VI. ti
1i6 RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE
ravitailler1. Il importait de redoubler d'activité et d'énergie, en présence d'une situation des plus périlleuses. Les revers des armes impériales en Provence, en Picardie, constituaient de véritables succès pour la France, et si Charles-Quint avait déjà réorganisé son armée d'Italie dans la prévision d'une attaque, qu'il appelait même de tous ses vœux 2 ; si les frontières d'Espagne étaient «à l'abri des insultes de l'ennemi, on devait craindre de voir François Ier tourner toutes ses force* eontre les Pays-Bas, gravement compromis en ce moment par l'intervention de Marie de Hongrie dans les révolutions du Danemark.
La captivité de Christiern II, qui expiait ses tentatives de restauration dans le château de Sonderbourg, et la mort de son fils3 n'avaient point abattu les partisans de cette famille; la vacance du trône était venue raviver leurs espérances, et pendant que les compétiteurs se présentaient en foule pour se disputer la succession de Frédéric de Holstein, le Danemark était en proie aux luttes du catholicisme et de la réforme, de la noblesse et des paysans, du parti national et du parti
' Mêmes comples el comptes de la recette générale 2342). — i octobre 1536. Ordres de lever des piétons et des cavaliers pour la garde de la Flandre. Archives de l'Audience, liasse 1 145 - Ordre au duc dAerechot de lever 1 .800 piétons et 400 chevaux, outre sa bande d'ordonnances, pour la garde du Hainaut. — Ordre au comte de Rœulx de lever H50 piétons el 500 chevaux, outre sa bande et celle de Heveren, pour la garde de l'Artois. - Ordre a Louis de la Marck, romtede Rochefort, de lever des piétons et des cavaliers, pour la garde du Luxembourg. Ibid.
' Lettre du <4 septembre, précitée.
J Le prince Jean de Danemark fut enterré, pies de sa mére, dans I église de Saint-Pierre a Gand. — « Pour recevoir le corps dudit feu jeusue prince de Dennemarcke, avec plusieurs gens de bien de ladite ville de Gand, et le lendemain fut mis ledit corps auprès de feue la reyne sa more, cui Dieu pardoint. eu leglise et abbave de S;onl-Pierre audit Gand. - Compte de J. Micault («•1888).
allemand. Les états setaient engagés à reconnaître pour roi un des fils de Frédéric de Holslcin, et l'aîné, Christiern, eût ceint, sans obstacle, la couronne, si son attachement au protestantisme ne lui avait d'avance aliéné le parti catholique. Ce parti porta ses voix sur le prince Jean, frère puîné de Christiern, prolongea ainsi un interrègne dont il comptait profiler pour reconquérir sa prépondérance (juin 1533), et devint, en effet, assez puissant pour rétablir le clergé dans 1 exercice de ses privilèges. Les traités de Gand (1533), conclus durant cet interrègne, lui valurent l'appui des Lubeckois, qu'animait un autre mobile, et qui, abandonnés par Christiern dans leur lutte contre les Pays-Bas, s'étaient immédiatement tournés contre lui ; ils avaient même conçu le hardi projet de dominer le Danemark par la force, après avoir cessé d'y dominer par l'intrigue. On vit Wulleuwever se présenter devant le sénat danois comme ambassadeur de la Hanse, et le sommer arrogammcnt d interdire la Baltique aux navires des Pays-Bas. Repoussé de ce côté, il avait cherché à éveiller l'ambition du nouveau roi de Suède , et n'y ayant pas réussi, il était revenu a Christiern de llolstein. Il montra à ce prince le gouvernement des Pays-Bas, mêlé à toutes les menées entravant son élection, et lui promit les secours de la Hanse, a la condition de s'unir avec elle pour ruiner le commerce de la Hollande. La proposition était tentaute; mais monter sur le trône avec l'assistance de l'étranger, c'était se mettre dans sa dépendance et se déconsidérer aux yeux de ses sujets. Puis, ce candidat à la royauté pouvait-il se fier ii un tribun? Une révolution démocratique avait donné à Wulleuwever l'autorité dictatoriale, et cette révolution ne tendrait -elle point a s'étendre? Enfin, voulant devenir roi, Christiern préférait l'alliance des souverains à celle d'une
128 REGNE DE CHAKLES-QIINT EN BELGIQUE.
république, et la proposition fut écartée. Sous la même influence, le sénat danois ratifia le traité de Gand, se rapprocha de la Suède et s'unit, pour la défensive et l'offensive, avec les duchés de Holslein et de Sctaleswig.
Cet échec avait irrité Wullenvvever sans le déconcerter; pour prévenir les effets de l'union du Danemark avec les Pays-Bas, il signa alors la trêve de Hambourg, qui allait lui permettre de se venger de Christiern. Aussitôt après, ses nouveaux projets se dessinèrent, et berçant Henri VIII, François P\ Marie de Hongrie elle-même de fallacieuses promesses, il les entraîna tous dans ses vues. Henri VIII envoya à Lubeck 20,000 livres sterling, en avance d'un subside, payable après l'exécution du traité qui lui assurait la possession du Danemark Pour François Ier, c'était une source de nouveaux embarras à susciter a son rival, de nouveaux dommages à causer aux Pays-Bas. Ses agents promirent son assistance aux Lubeckois, et il off rit de conclure un trailé leur permettant « de mener en France les marchandises qu'ils estoient accoustumez mener en Hollande, Zeellande et Flandres; il les assura qu'ils y seroient gracieusement traictés, et que s'ilz lui demandoient quelque autre chose pour leurs libériez et prouflitz, il y entendroit. » En caressant Lubeck et Wullenwever, le roi nourrissait d'autres vues encore; il avait déjà envoyé au sénat du Danemark « un personnage chargé de riches j résens et de magnifiques promesses, s'il pouvoit venir a élection du royaume de Dam mark, ou le roy de Navarre son beau-frère. » Or, en même temps qu'il se posait en compétiteur au trône de Danemark, il proposait u Christiern de Holstein une alliance offensive et défensive,
• M. Altmeyer. Histoire des relations commerciales, W>.
TRAITÉ DE GRAVE - TRÊVE DE BRUXELLES. I2î)
envers et contre tous '. Ses propositions avaient été ostensiblement rejetées; mais, en secret, on nourrissait ses espérances, et Wullenwever, trop habile pour se priver de cet appui, les encouragea même assez ouvertement. Quant à Marie de Hongrie, elle entrevit, dans les projets des Lubeckois, l'occasion de rendre aux filles de Christiern le trône de leur père, et, au mépris des traités de Gand, sans égard pour les réclamations des Hollandais, effrayés de la perspective d'une nouvelle rupture avec le Nord, elle y prit une part active.
Lubeck engagea a son service le comte Christophe d'Oldenbourg, un de ces aventuriers si communs alors en Allemagne, et somma le duc de Holstein de remettre Christiern II en liberté. Sur son refus, Christophe d'Oldenbourg se jeta sur le Holstein, pendant que la flotte lubeckoise s'emparait de Copenhague et de Malmoe, où Wullenwever avait depuis longtemps noué des intelligences (mai-juillet 1554). Aussitôt Marie de Hongrie rappela ses députés près de la diète danoise, qui «liait, en ce moment même, procéder à l'élection d'un roi 2, et il n'y eut plus à douter de sa participation à ces entreprises. Mais, en présence des dangers menaçant la patrie, la voix des partis se tut, et, malgré la répugnance des évéques, les sénateurs danois élurent Christiern de Holstein (4 août 1 534). Cette élection plaçait le gouvernement des Pays-Bas dans une très-fausse position. Aux termes du traité de Gand, il devait prêter assistance au roi élu, et il ne pouvait le faire sans trahir ses nouveaux alliés. Marie de Hongrie ne s'embarrassa pas de la difficulté, et le comte de Rantzaw, chargé de lui demander, au nom de Christiern III, les secours qu'elle
Rapport d'Etienne Hopfensteiner. «lu H janvier 1534. M. Altmever. I. r. 3GX • Mémoire lu aux états généraux en 153V.
130 RÊtiXE DE CHARLES QUINT EN BELGIQUE.
était tenue de fournir à son maître, s'aperçut bientôt que la cour de Bruxelles, loin de combattre les Lubeckois, les seconderait, au contraire, de tout son pouvoir. En effet, indépendamment de ses projets de restauration, elle comptait relirer de grands avantages d'une lutte de nature a épuiser, tout a la fois, le Danemark et la métropole de la ligue hanséatique, a renverser ces deux obstacles qui nuisaient au développement du commerce maritime des Pays-Bas, à permettre à l'empereur d'étendre sa domination sur les villes de la Hanse et sur la Scandinavie.
Ces vues ne manquaient point de grandeur; mais, pour les réaliser, il eût fallu agir avec promptitude, avec vigueur, et l'insuffisance des moyens devait les réduire a l'état de chimères. D'autre part , et cette circonstance explique l'indifférence de Charles-Quint, les hommes le mieux au courant de la situation avaient prédit, dès le principe, l'avortement et jugé l'entreprise des Lubeckois. L'archevêque de Lund, un des acteurs les plus importants des révolutions du Nord, prévint l'empereur que les nobles du Danemark ne reconnaîtraient jamais Christiern II ; que l'expédition du comte d'Oldenbourg n'était qu'une échauffburée. « Ses soldats, disait-il , se débanderont dès qu'ils ne seront plus payés ; les paysans, insurgés au nom de l'ancien roi contre les nobles et les évêques, retourneront derrière leurs poêles à l'approche de l'hiver, et le mouvement dès lors sera promptement étouffé. Quant aux Lubeckois, ils veulent s'emparer du Danemark, y établir le luthéranisme et y dominer sous le nom de Christophe d'Oldenbourg, du roi d'Angleterre ou de tout autre prince. Peu leur importe qui règne à Copenhague, pourvu que ce ne soit pas vous. S'ils réussissent, ils chercheront indubitablement à se maintenir dans celte position, qui leur permettra de
nuire aux Pays-Bas, d'en entraver le commerce, d'y semer la discorde, le trouble et l'insurrection (i li septembre 1334) '. » Il fallait donc, au lieu de se compromettre dans des entreprises aventureuses, observer la foi des traités, soutenir Christiern III, se l'attacher par les liens de la reconnaissance pour les services rendus, et par ses haines légitimes contre les Lubeckois.
Marie de Hongrie en jugea autrement. Ses illusions étaient, a la vérité, entretenues par les rapports d'une foule d'agents, intéressés peut-être a les encourager. L'un d'eux, Etienne Hopfensteiner, exerça surtout une grande influence sur ses résolutions. Le 26 novembre 1534, il lui proposa de s'entendre avec Christophe d'Oldenbourg et Lubeck, pour placer sur le trône de Danemark le comte palatin Frédéric, qui épouserait la fille aînée de Christiern II, et de soumettre ce royaume à la suzeraineté de l'empereur. « A cet efiet, dit -il, il convient de maintenir le sénat danois dans ses droits, ses libertés et ses privilèges, et les villes dans leurs franchises et leurs coutumes, de chasser le roi de Suède en favorisant l'insurrection qui a éclaté dans ses états, et de terminer les dilï'érends des Pays-Bas avec Lubeck, a qui l'on céderait l'ile de Bornholm, une des t-lefs du Sund 2. » Cette idée sourit a la reine ; sans tenir compte de la pénurie du trésor, ni de l'opposition des Pays-Bas, elle l'adopta comme base de sa politique \ et de ce moment tous ses efforts tendirent à former une fédération entre le Danemark, les villes de la Hanse et les Pays-Bas *.
Frédéric de Bavière, cet ancien amant d'fcléonore, qui
M. A UNITE*, I. r.,347. — /6k/.. 349.
• Mallkt, 1. c, 219-220.
* Lettres d'Etienne Hopfensteiner, des 10 et 25 j;m\ier 1535. M. Ai tmkvkr. I. c. 332. — Htg. Aert I an tler Goes
s'était illustré par la défense de Vienne contre les Turcs, n'avait pas été heureux jusqu'alors dans ses projets de mariage; il avait dépassé son dixième lustre en briguant successivement la main de Marie de Hongrie, de la princesse de Guise, d'Isabelle de Navarre, de Marie d'Angleterre, d'autres encore, et il s'était enfin résigné au célibat, quand les spéculations politiques vinrent changer sa situation. Sans partager tout a fait les illusions de Marie de Hongrie, Charles-Quint, inquiet des relations du comte palatin avec les cours de Frauce et d'Angleterre, ne fit pas difficulté de l'unir h sa nièce, et les fiançailles eurent lieu à Bruxelles, le 18 mai 1533; trois mois après, Dorothée de Danemark, comblée des présents de sa tante, fut solennellement conduite à Heidelberg, où le mariage se célébra le 9 septembre suivant.
Cependant, pour forcer Lubeck a rappeler ses troupes du Danemark, Christiern III avait marché sur cette ville, et il allait la réduire par la famine, lorsque des aventuriers à la solde de Christophe d'Oldenbourg envahirent le Jutland. Obligé par cette diversion de se montrer modéré, il consentit à lever le siège, a condition que les Lubeckois garderaient la neutralité envers ses duchés héréditaires; les deux partis se réservèrent, du reste, toute latitude d'intervention dans les affaires danoises (traité du 18 novembre 1554). Libre de ce côté, le roi reconquit rapidement le Jutland, et Lubeck envoya dans le Danemark les troupes levées pour sa défense. Les hostilités, interrompues par l'hiver et par quelques vaines tentatives d'accommodement, furent reprises avec fureur, dès le retour du printemps de 1535. Redoublant d'efforts, les Lubeckois renforcèrent leurs flottes, qui bloquèrent le Sund, et levèrent de nouvelles troupes dont ils remirent le commandement au duc Albert de Meck-
lembourg, qu'une haine héréditaire animait contre le Danemark '.
Les Pays-Bas ressentirent le contre-coup de ces événements; Marie de Hongrie faillit même cire entraînée dans une guerre fort opposée à ses vues. Au mois de mai 1535, les Lubeckois capturèrent une flotte marchande de ces provinces, l'obligèrent à payer une somme considérable, et la livrèrent ensuite au pillage \ Aux plaintes de la régente, ils répondirent qu'ils avaient arrêté cette flotte pour l'empêcher de tomber aux mains des Suédois ou des partisans de Christiern III. D'autres navires furent, saisis par les Dantzickois, et les uns comme les autres recoururent h des réponses dilatoires pour garder leurs prises \ La reine alors dut céder aux clameurs des Hollandais \ et ordonna l'arrestation des navires de Lubeck et de Daulzick en relâche dans nos ports 5. A ces actes agressifs, il était impossible de ne point reconnaître la main de 1 implacable ennemi des Hollandais. Aussi le gouvernement des Pays-Bas, qui minait déjà sourdement la puissance du fameux tribun de Lubeck6, redoubla-t-il
' l oir dans Witfeld, Vita Woldemari secundi et Pontams, De rébus damcis, i vi, l'histoire du viol commis par le roi de Danemark, Waldemar M. sur la personne de Marguerite, femme de Henri, comle de Srhwerin. A ce crime, qui laissa entre les deux maisons une haine invétérée, remontent les prétentions de l'Allemagne sur le Holstein ; Waldemar. enlevé avec son fils, par le comte, et livré à Henri, fils de l'empereur Frédéric II, n'avant recouvre sa liberté 42*5} qu'au prix d'une rançon de 45,000 marcs et de la cession des pays situés entre l'Elbe et l'Eider.
' Mali.f.t, 1. c. - Cihtimn, lie vol ut ions du Nord, - M. Altmeveu, I. c.
• Lettre de Marie de Hongrie, des 27 et 28 mai 1535. Correspondenz, II. isu.
% Hey Aert Van der Goe*.
J « Item, gegeven twee colfdragers ommeden bode van Danzwyck te vangemten bevele van die conninginnen, met heur heerscosten ende vacacien, tsamen v livres v sols gros. » Compte de G. Van den Werwe. précite, de 1534-1536. (• \iiij — " Lettres d'Etienne Hopfensteiner. des 10 et 25 janvier, précitées
RÊi;XE DE CHAULES-QLIXT EN BELGIQUE.
d'efforts pour lui arracher le pouvoir; et il ne tarda pas à y parvenir.
On ne se montra point difficile cependant pour aplanir ces différends qui étaient de nature à renverser des projets urgents a poursuivre, si l'on ne voulait les voir s'en aller en fumée. Le comte Christophe et All>ert de Mecklemboury n'avaient pu s'entendre, et leur mésintelligence avait été mise à prolit par Christiem III. Renforcé par un corps de troupes suédoises et aidé des subsides de la France, il investit Copenhague (août 1535), tandis que ses lieutenants formaient le siège des autres places occupées par ses ennemis. Il était donc plus que temps d'intervenir. Aussi Marie de Hongrie ordonnat-elle sur-le-champ de former une flotte et une armée pour voler au secours de la capitale du Danemark. Quelques villes maritimes de la Hollande, eraignan! que la neutralité réclamée par les étals ne permit à Christiem III de s'arranger a leurdépens avec Luheek, se montrèrent disposées à seconder le* vues de la régente; mais leur action resta isolée1. Le cornU* de Ranlzaw, en passant par Amsterdam, y avait semé adroitement le bruit que la guerre faite a son maître avait été provoquée par ses dispositions favorables aux Pays-Bas2; cette assertion, corroborée par le blocus du Sund, par les actes agressifs de Lubeck et de Dantzick, rendit les autres villes indifférentes à une expédition organisée, prétendait-on, pour assurer la prospérité commerciale du pays. Ce sentiment domina bientôt partout, et les Hollandais, réduits déjà a employer des vaisseaux de Hambourg, de Brème, de la Gueldre. pour continuer leur commerce dans la Baltique, ne virent plus
' M. Al.TMF.VKH. I '•. — WaGKMAAII. — M\l I.KT.
' fifg Acrt l'an (1er Gotê.
dans les projets de la cour qu'une affaire de famille, d'intérêt privé plutôt que d'intérêt général '.
Les projets de la régente ne furent pas mieux accueillis dans les autres provinces. Toutes estimèrent qu'il valait mieux traiter avec Christiern III, que de créer de nouveaux embarras au pays, déjà menacé d'une nouvelle disette \ Les grains manquaient dans les provinces du nord ; dans celles du midi ils étaient montés à des prix exorbitants 3. Parmi les conseillers de la reine, il en était plusieurs aussi qui jugeaient sévèrement les prétentions en faveur du palatin. « C'est indigne, écrivait Corneille de Scheppere à l'évêque de Culm , que pour satisfaire l'ambition de quelques hommes, on ait fermé les mers a la navigation, gaspillé les deniers du peuple, et que l'on garrotte et tue nos pauvres marchands 4. » Les comtes de Buren, d'Hoogstraeten , tous les chefs militaires ne désapprouvaient pas moins celte politique 5, qui, conçue dans un but national, était pourtant propre à produire d'importants résultats.
Dans l'entre-temps, et au moment où une grande diète hanséalique allait se réunir à Lunebourg, pour délibérer sur les affaires du Danemark, éclata la réaction qui renversa Wullcnvvever (2'i août 1535). Avec lui tomba le parti systématiquement hostile aux Pays-Bas, et les agents de Marie de Hongrie proposèrent aussitôt au sénat lubeckoisde s'allier a l'empereur.- Mais sa prépondérance dans le Nord était trop dangereuse, pour que Lubeck songeât à l'y établir, et sans repousser ses
' Htg. Anl Van der (lots - ' M. Altukykr. I. c.
» Azeyedo. — U Petit. VII, 114. — A Uruxelles, la moyenne du froment, de 10 sous le selier qu elle avait été en 4533 et en 1534, s'éleva en 4533 a 15 sous, et en 1536 a 18 sous. Celle du seigle s éleva de 7 sous à 9 sous et f pleek (4 deniers) en 1535, et a 4o sous en 4536. Coslttynun tude n chien der Html! hrussel.
» Lettre du 46 septembre 1535. M. Altueykr, I. c.. 335 — 5 Wai;k>aak.
propositions d'alliance, elle ouvrit sur-le-champ des négociations secrètes avec Christiern III. Sous l'empire des mêmes périls, on s'accorda facilement, et quand s'ouvrit la diète de Lunebourg (octobre 1535), le roi de Danemark avait déjà désarmé le plus dangereux de ses ennemis. De ce moment les protestations des députés de la Hanse contre toute intention de reconnaître ce prince; les démonstrations de quelques-uns en faveur du comte palatin ; les propositions d'alliance et de fédération héréditaire entre le Nord et les Pays-Bas, n'étaient plus qu'une comédie destinée a faire gagner du temps \ Si quelques villes hanséatiques avaient reconnu l'impossibilité de maintenir leurs anciens monopoles; si plusieurs penchaient même vers une union commerciale avec les Pays-Bas, toutes étaient unies contre des projets qui, suivant leur auteur même ( le comte d'Hoogstraeten ), eussent placé le Sund aux mains d'un prince allié et feudataire de l'empereur, donné un libre essor au commerce des Pays-Bas, transporté à la Hollande, à Bruges, à Anvers, les riches bénéfices de la Hanse 2.
Le dénoûment de la comédie ne se fit pas attendre; Christiern III et Lubeck avaient déjà sans doute arrêté les bases de leur réconciliation, lorsque le roi offrit officiellement de traiter sous la médiation de l'électeur de Saxe, du duc de Brunswick et de quelques villes de la Hanse. On convint d'ouvrir à cet effet un congrès à Hambourg, et les députés de Lubeck annoncèrent alors aux ambassadeurs de Marie de Hongrie qu'ils s'y prononceraient sur ses propositions. Les ambassadeurs se virent joués 3, et tous leurs efforts pour regagner la partie, ne purent qu'en retarder la conclusion.
1 Voir, au sujet de cette diète, M. Ai.tmeylr, I. c. • Ibid., 332.
J Lettre de Corneille deSrheppere. du 4? octobre 1535. Ibid , 335.
Le U février 1536, la paix entre Christiern III et Lubeck fut arrêtée, et le traité qui engageait Ole de Bomholm aux Lubeckois, pour un terme de cinquante ans, jeta la consternation dans les Pays-Bas. On avait cru trouver l'occasion de dominer dans les mers du Nord, et Ton était menacé d'une coalition du Danemark et de la Hanse, au moment même où la France commençait les hostilités.
Pour conjurer le danger, l'unité d'action était indispensable, et les opinions se trouvèrent des plus partagées. Informés les premiers du traite* de Hambourg, les Anversois pressèrent sur-le-champ la régente de secourir Copenhague et de s'emparer du Sund (28 février 1530). La Hollande, au contraire, ne s'émut que des craintes d'une guerre. Lorsque le comte d'Hoogstraeten représenta à ses députés (27 avril) que si Christiern III parvenait à souriiettre le Danemark avec le secours de Lubeck, leur ruine était certaine, et qu'il les engagea à fournir les navires nécessaires au transport des troupes levées par le palatin : « Rien ne presse, répondirent-ils; aussi longtemps que la guerre ne nous sera pas déclarée, il convient de ne pas susciter de nouvelles difficultés. Si l'empereur et le palatin tiennent à délivrer Copenhague, qu'ils pourvoient eux-mêmes à celte expédition. » Ils rappelèrent les malheurs causés a leur pays par l'entreprise de Christiern H, et insistèrent pour qu'on s'y abstint de tout armement. « Du reste, ajoutèrent-ils, si la conquête du Danemark importe aux intérêts de l'empereur et des Pays-Bas, pourquoi -ne convoque-t-on pas les états de toutes les provinces? S'ils approuvent l'entreprise, nous ne faillirons pas a notre devoir. »
Les chefs militaires de Copenhague s'étaient refusés a souscrire au traité de Hambourg, et, prenant à leur propre solde les troujes soudoyées jusqu'alors par Lubeck, ilsencou-
l:v< RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
ingèrent les assiégés a la résistance par la promesse de l'arrivée prochaine du palatin, qui leur amènerait des Pays-Bas une armée et une flotte. La présence a Copenhague de Léonard Punck, éeuyer de Marie de Hongrie, entretenait ces espérances, que cette princesse ne fut point seule à exploiter. L'aventureux comte d'Oldenbourg conçut l'idée de conquérir pour lui-même la couronne de Danemark, et demanda la main de la jeune veuve de Sforze, qui s'était retirée dans les Pays- Bas avec les trésors amassés par son époux; Christophe s'engageait à ne tenir cette couronne que de la main de l'empereur, et à assurer aux Pays-Bas le monopole du commerce dans la Baltique. Si ambitieuse que fût la prétention , comme elle assurait le concours d'un puissant auxiliaire, Marie de Hongrie se garda bien de la repousser; elle lit des réponses évasives, tout en pressant ses armements.
Jusqu'alors Charles- Quint s'était montré indifférent aux combinaisons de sa scpur; la crainte de voir Christiern III s'unir à la France et aux protestants, le décida enfin a intervenir. Par ses ordres, des ambassadeurs de Marie de Hongrie vinrent sommer le roi de s'abstenir de toute atteinte aux droits des prince.-ses de Danemark. A cette sommation Christiern répondit par des accusations de mauvaise foi, fondées sur les infractions commises au traité de Gand. N'ayant pas réussi à l'intimider, les ambassadeurs cherchèrent, sans plus de succès, à intéresser les princes allemands à la cause du palatin Frédéric, et de leur mission il ne resta qu'une proclamation encourageant à la résistance les défenseurs de Copenhague, et leur promettant de prompts secours
L'intervention impériale avait été aussi inefficace que peu
' M. Ai. théier, le. — Mallet
sérieuse; celle du gouvernement des Pays-Bas eût été plus décisive, si les projets de la régente n'avaient été entravés. A l'aide d'un premier subside de 30,000 livres \ le palatin avait recruté un corps de Hauts-Allemands; la reine devait y joindre quelques troupes des Pays-Bas2, et pour embarquer celte petite armée, on avait mis embargo sur les navires de transport 3; on avait complété les équipages en recourant à la presse, et l'on avait saisi l'artillerie de la marine marchande *. Ces mesures ne s'étaient point exécutées sans soulever de violentes clameurs ; mais elles n'arrêtèrent point Marie de Hongrie, et aux plaintes des Hollandais, qui se disaient exposés à de désastreuses représailles, elle répondit qu'elle saurait bien les en garantir 5. Après avoir étouttë ces plaintes, exagérées peutêtre par les partisans de Christiern III, la princesse croyait enfin toucher au but, quand elle vint se heurter contre l'opposition des chefs militaires, tous opposés à cette entreprise. Le comte d'Hoogstraeten trouva d'abord des expédients pour In retarder 6; puis lorsqu'il ne fut plus possible de résister davantage aux ordres de la régente, il prétexta une maladie et refusa néanmoins de remettre à un autre le commandement de la flotte, qui lui revenait en sa qualité d'amiral de Hollande \ Ces difficultés exaspérèrent Marie de Hongrie8, mais
■ Compte de.l. IlicauK (»»• t880
• M. Altmeyer I r.
' r.omple de J. Van den Werwe. précité. f« xiiij »•.
» WaOENWR.
• ïlerj. Aerl l'an (1er Goes
• M, Altmeyer. Pu rôle politique de» Pays-Hus dans les révolutions du Mord.
» Lettre de Marie de Hongrie, du \9 mai 1536. Correspondras, II. 062.
• ibtd. — Dans une autre lettre du 23 mai 153ti, elle se plaint a Ferdinand m de la ma ii \ aise volonté de certaines gens >• qui ont retardé le départ de la flotte Stnatx/tapiere
140 RÈGNE DE CHAltLES-QUINT EN BELGIQUE.
n'ébranlèrent pas sa résolution. Elle enjoignit à d'Hoogstraeten de réitérer aux états de Hollande la demande de bâtiments de guerre et de transport, et aux objections des députés chargés de lui représenter que les villes de ce comté n'étaient pas encore remboursées de leurs avances de 1533, qu'il leur était impossible de s'engager seuls dans les dépenses d'un nouvel armement évalué a plus de 400,000 florins; elle répondit : « C'est de vos intérêts surtout qu'il s'agit dans cette entreprise, et soyez bien assurés que dès qu'elle sera en voie d'exécution, les autres provinces n'encourront pas la honte de vous abandonner. » Les vrais intérêts du pays étaient depuis trop longtemps sacrifiés aux vues personnelles du souverain, pour qu'on crût a son désintéressement. « Il s'agit bien moins de nous dans cette affaire, répliquèrent les députés, que de la puissance de notre prince, et il ne peut pas abandonner ses sujets compromis par ses projets ambitieux. » Celte résistance ne déconcerta pas la régente, et une nouvelle proposition porta même à 30 le nombre de navires de guerre demandés a la Hollande. Pour les obtenir, on alla jusqu'à recourir a l'intimidation; d'Hoogstraeten, en informant les états de l'arrivée du corps d'expédition, leur déclara qu'il ne répondait pas de la sécurité du pays si Ton différait l'embarquement de ces troupes. Ces menaces restèrent aussi impuissantes que L'intrigue et la corruption, et la reine s'était décidée à recourir a des emprunts sur le domaine, quand d'autres événements tranchèrent la question '.
Depuis longtemps l'espoir d'être secourus par les Pays- Bas soutenait seul les défenseurs de Copenhague; leur enlever cet espoir c'était terminer la guerre. Il importait donc à
' //<•(/ Aerl l'an der Goes
Christiern III de détourner de leur but les armements de Marie de Hongrie, et il s'adressa à cet effet à Charles d'Egmonl. Depuis sa défection, le duc de Gueldre - a voit commencé à lever ses cornes1, » et c'était l'occasion et non la volonté qui lui avait manqué pour recommencer les hostilités. On l'avait trouvé trempant dans toutes les conjurations contre la puissance impériale. Ainsi, en 1534, il avait conçu un projet de coalition avec les ducs de Saxe, de Bavière, de Clèves et d'autres princes allemands, pour envahir simultanément, par les pays de Clèves et de Gueldre, le Brabant et la Hollande, avec l'aide du roi d'Angleterre, qui leur fournirait des hommes et de l'argent 2. Il ne cessait d inciter les Utrechtois à la révolte \ et l'on avait découvert une conspiration formée pour lui livrer Amsterdam *. « Quelque gros personnage de France » et « ung aultre gentilhomme françois «> par qui la régente était informée « d'aulcune chose qu'ils pou voient avoir ouy en la cour du roi, » lui avaient dévoilé les machinations du duc \ et Charles Quint avait appris, par son ambassadeur à Paris, que François Ier poussait ce prince à la guerre 6. Aussi Marie de Hongrie, peu confiante dans ses démarches diplomatiques pour « le dissuader des mauvais projets, » que décelaient ces menées appuyées par de secrets armements7, avait-elle
• Lettre du 25 mai, précitée.
• Lettre de l'évoque de Lund a Charles-Quint, du Ut décembre 1334 Correspondent, II. ICO.
' Lettre de Marie de Hongrie, du 2 juin 1533. Ibirf , 182.
» « Et du temps que me tenois à Utrecht, ay descouvert une trahison qui «•stoit sur la ville d'Amsterdam, par les ministres du feu duc de Gueldres. » Lettre du comte de Lalaing à Marie de Hongrie, du 30 janvier 1556. Lettres des urignenrx, XV, f°24.
• Compte de la recette générale ( n° 2342).
« Lettre de Charles-Quint, sans date. Corresftomlenz, 11. 184 - Compte d Antoine de Berghes, f° iiij "
concerté de longue mnin les moyens de faire tête à l'agression '.
A défaut de prétextes sérieux de rupture, et ce prince peu scrupuleux n'était jamais en peine d'en trouver, une étrange querelle vint encore aigrir ses rapports avec le gouvernement des Pays-Bas. Le traité de Gorcum avait renvoyé à la décision des tribunaux les réclamations pécuniaires du duc et de ses troupes allemandes a la charge des Utrechtois; mais les Allemands avaient préféré traiter directement avec les états d'Utrecht, Ceux-ci leur offrirent d'abord 5,000, puis 8,000 florins, et ces offres ayant été repoussées, ils prétendirent n'avoir rien à payer : « Xous n'avons point appelé ces soldats et nous ne leur avons fait aucune promesse, dirent-ils. D'ailleurs, ils ont mal rempli leur devoir; ils ont perdu la ville et ruiné le pays. De plus , l'argenterie et les joyaux des lieux saints qu'ils ont dépouillés, leur ont produit bien au delà des sommes réclamées. En tous cas, il leur est facultatif de se pourvoir en justice. » Charles d'Egmont appuya les prétentions des gens de guerre avec une telle vivacité que le débat faillit se vider par les armes. Contenus par les circonstances, les deux partis en revinrent aux négociations et, le 30 août 1535, des conférences s'ouvrirent à Vianen, où Marie de Hongrie députa Louis Van Schore, Lubert Turck et le conseiller .Fosse Aemsoen Van der Burch. Le duc de Gueldre et les états d'Utrecht y étaient également représentés ; mais les ambassadeurs de la reine refusèrent d'y admettre les délégués des Allemands, et à peine les discussions furent-elles ouvertes, qu'on reconnut l'impossibilité de s'entendre.
Les Utrechtois maintinrent leurs imputations h la charge
1 lettre i\n 2 jinn. précilee.
des gens de guerre, et ceux-ci adressèrent à Charles d'Egmonl un mémoire rédigé avec une extrême violence. Ils rappelaient les engagements contractés envers eux lors de leur entrée a Utreeht; se fondaient sur les offres premières des états pour constater leurs droits; imputaient la prise de la ville a la trahison, et déclaraient * parjures et méchans coicquins, garssous lâches et méchans, » quiconque les accusait d'avoir failli à l'honneur. — On a nous traite, direntils, comme si nous étions Turcs ou juifs; on nous répute pires que meurtriers ou coquins, nous qui, pour l'amour de cette ville, avons abandonné paréos et amis, or et sang. » Ils repoussèrent le recours en justice parce que « ceci ne procédoit que de > avocats, procureurs, docteurs et autres clercs, lesquels pour leur profit , les vouloient avoir aux droits. « Enfla, ils déclarèrent que « avec corps, biens et sang, ils vouloient avoir leur payement, et ils demandèrent au duc l'autorisation d'enlever les états d'Ltrecht pour les détenir en son pays, jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu satisfaction '. » Charles d'Egmont accueillit favorablement ce mémoire, et accusa de partialité Marie de Hongrie et ses ambassadeurs. « On a usé, dit-il, envers lesdits gens d'armes ni plus ni moins que s'ils eussent esté les plus méchans du monde 2. » — « Mon honneur y est engagé, écrivit-il ensuite à la reine, et vous advertis, Madame, pour le court, qu'il ne m'nppartient vous en faire ni tenir long propos; mais si c'estoit quelque autre personnaige, foat grand ou petit, je lui baillerois la response telle qu'il
' * Besogné «les commissaires de la reine de Hongrie envoies en la ville de V 1a une près d i t rerht, le 30 août 4535. Reg » Collection de, documenta historiques, V. f" 474. — « Lettre que les gens de guerre ayant ci-devant servi ceux •I l trecht, ont présentée au duc de Gueldre. 5 octobre 4535. » Ibid , f° 176.
* Lettre du duc, du 17 septembre 4 535. Ibid., f" 475.
appartiendrait. Ce nonobstant je vous advertis que la rompture n'est de ma pari, mais de la vôtre, comme toujours serai prest le faire apparoir devant tous, roync, princes et gens impartiaulx »
Marie de Hongrie répondit que si les réclamations de ces Allemands étaient justes, elle ne comprenait pas leur refus de les soumettre aux tribunaux. Toutefois, pour en finir, elle proposa de s'en rapporter a des arbitres non suspecLs de partialité, tels que l'archevêque de Cologne, l'évêque de Munster, le duc de Clèves, et promit de contraindre les états d'Ulrecht à se conformer à leur décision 2. En accepUmt la voie d'arbitrage, les Allemands y mirent pour « condition que, quand le jour et place seroit ordonné, on leur désigneroit certains personnages voulant maintenir et mettre pied contre pied sur l'imputation d'avoir reçu de ceux d'Ulrecht plus que leur solde, d'avoir pris argent et joyaux des cloîtres, sans d'autres assertions qui les louchoient grandement. » - « Car c'est le point principal pour lequel nous désirons cette journée, disaient-ils, comme hommes qui ont toujours plus aimé el aiment leur honneur garder que tout l'or et autres choses du monde. Si, à cet égard, on ne faîsoit que escrire et rescrire. povez considérer que ce ne seroit assez pour nous contenter; la nécessité et la raison nous contraindraient de poursuivre la réparation de notre honneur, lequel nous avons toujours gardé, et, Dieu en aide! garderons 3. » Avertis que les conclusions du rapport des commissaires de la reine leur étaient défavorables, qu'ils y étaient accusés « de n'avoir servi droiturièrement et d'avoir fait la spoliation a Utrecht, »
• Lettre du 26 septembre 1535. Registre précite. f° 170. ' Lettre du 5 octobre 4535. Ibid., M84 . s Lettre du 15 novembre 4535. Ibid., f° 182.
ils prévinrent cette princesse qu'en présence de ce nippon , destiné « à être semé par toutes les Allemagne*, au moyen de quoi ils seroient grevés, la raison les contraignoit de répondre de leur honneur comme il convenoit à tous gens de bien. » En conséquence, ils lui notifièrent « qu'ils tenoient ceux ayant été à Vianen, ou autres par lesquels tels articles avoienl été écrits, baillés et dépêchés, pour traîtres, coquins, larrons et médians, tellement que, de quelque état ou condition qu'ils fussent, ne seroient dignes d'être conseillers ou serviteurs d'aucun prince, ni assez bons pour converser avec gens de bien, tant et jusqu'à ce que par eux ou par autres qui en étoient inculpés, leur fussent nommés les personnages qui voudraient maintenir telles injures. «> Ils ajoutèrent qu'ils soutenaient leurs prétentions, et annoncèrent l'intention formelle de recourir à tous les moyens en leur pouvoir pour obtenir le payement de leur créance. « Nous n'avons voulu le céler à votre royale dignité, disaient-ils en terminant, pour à icelle donner clèrenient à entendre, une fois pour toutes, notre résolution et afin < j ne ces escripts et rescriptions puissent cesser '. »
La princesse ne répondit pas à ces insolentes récriminations ; mais elle écrivit à Charles d'Egarant « qu'elle ne vin oit pas en quoi on avoit injurié ou blessé en leur honneur ses gendarmes, puisqu'on s etoit borné à reproduire les allégations des états d'Ctrecht; du reste, c'étoit à la justice ou à des arbitres à trancher la question. Par leur refus d'adopter celte voie, ajoula-t-elle, il peut sembler que vosdits gendarmes, sachant n'être pas fondés en leurs réclamations, mettent eu avant la querelle de leur honneur. Quant a ce qu'ils se vantent de vouloir par voie de fait recouvrer leur paiement, nous vous
• Lettre du 27 janvier 1336. Registre précité, f» 183
i KJ RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
en avous bien voulu avertir, afin que vous y remédiiez, car si quelqu'un d'eux s'avance d'attenter aucune chose contre les sujets de l'empereur, nous y pourvoirons de tel remède que tous autres en prendront exemple et se garderont de faire le semblable » Ce n'étaient point de vaines paroles : de Buren était prêt à prendre l'offensive; Georges Schenck s'avançait du côté de la Frise; les milices du Brabant n'attendaient qu'un signal pour se jeter sur le Bommelerweerd 2.
Ces démonstrations imposèrent d'abord a Charles d'Egmont; malgré les instances réitérées de François Irr, il se tenait dans la neutralité, quand les propositions de Christiern III vinrent changer la situation. Par un traité conclu a Lingen. Christiern s'engagea à lui fournir 2,000 soldats, qui seraient portés au nombre de 5,000 après la prise de Copenhague, et huit vaisseaux de guerre montés par 1,200 hommes. Le comte d'Embden devait livrer l'embouchure de l'Ems à cette flottille, qui rallierait dans le Zuyderzée les vaisseaux armés dans les ports de la Gueldre, et les coalisés, maîtres de ce golfe, auraient bon marché de l'Overyssel et de la Frise. Si le Danemark était attaqué par les Pays-Bas, Charles d'Egmont de son côté fournirait au roi 1,200 hommes. Aussitôt après la conclusion de ce traité, un des meilleurs capitaines gueldrois, Mevnaert Van Ham, reçut de Christiern commission pour lever des troupes en son nom, et se rendit en Allemagne nvec 12,000 florins avancés par le duc3. Christiern eût voulu que son allié profilât de ses intelligences avec les protestants de Hollande disposés, disait-on, « a livrer des villes au roi, à
• Lettre du 9 février 1536. Registre précité, f° 183. ' Comptes de la recette générale n° 234i).
1 Sucmtemiorst. 433. — PoxTA.Nis. XI. 778. M. Ai.TMtvtR. Histoire </«** »•«•- /alions commerciales, 391.
condition qu'il ne les cédât au duc qu'autant qu'il eonsentiroil ii les laisser vivre en leur opinion ; mais celui-ci ne voulut aucunement accepter le parti, disant que par lui ne seroit jamais l'hérésie soutenue ou accrue '. »
Grâce aux nombreux espions entretenus en Gueldre et dans les contrées voisines2, le gouvernement des Pays- lias fut bientôt informé de celte alliance. Il apprit aussi qae dans le comté de Bentheim, foyer de tous les rassemblements de l'espèce, se réunissait une troupe d'aventuriers qui arboraient les couleurs du Danemark3. Aucun rapport n'indiquait le point précis menacé par ces bandes; mais, l'incertitude fut de courte durée. A la tête de 10 lances et de quelques piétons, Meynaert Van llam surprit Appingndam, à l'embouchure de l'Ems, dans la seigneurie de Groninguc (avril 1536), et il y fut rejoint par toutes ses forces. En même temps Charles d'Egmont prenait les armes, et un hardi coup de main lui livra une partie de l'artillerie destinée a la flotte
' ■ Si les ennemys qui viendraient d Oosllande, qui sont luthériens, eussent intelligent e avec les complices de leur secte sur ladite cote marine, il/ se pourroient saisir de quelque place et la fortifier bientost, comme de Gelmuy.len, Enckhuyzen et aultres, et la tenir avec l'a) de et secours qui leur pourroit venu par mer. Semblable entrcprinse a autrefois este mise sur la main au temps du feu duc Charles de Geldres. quant le roy de Denemarck à présent avuit intelligence en Amsterdam de quinze cens hétéicques, et en Enckhu%sen pareillement, lesquels luv rouloient délivrer les villes, à condicion que ledit roy leur list promesse de ne les donner au duc de Gheldres, si ne feust qu'il les voulsist laisser vivre en leur opinion luthérienne. Ce que ledit roy par un sien gentilhomme appelé Melchior Van Ranshou, proposa audit marischal quy avoit este pour cela envoyé à l.ingen. et en fist ledit marischal rapport audit duc son maistre, lequel ne voulut aucunement accepter le party, disant que par lu\ ne seroit jamais l'hérésie soutenue ou accrue. » Mémoire de Martin Van Roesem au seigneur de Glajon. !5oi. Lettres des seianeurs. 111. f 312
•Compte de la recette générale n" ïUi,. — Compîe d'Antoine de Ik»rghe> f- iiij «
' l.ej. Aert van tter Goes.
du palatin '. Le plan de l'ennemi se dessinait dès lors parfaitement. Établi à Appingadam, il ouvrait aux vaisseaux danois et français l'entrée du Zuiderzée, y attendait les auxiliaires du Danemark et de la Gueldre, menaçait la Hollande. C'était, en outre, la clef de Groningue, et il comptait sur l'occupation de cette place pour en faire la base de ses opérations.
Groningue était restée libre sous le protectorat de Charles d'Egmont, qui lui avait donné pour stathouder son fils naturel Charles. Mais ce stathouder, représenté par les historiens de la Frise comme un partisan des nouvelles doctrines et un ami du peuple, n'avait pas tardé à devenir suspect a son père; proscrit, il s'élait réfugié à Dantzick, où il finit ses jours 2, et son départ devint le signal de persécutions «•outre les protestants, fort nombreux dans la contrée. Ces persécutions y ruinèrent l'autorité de Charles d'Egmont 3, qui s'aliéna la métropole, fatiguée des exactions de ses officiers et travaillée par les agents de l'empereur. Ces sentiments s'étaient révélés par le refus des Groninguois d'entrer dans les querelles du duc avec le comte d'Embden, et il s'en était suivi bientôt une rupture complète. Aus i la prise d'Appingndam éveilla t-eile leurs alarmes; les assurances pacifiques de Charles d'Egmont et de son lieutenant ne purent tromper ce peuple trop jaloux de sa liberté pour n'être point défiant.
• Si.ichte.miorst. — Le Petit — « Du xij< jour de juillet J536, récompense ne la somme de iii ' livres pour Symon Fredencx, de aucunes artilleries et munirions de guerre estant sur les balteaulx esquippez contre le duc de Holvtein, que luy a esté prins par le duc de Gheldres. » Reg. aux dép. et mand. des finances (n* 2073V).
' Cerisier, Tableau de l'histoire générale des Provinces Unies.
1 .< La cause que le duc de Geldres perdist Groeningue, dit plus tard Martin Van Rossem. feust pour ce que il vouloit chastier aucuns qui estoient entachez • le la secle, et a cesle fin tenant le Dam pour les ranger a la raison. - Mémoire au seigneur de Glajon. précile.
Du reste, le duc lui-même ne dissimula pas longtemps ses projets. 11 notifia aux magistrats de Groningue que Meynaert Van Ham n'évacuerait leur territoire, qu'après avoir obtenu l'autorisation d'occuper la ville, d'y construire une citadelle et de fortifier Appingadam. Pour donner plus de poids à ces prétentions, dans la nuit du 3 mai, ce capitaine vint brûler une partie des faubourgs et trente navires amarrés dans le canal. Les flammèches, poussées par le vent dans la ville, incendièrent plusieurs maisons, et, quelques jours après, il mit encore le feu aux faubourgs d'Ebbinge et de Botteringe '.
Il arriva alors ce qui était avenu naguère pourUtrecbl et l'Overyssel; la fortune, continuant ses étranges caprices, se servit de la main même du mortel ennemi de la maison d'Autriche pour en accroître la grandeur. Placés dans l'alternative d'être assiégés ou de tomber sous le joug d'une farouche soldatesque, les magistrats de Groningue réclamèrent la protection du gouvernement des Pays-Bas, et Marie de Hongrie eut la sagesse de sacrifier des chances incertaines à un avantage assuré. Elle ordonna sur-Ie- champ de diriger sur la Frise les troupes levées pour secourir le palatin ; le bailli du Brabant wallon, Philippe d'Orley, y conduisit 1,000 Hauts- Allemands2, et il fut enjoint à George Schenck de purger promptement le territoire de Groningue des bandes qui l'infestaient. En échange de cet appui, les Groninguois, par un traité du 8 juin 1536, déférèrent à Charles-Quint la seigneurie de leur pays, et Schenck prit aussitôt possession de la ville. 11 jura, au nom de l'empereur, de ne jamais y ériger ni fort ni citadelle; de maintenir les habitants dans leurs
• YVac;ev»ar — Le Petit.
» Commission du 20 mai 4536 Archiva de l'Audience, liasse H 45. VI. 7
privilèges; de leur laisser la nomination de leurs magistrats et de leurs officiers; de respecter leur juridiction sur le territoire de Selwerdyk
Schenck entra ensuite en campagne et, s'emparant de Delfzyl, iJ coupa les communications de Meynaert Van Ham avec la Frise orientale. Celui-ci ne s'en montra pas abattu; on le vit, au contraire, menacer Groningue de ses fureurs, et la Hollande des plus terribles ravages, si elle continuait ses armements contre son maître. Ces menaces et l'intervention du duc de Gueldre, à qui l'on prétait le projet de s'établir à Dclfshaven, pour empêcher l'arrivée des secours de la Zélande et du Brabant, épouvantèrent si fort les Hollandais, qu'ils supplièrent la reine d'envoyer en Zélande la flotte destinée à secourir Copenhague. Les états allouèrent 100,000 florins pour la défense du pays et, cédant à leurs clameurs, de Buren ainsi que d'Hoogstraeten retinrent les troupes envoyées a Schenck. Déjà pourtant le vaillant gouverneur de la Frise avait investi Appingadam, et y tenait renfermé l'audacieux aventurier, qui s'était présomptueusement intitulé le Fléau de Dieu 2.
A la veille des grandes opérations militaires projetées contre la France, il importait d'en finir avec cette échauffourée propre à fournir aux Gueldrois l'occasion d'utiles diversions. Charles d'Egmont avait retrouvé la plupart de ses vieux capitaines, et il suffisait d'un heureux coup de main pour créer de grands embarras. Par un nouveau traité, le duc avait reconnu la souveraineté de la France sur ses états et sur Groningue, où François l,r s'engageait à le réta-
' W*acl> aar. — Le Petit. — Le 19 juin, Marie de Hongrie informa l'empereur de l'exécution de ce trailé. Correspondez. IL 664. 1 llrg Aert Van derGots.
TRAITÉ DE GRAVE - TRÊVE DE BRUXELLES. loi
blir 1 ; il menaçait le firabant et la Hollande , et une forte division courait au secours de Meynaert Van Ham. Mais Schenck attendait l'ennemi dans d'excellentes positions, et Charles d'Egmont fut bientôt obligé de rappeler ses troupes pour sa propre défense. De Buren avait levé 600 chevau-légers 2 ; le duc d'Aerschot lui avait amené un corps de piétons wallons *, suivi bientôt de quelques enseignes de Bas-Allemands sous le seigneur de Bertranges \ et ainsi renforcé, le comte marchait sur la Gueldre. Au moment d'agir, il fut arrêté par les clameurs des Hollandais, qui, craignant de s'attirer de fâcheuses représailles, le pressèrent de négocier avant de combattre. Ils lui promirent des présents considérables s'il parvenait à leur rendre la paix, et de Buren, séduit par ces promesses, ou jugeant son but atteint par la retraite des Gueldrois dirigés sur la Frise, envoya un parlementaire à Charles d'Egmont. Cette démarche annonçait de l'hésitation ; elle enhardit le duc, et il refusa d'entendre a aucun accommodement qui ne comprendrait pas la restitution de la seigneurie de Groningue \ L'épée seule était donc appelée à trancher la question.
Au milieu de ces événements et malgré les embarras occasionnés par la pénurie du trésor, malgré les soins exigés par l'expédition de Nassau, Marie de Hongrie avait poursuivi ses projets sur le Danemark. Sans tenir compte de l'opposition de d'Hoogstraeten, elle avait donné au seigneur de Beveren le commandement « des bateaux et navires de guerre mis sus pour rendre sûre la navigation d'Oost, sur laquelle les pays
• Postants. — Smchtemiorst.
' Commission du 20 juin 4536. Archives de l'Audience, liasse 1H5. 1 Ordre du (6 juin. Bull, de la Comm. royale d'histoire, II, 263.
* Juin 1336. Compte d'Antoine de Berghes, f° iiij « j. 1 Wagk.maar.
de par deçà étoîent fondés, pour assister le palatin Frederick au secours de la ville de Copenhaghen, et pour conserver ainsi la succession héréditaire de sa très-chière et très-amée niepee, dame Dorothée, princesse de Dennemarcque. » Elle avait conféré a cet amiral « plein pouvoir, auctorité et mandement spécial de promptement faire derechef arrester, et incontinent préparer, équiper à la guerre le nombre de batteaulx nécessaire pour sûrement effectuer ledit secours de Coppenhaghen » Il lui fut enjoint « de se transporter à cet effet dans les pays de Brabant, Flandre, Hollande, Zélande, et ailleurs où besoin seroit, ou d'y envoyer ses commis, à l'effet de retenir gens de bien, chefs et capitaines ydoines et qualifiés pour servir audit équippaige, ensemble le nombre de maronniers, pilotes, canonniers, matelots y requis, à tels gages, soldée et traitement qu'il verroit convenir; de saisir, arrester, inventorier, lever hors des autres navires armés dans les ports • et havres des Pays-Bas, les artilleries, poudre, boulets et munitions nécessaires'audit équippaige. »Le> conseils provinciaux, les officiers du Brabant, de la Flandre, de la Hollande, de la Zélande reçurent ordre de le seconder de tout leur pouvoir dans l'accomplissement de sa charge \ Le nombre de vaisseaux fut fixé à « trente grosses navires et douze aultres plus petites 2, » et l'on déploya la plus grande activité dans les préparatifs de cet armement \ Durant les mois de juin, de juillet, d'août même, on ne cessa d'y travailler. Déjà Adolphe de Bourgogne se Irouvait à la tête de 5,000 matelots, de
1 Lettres patentes du 20 mai 1536. Compte d'Adrien Van den HeelveMe. conseiller et receveur de Zélande, du payement des gages de l'équipage et des approvisionnements des navires destinés à l'expédition du Danemark, en 1536. f° j [ n° 26105), aux Archives du royaume.
' Autres lettres patentes du même jour. Ibid., f° j *°.
• Ibid , f- v.
4,500 soldats ; il avait, outre les canons enlevés aux navires de villes et de particuliers, 182 pièces d'artillerie fournies par Malines, Anvers, Amsterdam, Stavoren, Enckhuizen ' , et une grande quantité « do boulets de fer et de pierre, de hallebardes, de cuirasses, d'armes et de munitions de toute espèce 2, » lorsqu'il fallut renoncer a l'entreprise.
Christiern III, voyant les bandes de Meynaert Van Ham bloquées dans Appingadam, Charles d'Egmont menace dans ses propres états, la flotte d'Adolphe de Bourgogne prête à mettre à la voile, résolut de tenter à tout prix une diversion. Jusqu'alors il n'y avait pas eu d'hostilité directe entre ce prince et les Pays- Bas, et les deux parties se considéraient en apparence comme liées par le traité de Gand. Mais l'heure d'agir ouvertement était venue ; Copenhague réduite aux abois ne se soutenait que par l'espoir d'un prochain secours, et pour la réduire il fallait obtenir des succès dans les Pays-Bas. Pour y parvenir, Christiern détacha de son armée un corps de 3,000 hommes, qui se porta sur la Frise, afin de dégager Appingadam et de se joindre ensuite aux Gueldrois. Cette tentative était en effet de nature à compromettre là position des Impériaux; mais George Schenck, averti de la marche des Danois, courut à leur rencontre, les surprit à Heiligerlée, les mit en déroute, et prit leur chef, Bredon de Rantzaw, avec un grand nombre de gentilshommes du Holstein et du Danemark (juillet 1 536) • Si brillante que fût cette victoire, la joie de Marie de Hongrie fut troublée par la nouvelle de la capitulation de Copenhague
• Compte de l'artillerie et des munitions de guerre de ces navires ( n« 26106 . précité, f" viij-x
* Lettre de Marie de Hongrie, juillet 1536 Correspondenz, II. 665 —
M. A i TMEVER, 1. C. — MaILET.
(29 juillet 1536), dont la chute anéantissait des espérances qu'elle avait si longtemps nourries.
La douleur de la régente ne fut sans doute point partagée par le peuple des Pays-Bas , qui entrevit dans cet événement une paix prochaine. En effet, Christiern III, rassuré désormais sur les projets de son compétiteur, ne s'inquiéta plus de son allié ni de ses auxiliaires. Après une valeureuse résistance, Meynaert Van Ham dut se rendre a discrétion (5 septembre) et fut enfermé au château de Vilvorde avec son lieutenant , Berend de Hackvoort \ Le duc de Gueldre, isolé et sous l'étreinte des Impériaux s'avançant par la Frise, le pays d'Utrecht, la Hollande, le Brabant, chercha d'abord a détourner l'orage par quelque coup d'audace. Mais, après avoir échoué dans une tentative de surprise sur Amersfoort (12-13 septembre), il fut réduit à se tenir sur la défensive, et toutes les villes de la Drenthe tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Charles d'Egmont n'avait déployé dans cette lutte ni l'activité, ni l'énergie qui Pavaient naguère rendu si redoutable. L'âge, a la vérité, s'appesantissait sur lui, et le traité de Gorcum avait été fatal à son influence et à son prestige. Abandonné par le roi de Danemark, sans espoir d'être secouru par François Pr, il désespéra bientôt d'une plus longue résistance, et se résignn à demander la paix qu'il avait récemment repoussée. Ses ouvertures trouvèrent un vif appui dans les états de Hollande, et en présence du* mécontentement provoqué pnr l'échec de Péronne, le gouvernement n'osa pas repousser leurs instances.
Le 7 octobre 1536, Marie de Hongrie demanda h Charles- Quint l'autorisation de traiter, « car, dit-elle, je craius que le peuple me voudra contraindre à faire paix, et il vaut mieux
1 \Yagky\ah. — Le Petit.
qu'elle se fasse par vous '. * La raison élait péremptoire, et, le 2 novembre, les ambassadeurs des Pays-Bas et de la Gueldre se réunirent a Grave 2. Quels que fussent las périls et les embarras de leur situation, les deux partis élevèrent d'abord d'exorbitantes prétentions; il fallut plus d'un mois pour aplanir les difficultés. Aux termes du traité conclu, le 10 décembre 1536 3 , le duc renonça en son nom et en celui des étals de Gueldre, à charge de réciprocité de la part de l'empereur, à toutes conventions et alliances préjudiciables ou hostiles à ce prince et à ses sujets ; à tous droits et prétentions sur la ville et seigneurie de Groningue, sur les Ommelandes, le Dam, Delfzyl, Wedde, West-Woldingesland , Coeverden, Binckhorst, Diepenheim, la Drenthe et ses appendances. De ce chef, il lui était accordé une pension annuelle de 20,000 florins, outre 35,000 florins payables dans les six mois. Charles-Quint s'engagea a lui donner, dans l'année, l'investiture du duché de Gueldre et du comté de Zutphen, et à ne plus prendre, du vivant du duc et de ses descendants directs, le titre de souverain de ces états. Seulement, il en restait héritier, si Charles d'Egmont décédait sans postérité légitime. Le traité, terminant aussi la querelle des gens de guerre du duc avec Utrecht , fixa l'indemnité qui leur était due, à 20,000 florins payables par l'empereur. Les relations étaient rétablies entre les sujets des deux princes ; les habitants d'Utrecht réintégrés dans la jouissance des biens qu'ils possédaient dans les domaines du duc, et les habitants
• Corrcspondenz, II, 667.
1 C'étaient, d'une part, le comte de Buren, le seigneur de Corbaron, Philippe Nigri, Louis Van Schore; de l'autre, le comte d'Emhden. Jean de Viressen secrétaire de Charles d'Egmont, Joos Van Swietten. amman deTiel.
1 Itrg. Aerl l'an (1er Gara.
de Zwol maintenus dans le droit de naviguer sur TYssel. Quant aux autres différends et aux questions de péage, d'impôts, de juridiction, ils étaient remis à la décision des juges ordinaires. Des deux côtés, les prisonniers de guerre furent relâchés sans rançon, à moins de conventions particulières conclues antérieurement au traité. On y comprit, comme amis et alliés de l'empereur, les évêques de Cologne, de Liège, de Munster, les comtes d'Oldenbourg, d'Overembden , de Tecklenburg, les dames de Jever, leurs pays, villes, terres, seigneuries et sujets; du côté du duc, le même comte de Tecklenburg et de Linden, Balthazar d'Eesen et de Wirtmont, leurs terres et sujets. Il fut stipulé que le traité serait publié, sur les frontières respectives dans les huit jours, et dans les autres parties du pays dans les quinze jours. La ratification du duc, contre-signée et scellée par trois barons, trois chevaliers, quatre chefs-villes de la Gueldre et de Zulphen , devait être délivrée dans les six semaines de la publication ; celle de la reine de Hongrie, contre-signée et scellée par trois chevaliers de la Toison d'or, trois barons, quatre villes du Brabant, deux villes de la Hollande, dans le mois suivant la ratification du duc ; enfin , celle de l'empereur, dans les huit mois de la publication '.
Ce traité, qui couronnait l'œuvre de la paix de Gorcum, fut publié sur les frontières des Pays-Bas, le 16 2, et ^ Bruxelles, le 20 décembre \ Mais, quand Charles d'Egmout vit la régente obligée de licencier une partie de ses armées, et les Français près de prendre l'offensive, il hésita à le ratifier et demanda un délai. Il était impossible de se méprendre sur
1 Répert. des Plac. de Hollande, 34. — Le Petit. — Waoenaar. ■ Compte d'Antoine de Rerghes, f° Ixiiij »°. 4 Le Petit.
• TRAITE DE GRAVE. - TRÊVE DE BRUXELLES. KiT
ses intentions, et Marie de Hongrie recommanda aussitôt :i ses généraux de se tenir en garde contre toute surprise ; en même temps elle prévint le duc qu'elle ne lui restituerait aucune place, avant d être assurée de sa fidélité à remplir ses engagements '. Convaincu enfin que la France était impuissante à relever sa fortune, il se résigna a jurer le traité et envoya des ambassadeurs à Bruxelles pour recevoir le serment de la reine2. Charles-Quint, de son côté, ne se pressa pas de donner sa ratification, et, le 11 juillet 1537, il enjoignit même a sa sœur de « temporiser et riens rendre 3. » Il finit néanmoins par sanctionner un acte qui annexait définitivement deux nouvelles provinces (la seigneurie de Groniugue et la Drenthe) à ses vastes états, et, par lettres du 1" août 1 538. Marie de Hongrie prescrivit aux cours de justice d'ajouler aux titres de l'empereur celui de seigneur de Groniugue 4
Charles-Quint montra plus d'empressement à traiter avec le Danemark, qu'il craignait de voir entrer dans une coalition avec la France , l'Angleterre et l'Ecosse \ Au mois d'octobre 1536, il écrivit a sa sœur que la prise de Copenhague et l'appui donné a Christiern III, par les princes protestants, rendraient « très-difiicile le recouvrement de ce rovaume pour sa nièce. Avec ce que icellui royaume étoit de peu de profit* et, qui pis est, électif, » il estimait qu'il fallait s'en tenir a un bon accommodement. Toutefois, comme cette question intéressait surtout les Pays-Bas, il en laissa la 80-
' Lettre du 28 février 1537. Correspondenz , II, 660.
' Ces ambassadeurs gueldrois furent logés à l'auberge dite le Chameau, et héberges aux frais du gouvernement, qui paya de ce chef à l'hôtesse 98 livres 6 sols. Comptes de la recette générale (n° 2342).
' Lettre du 10 juillet 1337. Corresponde!*:, II, 678.
I M. Gachard, Doc. inéd ., I, 304.
s Millet, I. c.
lution à la reine et à son conseil Marie de Hongrie ne lui point aussi prompte à renoncer à ses illusions ; elle accueillit même assez mal les députés de Christiern III venus, après la prise de Copenhague, pour lui proposer le renouvellement du traité de Gand. Il fallut bientôt pourtant reconnaître le I>eu de sympathies que rencontrait la cause du palatin et l'impossibilité d'obtenir pour elle le concours des Pays-Bas. On avait dû désarmer la flotte, licencier une partie des troupes 2, et il ne pouvait plus être question de nouveaux armements. D'autres périls étaient nés, et la princesse, voyant le duc de Holstein occuper le Danemark, interdire la navigation du Nord aux marchands des Pays-Bas, et mettre l'embargo sur plus de cinquante navires hollandais, se montra disposée à conclure une trêve, en attendant qu'un traité réglât les différends. D'ailleurs il n'y avait plus rien à espérer du palatin, a qui il devenait impossible de donner des secours suffisants •
Les négociations préliminaires eurent lieu a Hambourg 1 , pendant que le comte d'Hoogstraeten, de concert avec le conseil de Hollande, les états et les principaux commerçants, discutait les conditions qu'il s'agissait d'obtenir dans l'intérêt des Pays-Bas \ Marie de Hongrie voyait le Danemark aspirer à la paix non moins vivement que ces provinces: elle savait que Christiern III, instruit par l'expérience à ne guère compter sur les promesses de François I", avait décliné ses propositions, ainsi que celles de l'Angleterre et de
' Instructions données à Mathias Held. Correspondes, II, 268.
* Lettre de cette princesse, sans date. Ibid , 665. ' Lettre du 12 février 1537. Ibid., II, 273.
* Marie de Hongrie y envoya George d'Esplechin. Comptes de la recette Kénérale (n° 2343).
5 Lettre «lu 12 février, précitée
TRAITÉ DE GRAVE. - TRÊVE DE BRUXELLES. 15fl
l'Écosse \ et elle voulut conserver jusqu'au bout une position menaçante. Ainsi, le 2 avril 1537, alors que tout annonçait déjà une conclusion prochaine, elle donna l'ordre à George Schenck de lever 3,000 hommes, « pour aider le palatin par terre ou par mer 2. » Heureusement que cette malencontreuse démonstration n'eut pas de suite, et que l'on convinl de terminer à Bruxelles les négociations commencées à Hambourg.
Les ambassadeurs danois furent reçus avec de grands honneurs ; les magistrats d'Anvers et de Bruxelles leur offrirent des tonneaux de vin blanc 3, et lors de leur entrée dans cette dernière ville, ils furent complimentés, au nom de la reine, par l'archevêque de Palerme, les comtes d'Hoogstraeten , de Buren, George Schenck et le docteur Mulart, chargés par la princesse de traiter au nom de l'empereur 4. Les conférences s'ouvrirent aussitôt, et huit jours après (3 mai 1537), fut signé le traité connu sous le nom de Trêve de Bruxelles. Christiern III et le gouvernement des Pays-lias se promirent paix et amitié pour un terme de trois ans, garantirent réciproquement la libre navigation, accordèrent mainlevée de toutes les saisies de navires effectuées de part et d'autre, depuis le \" février. Les parties lésées furent admises à porter leurs réclamations devant un tribunal à établir, dans les troiâ mois, a Hambourg; il devait se com-
• M a lut, Le, 340.
■ Archives de l'Audience. Reg. 97, f° 38.
■ Melchior de Mantzaw, chef de l'aml>assade danoise, fut logé à Bruxelles, chez un bourgeois de cette ville nommé Jean Van Laethem, à qui Marie de Hongrie fit payer de ce chef une indemnité de 444 livres. Compte de la recette générale, 1. c.
* M. Altmeyer, I. < ., et Trêve de Bruxelles. Messager des srienres historique* IH4Î. 414 et suivantes.
100 flÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
poser de quatre arbitres choisis par les demandeurs et par les défendeurs, et pouvait, en cas de partage de voix, s'adjoindre un assesseur pris dans le conseil de cette ville. Tous les dommages reconnus et taxés par ce tribunal étaient payables dans les trois mois, en espèces ou en marchandises. Christiern s'engagea, en outre, à n'assister en aucune façon les ennemis de l'empereur ; il se réserva seulement la facullé de soutenir l'électeur de Saxe, le duc Ernest de Lunebourg, le grand maître de l'ordre Teu tonique, le landgrave de Hesse, le comte Wolfgang d'Anhalt, Albert et Éverard de Mansfeld, s'ils étaient attaqués les premiers. Une amnistie générale fut stipulée au sujet du siège de Copenhague. Henri et Albert de Mecklembourg , Christophe d'Oldenbourg, le roi de Suède et le grand maitre de Prusse furent admis à adhérer au traité, et toutes les contestations auxquelles il pouvait donner lieu, furent renvoyées à l'arbitrage de l'évéque de Munster, du duc Ernest de Lunebourg et de la ville de Brunswick. Enfin, la trêve devait être publiée dans les trois semaines, ratifiée par le roi dans les quatre mois, et par l'empereur dans les six mois
Le 12 mai 1537, Marie de Hongrie prescrivit la publication du traité2, et elle se fit, le 15, à Bruxelles, avec une grande solennité 3. Partout on l'accueillit avec une entière satisfaction, justifiée par les heureux résultats qu'il produisit sur-le-champ. Le seigle descendit de 36 à 16 florins; les prix du goudron, de la poix, de la potasse, des cendres, des sapins et de tous les produits du Nord, diminuèrent dans la
1 Repert. des Plac. de Hollande, 34-35. - M. Altmeyer, Histoire des relations commerciales.
■ Compte d'A. de Berghes fn° 15ÎH), fu xxxv*". * UoirM. Altmever, I. c.
même proportion '. La reine offrit des présents aux envoyés danois, ainsi qu'au bourgmestre et au secrétaire de Hambourg qui avaient pris une grande part aux négociations 2. Elle pria avec instances son frère de ratifier le traité sans y rien changer, attendu que, sans cette trêve, la Hollande, la Frise , l'Overyssel , Groningue seraient complètement ruinées1. Charles-Quint acquiesça sans peine a sa demande, et, le 31 mai, il lui envoya son approbation.
Restait à satisfaire aux prétentions des aventuriers armés contre Christiern III. Marie de Hongrie indemnisa Christophe d'Oldenbourg et le duc de Mecklembourg des frais de leur entreprise, et engagea le premier au service des Pays-Bas *; mais il fut plus difficile de s'entendre avec leurs soldats. Après la capitulation de Copenhague, ceux-ci s'étant portés sur l'Oostfrise, inquiétèrent bientôt les frontières des Pays- Bas, et réclamèrent avec menaces leur solde arriérée et l'exécution des promesses des agents de la reine. Ces réclamations étaient légitimes; pour y mettre fin, la princesse emprunta de l'argent et prit à son service les bandes qu elle ne pouvait payer 5. De nouveaux dangers résultèrent de cette mesure. Le palatin Frédéric, qui n'était pas compris dans la trêve de Bruxelles, avait obtenu de Charles-Quint une indemnité pour ses armements f>; encouragé, parait-il, par
* M. ALTMETBB, l e — Die tiieuuc Chronyrke van lirabamlt. - Le Petit. VU, 144.
* Comptes de la reeette générale, 1. e.
J Lettre du 29 mai 4537. Corre&pondens, IL 476.
* Archives de la secrétairerie d'état allemande. — Cet arrangement fut amené f>ar son • serviteur Louis Dabe, >• à qui cette princesse accorda, par lettres du 45 juin 4537. une gratification de 200 livres, pour « l'adresse qu'il avoit mise en faisant l'appoinclement avec ledit complc. ■ Compte de la recette générale, I. c.
4 Ibid. — M. Ai tme ver. I c.
6 » En deniers paiez au duc Frederick palatin, en tant moings de vingt-cinq
Marie de Hongrie, et assuré de l'appui de quelques princes allemands, il résolut tout à coup de tenter de nouveau la fortune. Un aventurier nommé Oubelacher rallia une partie des anciens soldats de Christophe d'Oldenbourg cantonnés dans rOveryssel, en recruta d'autres et envahit le pays de Berg, d'où il comptait se porter sur le Holstein; mais cette armée, qui signalait son passage par d'effroyables excès, fut dispersée par les ducs de Gueldre et de Juliers. Son chef fut pris, et la torture lui arracha la révélation des projets du palatin. Christiern III sut ainsi la part qu'y avait prise Marie de Hongrie, et il lui en garda une profonde rancune Quant aux débris des bandes d'Oubelacher, ils se rejetèrent sur l'Overyssel et la Prise , où George Schenck les tailla en pièces 2.
Tel fut le dénoûment de tant d'intrigues et de projets. Toutes les tentatives de restauration en Danemark aboutirent a affermir Christiern III sur son trône, et ce fut dans les Pays- Bas que Charles-Quint trouva l'accroissement de puissance qu'on lui cherchait au Nord. — Peu de temps avant l'incorporation de la seigneurie de Groningue à ces provinces, l'eml>ereur avait donné une force nouvelle à l'autorité temporelle qu'il avait acquise dans l évéché d'Utrecht. A la mort de Guillaume d'Enckevoort, successeur de Henri de Bavière (1533), ce prince conclut un concordai qui lui conféra la présentation. Kn vertu de cet acte, que le pape confirma, le candidat de
mil livres que icellui seigneur empereur, par ses lettres patentes du v« de septembre xv e trente-six, luy avoit accordez en récompense des frais et despens par luy desboursez pour le secours de la ville de Coppcnhaghe, et ce oultre et par-dessus trente mil semblables livres quesadite magesté luy avoit ordonné. • Compte de J. Micault (n° <8#9).
• Mallet, VI, 341. — M. Ciioppin. I. <• — M. Altmever. I. c, 4 H -4*3, 416.
' M. AlTMEYEli, l. C.
l'empereur (l'abbé de Saint-Amand, George d'Egmont, fils du comte Jean) fut nommé évèque par les chanoines, et reconnu par la cour de Rome \ De ce moment, les prélats d'Utrecht se trouvèrent- dans la dépendance complète du souverain des Pays-Bas; pour mieux se les attacher encore, il eut soin de leur allouer de fortes pensions 2. Cette convention fut suivie d'un décret du 17 avril 1534, qui régla définitivement la constitution politique , administrative et judiciaire de la seigneurie d'Utrecht et de l'Overyssel \
' George d'Egmont, alors à Malines, accepta lëvéché le 24 décembre (534 Azevf.oo.
» « Février (536. Ordonnance au receveur de Zeelande, dépaver à monsieur d'Utrecht les ij ■ florins de sa pension, à cause de son esveché dudit l'trecht. » Reg. aux dép. et mand. des finances (n° 20734). f° ij.
' Oi Mont, IV, 2' partie, MO. — Plac. de Hollande, III, il