CAMPAGNE DE CHARLES-QUINT CONTRE SOLIMAN
préparatifs de Soliman avaient contrecarré ce dessein ; pour obtenir contre les Turcs le recours des protestants, il fallut négocier avec eux un accommodement qui, ayant pour base les conditions adoptées à Ratisbonne ', aboutit à la paix provisoire de Nuremberg. Tirant aussi un habile parti des propositions matrimoniales de François Ifr, Charles-Quint avait jeté l'incertitude dans l'esprit du pape, et amené Henri VIII à conclure un traité d'alliance mutuelle (23 juin 1532) 2. Ainsi rassuré contre les intrigues de la France, il pouvait attendre de pied ferme le flot musulman.
Soliman s'était mis en mouvement, le 25 avril 1532, à la tête de 200,000 combattants, munis de 300 bouches à feu, et plus de 100,000 hommes étaient en marche pour rejoindre son armée3. Repoussant les ouvertures de Ferdinand, il avait dèjh pénétré en Hongrie, tandis que Charles-Quint, alors atteint de maux de jambes et d'yeux4, n'avait pas encore d'armée. Mais, dans de telles circonstances, son énergique activité ne se démentait pas, et bientôt de tous ses états accoururent des contingents appelés à prendre part à la lutte. Les troupes des Pays-Bas arrivèrent les premières5. Déjà beaucoup de Belges, animés de cet esprit belliqueux qui a immortalisé leur nom dans les croisades, étaient allés signaler leur valeur dans les plaines de la Hongrie 6, et, ainsi qu'on l'a vu, l'usage
■ Voir ces conditions, que Charles-fjuint accepta le 21 mai t332. Reg. Collection de document* historiques, V, f» 47.
• Rymer. XIV, 435.
' ne Hammer. Histoire de f empire ottoman.
» bulletins de la Commission royale d'histoire, XI, 225. — Lettre de Charles- Uumt à Marie de Hongrie, du <3 août <532. Correspondent, 11, 3 et 4.
* Lettre du 43 août, précitée.
A aucuns compaignons de guerre allans au service du roy de Honguerie • outre les Turcs. • Compte de J. Gobelet, maïeur de fiouvignes, de t52*H530, I c , f" iij
ii REGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
s'était introduit de substituer aux pèlerinages prescrits en punition de certains délits, l'obligation d'aller combattre les Turcs. Cette fois, ce ne furent plus des volontaires isolés, mais un corps d'armée complet qui vola à la défense de la chrétienté et de la civilisation '.
Le 12 juillet, Marie de Hongrie avait ordonné des prières publiques et des processions pour le succès des armes de l'empereur contre les infidèles 2, et pendant que ces cérémonies religieuses se répétaient \ des levées avaient lieu dans tout le pays \ Le comté de Namur, entre autres, fournit deux enseignes de cinq cents piétons chacune, sous les ordres de Nicolas bâtard de Rœulx, et du capitaine Jacques Lemotte \ Les bandes d'ordonnances de Kuren 6, de Nassau, de Rœulx \ d'autres corps de cavalerie des Pays-Bas 8 allaient se trouver au premier rang de l'armée qui fit refluer le torrent prêt à déborder sur l'Allemagne.
• Ce corps d'armée comptait 7,000 piétons el 2,500 chevaux (Len. Yila delï imperadore Carlo C.part.. II. i. i l'oir aussi Féry deGiyon). Comme membre du cercle de Weslphalie. la principauté de Liège envoya 120 cavaliers et 380 piétons (Chapeai ville. III, 347).
' Compte d'A. de Bergbes (n« 15210 1. l» w . ' Compte de N. le Gouverneur, f« xiiij. I Ibiri
' • Item, en juillet audit an w « xxxij, par ordonnance de l'empereur el de la royne, furent faites reveueset assemblées de gens de guerre et de piedt audit paya et comté, pour, soubz la charge du capitaine Ramelo en estre cueilliez jusque! au nombre de cinq cens piétons, et autant soubz la charge de Nicolas bâtard du Rœulx, pour les mener ès Allemaignes vers la majesté de l'empereur. » Compte d'A. de Bergbes, f° xiiij *••
• « Aussi espère par le premier messapier vous envoyer l'acquit des deniers fournis par votredile majesté, pour la compagnie de M. de Buren n Lettre de (iranvelle a Marie de Hongrie, du 26 septembre 4532. Reg. Lollect. de dneum. h,st., Y, f» 55.
" Lettre du comte de Rœulx. du 9 septembre 1532. Corresftondenz. Il, 8.
• Lettre du 43 août, précitée.
CAMPAGNE DE CHARLES-Ql INT CONTRE SOLIMAN l\
I! fallait s'attendre à voir Soliman, irrité de son premier échec militaire, se porter sur Vienne. En effet, le 8 août, un de ses lieutenants, kasim-Beg, parut a deux lieues de cet le ville avec 60,000 akindschk Or, l'empereur n'avait a lui opposer que 14,000 piétons allemands et une partie de la gendarmerie des Pays-Ras; les Espagnols du marquis del Goasto devaient arriver dans une huitaine de jours seulement à Inspruck , et les Italiens, sous le commandeur Pennaloza, n'étaient attendus qu'à la fin du mois. Quant au reste du contingent des Pays-Bas, il rejoindrait, disait-on, l'empereur avant le 20, et ce prince comptait marchera l'ennemi dans les premiers jours de septembre. Mais la valeureuse résistance de Gunz détourna le danger de Vienne, et Soliman, qui se jeta sur la Styrie, vint échouer devant Gratz. Ce dernier échec décida du succès de la campagne, et les hordes musulmanes ne tardèrent pas à se retirer '.
Les Belges prirent une part glorieuse aux nombreux combats qui signalèrent cette retraite. Ainsi, de Rœulx arriva à Lintz avec sa bande d'ordonnance, celle de Nassau et quelques gentilshommes de la maison de l'empereur, au moment même où apparaissait devant cette ville le kan tartare, qui venait de dévaster les rives de la Mur ; le comte mit la place à l'abri d'une surprise, rcbsura les habitants, et courut ensuite aux barbares ; ils n'osèrent tenir devant ses gendarmes et se retirèrent après quelques escarmouches (8 septembre !*i32)2. Après le combat de Fernitz, où l'arrière-garde de l'armée ottomane fut écrasée (13 septembre), ce brave
1 LeUre du 13 aoùl précitée. — de Hamnmi — Voir pour le récit de cette rampagne. une circulaire de Marie de Hongrie, adre^ee aux Mlles des l*a>»-l<a>. Geei Correctif Uoek, aux Archives de Bruxelles.
• Lettre du 9 septembre, précitée. — de Hammek
(capitaine voulait poursuivre .l'ennemi l'épée daus les reins ; indigné de la lenteur du palatin Frédéric, il lui adressa de si violents reproches que l'empereur dut intervenir pour apaiser la dispute '. De Rœulx eut des querelles non moins vives avec le marquis del Guasto et le commandeur Pennaloza, dont les troupes, qu'il voulait réprimer en sa qualité de maréchal de l'ost, commettaient de tels brigandages « que sans brusler, tuer, enlever les gens, elles ne pouvoient causer plus de dommage 2. » Ses accusations étaient fondées, puisque l'empereur en écrivit sévèrement à ces deux généraux \
Aucune victoire décisive n'avait été remportée ; mais 300,000 Ottomans s'étaient dissipés devant 90,000 fantassins et 30,000 cavaliers. La chrétienté avait échappé à un danger suprême , et de ce moment , elle vit en Charles-Quint son défenseur. Jusqu'alors il avait laissé à ses généraux le soin de conduire ses armées, et il fut loué d'avoir voulu diriger lui-même cette guerre, contre le plus formidable de ses ennemis. Il grandit aux yeux de l'Europe, et si ce succès accrut le dépit de ses adversaires, de François Ier surtout, il se trouva assez fort pour contenir leurs haines. D'ailleurs la trêve que Corneille de Scheppere, son secrétaire et son ambassadeur près du roi de Pologne et du vayvode de Transylvanie, conclut avec la Turquie, lui permit de reporter toute son attention sur les menées de la France, et Marie de Hongrie se trouva libre d'agir avec vigueur contre le Danemark et les villes de la Hanse.
Au milieu de ses graves préoccupations, cette princesse
• db Hammeh. — Lettres du comte, du 44 septembre, et de Charles-Quint, du 16 septembre. Correspondent, II, H et 45. ■ Lettre du 6 septembre. Ibtd., 5.
' Lettre de Charles-Quint, du 9 septembre. Ibid., 6.
CAMPAGNE DE CHAHLES-UUINT CONTRE SOLIMAN. M
avait trouvé fortuitement l'occasion d'étendre la puissance de son frère, moins par l'importance de la terre inféodée à ses états que par l'extension de son influence sur les contrées limitrophes. Deux sœurs, Anne et Marie Wimecken, qui avaient hérité, en 1515, des ville, château, seigneurie et pays de .lever, se jugeant sans doute trop faibles pour résister aux entreprises d'ambitieux voisins, offrirent de mettre leurs personnes, leurs biens et leurs sujets sous l'obéissance du souverain des Pays-Ras. L'offre fut accueillie et, par un traité du 18 avril 1532, la seigneurie de Jever fut inféodée au duché de Brabanl et au comté de Hollande. Aux termes de ce traité, qu'elles ratifièrent le 8 mai suivant, ces dames s'engagèrent a reconnaître Charles-Quint, ainsi que ses hoirs et descendants, ducs et comtes, pour leurs seigneurs féodaux et supérieurs; à relever et tenir d'eux, en fief héréditaire, leurs ville, château et seigneurie, avec leurs appartenances et dépendances; à leur en faire foi et hommage, comme les vassaux de Brabant et de Hollande y étaient obligés ; a les ouvrir a leurs troupes, chaque fois qu'ils le demanderaient ; enfin, a les servir perpétuellement, à la première réquisition, avec dix hommes à cheval bien montés et équipés ; ce contingent pouvait même être porté h 50 cavaliers et 500 piétons, mais, dans ce cas, il était à la solde du suzerain. De son côté, l'empereur prit ces dames, leurs biens et leurs sujets, en sa protection et sauvegarde, se chargeant de les préserver, « envers et contre tous, de toute force, violence, oppression et injure '. »
■ M. (jaciurd. Sur l'infeodaiion de la setgneune de Jerer au duché de Irabaitl et au comte de Hollande. Bull, de l'Académie, XXI. I" partie. 112.