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CHAPITRE XXVI

TROUBLES DE LA FLANDRE. - SUPPLICE DE LIEVIN PYN - LACÉRATION DU CALFVEL.

Deux années et demie s'étaient à peu près écoulées depuis le premier refus de laide, quand (mi-août 1539) le magistrat de Gand fut renouvelé, en la manière accoutumée, « sans trouble ni empêchement » Mais les résultats de l'élection soulevèrent de vifs mécontentements, « parce que la plupart des échevins de la keure étoient notoirement tenus pour amis, alliés et adhérens du grand doyen Jean de Block, de Renier Van HuflTel et du doyen des tisserands Josse Van de Sagere, estant à leur appétit, de leur bande et intention. » Cette élection avait été même blâmée par des commissaires de l'empereur et par le grand bailli, « qui prédisoit assez ce qui en succéderoit de telz personnages. » Il était avéré que

1 Ce magistrat fut ainsi composé : Échevins de la keure, Adrien Beths, Renier Van Huffel, Josse Seys, Lievin Donaes, Josse de Grave, Pierre Van derSpuert, Josse de Gruutere, Antoine Coolpaert, Lievin Van Caersele, Josse de Croock, Lievin Priesbier, Olivier Tinckeet Pierre Van Ackere ; Échevins des parchons, Charles Uutenhove, seigneur de Marckeghem, Renier Van der Velden, qui fut ensuite remplacé par Jean de Hooge, Claude Goetgebuer, Louis Alaert, Jean de la Fontaine, que remplaça Raphaël Van der Sacre, Pierre Van der Beke, Jean de Gruutere, dit d'Exaerde, Jean Daneels, Dominique Van Wychuuse, Guillaume de Meuleneer, Jean d'Hamcre, François Yman et Jean de Berlaere. D'Hollande*, 90. - Lettres de non préjudice, du 25 novembre 1539. Appendice précité. 391.

« la plupart desdits échevins de la keure n'étoient aucunement capables ni idoines à leur état ; ils étoient simples gens , et cinq ou six d'entre eux n'avoient jamais été en lok Ils avoient seulement été pris par lesdits doyens, Van Huffel et leurs adhérens, pour être de leur parti et les ensuivre en tous leurs entendemens l. »

Ce Renier Van Huffel ou Van HurTelghem, devenu le chef du parti de la réaction, avait rempli, en 1536, les fonctions de doyen des tisserands, et s'était rendu fort impopulaire. Obligé d'émigrer dès le commencement des troubles, il avait été rassuré par la modération des Gantois, et, a peine de retour, il venait de se faire élire second échevin de la keure. C était un véritable défi jeté à ses adversaires. Ils le prirent ainsi, et, dirigés par un nommé Lievin De Voghele 2, ils voulurent avoir leur revanche. L'élection des doyens allait leur en fournir l'occasion et mettre les deux partis en présence. Quant à Van Huffel, sans s'inquiéter de ces mécontentements ni de ces colères, il résolut de couronner ses succès par la candidature de son beau-frère Jean Van Waesberghe. Tant d'audace exaspéra les métiers, et ils donnèrent le branle aux violences d'où sortit la révolte 3.

1 Lettre du président du conseil de Flandre à Marie de Hongrie, du 26 septembre 1339. D Hollande r, 1 60. — Ce reproche fut fréquemment adressé au gouvernement, qui n'était pas toujours scrupuleux dans ses choix. Ainsi, en 1537, un échevin de la keure, Jean Sutterman, fut dégradé et fustige jusqu au sang en chambre échevinale et dans les principaux carrefours de la ville, où il fut promené attaché à un poteau dressé sur un chariot, pour avoir déshonore une béguine, « chose qu'il étoit accoutumé à faire. » Houe van Memorien der stede van Gendt aux Archives provinciales de la Flandre orientale, cit. de M. J. B. Cannaert, I. c.

■ M. Steir. Le, 44.

3 Interrogatoire de Guillaume De Mey, du 5 mars 1540. Enquêtes criminelles, cit.deM. Steir, 44. — D'Hoilander.

L'agitation s'étendit avec rapidité et d'antres athlètes entrèrent dans la lice. On résolut d'abord d'aviser aux moyens d'annuler l'élection de Renier Van Huffel, et les métiers consultèrent à cet effet le traité de Cadsant; mais, loin de fournir matière à la casser, ce traité, lu et relu dans tous le< sens, leur montra une foule d'obligations méconnues, de droits violés. Interdits, ils hésitaient sur la conduite à tenir, quand un homme, perdu dans la foule, cria : « Il se peut qu'on ait été dans le Secret de la ville ! » Ces paroles électrisent les assistants et de toutes parts retentissent les cris : « On a violé le secret! On a falsifié la paix de Cadsant ' ! » Les métiers déclarent sur-le-champ qu'ils ne délibéreront plus avant qu'on ait imprimé et traduit les privilèges en langue vulgaire, « en bon et plat flamand 2. » Tous assurent que ces actes ont été altérés; plusieurs prétendent même connaître les coupables \

Cet incident donna de la consistance aux rumeurs qui depuis longtemps tourmentaient les masses; dans toutes les bouches circulèrent les mots de trahison, de falsification, de vol de privilèges. A ces accusations s'en joignirent d'autres non moins terribles. La régente, en prétendant avoir reçu des députes de la commune une opinion favorable a la levée de l'aide, avait appelé la fureur populaire sur la tête des magistrats alors en fonctions. Déjà beaucoup de bruits avaient couru a ce sujet; et, à la suite de propos tenus à des prêtres par un nommé Lievin Van Huckem, on ouvrit une enquête (juin 1539). Van Huckem, qui prétendait avoir reçu à ce sujet les confidences d'un bourgeois d'Audenaerde, envoyé en

' M. Stki r, 53 d'après les Enquêtes criminelles. » Ibid. — D Hollasdei».

J ibid.

mission à Bruxelles en même temps que les députés de Gand, ne fournit aucun éclaircissement. Mais, suivant des témoins cités a la requête d'un échevin d'Audenaerde, Jacques Van Quickelberghe, dans la conférence du 17 avril 1557, le pensionnaire Jean Baert avait déclaré, en présence de Lievin Pyn, de Renier Van Huffel, d'un gros homme et d'autres personnes, que, vu la gravité du danger, les Gantois consentaient, pour cette fois, à accorder l'aide, en stipulant seulement que, comme la guerre laissait beaucoup de gens sans travail, ils se réservaient de choisir parmi eux des hommes propres au service militaire et de les payer eux-mêmes1. Dans la situation des esprits il ne fallait pas d'autres preuves, pour inculper les magistrats députés a Bruxelles en 1537; ce fut le triste prologue d'une affreuse tragédie.

Quant à la violation du Secret, l'accusation se fondait sur des indices présentant de fâcheuses coïncidences. « Qu'on s'imagine un chétif coffre de bois, en hauteur et largeur n'ayant pas au-delà de deux pieds, ni plus du double en longueur, recouvert sur toutes ses faces extérieures de minces lames et de mauvais cercles de fer, et l'on aura une idée du trésor qui était connu sous le nom de Secret de la ville de • Gand. Mieux connue aujourd'hui sous celui de Coffre de Fer. cette curieuse antiquité renfermait alors les originaux des chartes et des diplômes que la commune avait obtenus, i\ différentes époques, de ses princes souverains. Ce meuble de féodale origine, que chacun peut voir encore aux archives de la maison de ville à Gand, était déposé dans une salle obscure du beffroi, où personne n'avait un libre accès; s'il était nécessaire d'y entrer, soit pour en extraire, soit pour y

1 Appon.lire prérifé, 583. 620. — DHoi.lander, 93.

remettre des chartes ou des diplômes, il fallait la triple intervention du grand bailli, du magistral et de la commune. Personne à leur insu n'y pouvait pénétrer sans crime capital. 11 n'était d'ailleurs pas aisé d'y parvenir; car indépendamment d'une trappe mobile pratiquée dans le haut du plafond, seule entrée par où il était possible de se laisser descendre dans ce lieu redoutable, le coffre lui-même était fermé par trois cadenas différents, dont les clefs étaient gardées par les trois doyens en chef de la ville V » Or, en 1536, le doyen des tisserands avait égaré sa clef, et ce doyen c'était Renier Van Huffel. Après de longues et vaines recherches, on avait résolu de charger le serrurier de la ville d'en faire une autre, et on l'introduisit nuitamment avec un de ses ouvriers dans la salle du Secret. Le grand doyen Lievin Pyn avait prêté sa clef pour cette opération qu'on ne put effectuer, parait-il, qu'en fracturant un des cadenas. Soit qu'il fût resté inconnu, soit qu'on n'y eût pas alors prêté attention, cet incident n'avait soulevé aucune réclamation. Mais les accusations de soustraction de privilèges en éveillèrent le souvenir, et il acquit aussitôt un caractère d'extrême gravité 2.

Alors aussi parut sur la scène une redoutable association qui allait dominer la situation. Dès l'origine du débat, des esprits véhéments, les uns se rappelant les temps glorieux de la commune, les autres animés par d'ardenles aspirations vers une liberté complète, avaient tenté de dépasser l'opposition passive de la bourgeoisie. Repoussés des conseils de la commune, ils avaient cherché des forces ailleurs; les souffrances des prolétaires avaient rendu le recrutement prompt et facile. Les réunions populaires devinrent dès lors pins

1 M. SîEl R. — ' D'HoLLA>DER.

fréquentes et plus tumultueuses, et la violence des motions valut à leurs auteurs le nom de Creesers On y attachait alors un sens si injurieux qu'on avait vu, en 1538, condamnera deux jours de prison, à une amende honorable et à une amende pécuniaire de trois livres parisis, un brasseur, Jacques Van der Brugghen, qui lavait donné à un messager et à des recors dans l'exercice de leurs fonctions2. Sans s'en émouvoir, les meneurs du mouvement étendirent leur prosélytisme;" puis, lorsqu'ils eurent gagné les masses à leur cause, ils adoptèrent avec orgueil, comme le firent plus tard les Gueux, la dénomination par laquelle on avait voulu les flétrir.

Les métiers les plus exaltés : les meuniers, les tapissiers, les bateliers, les cordonniers, les maréchaux ferrants, les constructeurs de navires3, adhérèrent les premiers à celte faction, et elle prit bientôt pied dans les collèges communaux. Alors, ce ne fut plus du refus de l'aide qu'il s'agit, mais de l'indépendance de la Flandre, du renversement complet d'un pouvoir exécré. Alors se dessinèrent les caractères de hardis tribuns à qui il ne manqua peut-être que le génie des Van Artevelde pour opérer une révolution. Sur le premier plan figurent l'orfèvre Guillaume De Mey, appelé tantôt capitaine Werrewyek, tantôt capitaine Reiscliomme, a homme de

' M. Kervyn de Lellenhove, qui attribue aux protestants les troubles de rette époque, dit : « Celte secte portait à Gand le nom de Creesers, qu'on n'a pas mieux réussi è expliquer que celui de huguenots [ffi*toire de Flandre. VI, 94-98). » — M. Sieur a fait dériver creesers de creysschen , pleurer, crier, agiter, troubler. Nous sommes d'autant plus porté a attribuer à ce nom la signification de braillards, que nous le voyons donné dans ce sens aux émeutiers de Hois-le-Duc, dans une pièce de vers composée en 4525 sur les troubles de cette ville. F.en gedichle van de cryfers in de rumoer der stadt van den liossche, Manuscrit précité.)

1 Sentence du 19 août 4538. M. Stei r. Pièces jnst., 165, note.

1 Interrogatoire de Lievin D'Herde, Enq. crim., I. c.

moyen âge, fort bien en langaige \ » d'une telle « éloquence et hardiesse que lesdits de Gand croyoienl tout ce qu'il leur disoit et mectoit en avant 2 ; » un ancien secrétaire de la ville, Laurent Claes, « homme ayant moyennement de bien, » qui avait été précédemment banni comme adhérant aux nouvelles doctrines religieuses 3; Lievin D'Herde, et Lievin Hebscap, « marchand de bois et maitre-charpentier de l'empereur, au 'quartier de Gand. » Ils trouvèrent d'actifs et d'énergiques agents dans Jean de Courtrai, « homme de métier assez povre4; » Louis Jooris, dit le capitaine Catkin; l'orfèvre Jean De Munck; Martin Van Hanselaer, « povre honneste homme3; » le boulanger Jean De Somere; les tisserands en laine Jean Uuttermeere, Jean Bauwens, Pierre Van Aerde; les cordonniers Jean Van Bierl, Jean Debbaul; le savetier Guillaume Van Coppenolle; le foulon Jean Van de Moortele; les tisserands en lin Daniel Van Iseghem, Lievin D'Haeze, Adrien Dullaert, Jean De Vooght, Jos^e Van de Vyvere; le maréchal Pierre Hueninck, dit capitaine Smeken; Thomas Van den Berghe; Charles Van Meerendre; Arent Fierens; Mathieu Nachtegale ; une foule d'autres plus obscurs, mais non moins dévoués à une cause pour laquelle la plupart donnèrent leur sang fi.

Le 17 août, les métiers furent convoqués, à l'effet de dresser, conformément a la paix de Cadsant, la liste des candidats aux fondions de doyens. C'était l'heure attendue

1 Relation des troubles de Gand.

' Manuscrit cité par M. Stelr, 12t. note I.

1 Ibid.

* Relation des troubles de Gand » Ibid

6 Ibid — Enquêtes criminelles, citations .J*\erses de M. Steih — Corl Verhavl.

m RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

pour la lutte. Les meuniers et les charpentiers de navires « déclarèrent ouvertement qu'ils n'estoient délibérez de procéder au choix de leurs candidats ; » le lendemain, toutes les autres corporations se rangèrent à leur avis Convoquées de nouveau, le t9, elles persistèrent dans leur refus, et le métier des « cordonniers en vieux » notifia, d'une voix unanime, son intention de n'élire son doyen et ses jurés qu'après exécution des résolutions de la dernière collace. En outre, il réclama l'arrestation immédiate de quiconque s'était permis de charger le pays de Flandre contrairement à la décision de cette assemblée, des personnes inculpées de s'être introduites pendant la nuit, sans y cire autorisées, dans la salle du secret de la ville, et de leurs complices. Enfin il demanda qu'on enjoignît au grand l>oillî de surveiller avec soin l'observation des privilèges et de punir les contrevenants. « Nous et nos suppôts, ajoutèrent-ils, sommes prêts à nous employer, corps et biens;, pour l'exécution de ces mesures. »» Celte motion fut appuyée par les charpentiers de navires, les tanneurs, les tonneliers et les plâtriers, les épiciers, les scieurs, les corroyeurs en noir, les couvreurs en paille 2, et adoptée par l'assemblée. De plus, elle réclama la mise en liberté de toutes les personnes détenues au sujet du refus de l'aide, et l'inviolabilité des privilèges que l'empereur avait juré de maintenir et d'observer 3.

Effrayés de « ces nouvelletez, • les collèges des deux bancs mandèrent le grand bailli pour concerter les moyens de détourner l'orage; « mais on ne le sut trouver, » et les magistrats, « bien pales et eslonnés, » ne tentèrent même pas d'opposer de la résistance aux prétentions des métiers. Ils se

' D HOLLA.NDKR, 92.

• Appendice précité, 586. .

' Cori Yerhael — Relation des troubles île Gand.

bornèrent à prévenir les inculpés du sort qui les attendait '. La plupart de ceux-ci se hâtèrent de fuir; d'autres, tels que Lievin Pyn, Guillaume De Vaddere, Josse Seys, Lievin Lammens, Lievin Donnes, Corneille Van der Zvvaluien, Simon De Bock, tous anciens membres du magistrat en 1536, forts de leur innocence ou méprisant 1 accusation, refusèrent de profiter de cet avis. Cette confiance allait être cruellemenl expiée. En effet, le grand bailli, qui, l'année précédente, écrivait à Marie de Hongrie : « Je ne sache sy grand homme en toute la ville que, si je m'apercevoie quy ficent sédicion, je ne priasse par le collet et en feroy faire bonne justice 2 , » ne se montra pas plus courageux que les échevins : toute sa fermeté se réduisit a réclamer des ordres écrits pour procéder aux arrestations 3. Lievin Pyn fut sur-le-champ constitué prisonnier, et l'on arrêta dans la soirée ( 19 août) Jean Van Waesberghe , dont la candidature avait provoqué l'explosion \ un ancien échevin Lievin Lammens, un nommé Josse Cordeel, les serruriers et d'autres personnes accusées d'avoir participé à la violation du Secret, ou d'en avoir eu ronnaissance 5.

Ces arrestations répandirent l'effroi; beaucoup de personnes suspectes au peuple, entre autres Renier Van Huff'el, Josse de Grave, Jacques Van Melle, Jean de Backere, Lievin Myte, prirent la fuite, et se réfugièrent soit à Anvers, soit à Malines, soit à Bruxelles6. Van Huffel était a peine arrivé

' D Hollande». 92-93.

' Rapport du 44 juin 4538. Appendif*' précité, 24 7. 1 Corl Yerhael. — Helation des trouble» de Gand.

* Il était alors receveur de la ville et avait été échevin en 4536 Ibul. —

D HoLLAMDER, 94.

* Appendice précite. 589 « Corl Yerhael

m RÈGNE DE CHARLES-QLINT EN BELGIQUE

dans cette dernière ville, que s'y présentèrent quatre députés de Gand (Aert Dolcaert du métier des merciers, Josse Van der Meeren du métier des soyeurs et des couturiers, Josse Vereghen, serviteur du bailli, et Pierre De Sceppere, sergent), et à leur demande il fut jeté en prison; mais, à son tour, ■ prétendant estre injurié d'eulx , » il obtint l'arrestation de ces députés. Marie de Hongrie défendit au conseil de Brabant d'intervenir dans celte affaire, dont elle laissa la connaissance aux échevins de Bruxelles \ et ceux-ci offrirent aux Gantois de juger les prisonnière d'après les coutumes du Brabant. Sur leur refus, ils mirent Van Huffel en liberté et condamnèrent les quatre députés aux; dépens de l'instance et des frais occasionnés par son emprisonnement. La commune gantoise paya ces frais et réclama l'extradition du fugitif, en se fondant sur les anciens concordats conclus entre les deux villes. Mais les Bruxellois objectèrent qu'elle avait trop souvent enfreint ces traités pour qu'ils fussent encore valables; « ce dont lesdits de Gand furent fort malconlens et courrouchiés, menaschanl lesdits de Bruxelles qu'ils s'en vengeroient quelque jour 2. » La commune flamande n'eut plus désormais à compter sur les sympathies de la cité brabançonne.

Cependant le magistrat de Gand, revenu de sa stupeur, essaya d'opposer la force à la violence et d'armer la bourgeoisie contre les métiers. « Le 20' jour dudit mois d'août, il manda en la chambre esehevinale les gentilshommes et notables personnages, qui comparurent jusques au nombre de vingt-cinq ou environ ; il leur déclara que ceux de la commune vouloient aller au grand marché et illecq publiquement géhenner Lievin Pyn , et les requit de vouloir tenir guet en faisant du mieux

• Lettre de Marie de Hongrie, du 23 août 1539. Appendice précité. 241. ' Relation des troubles. — Histoire de Bruxelles.

TROIRLES DE LA FLANDRE. - SUPPLICE DE LIE VIN PYN. 3.i«

qu'ils pourroient. Fui lors dressé ung billet des gens de bien de ladite ville, qui en tout pouvoienl estre jusques au nombre de quatre-vingt ou environ *. » Si secrète qu'eût été tenue cette résolution, elle fut éventée avant d'avoir reçu un commencement d'exécution. Les métiers coururent aux arme*, s'emparèrent des portes de la ville et des prisons, occupèrent tous les carrefours, tandis que la foule s'ameutait criant : Aux traîtres! a la trahison2! En un instant la ville entière se trouva au pouvoir des Creesers.

Le lendemain3, la collace s'assembla, et les propositions les plus incendiaires se produisirent. Les métiers déclarèrent qu'ils ne se sépareraient pas avant d'avoir obtenu l'exécution des précédentes décisions de la collace, notamment prompte justice des échevins prévenus d'avoir porté à la cour un faux consentement de l'aide, et des jiersonnes accusées d'avoir violé le Secret. « Il faut, dirent-ils, continuer les poursuites contre les échevins en fonctions de 1 536 à \ 557 ; relâcher les innocents; frapper sur-le-champ les coupables. Il importe d'appliquer ceux-ci à la torture ; pour prévenir toute fraude, que la question leur soit donnée dans la grande salle du 'sGravensteen, en présence des notables de la bourgeoisie, des doyens et des jurés des métiers et des tisserands, accompagnés, s'ils le jugent convenable, d'un ou de plusieurs conseils. * Ils exigèrent, en outre, la prohibition de la sortie des grains; — l'interdiction de toute vente de biens sur corps; — l'obligation pour tout possesseur de rentes sur la ville d'en

1 D Holiander 95-96.

1 M. Steir, 46-47.

1 Confondant sans doute la date de la réponse du magistrat avec celle de cette réunion, les Mémoires de d'Hollander lui donnent, à tort, la date du iî août

310 RÉGNE DE CHaRLES-QUINT EN BELGIQUE.

indiquer l'origine; — la fermeture du Secret par trois nouvelles serrures, dont les clefs seraient remises à des doyens renouvelés annuellement; — l'interdiction de toute espèce d'industrie dans un ravon de trois milles de la ville; — des dispositions réglementaires n'accordant la parole qu'aux doyens ayant charge d'exprimer l'opinion de leur métier, « afin qu'on pût ouïr chacun ; » — la punition immédiate de deux prisonniers détenus l'un à Ruysselede, l'autre à Wachlebeke, « pour avoir fait tort aux paysans; » — la séquestration des biens des émigrés, qui seraient mis sous la garde des tisserands, avec obligation de placer dans chacune de leurs maisons au moins deux gardes mangeurs ( ou gardes maneurs); — le déploiement du grand étendard de la commune; — la restitution de l'artillerie et des munitions de guerre transportées à Bruges après la paix de Cadsant. « Nous les avons prêtés a cette ville, disaient-ils, et l'on ne peut nous en contester la propriété, puisque son trésorier exige annuellement de notre commune le payement des frais de réparation et d'entretien. »

Enfin, ils demandèrent qu'on reprit les canons de la commune placés a Enghien, au Versteen, au château de Gavre, à Liedekerke et dans d'autres places ; — qu'on approfondit les fossés de la ville envahis par les joncs ; — qu'on réparât les fortifications; — que l'on construisit de nouvelles tours aux points les plus vulnérables; — qu'on détruisit le petit pont de pierre des Trois Moulins , ou qu'on y élevât un bastion ; — qu'on dressât une liste nominative des pauvres ayant reçu des aumônes de la commune ; — qu'on supprimât ces aumônes parce que « les gouverneurs de la ville avoient mal vescu en l'administration de ses biens, avoient couché ès comptes certaine grosse somme sous le libellé de secrètes aumônes.

avoient toujours compté les rentes viagères, comme si passé vingt ans nuls rentiers ayant rentes viagères netoient allés de vie a trépas; » — qu'on supprimât la confrérie dite de Droogheffhitde, formée des principaux habitants de la ville, de ceux sans doute sur qui la réaction avait compté; — que la garde des prisons lut confiée à six hommes de bien, choisis en nombre égal dans chacun des trois corps de la commune; — qu'on produisit le Rachat de Flandres ; — qu'on admif dans le membre de la bourgeoisie « tous bourgeois adhéritez en la ville, non estant des mestiers ou des tisserands ; » — que les trésoriers fussent remplacés par neuf commissaires, également pris en nombre égal dans les trois membres , et chargés de l'administration des biens communaux et de la direction des travaux publics, avec recommandation de n'en point entreprendre, sans avoir la certitude de les mener à tonne fin; — que l'on destituât les personnes préposées à la garde des matériaux de la ville; — que l'on interdit aux cloîtres d'exercer aucun négoce ou industrie; — que tous officiers et doyens prétassent le serment usité du temps de Charles le Téméraire ; — qu'on cassât le Calfvel de 151 o, « fait contre la commune et sans collace ; » — qu'on révoquât sur-le-champ tous les fonctionnaires suspects d'avoir desservi la ville ou trahi ses intérêts; — que les échevins fussent rendus pécuniairement responsables de leurs jugements ; — **l qu'on établit des guets permanents par connélablies '.

Le magistrat crut pouvoir apaiser la multitude par quelques concessions, et, le 22 août, il défendit « tout ce qui estoit de son pouvoir contenu èsdiU articles. » Il prescrivit au bailli de

' Appendice précité, 587-597. — O Uolla^der, 96-101. — Cort Verhaet — Lettre de Marie de Hongrie, convoquant les trois membres de Flandre, septembre 1539 DHollander, IÎ3.

3li RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

Waes d'empêcher l'exportation des blés et d'envoyer à Gaiu! les grains de ce quartier ; cet officier s'étant retiré à Anvers, on saisit le bateau sur lequel il avait chargé « quelque quantité de bled pour faire sa provision. » Puis, au vœu des métiers, neuf commissaires furent choisis dans les trois membres de la commune; c'étaient : Gilles Aelgoet, ancien procureur général et commissaire au conseil de Flandres, Geert Oosterlinck, Josse De Bracchele, du membre de la bourgeoisie; George Vils, Gérard Van den Vundere, Nicolas de Buck, du membre des métiers; Jean Sanders, Laurent Claes, Pierre Dollaert, du membre des tisserands1. Dans tous les mouvements démocratiques qui éclatèrent *en Belgique, on vit constamment les métiers suivre une marche analogue, déférer à des commissaires extraordinaires la direction des finances, des travaux publics et de la police 2. Enfin, faisant droit aux accusations de malversation portées contre quelques fonctionnaires communaux, le magistrat ordonna une enquête sur leur gestion ; un receveur, convaincu de concussion, fut fustigé devant la maison échevinale et sur les principales places de la ville jusqu'au champ de la potence (Galgenveld), où il fut cloué au gibet par l'oreille 3.

Mais des concessions partielles devaient être impuissantes a arrêter le torrent populaire. Le 25, un rassemblement se forma devant la maison du grand bailli \ en réclamant à grands cris : « droit, loi et justice 5. » De leur côté, les métiers, réunis en armes dans leurs maisons, organisaient des

' D'Holla.mder, I0M02.— Cort Verhael.

* On eu trouve des exemples remarquables dans les annales de la ville de Bruxelles.

' M. J. B. Cawaert, 1. c.

« Dans la rue dite Onderstraete. Cort Verhael. f xlvii. i Ende begeerden t'bebbene recht, wet ende justifie. Ibid.

guets, et, en même temps qu'ils accordaient a François Van der Gracht une garde de 400 hommes pris dans les corporations \ ils s'emparèrent de toutes les positions. Alors Us exigèrent qu'on mit sur-le-champ à la question Lievin Pyn, accusé d'avoir présenté à la reine un faux rapport au sujet de l'aide; de s'être bâti sa maison avec des matériaux de la ville; d'avoir pénétré indûment dans le Secret, ou du moins de s'être dessaisi de sa clef.

On n'essaya pas même de résister à cette cruelle exigence et, à onze heures du matin, le prisonnier fut conduit « en la grande salle du chasleau où se lenoit la chambre du conseil de Flandres, nommée 'sGravensteen 2. » — • Incontinent Lievin Hebscap, maître -charpentier des ouvrages de Flandre, avec son varlet, apporta audit chasteau ung nouveau bancq pour torturer, lequel il avoit fait prest, ne says par charge de qui s. » Après avoir été confronté avec Jean Van Waesberghe, Lievin Lammens, Josse Cordeel \ les serruriers et d'autres personnes soupçonnées d'avoir participé à la violation du Secret \ ce malheureux, qui était âgé « d'environ soixantequinze ans, qui auparavant avoit esté plusieurs fois en loy et aussi grand doyen 6, fut inhumainement géhenné et torturé. » Un grand nombre de membres des métiers étaient présents, et « le peuple avoit aussi contraint aucuns bourgeois et de ceulx de la loy d'y venir, ou aultrement, s'ils n'y fussent venus, ils eussent été en bien grand dangier de leurs vies. El crioient ceux de ladite commune à l'officier criminel : Tournez

* Cort Verhael. — DHollasder, iOi.

1 Relation des troubles

» D'Hollvmier. «02.

* Cort Ver/utel.

J Appendice précité, 587.

* Il tenait l'auberge de la Cloche. Cort Verhael.

encoires ung tour; estricquiés bien ce meschant qui nous a ninsy desrobé et mengié les biens de la ville, fait et allé à rencontre de nos privilèges De telle sorte se maintenoient que ledit officier ne sçavoit ce qu'il devoit faire ni dire, tant estoit étonnet dudit peuple; et fut ledit Lievin sy très-fort géhienné qu'il fut aflbllé de tous membres '. »

Le patient fut principalement interrogé sur deux points : sur les personnes qui, en 1o36, avaient pénétré dans le Secret de la ville ; sur les privilèges qu'elles avaient emportés, i II ne confessa autre chose, sinon que, audit an 1556, lui, comme grand doyen, avoit une fois mis sa clef du Secret sur le buffet de la chambre échevinale, parce qu'on disoit que Renier Van Huffel avoit perdu ses clefs, et afin qu'on en fit d'autres. » Il soutint avoir porté à la reine le consentement contenu dans l'instruction des échevins des deux bancs, « selon laquelle il s'étoit réglé, sans savoir si c'étoit contre la conclusion de la collace. » Interrogé aussi « sur le gouvernement de la ville et sur l'administration de ses biens, il ne confessa chose d'importance 2. » A deux reprises il fut appliqué à la question 3 et elle ne cessa qu'à six heures du soir. Il avoit été « si tiré et allongé qu'il ne se eust seu soustenir, sur aucun de ses membres, » et il fallut le placer dans un fauteuil d'osier, pour le reporter dans son cachot 4.

Le lendemain (24 août), Pyn rétracta des aveux arrachés par la douleur, et cette rétractation jeta les échevins dans un grand embarras. Toute la journée se passa en délibérations et. le 23, ils proposèrent de charger de l'instruction de ce procès

' Relation de* troubles, M

' D'HOLLAMDM.

1 Ibid.

« Ibid. - Corl Verhael Helalion des troubles

TROUBLES DE LA FLANDRE - SUPPLICE DE LIEVIN P YN . 31b

quelques hommes de loi, « selon Dieu, droit et raison '. » Mais « entrèrent en ce moment au collège des députés des métiers et des tisserands, lesquels déclarèrent avoir charge de requérir que on coupât le poil de Lievin Pyn et que encore une fois il fût mis à la torture2. »Les échevins, « bien qu'ils dussent faire droit sur les confessions, sans sur ce prendre nvis des métiers ou tisserands, craignirent de tomber en quelque inconvénient, s'ils jugeoient autrement que à l'appétit desdits mestiers et tisserands. Craintifs et pusillanimes, ils advisèrent donc, avant de procéder plus avant, d'assembler lesdils métiers par forme de collace, pour leur demander de procéder a toute diligence en ladite matière par train de justice, en choisissant à cette fin de bons et notables personnages lettrez 3. »

C'était remettre le sort de l'accusé a la merci de ses ennemis. L'assemblée eut lieu le 26, au milieu d une grande agitation accrue par l'arrivée de paysans du canton de Cou rirai venant se plaindre des exécutions \ Dès l'ouverture de la séance, les métiers et les tisserands demandèrent que les têtes des fugitifs fussent mises a prix. Passant ensuite a la proposition qui leur était soumise : « Il n'est pas nécessaire, dirent-ils, de charger de cette affaire des légistes. Il faut, sans aucun retard, soumettre l'accusé à un examen plus sévère; le raser complètement; lui enlever les anneaux qu'il porte.

1 I) Hou andea. 403, 105. — Appendice précité, 597. ' Proposition du magistrat. D'Hollande». 404.

« M. Léopold Ritter vo* SACimn Masocii, Der Auftîaud in Cent unler kaiser Cari V, 4857, d'après un journal manuscrit reposant aux Archives de Vienne, IGO — Ce journal semble une reproduction du Mémoire attribué a d Hollander. «iont les documents, à en juger par les citations de cet auteur, se trouvent t-salement dans ces archives.

Qu'il nous dise ce qu'est devenu le grand élendard de la commune; qu'il avoue ce qui a été traité dans la conférence lenue au mois d'août 1536, chez maître Philippe de la Kethulle, dans l'intervalle des deux réunions de la collace; qu'il révèle les noms des instigateurs de la violation du Secret et les motifs qui les dirigeaient. Il ne peut prétexter ignorance, puisqu'il convient avoir à cet effet livré sa clef. Nous voulons savoir ce que lui et ses complices ont fait dans le Secret, et connaître les privilèges et les actes qu'ils ont enlevés; en un mot, être mis au courant de tous les pointe propres à porter la lumière dans cette trame. Les personnes qu'il dénoncera doivent être arrêtées sur-le-champ, emprisonnées séparément et placées sous la surveillance de gardiens sûrs; si elles prennent la fuite, on mettra leurs tètes à prix. Durant la torture de Pyn et de ses complices, il sera dressé procès-verbal de leurs aveux par trois secrétaires pris dans chacun des membres de la commune, et toute communication (Mitre les accusés sera soigneusement interdite. » Enfin, pour prévenir les tentatives de fuite, ils réclamèrent le remplacement des portiers et passeurs de la ville par des hommes a l'abri de tout soupçon de connivence avec les prisonniers. Une demande des échevins de n'admettre à l'examen des accusés que douze notables, fut repoussée et il fut décidé que tous les doyens et les jurés des métiers y assisteraient '. Le membre de la bourgeoisie se rallia aux métiers et aux tisserands 2, et les échevins formulèrent une ordonnance sanctionnant ces violentes motions.

A deux heures de l'après-dinée, Lievin Pyn, ramené au s Gravensteen , fut interrogé de nouveau sur les termes du

• Appendice précité, 597. - Cort Verhael. 1 Appendice précité. 599-

consentement communiqué a la régente. Il persista dans ses premières déclarations et disculpa ses collègues, « gens de bien , dit-il , incapables de rien faire au préjudice de la commune. » Gomme on lui objectait leur fuite, il répondit : « Ils ont émigré par crainte; si j'eusse pensé qu'on me dût traiter comme Ton fait, je me fusse absenté avec eux \ » Alors, après l'avoir rasé 2, on le mit pour la troisième fois à la question 3, « ce qui fut fait devant l'autel du consistoire du conseil de Flandres, où l'on dit qu'un Willeken De Mey, orfèvre, commit tel outrage et inhumanité, que par lionnesteté on n'en peut parler 4. > Soumis à d'affreuses tortures 5, le patient montra une inébranlable fermeté. Il convint seulement d'avoir fait travailler à sa maison par les ouvriers de la ville, et d'y avoir employé quelques charrettes de briques et de sable appartenant a la commune, qui, en revanche, lui devait 31 livres de gros fi. Son courage, sa constance, pas plus que son càge et ses membres brisés, ne désarmèrent ses farouches ennemis. Attribuant sa fermelé à un sorlilége, qu'on avait voulu trouver en le faisant raser 7, des individus rappelèrent que le même i%as s'était présenté, il y avait quinze a seize ans. Un grand

' I) Hoi l v.M»nn. 105. 106.

' • Item, payé au bourreau, d'avoir tondu les cheveulxdudit Lievio, xxsols. » Compte du grand bailli, P. Vander Gracht, précité (n° 44122).

1 « Item payé au bourreau d'avoir mis par trois fois à question et à examen Lievio Pien, xxx sols. • Ibid.

* D'Holi.a>deh, 106.

• Ibid.

6 Ibid. — Corl Verhael.

i Ce système de raser le corps dos patients était généralement appliqué aux individus soupçonnés de porter des maléfices, et le procès d une malheureuse femme de Bruges, accusée de sorcellerie, en fournit un exemple d une révoltante cruauté Voir Dahhoidere, Practique judiciaire es cause» criminellen, ch. xxxvi.

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