‹ Histoire du règne de Charlesquint en BelgiqueChapitre 25 sur 44 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

La fin des différends avec le Danemark et le désarmement du duc de Gueldre constituaient d'heureux événements ; mais il restait a pourvoir aux embarras de la situation intérieure. Les impôts, les péages créés pour subvenir aux besoins du Irésor, ruinaient le commerce '; les provinces, les villes étaient épuisées; la levée des aides s'effectuait avec un effrayant désordre 2 ; l'indiscipline des gens de guerre était telle, qu'en mainte localité on refusait de les loger3, et la somme des sacrifices exigés du pays augmentait avec le déclin de sa prospérité.

Pour suppléer à l'insuffisance des aides et des subsides ni loués par l'empereur, la régente avait été obligée de recourir

' Wagenaar.

1 l oir l'ordoonance du 16 juin «536, « sur le desréglement en la levée de l'aide au plat pays. » Mac. de Bmbant, III. 385.

1 - D'ung nommé Sctaruders Hans, dudit Messerich, qui n'a voulu avoir les lansknechtz queleprévost avoil fouré audit villaige de Messerich. pour ce composé à l'amende de j florin. — D'ung nommé Palm von Messerich, qui a aydé a rebouter lesdits lansknechtz, pour ce composé à l'amende de xviij patars, qui valent xx gros vj deniers ob. » Compte de C. de Lellich, précité (n° 13i70), 1535-1536, f° iij »'*. — D'ung nommé Kanelf Hans, qui n'a voulu avoir les lansknechtz que leprévost avoit fouré audit villaige de Steden, pour ce composé à l'amende de xxv gros j denier ob. — De Pierre de CrUff, qui a desprise et sperné les commandemens des seigneurs, quant il n a voulu logier aulcuns rhovaulcheulx. » Ibid. de 1539-1545. f- xx »°.

à la vente de rentes ' , à des aliénations du domaine 2 , à des emprunts onéreux 3, à la création de nouvelles monnaies 4 , et encore « ne savoit-elle plus avec quoi entretenir les piétons5. • Un nouvel appel à la nation était donc devenu indispensable, et , sans se dissimuler les inconvénients de la mesure, Marie de Hongrie invita les étals provinciaux à envoyer à Bruxelles « des députés en grand nombre, afin d'ouïr ses propositions 6. » La session s'ouvrit, le 8 octobre 1536, dans la galerie du palais, en présence de la reine. Le chancelier de la Toison d'or exposa a l'assemblée le résultat des campagnes de France et de Frise, et le détail des dépenses qu'elles avaient occasionnées. Ces dépenses et celles de la flotte destinée à secourir Copenhague excédaient 1,1 00,000 florins. La reine avait levé à gros intérêts de fortes sommes sur les aides ordinaires de 1537 et 1538, chargé le domaine d'environ 140,000 florins, absorbé la plupart des revenus ordinaires et extraordinaires de 1536, 1537, 1538, et néanmoins il était dû encore plus de 300,000 florins. Or, on ne pouvait sortir de celte situation sans des ressources extraordinaires.

1 Voir les comptes de la recette générale de Flandre.

* Lettre du 25 juillet 1536, précitée.

1 « Autre mandement) pour passer ès comptes dudil receveur général, la somme de ij ' Ixviij « vj « xlix livres v sols xj deniers, a quoy monte la finance, y comprins le frait, faite au mois de febvrier l'an xv « xxxv. » Reg. aux dep. et mand. des finances (n° Î0736), f° ij — « Autre mandement, aussi pour passer es comptes dudit receveur général, la somme de iiij " xij » v f livres, a quoy monte la finance, y comprins le frait, faite au mois de septembre xv i xxxvj, pour furnir aux despens qu'il convenoit lors supporter pour la conqueste du pays de Frize et d'Overyssel. » Ibid., f» ij t*.

* ■ Placard du 11 août 1536, de la nouvelle forge d'une pièce d'argent vallissant iiij sols ij deniers. » Compte d'A. de Berghes, de 1537-1538. f° Ixj.

s Lettre du 12 novembre 1536. Correspondenz, II, 668. 8 Letlres des 13 et 14 septembre 1536. Compte d'A. de Berghes, f» Ixij — Reg. des états de Hainaut. M. (ïacmard, lettre aux questeurs.

TRÊVES DE ROM Y, DE MONÇON ET DE NICE. t<>7

Les ministres et les chevaliers de ta Toison d'or, consultés sur les expédients les moins onéreux au peuple, n'en avaient cru pouvoir indiquer de meilleur que rétablissement de nouveaux impôts sur les cervoises, les vins, les draps d'or, d'argent, de soie, de laine, les ostades, ostadines, les linges, les toiles, le sel ; et la régente avait adopté cet avis, quoique disposée d'oilleurs à accueillir de nouvelles propositions des étots.

Les députés, par l'organe du pensionnaire de Bruxelles Pierre Stassart, demandèrent à consulter leurs commettante, et l'assemblée fut prorogée au 26; mais, avant leur départ, Marie de Hongrie les manda au palais (9 octobre), et leur recommanda son projet. Le même jour, elle ordonna le licenciement de la majeure partie des piétons de l'armée de Nassau '. La demande du gouvernement causa une pénible surprise et donna lieu à de vifs débats dans les provinces, où « jamais rien de semblable n'avoit été vu 2. b La nouvelle réunion ne put avoir lieu que dans les premiers jours de décembre 3, et quand les députés furent requis d'énoncer leur résolution , ceux du Hainaut seuls manifestèrent l'intention d'aider l'empereur. Le pensionnaire de Gand répondit « qu'il assistoit à la séance pour se conformer aux ordres de (a reine, mais sans autre charge que d'entendre ce qui se traileroit, alin d'en dresser rapport4. » On prétendait « de plus, que ceulx de Gand n'avoient même pas fait ouverture de la matière audit Gand : aussi n'y avoit que ung eschevin el

• Ordre du 9 octobre 1536. Inventaire d ordonnances, I. c.

' Registre des états de Hainaut, cité par M. Gachard. Des Assemblée» naliona e*.

* Elle se tint à l'hôtel de ville de Bruxelles

♦ M. (jArrMRD. I. r.

le pensionnaire, qui venoient pour autre affaire, el non pour la matière d impostz, comme eulx-mêmes disoient \ » Les députés des autres quartiers de la Flandre déclarèrent que, déjà surchargés d'impôts, il leur était impossible d'en créer de nouveaux. « Nous ne sommes pas assez riches, ajoutèrentils, pour aider l'empereur à conquérir la France et l'Italie 2. » Il parait qu'eux aussi « n'avoient pas osé proposer à leur peuple ce qu'on avoit demandé. » Les députés de l'Artois « avoient charge de faire comme ceux de Flandre \ » Ceux du Brabant et des autres provinces évitèrent de s'expliquer. Marie de Hongrie jugea inutile d'insister et résolut de s'adresser directement aux états provinciaux4. Il y avait urgence, et la situation était si tendue que la princesse prévint son frère que « les Pays-Bas étoient perdus, s'il n'y pourvoyoit 5. »

Dans l'espoir d'obtenir plus de succès en agissant ellemême, la reine se rendit dans plusieurs provinces 6 ; mais ses démarches échouèrent. Elle rappela alors les états généraux (février 1537), sous prétexte de délibérer sur le projet d'union conçu en 1535, et cette tentative n'aboutit pas davantage. Les députés répondirent en si petit nombre à la convocation, qu'on renonça même à ouvrir la session 7. Cependant les besoins augmentaient, et les aliénations du domaine 8 étant insuffisantes

' Registre des états de Hainaut, cité par M. G.vchaud, I. c.

' Reg Aert Van der Goes.

' Lettre du 42 novembre 4 536, précitée.

* Wagejaar. — M. Gachard. I. c.

5 Lettre du 44 novembre, précitée.

* Comptes d'A. de Berghes (n« 45242), f xxxij. et (.n« 45243), f Ixiij. i iM. Gachard, 1. c.

* « A révérend père en Dieu, monsieur l'abbé de Saiut-Pierre, lez Gandt. auquel l'empereur notre sire, par ses leUres patentes données, en sa ville de Bruxelles, le xij' jour d'octobre mil v ' trente-six. et pour les causes et raison<

TRÊVES DE BOMY, DE MONÇON ET DE NICE IflO

pour satisfaire aux réclamations de l'armée, créancière de plusieurs mois de solde, la plupart des troupes se débandèrent ' ou s'insurgèrent. Le M janvier 1557, neuf enseignes que Schenck conduisait sur les frontières de France, se mutinèrent, et, rejointes bientôt par d'autres bandes, elles ravagèrent les environs de Bruxelles, de Malines, de Louvain 2. A Waelhem, où deux de ces enseignes séjournèrent trois jours, elles commirent tant de dégâts, qu'il fallut accorder aux habitants une remise de cent carolus sur leur contribution dans l'aide \ Pour garantir sa principauté de leurs brigandages, Érard de la Marck arma toutes ses places, comme s'il avait été menacé d'une invasion; de plus, il mérita les bénédictions des Liégeois, en prenant à ses frais les dépenses de ces armements, que le trésor obéré était incapable de supporter \

D'autres soucis assiégeaient Marie de Hongrie. Pendant que le pays, dénué de ressources, était exposé à une redoutable invasion, la régente ne trouvait dans son entourage que les discussions de sordides intérêts. Plusieurs seigneurs ayant vu saisir leurs biens situés en France, elle était importunée à ce sujet de prétentions exagérées. La cupidité était si générale,

contenues en icelles, meismement pour subvenir au paiement des gens de guerre, de cheval et depiet, avec les munitions d'artillerie nécessaires pour les années par terre et par mer qu'il avoit, tant en Franche, Frize, que ailleurs, luy a esté besoing de recevoir de grandes et grosses finances et sommes de deniers, à quoi les receveurs de ses domaines, aides ordinaires et extraordinaires de ses pais dembas, ne ont peu satisfaire ne furnir, et partant lui a ronveneu vendre et charger plusieurs parties de ses domaines de sesdits pays et seigneuries, à ceste cause. » Compte de P. de Greboval, précité (n° 2743), fix« iiij

• Ordre d arrêter les soldats vagabonds, se trouvant dans les villes ou le plat pays sans congé, du 27 mars 4537. Compte d'A. de Berghes, f° xxix *•. ■ Chapeaivilii III. 331- Le Petit, VII, 144. - Histoire dr Bruxelles. 5 M Wauters, Histoire des environs de Bruxelles, II, 653-6M.

« CUAPCAIVILLK, III, 334.

que, dans ce moment de suprême détresse, le duc d'Aerschol fut le seul courtisan qui s'abstint d'une demande d'indemnité 1 « Quant aux plaintes et doléances que l'on vous fait touchant les récompenses sur les biens des François, et fimportunilé que vous en recevez continuellement, écrivait Charles -Quint à sa sœur, je suis certain que l'on vous persuade que vous deviez en avoir la libre disposition. Mais certes, ce que j'en ai prévu, ce n'a point été pour limiter en rien le pouvoir que je vous ai donné, car même je ne veux rien en faire sans votre avis ; mais ça a été parce que je me suis souvenu des grandeplaintes et doléances qui me furent faites en Espagne durant les autres guerres. Quand vous y pourvoieriez le mieux du monde, on me romproit encore la tête de réclamations. Pour les éviter, j'ai décidé que vous commettiez un ou deux bons personnages diligens et experts en fait de comptes et recettes, qui soient toujours prêts à tenir en recette pour mon compte tous lesdits biens tant ecclésiastiques que séculiers; que vous fassiez prendre un avis total sur leur revenu annuel , et que vous ordonniez une enquête sur les pertes de mes sujets. Vous m'informerez alors de la récompense que, au fur desdits biens françois, l'on pourra faire, ce qui sera mieux au contentement de tous, que de les répartir pièce à pièce. On évitera ainsi la jalousie que les uns concevroient pour les autres. De la sorte tout le monde sera content, et s'il en est de mécontens, dites que la chose s'est faite par mon ordre. Je vous dirai même qu'on m'a déjà adressé des réclamations et

1 h 1536. Marie de Hongrie donna, et ce ne fui pas sans avoir eu à se défendre rontre toute sorte de prétentions exagérées, des indemnités à tous les seigneurs qui perdaient leurs biens séquestrés en France. Le duc d'Aerschol seul ne voulut rien accepter. »M. Gacharo. Notice précitée. Bulletins de la Commission royale d'hisloire, II, 262.

envoyé des mémoriaux s élevant, je suppose, au delà de la valeur des biens François. Le comte de Nassau m'a demandé Enghien pour dédommager son fils des pertes qu'il fait en France; mais je m'en suis excusé en alléguant la dite mesure '. »

L'avidité des grands seigneurs et des ministres contribuait, non moins que les dépenses des armées, au désordre des finances; mais, au lieu de remonter aux sources du mal, on rendit les peuples responsables de la pénurie du trésor. La régente reconnaissait pourtant l'impossibilité de leur imposer de nouveaux sacrifices, et la nécessité d'apporter un terme à leurs maux : « Il faut, écrivait-elle à l'empereur, secourir les Pays-Bas, conclure la paix ou perdre ces pays. — Si vous ne vous pressez d'y venir avec beaucoup d'argent, nous auront une mutinerie et les peuples nous contraindront a traiter avec l'ennemi 2. » Le 28 février 1 537 , en le prévenant que le roi de France en personne se préparait a marcher sur l'Artois avec une puissante armée, elle représenta encore à son frère que sa présence était indispensable pour éviter de grands malheurs1. Enfin, voyant ses avis peu écoutés, des influences contraires dominer l'empereur, elle le pria de la décharger de son gouvernement, « désestimée qu'elle étoit, dit-elle, par le crédit qu'on avoit donné aux autres4. » Charles-Quint refusa d'accepter sa démission, et l'assura qu'il n'avait jamais eu l'intention de la « mésestimer '' » mais; il n'en resta pas moins sourd à ses remontrances.

' Lettre des 8 et 10 septembre 4536, précitée.

• Lettre du Î9 janvier 1537. Correspondenz, II. 669

• Lettre du 4 mars 1537. Ibnl

; Lettre du 15 mars 1537. Ibid.. 670

Les hostilités, interrompues par les pluies de l'automne, avaient recommencé dès les premiers jours de 1557. Le vidame d'Amiens, qui tenta de surprendre Avesnes le Comte, tomba dans une embuscade et fut mis en complète déroute. A la suite de cet échec, François I" craignit pour Dourlens et Saint-Quentin, dont il s'empressa de renforcer les garnisons1. Toutefois une recrudescence de l'hiver arrêta de nouveau les opérations militaires, et, dans l'entre-temps, le duc d'Aerschot conclut avec le duc de Guise un cartel d'échange de prisonniers (février) 2. Cette suspension d'armes ne fut pas longue ; dès que le temps le permit, de désastreuses excursions désolèrent les frontières des deux pays; mais, tandis que la détresse des finances désorganisait les armées des Pays-Bas, François Ier avait reformé les siennes, et un acte solennel venait de proclamer son intention de pousser les choses à l'extrême. Le 1 5 janvier 1 537 , il s'était rendu en grande solennité au parlement de Paris, pour présider à la lecture d'un réquisitoire lancé contre l'empereur, par le procureur général Jacques Cappel. Après avoir exposé que l'inaliénabilité des droits de la couronne avait maintenu intacte, malgré les traités de Madrid et de Cambrai, la suzeraineté du monarque français sur les comtés de Flandre, d'Artois, de Charoiais, le procureur général ajouta que du reste ces traités avaient été violés par l'empereur, qui avait commencé la guerre. En conséquence il déclara « les comtés de Flandre, Arthois, Charollois et autres terres et seigneuries estre retournées, commises et acquises à la couronne en plein droit de propriété et possession, pour estre lesdits fiefs réunis et incorporez à la couronne et patrimoine de France, dont ils étoient partis. » Il conclut à

' Marti.x Du Bellay.

• Bulletins de la Commission royale d'histoire, II, î6l , 269.

TRÊVES DE BOMY, DE MONÇÛN ET DE MCE. 17 A

« adjourner Charles d'Autriche, détempleur desdits eomtez, terres et seigneuries, à comparoir en celte cour garnie de pairs, pour respondre auxdites conclusions, » citation qui, vu l'état de guerre, « se feroit, à son de trompe et cry public, es plus prochaines villes de seur accès desditz corniez, terres et seigneuries. » Par provision, il « absolva et exempta tous les vassaux et subjectz, manans et habitans desdits corniez, terres et seigneuries, de tout serment de fidélité, service de fief et hommage et subjection, en quoy ils pourroient avoir été tenus et obligez envers ledit Charles, pour raison desdils eomtez, terres et seigneuries \ » Le parlement homologua cette violation des traités , et bientôt après un héraut se présenta sur les frontières de Picardie pour assigner Charles-Quint. A l'expiration du délai fixé, un arrêt du parlement déclara « Charles d'Autriche, rebelle et contumace, » le priva de tous les avantages que lui avait attribués le traité du 5 août 1520, ci confisqua les comtés de Flandre et d'Artois, redevenus fiefs de la couronne2.

La France, menacée d'un démembrement en 1536, semblait disposée à user de représailles. A l'appui de l'arrêt de son parlement, le roi réunissait en Picardie de puissants moyens d'exécution \ Il lui fallait une éclatante revanche, et jamais l'occasion de la prendre ne fut plus propice. Marie de Hongrie n'avait a lui opposer que les bandes d'ordonnances et de faibles corps d'infanterie; les villes frontières dégarnies de troupes, mal approvisionnées de vivres et de munitions, n'étaient pas en état d'arrêter longtemps les assaillants, et rien

' Kibier. Lettre» et mémoires i estât, I. 4.

■ Ibid. — Martin Du Hellay — Hobertsox . — Simo*dk de Sismosdi. I. c. — M. Kervv.> de Lette.nhove. I. c, VI, 59-74.

• Lettre du i* février iM7. Correspondent, H, 669.

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