Suivant la princesse, Tempereur ne de\'ail point traiter directement avec François V% el il ne fallait d'autre intermédiaire que le roi des Romains, la reine Ëléonore ou elle-même. En même temps, elle le conjura de hâter son retour dans les Pays-Bas, où sa présence était indispensable pour rétablir Tordre, pour se rapprocher de TÂllemagne redevenue menaçante, pour s'aboucher plus commodément avec le roi des Romains ^.
Charles-Quint ratifia la trêve de Bomy le 10 septembre ^ (il, le 34 octobre suivant, ses commissaires^ et ceux de Fran* cois 1" se réunirent h Cambrai pour réchange des ratificalions. Ils conférèrent ensuite sur les mesures propres à assurer la meilleure exécution du traité. Déjà s'élevaient, de part et d'autre, des récriminations au sujet de prises et de contraventions à la trêve, qui donnèrent lieu à d'assez vives discussions. Enfin, il fut arrêté (Z novembre) que les parties
• Lettre du 4f août 4537. Corvespondenz, II, 678. ' lettre (lu 12 août. Ibid., 679.
• Lettre du 6 octobre <537. /6iV/., 68f. ^ Lettre sans date. Ibid.
• Lettre du il août. Ibid., 680.
'• Ibid.
f Jean Hannaert, chef de cette députation , partit de Bruxelles avec une suite de 14 chevaux. Compte de la recette générale.
TRÊVES DE MMT, DE HONÇON ET DE MCE. iOX
lésées, depuis la publication du traité de Bomy, seraient admises à réclamer restitution ou satisfaction : les habitants des Pays-Bas, devant les gouverneurs de la Picardie et de la Cluimpagne; ceux de la France, devant les gouverneurs de l Artois, du Hainaut et du Luxembourg, et qu il serait sur-le-champ readix justice. Quant aux prises de mer, des commissaires furent établis à Boulogne et à Dunkerque, pour décider des contestations. Les deux souverains sengageaienl h donner aux réclamants des sauf-conduits pour leur permettre de poursuivre la défense de leurs intérêts lésés'.
D*aulres points encore avaient été mis en délibération. Les commissaires de Tempereur demandèrent, entre autres, que la liberté de commerce et de navigation s étendît h tous les marchands des deux pays, avec assurance de protection et de sûreté pour leurs personnes et pour leurs biens; mais les Français s'y refusèrent et restreignirent cette liberté aux bateaux de pêche. D'un autre côté, des propositions des commissaires français relatives aux régales de Thérouanne et réclamant pour les habitants du comté de Saint-Pol la faculté de transporter vivres et marchandises en France, particulièrement à Thérouanne, furent écartées par les Impériaux ^ Dès que ces arrangements furent arrêtée, Marie de Hongrie prévint son frère qu elle tenait à sa disposition une partie das troupes levées dans les Pays-Bas'.
L'honneur de la campagne revenait aux Impériaux. Quelques milliers d'hommes avaient tenu en échec une armée considérable, et h peine avaient-ils pris à leur tour loffensive que la conquête de Saint-Pol et de Montreuil , le siège de Thé-
• Du Mont, IV, 2« partie, <54.
* LeUre du 43 novembre <537. Correspomlenz, II, 684.
iOfl IIÊGNE DE CH.VRLESQUINT EN BELGIQUE.
rouanne, marqué de nouveau par une victoire» avaient été de glorieuses réponse» à Tinvasion de rArtois. < Tout le monde, dit Fempereur, s^était bien conduit, » et il félicita la reine sur ces succès, dus en partie à Tactivité déployée par elle au milieu des circonstances les plus difficiles *; il h dédommagea de ses dépenses pour son service par on don de 30,000 livres ^ En pourvoyant seuls à leur défense, les I^ys-Bas avaient permis de porter en Italie l'armée espagnole destinée à les secourir, et ce renfort était fort nécessaire dans r^tte péninsule, menacée tout à la fois par les Turcs et par les Français '. Tous les capitaines s'étaient distingués; on cite surtout le fils du comte de Buren, qui avait préludé à sa brillante carrière par d'éclatants actes de valeur et des traits de générosité ; Philippe de Bréderode et le seigneur de Gcmiiecourt; Philippe de Lannoy, seigneur de Quenillon, fils naturel du seigneur de Molembais^; Jean Christophe de Stenneeck, seigneur de Beriranges'; le capitaine Eyck van Reysback*; Conrad Handsl^n, lieutenant du colonel de Bemmelbm^ \
' Lettres des 45 juillet et 18 août, précitées.
• Compte de la recette générale.
* Lettre du 45 juillet, précitée.
^ 1^1 reine le récompensa par une gratification de 420 livres Compte de la recette pénénile.
' Par lettres patenl(?s du 45 novembre 4^7, l'empereur lui accorda « lasomnie de cent florins karolus dorde pension par chacun an, en coDsidération d'aulruns bons services par luy faits es guerres et armées de Sa Majesté comme capitaine de piétons, et avoir suivi et pris un capitaine francbois, porteur de 3,000 florins, destines à faire munitions et pratiquer certain nombre de gens de guerre estans au service de l'empereur, et d'avoir remis cet argent pour le ser\'ice de Sadile Mapeslé. » Comptes de N. le Gouverneur, de 4540-1544i f« xxxij ; — de 4544-4542, f» xxviij.
^ Il reçut de Marie de Hongrie une bague d'or ornée de perles et de pierreries, de la valeur do 220 livres, avec une chaîne d'or de 4,000 livres. Compte de la rcH?elte générale, précité.
7 IxT régente le récompensa par une gratification de 70 livres, ibid.
"" TRÊVES DE BOMY, DE MONÇON ET DE NICE â07
Les soldats s'étaient bravement conduits, mais ils s'étaient peut-être plus encore signalés par leurs brigandages. De toutes parts étaient arrivées au gouvernement des plaintes sur les « foulles faites au plat pays par les gens de guerre, piétons et aultres , i> et des réclamations des marchands « destroussez sur eau et sur terre \ » Leurs excès avaient même failli compromettre leurs opérations militaires : partout, h leur approche, les paysans cachaient leurs grains, fuyaient avec leurs bestiaux et, pendant plusieurs jours, l'armée fut en proie à la disette, au milieu des plus fertiles contrées de l'Europe. Les vivandiers, pillés, maltraités, avaient refusé de lui fournir des vivres, et il fallut recourir aux réquisitions pour se procurer des grains, de la viande, de la cer>»oise^
La trêve de Bomy était le premier pas vers la solution provisoire des différends; Marie de Hongrie et Éléonore y travaillaient avec ardeur, et les négociations commencées dans les Pays-Bas furent continuées h Monçon, par les ambassadeurs de Charles-Quint et du roi de France. Néanmoins les hostilités se poursuivirent en Italie, où les deux antagonistes avaient porté leurs principales forces. François I" comptait sur la coopération des Ottomans, qui se préparaient à attaquer simultanément le royaume de Naples et la Hongrie; mais la colère de Soliman s'alluma tout à coup contre Venise, et l'échec qu'il éprouva devant Corfou , rendit le roi plus trailable; il en résulta la trêve de Monçon (15 novembre 1537), qui laissa aux deux puissances belligérantes les positions occupées par leurs troupes, au moment où elle était signifiée aux généraux, et la faculté de s'y fortifier ^ Fi'ançx)is I" licencia sur-le-champ son armée et repassa les Alpes.
• Compte d'A. de Berghes, de < 537-1538, f" Ixv »« et Ixxvij t». ■ Ibid., f* Ixiiij »• — » Traités de paix, II, 207.
Arrivé h Montpellier, le roi reçut les propositions de paix de Charles-Quint, qui consentait à céder le Milanais à la fille ainée de son frère, en faveur du mariage de cette princesse avec le duc d*Orléans. En revanche, il demandait la confirmation des traités de Madrid et de Cambrai; une renonciation complète à toutes les exceptions contraires à ces traités; l'évacuation des états du duc de Savoie; des dommages4nté» rets pour ce prince; la restitution de Hesdin; rintervention du monarque français dans le concile promis par le pape; une armée auxilinii^e contre les Turcs; l'abandon de toutes les alliances contractées par la France avec les princes et les villes de Tempire ; la promesse de ne plus entretenir ea Allemagne des intelligences préjudiciables à la maison d'Autriche. Enfin , pour garantie de ces engagements, Ferapereur (levait occuper les forteresses du Milanais ou garder le duc en otage, durant un terme de trois ans *. François I" accepta le duché de Milan pour son fils ; mais il Texigea < libre et sien,» et prétendit n'abandonner le Piémont et Hesdin qu'après révacuation des foi'tcresses lonil)ardes par les troupes impériales. S'il consentait à confirmer les traités de Madrid et de Cambrai, c'était en soumettant leur interprétation à l'arbitrage (lu pape. « Mon devoir de bon prince chrétien et mon honneur, (lit-il, nie portent h ne point faillir en ce qui concerne le (^.oncile et la guerre contre le Turc ; je ne veux point y être (^ontrainl [)ar capitulation. Il est aussi superflu de stipuler que je renoncerai h mes intelligences en Allemagne, puisqu'il suffit de ma réconciliation avec lempereur pour les faire (*esser-. » Ces contre-propositions équivalaient à un refus;
' Propositions datées do Barcelone, le <5 décembre <537. Dr Mont, IV. 2* partie, 158.
• 10 janvier 1538. Ibid.
dans rimpossibililé de s'entendre, les commissaires des* deux princes prolongèrent (il janvier 1538) la trêve jusqu'au 1^' juin 1538, en l'étendant à tous leurs états \
Les négociations pourtant ne furent point rompues; mais François I", informé des armements fiiits par les Tuiles, souleva d'insurmontables difficultés; Charles-Quint revint sur ses concessions; des deux côtés les prétentions devinrent exorbitantes, la méfiance extrême, et des actes fréquents d'agression présagèrent la reprise des hostilités. Un moment même, on crut à une attaque sur la Flandre, et Marie de Hongrie ordonna d'y lever de nombreux pionniers pour mettre les places frontières en état de défense ^. Vers le mois d'avril 1538, au mépris de la trêve, un corsaire français captura plusieurs bâtiments hollandais ; usant de représailles, les marins des Pays-Bas coururent sus aux Français et ramenèrent bientôt dans leurs ports un grand nombre de navires *\ Mais, la régente, alarmée par la situation intérieure du pays, où € elle voyoit très-apparente la guerre intestine *, » craignit que ces actes de piraterie ne provoquassent une rupture. Ce fut en vain toutefois qu'elle chercha h les prévenir; il élait bien difficile d'imposer le repos aux nombreux aventuriers que de longues guerres avaient mis en goût de courses, et de part et d'autre le commerce resta exposé à leurs brigandages ^
• Di MoKT, 1. c, 459.
• Comptes de la recette générale.
*LePetit, VH, ng.
• Lettre du 29 avril <538. Correspondenz, 11, 683.
5 Voir Le Petit, VIL — Le < 8 juin 4538, Charles Boisot, conseiller et maître ordinaire des requêtes, fut encore envoyé a Dieppe, « pour le fait d'aucunes prises faites sur mer par les François sur les subjelz des Pays-Bas. » Comptes de la recette générale.
ilO KËGNË DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
Cependant Soliman avait tourné ses armes contre la Moldavie, et François V\ privé du concours de son allié, était devenu moins exigeant; de son côté, Charles-Quint, incapable d'assurer la solde de ses armées partout en pleine mutinerie, était revenu à des idées de modération. Les renseignements fournis par le duc d'Aerschot sur Tétat des Pays-Bas et c sur les menées de quelques-uns, > Tavaient convaincu de Timpossibilité d y soutenir la guerre, et plus de latitude avait été donnée à Marie de Hongrie pour traiter avec la reine de France '. Il se prêta aussi aux vues conciliatrices du pape Paul HI, qui venait de former avec lui et les Vénitiens une ligue offensive et défensive contre les Turcs ^, et à qui il importait, pour le snccès de Fentreprise, de rétablir la bonne intelligence entre les deux plus puissants princes de la chrétienté. Â cet effet, des négociations se rouvrirent à Nice; mais les précédents étaient si fâcheux, Tissue de la nouvelle tentative si douteuse, que, au moment d'y envoyer ses délégués, Charles-Quint écrivit aux états de Brabant « que dans le cas où, à son vif regret, le succès ne couronneroit pas les efforts du Saint-Père, il les prioit de prendre courage, de bien garder les frontières des Pays-Bas, car il étoit décidé à les secourir non-seulemenl d'hommes et d'argent, mais de sa propre personne '. »
Les idées pacifiques prévalurent pourtant; le 18 juin 1538, h rintervention du pape, les parties belligérantes conclurent, à Nice, une trêve de dix ans. Aux yeux de Charles-Quint, cette trêve équivalait à un traité de paix ^ et elle fut envisagée de la sorte dans les Pays-Bas, où on la publia, le 5 juillet, au
' Lettre du 29 avril, précitée.
' M. Dari, Histoire de Venise.
^ Archives de r Audience.
^ Lettre du 20 juin 1538. Correspondenz, II, 683.
milieu de réjouissances public[ues \Paul III avait fait de vaines instances pour amener une entrevue entre l'empereur et François I"; tous deux avaient quitté Nice sans vouloir se rencontrer; mais Charles-Quint s'étant embarqué pour TEspagne, vint tout à coup aborder aux côtes de Provence, poussé, diton, par les vents contraires, et lentrevue refusée à Nice eut lieu à Aigues-Mortes. On y vit ces deux princes, qui s'étaient réciproquement traités de la manière la plus outrageante, dont l'antagonisme avait été jusqu'à la haine, se donner les marques d'une confiance sans bornes, d'une amitié fraternelle (14-17 juillet 1538). Aussi, quand la nouvelle de cette entrevue parvint dans les Pays-Bas , y excita-t-elle la joie la plus vive ; on fêta cet événement comme le témoignage d'ime réconciliation apportant un terme h de longues et cruelles souffrances (27-29 juillet) \
La trêve de Nice concernait seulement Fltalie; mais on y ajouta des articles supplémentaires pour les Pays-Bas. Peu de temps après, Éléonore exprima à Marie de Hongrie le désir de la voir, et manifesta l'intention de venir la visiter avec son époux. La régente accueillit cette avance; mais, d'après les ordres de Charles-Quint, lui recommandant de choisir une ville voisine des Pays-Bas, où il importait de prévenir la venue de François I"^, les deux reines convinrent de se rencontrer à Cambrai. La régente chargea l'archevêque de Palerme, le comte d'Hoogstraeten, et le trésorier-général de Neufville , de la direction des affaires en son absence, à la réserva des « questions difficiles et de qualité, » dont elle retint la décision. Par ses instructions datées de Mons,
• Compte d'A. de Berghes, f" xxiij. — Histoire de Bruxelles.
■ Histoire de Bruxelles.
' LeUredu 6 septembre 1538. Correspondenz, II, 684.
m RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELtilUUE.
le 4 octobre 1538, elle les autorisa, dans « les cas extraorilinaiies, ardus et importans, » h consulter le chancelier de iirabaut, les membres du conseil privé, les conseils provinciaux et les officiers de l'empereur. Ce conseil de régence lîut pouvoir d'ouvrir toutes les lettres adressées h la reine, excepté celles du roi Ferdinand; il devait s'occuper d'une manière spéciale de la pétition d'aide qui venait detre adressée au Braliant, et à cet effet « pratiquer directement ou indirectement » les membres des états ; dans le cas probable de non réussite, il fallait aviser aux moyens d'obtenir «juel<iue autre subside, pour subvenir aux besoins les plas urgents. Il lui fut aussi prescrit de poursuivre les exécutions ordonnées en Flandre, par suite de l'opposition des (îantois, mais en accordant des facilités de payement aux rnntribuables qui allégueraient leur impuissance de satisfaire le fisc. Enfin, la reine signala au zèle du conseil les enquêter qu'elle avait ordonnées au sujet de lil)elles publiés contre sa pei*soime et contre l'empereur, ainsi que le « châtiment des maitres de chariots et de leurs serviteurs qui, mis en réquisition pour son voyage, avurcnt esté désobéissans '. »
LVnlreviic des deux sceurs, que liait un tendre attachement, \u' pouvait, dans les circonstances, se borner k une simple elViision de senlinient. Éléonore décida Marie de Hongrie à l'aecnnipagner à la Père, où sétiiit arrêté François T', et aux démonstrations alVeelueuses succédèrent bientôt les entretiens s(''rien\. Ils donnèrent naissance à une convention (23 octobre 10^8 ) levant les longueurs judiciaires que rencontraient les sujets du roi et ceux des Pays-Bas lésés par la Sîiisiede leurs biens dnrnnt les dernières guerres. De part et d'autre on
AppiMiilic»' .1 1.1 lu'lation ileti troubles de Gand, iî\.
résolut d'admettre leurs réclamations sous simple serment. Le duc de Vendôme et le prince d'Orange furent remis en possession de leurs domaines ; le duc d'Aerschot, Je comte de Homes, le seigneur d'Aimeries ( George Rollin ) et d'autres récupérèrent leurs terres seigneuriales. Enfin, le roi et la régente convinrent de revenir à Cambrai, le 7 janvier sui- \Tint, et d'y concerter les moyens de prévenir l'altération des monnaies; en même temps ils se proposaient d'aplanir toutes les difficultés existantes. Marie de Hongrie accompagna ensuite son beau- frère et sa sœur à Compiègne, où elle resta jusque dans les premiers jours de novembre.
Dans les entretiens de Marie de Hongrie et de François V\ il fut sans doute aussi question de l'Angleterre, contre laquelle l'empereur et le roi nourrissaient d'égales rancunes. Charles-Quint toutefois les dissimulait avec soin et, malgré les querelles du divorce, il avait maintenu ses relations diplomatiques avec Henri VHI. La mort de Catherine d'Aragon (8 janvier 1536), suivie de l'exécution d'Anne de Boleyn, (f9 mai 1536), avait même amené un rapprochement entre les deux monarques.- A la nouvelle du décès de sa tante, l'empereur avait fait « insinuer au prince anglois, avec toute la prudence et discrétion possible, que son alliance lui seroit plus avantageuse que celle de la France, et que cet événement permetloit de la conclure. Il suffîsoit à cet effet d'accorder quelque avantage à la fille de la feue reine. » A la vérité, l'empereur tendait moins alors h obtenir une réconciliation qu'à ratiaisser l'orgueil du roi de France et h le contraindre h la paix, en excitant son indignation contre Henri VHP. De son côté, Marie de Hongrie, qui avait reçu avec une joie cruelle
• LeUre du 29 février 1336. Correspondenz, II, 2<2.
la nouvelle du supplice de la malheureuse Anne de Boleyn, s'était empressée d'envoyer t grans personnaiges, » en Angleterre, pour profiter de circonstances propices à une réconciliation entre les deux cours'. Ces ouvertures furent bien accueillies par Henri VIII, et, le 21 juillet 1536, il oflfrit à l'empereur son intervention dans sa querelle avec la France, querelle de nature, disait-il, à amener < la ruine et décadence de tout rétat et corps de la chrétienté. » Charles-Quint attribua cette proposition h des démarches de François P^ et répondit (11 août) que provoqué, attaqué par le roi de France, convaincu de son obstination, il avait été forcé de remettre au glaive la décision de leurs différends : « Si le roi d'Angleterre veut intervenir efficacement en faveur de la paix, ajoutait-il, qu'il joigne ses forces aux miennes pour ranger et réduire le roy à la raison, comme il convient au bien de la chrestientél» Le moment n'était pas encore venu pour Henri de se rallier h un prince qui était obligé de ménager le pape, et pouvait se constituer Tinstrument intéressé des colères du Vatican; ses craintes h ce sujet n'étiiient pas chimériques, et Charles-Quint lui-même nourrissait ses défiances en pressant ou ralenUV sant les négociations, suivant les revers ou les succès de ses armées.
Marie de Hongrie eut soin toutefois d'entretenir les dispositions pacifiques de Henri VIII, et un mandement du 25 aou! 1530 enjoignit « de traiter favorablement les marchands anglois , nonobstant la guerre de France *. » Quelques mois après, nn des nombreux agents entretenus en Angleterre
• Comptes (Je la recette générale.
• Papiers défnt de Granvelle. If, 470. — Répon^^o de Charies-Quint. iln H août. /fei(/.. 477.
' Inventai rc d'ordonnances. I. r
par cette princesse, lui suggéra d'y tenter une descente, qui n'aurait pas été sans dangers pour Henri VIll. Après avoir donné des détails très-circonstanciés sur Tinsurrection dont le pays de North et Tévêché de Lincoln étaient le théâtre : fl Maintenant, disait cet agent, il semble à celluy qui m'a mandé par devers votre noble majesté, que, attendu lesdiles commotions et que en eau trouble il fait bon pécher, le temps est venu le plus propice que d'ici à cent ans l'on sauroit souhaiter, pour se revenger contre le schismatique, de tant de traverses qu'il a tâché de faire à la majesté de l'empereur par ses françoises confédérations, de tant et tant de torts faits en la personne de feu votre aimée tante, sa femme légitime , et conséquemment des immuables iniquités usées contre la très-patiente Madame la Princesse. Pour la faire retourner en l'état qui lui appartient , il ne faudroit maintenant que une partie de l'armée que l'on avoit apreslée en Zélande, et qu'elle prît port h la rivière qui monte à York avec deux mille arquebusiers et quelques munitions, car c'est de quoi les insurgés ont plus faulte ^ » La situation des Pays-Bas ne permettait guère de se jeter alors dans des entreprises aventureuses, et Charles-Quint, quand il vit ces provinces menacées d'une invasion , prescrivit à sa sœur de se ménager un traité avec le monarque anglais -. Pour appuyer les négociations de la régente, le seigneur de Horton, à son retour d'Espagne, était passé par l'Angleterre, avec mission de sonder les dispositions réelles de la cour de Londres \
Les choses traînèrent en longueur jusqu'à la trêve de Nice.
• Lettre d'octobre <536. Reg. Coilection de documents historiques, VI, f" 59.
• Lettre du 28 février 4537, précitée.
' lD.structions données au seigneur de Horton, le \9 mars 4537. Correspondent, II, 670.
Cliarles-Quinl alors montra peu d'empressement 5 renouer ses anciennes alliances avec le monarque anglais. François I", non moins mécontent de son allié, voulut proQier de ces dispositions, et sa réconciliation momentanée avec l'empereur donna naissance au plus étrange projet : celui de faire le partage de l'Angleterre entre la France, les Pays-Bas et FÉcosse. « Depuis la Thamise, disait l'ambassadeur de France à son maître, c'est une lisière côtoyant Picardie, Normandie et Bret{)gne jusque devant Brest, et plus outre garnie de beaux ports, qui est une chose autant nécessaire à votre royaume. En cette lisière est le pays de Galles et le Cornouailles, naturels ennemis du reste de l'Angleterre et ayant langage h part, qui est le nostre, car c'est Breton bretonnant. L'autre costé de la Thamise côtoyé, pareillement pour l'empereur, Flandres, Hollande et Zélande, qui luy est semblable commodité. Baillez au roi d'Ecosse partie du nord, qui est son ancien droit et héritage. Ce faisant, chacun aura profit à celte entreprise \ » Cette idée étant accueillie par le roi, le connétable de Montmorency la communiqua h l'empereur; mais de telles chimcres ne pouvaient séduire Charles-Quint : « 11 faut d'abord, dit-il, soumettre rAllemagne, d'où Henri VIII lire des troupes; il fiiut écraser les protestants, avant de songer à détrôner ce prince schismatique '. » N'eût-il pas été d'ailleurs inipolitique de contribuer à l'agrandissement de In France, aux dépens d une puissance dont il comptait se sennr (le nouveau contre elle? Il convenait au contraire de tenir la balance égale entre les deux étals. A cet effet, il autorisa Marie (le Hongrie à li'aiter du mariage de Henri VI H avec sa nièce, la dtxiairière de Milan ; et de celui de l'infant de Portugal ,
' Lettre du 30 décembre 1538. Ribier, I, 344, et 357.