TROUBLES DE LA FLANDRE
HEFL'S DE L AIDE
des inculpés eût établi qu'en « faisant l'acte et remontrance dont ils estoient chargés, ils n'avoient usé d'aucun terme dérogeant à la hauteur de l'empereur, qu'ils n'avoient ni dit que les Gantois estoient souverains desdits de Waes, ni monstre volonté de faire commotion ou sédition «elle maintint son ordre Le conseil chercha alors à gagner du temps, et l'action n'était pas encore intentée, quand le (i juillet la régente blâma sévèrement sa lenteur. Elle en était d'autant plus irritée qu'un de ces avocats s'était récemment encore rendu l'organe de propositions adressées au magistrat de Gand par les habitants du Vieux-Bourg, et que le procureur Jacques Robbins avait osé, dit-elle, injurier des huissiers. « Je veux, ajouta-t-elle, que vous en fassiez bonne et rude justice et punition à l'exemple d'aultres3. » A la suite de cette lettre, les trois praticiens furent assignés; mais comme les deux avocats venaient d'être nommés membres du jury du concours des chambres de rhétorique ouvert a Gand, l'affaire fut de nouveau différée. Le conseil de Flandre, qui voyait la situation s'assombrir, profita de ce délai pour tenter une démarche en leur faveur. Il pria la reine d'attendre la lin de ses vacances, attendu que « cette poursuite seroit fort odieuse aux Gantois, dont lesdits avocats et procureur éloient concitoyens. Il étoit dès lors à craindre que la calange qui, à ceste cause, leur seroit faite, étant par eulx communiquée a leurs parens et amis et divulguée par toute la ville, causerait plus granl murmure et auroit de graves inconvéniens \ » Méprisant ces avertissements, elle répondit aussitôt : « Parce que, par telz
• Uttre de cette cour, du 46 avril 4539. Appendice précité, 234. ■ Lettre du 25 juin 4539. lbid., 236.
* Lettre du conseil de Flandre, du 41 juillet 4539. Appendice précité. 236
et semblables délaya, les déliclz demeurent impugnis, et se donne audace aux malvaix d'attempter choses deflendues, derechief vous requérons, et, de la part de l'empereur, ordonnons que, a la meilleure diligence que porrez, rejettant tous délays superflus, vous entendiez à l'instruction et décision dudit procès, sans faveur ou dissimulacion, de sorte que autres y prendent exemple '. » Il fallut enfin obéir, et les deux avocats, ainsi que Jacques Robbins, furent calangés \
Aigrie par ces mesures , la commune gantoise à son tour prit une attitude agressive, et bientôt d'alarmantes rumeurs coururent parmi la foule; on parla de soustractions, de falsifications de privilèges, bruits vagues qui ne tardèrent pas à prendre un corps et à se formuler en terribles accusations. Simon Borluut, avocat au conseil de Flandre, préteudit que, suivant une tradition perpétuée dans sa famille, un comte de Flandre ayant perdu ses états en jouant aux dés avec un comte de Hollande, un de ses ancêtres avait réussi à persuader aux Gantois de les racheter, a la condition d'être exempts a toujours des charges publiques qu'ils n'auraienl pas consenties 3. Cette histoire se répandit, et les exaltés y crurent ou feignirent d'y croire. Les échevins mandèrent Simon Borluut « pour de lui apprendre ce qui en étoit. » 11 déclara ■ qu'il l'avoit aiusi entendu de ses prédécesseurs,
' Lettre du 48 juillet 4539. Appendice précité, 238. • D Hollande*, 407
J D'Hollandes, 94. — M. Keuvy* de I.ettenhove, 1. c., 99. — Suivant un manuscrit cité par M. Stf.i r, vers 4070, l.ievin et Adrien Borluut et Arnould Bette, proposèrent à Baudouin de Mons de payer pour lui à Robert le Frison, une somme énorme qu'il avait perdue au jeu. h la condition d'accorder a ta ville de Gand un privilège défendant d'y établir désormais aucune charge rontre le gré des bourgeois. Le comte y consentit, et ce privilège fut enregistra au parlement de Paris. — Inutile de dire que c'est une fable.
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mais qu'il n'avoit jamais vu ledit privilège, ni copie d'icellui » Aucun des inventaires ne mentionnait cet acte, nommé par la tradition le Rachat de Flandre; et le seul fait révélé par une enquête ouverte à ce sujet, fut qu'un membre du métier des tisserands, Jean Uutermeere, avait offert d'en donner lecture et copie à un nommé Charles Van Meerendre; celui-ci, ne sachant ni lire, ni écrire, l'avait remercié de sa communication, sans exiger d'autres preuves de l'authenticité de l'acte 2. Le peuple, toujours défiant, toujours prêt, dans les temps de troubles, à accueillir les soupçons de trahison, ne tint pas compte de ces résultats négatifs; persistant à croire a l'existence du Rachat de Flandre, il accusa ses magistrats de le celer ou de l'avoir soustrait.
Le 7 juillet, le magistrat convoqua la collace à l'effet de fixer les moyens de subvenir aux charges de la ville « montons, par an, a environ huit mille livres de gros3, » et de proposer la nomination d'une députation chargée de présenter à Charles-Quint des compliments de condoléance à l'occasion de la mort de l'impératrice. La bourgeoisie consentit à la mise en ferme des accises, se bornant a cet égard à réclamer quelques modifications dans l'administration de la commune et dans le règlement des droits d'octroi ; mais elle demanda que, suivant les privilèges et les résolutions de la collace, on protégeât les bourgeois et adhéritez de la ville et des chà-
• I) IloMA>nE(i, 94.
* Zegt dat Uutermeere de eerste was die roerde van den coope van Vlaanderen, en ghebuerde eens t' s Jacops in de kerke die hem presenteerde den zelven coop le lesene, en consenteerde uut te scrivene dwelcke hy déposant niet en begheerde. Interrogatoire de C. Van Meerendre, du 23 mars 1510. Enquêtes criminelles, cit. de M. Steir. 1. c, 57.
j Voir les détails de ce budget de dépenses, dans les Mémoires de D Hollajder. 80 et suiv.
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tellenies. Les métiers et les tisserands s'exprimèrent avec plus d'énergie. Ils rejetèrent la proposition d'affermage « des accises et autres parties quelconques de ceste ville, jusqu'à ce que premièrement et avant tout œuvre, on eût accompli les résolutions de la dernière collace. » Les métiers demandèrent en outre : « que les privilèges , ainsi que la paix de Cadsanl, fussent imprimés eu bon et plat flamand, que les paysans fussent défendus, qu'on indiquât par noms et prénoms ceux qui pouvoicnt avoir chargé le pays alors qu'il n'avôil pas été chargé par eux. » Quant à envoyer des députés à l'empereur, tous estimèrent qu'il valait mieux attendre son arrivée, « espérant que bientôt ils verroient eux-mêmes Sa Majesté par deçà (8 juillet 1531)). »
* Perplex et bien empeschez, » les échevins résolurent de s'adresser de nouveau à Marie de Hongrie. Ils lui envoyèrent copie de leurs propositions et des décisions de la collace , et la supplièrent d'arrêter les exécutions ou du moins de surseoir ;i toule poursuite jusqu'à l'arrivée de l'empereur. « Autrement ils voyoient grand inconvénient advenir à la ville ; les trois membres vouloient absolument que les paysans fussent défendus, d'autant plus qu'ils entendoient que ladite exécution se faisoit pour payer aucunes rentes vendues par aucunes particulières personnes, sans leur sceu, dont ils étoient très mal conlens, attendu même que pour ladite rente éloil question au conseil de Flandres. » — « Il est d'autant plus urgent, ajoutaient-ils, de prendre un parti que, si les accises ne sont pas mises à ferme, il sera impossible de fournir aux charges de la ville, personne n'oseroit plus aller à ses affaires, et ainsi s'abolliroit l'ordonnance des povres très nécessaire à icetle. » Enfin, pour ûter au peuple un autre sujet de mécontentement, ils demandèrent que, pendant trois ansK il fût interdit aux
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monastères de Saint-Pierre et de Sain t-Ba von , ainsi qu'an chapitre de Sainle-Pharailde, de vendre ou faire vendre vin ou cervoise.
Marie de Hongrie, alors à Bois-le-Duc, répondit (1 5 juillet) qu'à son retour des provinces du nord, où elle se rendait pour le service de l'empereur, elle viendrait en Flandre. En attendant, les échevins devaient aviser aux moyens d'engager la commune a pourvoir à ses charges, cette mesure étant de leur propre intérêt. Quant à suspendre les poursuites exercées dans les châlellenies, elle se référait aux motifs de ses précédents refus, ajoutant pour réfuter une de leurs objections, que laide était affectée au payement de dépenses militaires, et non de rentes. « Sur ce que les bourgeois de Gand veulent que la loi défende le plat pays, dit-elle, la voie de justice leur a été ouverte pour ce faire ; ils sont libres de la poursuivre, (?t elle leur sera administrée bonne, droiturière et bricfve. » Enfin, elle promit d'ordonner au conseil de Flandre de prendre le plus tôt possible information sur les abus signalés dans la vente de vin et de cervoise par les prélats.
Le 23 juillet, la collace fut convoquée une seconde fois, pour statuer sur l'affermage des accises. De nouveau, le membre de la bourgeoisie y consentit, mais en insistant toujours pour que « ceux de la loi empêchassent , par bon moyen, l'exécution de l'aide, ou du moins la fissent tenir en surséance jusques a la venue de l'empereur. » Les deux autres membres maintinrent leur refus aussi longtemps qu'il n'aurait pas été donné suite à leurs précédentes résolutions. Ils demandèrent en outre, les métiers : qu'on leur donnât lecture de tous les privilèges, « même du Rachat de Flandre; » que les échevins des deux bancs fussent tenus de défendre leurs arrêts a leurs dépens; que le pensionnaire Lievin
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Blomme et un aulre fonctionnaire nommé Sébastien Dehaeu lussent destitués et remplacés par des bourgeois natifs de la ville; les tisserands : « que l'on imprimât les privilèges, y compris le Rachapt de Flandre, et que l'on défendit les paysans. » Enfin, ces deux membres exigèrent la prohibition à la sortie des blés et de toute espèce de denrées. Puis, à l'issue de l'assemblée, les tisserands « firent publiquement ouïr tous les privilèges trouvés au secret de la ville, auquel ne fut trouvé le Rachat de Flandres, combien que audit secret fuient trouvez tous les privilèges contenus dans l'ancien inventaire. » Cette lecture dura plusieurs jours, « lantavoientils de vieux lettraiges »
Ces résolutions dénotaient une impulsion plus énergique dans la résistance. En effet, tandis que la régente se croyait si assurée du résultat de ses mesures, quelle allait visiter le pays d'Utrecht et la Hollande, pour y hâter le recouvrement des subsides2, tout présageait une prochaine explosion des passions violentes : l'insurrection était prête à se substituer à la discussion. A Gand, on avait trouvé, le 4 mai, près de la haute Porte, un mai chargé de tetes de mort 3. Près de Grammont, des hommes armés avaient arrêté (juin) le bailli d'Alost et ses officiers venus a Audenhove pour exécuter des saisies au sujet de l'aide, les avaient mis en fuite, leur avaient enlevé chevaux et bagages. Aussitôt la plupart des paroisses du quartier s'étaient confédérées, afin de s'opposer aux exécutions par tous les moyens en leur pouvoir \ Jusqu'alors
• D'Hui LA>otR. 80-9U.
» Wagena.u»
1 Corl Yeihatl.
* Appendice précité. 583. — Proces-veibal de dépositions et déclarations <fc témoins, au sujet de ce qui s était passe a feiuxelles. le i 7 avril 4 537 Appendice prec .te, b83
l'opposition dirigée par la bourgeoisie, ennemie des mesures extrêmes, avait conservé un caractère calme qui laissait des chances d'accommodement ; il n'y avait encore eu que des remontrances et des représentations; aucune voie de fait n'avait envenimé le différend. Il était si peu dans l'esprit de la bourgeoisie d'y recourir; elle songeait si peu que son opposition constitutionnelle pût conduire a la guerre civile, que ce fut au milieu de ces circonstances qu'elle organisa un des plus célèbres concours de rhétorique de cette époque. La persistance de la régente dans les voies de la rigueur donna au débat un autre caractère; bientôt le parti démocratique déborda la bourgeoisie, et il apporta dans la lutte sa fougue et ses colères.
La bourgeoisie, qui la première avait voté contre la pétition de laide, s'aperçut alors « qu'il fait mauvais esmouvoir ung peuple , car on ne le rapai^e point quand on veut ; n'y a point tant à faire à l'esmouvoir, qu'il y a à le rapaisier, et pourtant il s'en fait bon gardier, car ce n'est pas peu de chose de la fureur d'un peuple \ » Elle voulut s'arrêter et fut aussitôt dépassée. De leur côté, aux premiers symptômes de scission, les agents du pouvoir se hâtèrent de les exploiter. Ils recoururent à un moyen qui, vieux comme le monde, a toujours bien réussi. On effraya les bourgeois d'une fantasmagorie de dangers pour leurs vies et pour leurs biens : c'étaient les luthériens, dont « les intentions et les désirs n'estoient que à pillier églises, gens nobles et autres riches; » c'étaient les communistes, car la terreur de ce mot date de rétablissement du despotisme, c'étaient les communistes « qui ne demandoient sinon faire toutes choses communes -. • On
' Jlelalion de* troubles de Gand, 37.
• Ibid., 23
dit aux bourgeois : « Toute la fin de cette commotion tend de faire les riches devenir povres, les povres devenir riches et tous biens communs * — « Et ne cuidant point lesdits bourgeois et gens riches que la fin de cette commotion deust ainsy tourner à rencontre d'iceulx, de les ainsy voulloir tous tuer et piller leurs biens, à quoy toute ladicte povre commune tendoit. Et meismes de ce ne s'en sçavoient taire, et en allant leur chemin par les rues, quand les povres y rencontroient les riches, leur disoient, par grant envye et rudesse qu'ils avoient à rencontre d'eulx : Passez oultre! Le temps viendra de brief que possesserons de vos richesses à nostre tour, car vous en avez assez possessés, et vous possesserez de nos povretés à votre tour. Ainsi sçaurez ce que c'est d'icelles, et nous sçaurons ce que c'est de vos richesses qui sont bien laides et de petite valeur 2. » Dès qu'elle vit la bourgeoisie faiblir, la démocratie la tint en suspicion ; de la défiance elle passa promptement aux accusations de trahison propagées par ceux^ qui aspiraient à faire de Gand « une ville de commune et non subjecte à nul prince ou seigneur, fors à elle-meismes, comme il y en avoit ès Allemaigne, Ytalie et ailleurs \ » De la ces scènes sanglantes qui facilitèrent la terrible répression de Charles- Quint et perdirent les libertés de la Flandre.
' fielation des troubles de Gand. 35. - ' /6k/.. 37. — 1 Ibid. 26.