‹ Histoire du règne de Ferdinand et d'IsabelleChapitre 68 sur 73 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

COUP D'ŒIL SUR LE BtGNE DE FEBDIMND ET It'ISlBELLE.

- La noblofse. — Le cler^. — LnporUiMt dea commîmes. — EitenBÏon de la pr^rogaUve tojtXt. — Recadb dt lois. — Organisation des tribunaoï. — Commerce. — ManartctBia-

— Agriculture. — Lois restrictive». — Re*enus publics. — Progri» des découvertes. — Régime colonial. — Prospérité géoénle. — Acoroiasement de la popolatiou. — Esprit chevaleresque de l'Espagnol

— Ëre de gloire nationale.

Nous avons achevé l'histoire de ce règne imporlaot, qDi embrasse la fin du sv' siècle et le commencement du xn', époque où les commotions qui ébranlaient les anciens Étals européens réveillèrent les peuples de la léthargie où ils avaient langui si longtemps. L'Espagne subit cette impalsion générale ; sous la glorieuse administration de Ferdinand et d'Isabelle, elle sortit du chaos et ressuscita; gr&ce à Hdfluence d'institutions appropriées ^ son génie, elle déploya une vigueur qu'elle oe se connaissait pas auparavant; elle puisa dans son industrie, dans ses entreprises commerciales, de nouvelles et plus vastes ressources, et renonça inseosiblement aux mœurs sauvages des temps féodaux povr recueillir les fruits d'une culture morale et intellectuelle.

COUP D'cœiL SUR LE RÈGNE DR FERDINAND ET d'iSABELLB. I&S

A. l'époque où ses forces éparses s'élaieot cooccDtrées et où le système de son écoaomie intérieure était complet, nous avons vu l'Espagne descendre dans l'arène, lutter contre les autres nations européennes et accomplir, en peu d'années, les plus importantes conquêtes, tant en Europe qu'en Arrique; nous l'avons vu couronner ses succès par la découverte et l'occupation d'un monde au delà de l'Océan. Dans le cours de notre récit, nous nous sommes trop occupé des détails de ces événements, pour réfléchir suffisamment aux canses qui les amenèrent; maintenant nous pouvons jeter no coup d'œil en arrière sur la route que nous avons parconme et nous rendre rapidement compte des degrés successifs par lesquels les souverains espagnols, favorisés par ta Providence, élevèrent l'Espagne au coniblc de la grandeur et de la prospérité.

Ferdinand et Isabelle, dès leur avènement au trône, recoo- Durent que la puissance excessive et l'esprit factieux de la noblesse étalent la principale cause des désordres du pays ; leurs premiers efforts furent donc dirigés contre l'aristocratie. Une icntalive semblable était faite, en même temps, dans les autres royaumes européens, mais nulle pari elle ne fut couronnée d'un succès aussi prompt et aussi complet qu'en Caslille, grâce aux mesures hardies et décisives dont nous avons déjà parlé. Ils suivirent la même politique pendant tout leur règne, préférant d'ailleurs les moyens détournés h des attaques directes. C'est ainsi, par exemple, qu'ils négligèrent de convoquer les ordres privilégit's aux cortès, dans plusieurs sessions très importantes. Ils n'abusaient pas par là de la prérogative royale, ils ne faisaient qu'exercer des pouvoirs anormaux, familiers à la couronne; et il ne paraît pas que ces ordres songeassent à se plaindre de cet oubli ;

Mt rKcnb de fbbviiuns et D IEAKLLB.

ils voyaieot avec indifliéreDce ces réuaioDS, car, en verta de leurs imiuunilés arislocraliquee, ils éiaieot exempts de tout impôt, et le plus souvent tes cortès ne s'assemblaient qw pour voler des impôls. Quoi qu'il eo soit, par celte impo- JiliquG indifférence, ils reDoncèrent à leur droit le plus |M«cieus , droit que l'aristocratie anglaise a toujours revendiqué; aussi a-t-elle mainlenu sa considération poliliquc, tandis que la noblesse castillane perdait toute la sienne.

Les souverains employèrent encore avec persévéraDce op aulre moyen; ils élevèrent aux plus baules positions des hommes d'humble origine non, comme leur conlemporaÎB, I^uis XI, pour humilier simplement les nobles, mais fom honorer le mérite partout où ils te découvraient : politique souvent louée, et avec raison, par les bons esprits du temps, L'histoire d'Espagne ne nous offre probablement pas gn second exemple d'un Xinuenès, sorti d'un rang obscur ppor arriver, noQ seulement h la première dignité , mais an gopverpemeat même du royaume. La multiplication des irihqnaux et des fonctions civiles ouvrit aux royaux époux m vasie champ pour appliquer ce système. Les nobles, investii jusqu'alors de )a direction suprême des affaires, la virent passer dans les mains de gens qui avaient d'autres titre* que leur valeur guerrière où leur naissance ; ceux qui reebefr chaient les distinctions dorent les demander it l'étude. Nous avons déjà vu quel fut le succès brillant de cette innovation.

Hais, si l'aristocratie gagna en instruction, elle perdit sef prestige en consentant il disputer avec des inrérieurs, acceptés ainsi comme ses égaux, les récompenses du talent et de la scienc».

Ferdinand suivit ta mime politique en Aragon, où il soutint conslammeat les communes on, pour mieux din,

n,gt™-T:G00glc

COUP D'WIL SUB le RËGNB de FERDINAND ET D'iSABELLE. t9T

fui souteDB par elles, dans toutes les tentatives faites pour restreindre l'autorité des grands vassaux ; si le succès couronna ses efforts, la puissance de cette aristocratie était cependant trop bien abritée derrière les institutions, pour pouvoir être ébranlée aussi fortement que celle de la noblesse castillane, qui avait agrandi ses droits par toute espèce d'usurpations.

Malgré les privilèges enlevés!) cet ordre, il pesait encore d'un poids eicessiT dans la balance politique. Les grands seigneurs réclamaient encore quelques-unes des positions civiles et militaires les plus importantes; leurs revenus étaient immenses et leurs vastes domaines s'étendaient k perte de vue dans toutes les parties du royaume. La reine, qui fil élever on grand nombre de jeunes nobles dans son palais, sous ses yeux, s'efforça d'attirer ces puissants vassaux & la cour; mais plusieurs de ceux-ci, gardant leur ancien esprit d'indépendance, préféraient vivre dans leurs châteaux forts, entourés de leurs serviteurs, et y attendre, dans UD repos chagrin, l'heure où ils pourraient en sortir pour ressaisir par les armes l'autorité dont on les avait dépouillés. L'occasion s'offrit i la mort d'Jsabelle; cette noblesse belliqueuse la saisit avec empressement, mais la prudence, la résolution de Ferdinand, et plus tard le bras de fer de Ximenès la continrent, ouvrant la voie au despotisme de Chsrles-Quint, autour duquel ces bautaiof Castillans, privés de tout pouvoir réel, vinrent graviter comme des satellites, empruntant tout leur éclat â la royauté.

La reine résistait également avec vigueur aux usurpations eeelésiastiqnes, fait dont pourrait douter eelui qui, jetant DR cottp d'oil superficiel sur ce r^ne, voit Isabelle coostamment entourée de prêtres et proclamant la religion

19S RÈGNE ne FERDINAND BT t» ISABEtLB.

comme le grand but qu'elle a en vue dans ses principales entreprises, au dedans et an dehors du pays. Il est cepeadant cerlain que, si tous ses actes portèrent l'empreinte de la religion, elle prit des mesures plus efficaces qu'aucun de ses prédécesseurs pour restreindre le pouvoir temporel ()i cle:^é ' ; le recueil de ses pragmatiques est rempli de lois destinées !i limiter la juridiction de celui-ci el à l'empêcher d'empiéter sur les autorités séculières *. Comme nous l'avoDs déjà fait remarquer souvent, elle garda celle même altitude indépendante vis-à-vis du sainl-siége. Par le célèbre concordat Tait avec Siile IV, en 1482, le pape céda ans souverains le droit de nommer ans plus hautes dignités de l'Église; le saint-siége garda toutefois la collation auibéoélices inférieurs, qui ne furent que trop souvent donnés à des étrangers ou à des gens qui ne les méritaient pas. La reine

' Lucj'o Marineo noua fonmit de nombreux renseignements em li richesse du clergâ espagnol à son époque; ît j avait quatre si^^ métropolitains en Castille :

Tolède, revenu 80,000 ducats.

Saiut- Jacques, id. . . . 34,000 •

Séville, id 20,000 t

Grenade, id. . '. . . . 10,000 •

11 y avait vingt-neufévéchés, dont les revenus, trcsinégaleinentrtpartii, s'élevaient ensemble à 251,000 ducats; les bénéfices ëlaient bien mdia nombreux et considérables en Aragon qu'en Castille. Le Vénilien Kangiero parle de l'église métropolitaine de Toli^Je, comme de > la plus riche delachrÉticnté; • ses chanoines vivaient dans des palais somplueoieltd revenus, avec ceux de l'arcbeiêché , égalaient ceux de toute la lille^ Tolède. Il signale aussi l'opulence des églises de Séville, Guudalupe, etc.

* Il parait résulter de ces ordonnances que le clergé était prompt à rédimer contre ce qu'il regardait comme une infraction à ses droils; la tàat, tont eu réprimant les usurpatioQs du clergé, intervint plusieuia fois, ans son sentiment ordinaire de justice, pour le piotéget contre les eInpiét^ roents des tribunaux civils.

COUP d'oeil sur le RËGNK DB FERDINAND ET D'iSABBLLS. 189

obtenait quelquefois une indulgence papale qui lui accordait te droit de présentation pour un temps limité; daua ces occasions, elle déplopil une telle activité, qu'on la vil souvent disposer, en un seul jour, de plus de vingt prébendes et dignilés inrérieures. D'aulres fois, lorsque la nomination faîte par le pontife ne lui plaisait pas, comme il arrivait assez souvent, elle prenait soin de la défaire, en défendant de publier ta bulle avant qu'elle n'eût été soumise à l'exameD de son conseil privé, et elle mettait en même temps sous séquestre les revenus du bénéfice vacant, jusqu'il ce qu'on eût satisfait à ses désirs.

Isabelle surveillait également avec sollicimde la conduite morale du clergé, recommandant aux prélats d'entretenir de fréquentes communications pastorales avec leurs suffragauls et de lui dénoncer ceu^ qui se conduiraient mal ; par sa vigilance, elle réussit à restaurer l'ancienne discipline du clergé, à purifier celui-ci de la sensualité et de l'indolence qui l'avaient si longtemps dégradé, et, bien avant sa mort, elle eut la douce satisfaction de voir les principales positions de l'Église occupées par des prêtres instruits et pieus, qui devaient rendre la réforme durable. Peu de souverains castillans ont été plus souvent en conflit avec la cour de Rome ou ont pris une attitude plus ferme vis-à-vis de celle-ci ; peu lui ont arraché autant de faveurs et de concessions importantes, circonstance qui doit être allribuée, dit un écrivain castillan, < à un singulier bonheur et h une prudence consommée; > et, nous pouvons l'ajouter, à la profonde conviction que chacun avait de la pureté des vues de la reine, conviction qui empêchait ses ennemis mêmes de lui résister',

* Dq>Dis la publication de la première édition de cet ouTTSge, noos avons déoonvett on exemple de la fermeté avec laquelle Ferdinand revendiquait

La condition des commuDes fat probablement plos pn»père, ea général, sous Ferdinand et Isabelle qa'^ ancoot autre époque de Thisloire d'Espagne. La voie des honneurs et de la fortune leur était ouverte ; les personnes et les biens étaient protégés, sous le règne impartial des lois. * Telle était la justice rendue à chacun dans cet heureux temps, * s'écrie Marineo, * que tous, noble et cavalier, bourgeois et laboureur, riche et pauvre, maître et serviteur, étaient égam devant elle. » On ne voit pas des plaintes au sujet d'arrestations arbitraires ou de tentatives, si fréquentes avant et après cette époque, pour établir illégalement des impôl<. Sous ce dernier rapport même, Isabelle manifesta onc extrême sollicitude pour son peuple; en remplaçant la Uie capricieuse de Yalcavala par une taxe lise, et plus encore en faisant recueillir l'impôt par les citoyens eux-mêmes, ta place des officiers du trésor, elle soulagea considérablemeot ses sujets.

EnGo, malgré les fréquentes levées de troupes imposées par des guerres continuelles, malgré l'exemple donné par

aea droits eccl&îoatîqaes, aoui juBrgiqaeBient qae iwarùt le bircMii iUuttre épouse- Le fait est trop remarquable pour qne nona le passions scm silence. Une in rr^ctioa ayant été faite, en 150S, aux immunités de la coutonne à Niiples, Ferdinand, dans ane lettre datée de fiargos, 93 mai ds cette année, reprocha en termes peo mesurés s km fice-nù, le comte dt RjTugorza, d'avoir laissé publier la bulle papale dont il se plaignait; il hû demanda pourquoi il n'avait pas fait ariéter et pendre Gor-le-champrenvcijé apostolique, cMrn apoilolico! L lui ordonna de rappeler la mission qui aliit été envoyée à Home, et déclara que si la bulle en queition n'était pN révoquée immédiatement, il rendrait les couronnes de Castille et d'Âragaa indépendantes du saint-siége ! Il est curieni de voir tes peines qoe \o oommentateurs d'une époque postérieure se donnent pour concilier celte attitude hardie du coi catholique avec sa sonmisaion oonome véritable Sb de l'Église.

COUP D*(œiL SUR LB RÈGNE DE FBRDINAND ET l/lSABELLE. SOt

des pays Toisins, le gODTernemenl ne (enta jamais d'élablir nne armée permanente» ce boulevard du despotisme; il se borna du moins à organiser la milice volontaire de Cher* mandad, recraiëe dans le peuple et payée par celui-ci. La,, reine ne partagea jamais les idées arbitraires deXimenès en matière de gouTernemeot; elle s'appuyait sur l'opinion, non sur la Force. Si son autorité n'avait pas reposé sur cette large et solide base de l'opinion publiqne, elle a'cilt pu résister un seul jour aux violentes secousses qu'elle subit de bonne heure, ni accomplir l'infportante révolution qu'elle ânit par opérer dans les relations intérieures et étrangères du pays.

La situation du royaume, i l'avéoenient d'Isabelle, donna nécessairement aux communes une considération inusitée; dans sa position critique, la reine dut réclamer leur appui et il ne lui Tut pas refusé. Pendant les deux premières années de son règne, la législature ou plutôt le ticrs-élat se réunît trois fois ; dans ces premières sessions, les communes s'occupèrent activement d'organiser le système complet de législation qui rendit la vie et la 4gneur à l'État épuisé.

Cette oeuvre utile achevée, la législature se réunit plus rarement; cela se conçoit, puisque l'hermandad, qui était une représentation des communes castillanes, en assurant le règne de ta loi à l'intérieur et en accordant de laides subsides pour les guerres étrangères, rendait inutile, en grande partie, la convocation des corlès. Du reste, gr&ce à leur extrême économie, les souverains, sauf quelques exceptions, parvinrent à couvrir les dépenses publiques avec le revenu ordinaire de la couronne.

Tout nous porte à croire que les franchises politiques du peuple, teHes qu'elles étaient comprises alors, furent con*

909 RËGHB DE FERDINAND ET D'iSABBLLE.

stamtneol respectées. Le nombre de TÏtles représentées au corlës, nombre qui avait si souvent varié selon le caprice des princes ne fut jamais inrérieur il celui qui avait été llu par un long usage; au contraire, il fut augmenté après b conquête de Grenade, et, dans une session tenue peu de temps après la mort de la reine, nous voyons la législature s'élever elle même, dans les vues les plus étroites et les pins impolilîques, contre l'extension prétendàment illicite de droits de représentation.

A un égard, et ceci forme une exception à la r^le établie plus haut, la conduite des souverains mérite d'être remarquée; il s'agit de la promulgation de pragmatiques on ordonnances royales, en plus grand nombre probablement que sous aucun autre règne, avant ou après cette époque. Cette importante prérogative avait été anciennement reveodiquéc et exercée plus ou moins librement par la plupart des monarques européens ; il était assez naturel que le prince s'arrogeât cette autorité ou que le peuple lui permit d'eo user modérément, parce qu'il ne prévoyait pas les suites de cette tolérance ou que le» longues et fréquentes sessions de la législature l'importuDaîenl. Comme ces ordonnances étaient d'une nature executive, ou destinées à compléterdes mesures parlementaires, à satisfaire ï des désirs exprimés par les corlès elles-mêmes, elles paraissent n'avoir pas donné lieu ï des objections cooslitutionncltes en Castille; mais il n'était pas probable que des limites, assez mal définies, seraient scrupuleusement respectées, et, sous des régnes précédents, ou avait fait un abus intolérable de cette prérogative.

Une grande partie de ces lois ont un caractère économique, elles ont pour but de proléger le commerce, l'iDdar

COUP d'oeil sur le RËGRE de FERDINAND ET d'iSABELLE. 903

trie, de faire régner la bonne foi dans les relations commerciales '; plasieurs sont.dirigées contre les progrès du luxe; an plus grand nombre se rapporlcnt à l'organisation des tribunaux publics. Quelque opiaion que l'on ait de leur sagesse dans certains cas, on y découvrira dilTicilemeot une tentative pour changer les principes établis eo matière de jurisprudence criminelle ou ceux qui réglaient la transmission des biens. Lorsque ces principes élaienl mis en discussion, les souverains prenaient soin d'appeler la législature à leur aide, exemple qui Tut peu suivi par leurs successeurs. Une preuve suffisante de la confiance inspirée par le gouvernement et de la bonté de ces lois, en général, c'est que, malgré leur fréquence inusitée, elles échappèrenl k toute critique parlementaire; mais, si patriotiques que fussent leurs intenlioDS, si salutaire même que fût le pouvoir confié i des mains aussi sûres, les souverains catholiques posèrent un funeste précédent, dont la dynastie autricbieune se servit plus tard pour détruire les libertés de la nation.

Les remarques précédentes au^jet de la politique suivie k l'égard des communes, sous ce règne, s'appliquent bien moins à la conduite de la reine qu'à celle de son époux. Grâce peut-être ï l'expérience acquise chez ses propres sujets, ( qui, > dit Martyr, • ne laissèrent jamais toucher h leurs droits constitutionnels, » et qui, dans leurs réunions, se montraient toujours plus pressés d'exposer leurs griels

^ Un fait digne de remarque, comme U preuve des progrès de la cirilisation soua ce règne, c'est qae U plus grande partie de la législalion criminelle se rapporte au oommencement de celui-ci, tandis que les \oia postérieures concernent prlacipalement les rapports nouveaux qu'avait bit nûtre le développement de l'industrie domestique.

9H RfiCHE DB PERDIfURD ET d'iSABBLLE.

({ne de voter des subsides, Ferdioand, pïrait-il, aimait pn ces assemblées populaires ; 'il cODvoqaa rarement les cortès aragonaises, et, lorsqu'elles étaient réunies, n'épargna aDcno effort pour peser sur leurs délibérations. Il craignait peotêtre de semblables diOicullés en Castille, lorsque son second mariage lui eut fait perdre l'affection du peuple; lonjonn est-il qu'il évita de convoquer les cortès dans plas d'une occasion où il y élait obligé par la conslitution, qu'il cmpiéu sur les privilèges' de la législature et proclama des principes de gouvernement en opposition avec sa conduite généraie. Cependant des cortès, réunies peu de temps après la mort de la reine, rendirent témoignage à son équité, à son patriotisme, dans un moment oft l'on ne poavait les suspecter de flatterie. Les écrivains castillans les plus éclairés répèlent ces éloges et signalent souvent son règne, comme inaugurant une ère constitutionnelle.

Les communes gagnèrent, sans doute, en considéraiien politique, par l'abaissement de la noblesse; mais elles; gagnèrent surtout de jouir en paix de leurs droits, bieoiait inestimable. La couronne accapara tout ce que perdaient les ordres privilégiés : pensions, vastes domaines, nombreuses places fortes, droits de juridiction seigneuriale, commandement des ordres militaires. D'autres circonstances conspirèrent pour relever encore davantage l'autorité royale ; citons, entre antres, les relations internationales ouvertes alors avec le reste de l'Europe, relations qui, soit hostiles, soit amicales, étaient dirigées par le monarque seul qui, saur pour o^nir des suteiides, daignait rarement solliciter l'intovention des cortès; la réunion des différents États de la péninsale sous UD même gouvefieaieDt;l«8iBimenseft territoires, conquis ou découvert» aa- dehors et considérés , }k eeUt

COUP d'oGIL sur le RÎGNB de FERDINAND ET Q'ISABELLE. 905

époque , comme appartenant à la courooiie , plutôt qu'à la nation ; enfin , l'autorité que donnèrent aux souverains catholiques leur caractère personnel et on règne long et henreux. Telles furent les nombreuses causes qui, sans qu'on doive accuser Ferdinand et Isabelle d'ambition ou d'indifférence aox droits de leurs sujets, concoururent à agrandir d'une manière inouïe, sous leur règne, la prérogative royale.

C'était d'ailleurs dans cette voie que tous les gouvernements européens tendaient à entrer, dans ce siècle. Le peuple, préférant sagement un seul maître k plusieurs, secondait le souverain dans ses efforts pour arracher à l'aristocratie Texorbitaute puissance, dont elle abusait si grossièrement. Telle fut la révolution du xv* et du xvi* siècle. Le pouvoir, remis aux mains d'un seul homme, fut, avec le temps, reconnu également contraire au grand but du gouvernement civil, tandis qu'il grandit peu !i peu au point de menacer d'écraser la monarchie elle-même sous ce poids. Mais les institutions d'origine teutonique recelaient an principe conservateur, étranger au fragile despotisme de l'Orient; les germes de la liberté étaient parfaitement implantés au cœur de la nation et n'attendaient qu'un temps plus (kvorable pour grandir et se manifester. Ce temps est enfin venu ; une longue expérience et une plus haute éducation ont révélé aux hommes, non seulement l'étendue de lears droits politiques, mais le meilleur moyen de les garantir, et c'est la revendication de ces droits par les peuples qui constitue la révolution, aujourd'hui commencée dans la plupart des anciens États européens. Le progrès des idées libérales dépend naturellement de circonstances particulières et du caractère de chaque nation, mais on ne peut raisonnablement douter qu'elles ne

906 RÈGNE DE FERDINAND ET D'iSABELLE.

finisseat par triompher parloDt. Puissions-nous ne pas dods tromper!

La prospérité du pays sous Ferdinand et Isabelle, l'eiteosioo de son commerce et ses nouvelles relations intérieures demandaient de nouveaux règlements, que l'on tenta dt suppléer, comme nous l'avons dit, par des pragmatiques; c'était là ajouter aux embarras d'une législation déj^ ÎDeilricable, et le juriste pouvait désespérer de connaître jamais celte masse de lois qui, sous Torme de chartes municipales, de codes romains, de statuts parlementaires et d'ordonnances royales, étaient reçues comme autorité dans les cours. Témoin des maui sans nombre résultant de celle jurisprudence indécise et contradictoire, les cortès avaient réclamé, à plusieurs reprises, un système plus simple et pins uniforme; un premier pas fut fait dans cette voie par 11 publication des ■ Ordenanças Reaies, > compilées dans la première partie du règne d'Isabelle. Les pragmatiques, publiées plus tard , furent également réunies en volume par l'ordre de la reine et imprimées un an avant la mort de celle-ci. On peut considérer ces deux codes comme embrassant la législation ordinaire de son règne.

En 1503, le célèbre petit code, appelé ■ Leyes de Ton, • du nom du lieu où s'étaient tenues les cortès, reçut la sanction de ce corps; les lois qu'il renferme, au nombre de quatre-vingt-quatre, destinées ï compléter celles qui eiistaient déjà, sont principalement relatives aux droits dliéntage et de mariage. Elles naturalisèrent, peul-OD dire, en Caslille, le malheureux terme de < mayorazgo. > Ce qai caractérise ces lois , rendues plus mauvaises encore par les commentaires des jurisconsultes, c'est la facilité qu'elles donnent aux substitutions, funeste facilité qui, jointe à l'o^

COUP d'oeil sur le RËGNB de FERDINAND ET D ISABELLE. 907

gueil et à l'indolence de l'Espagnol, en Tait l'une des causts les plus efficaces de la décadence de l'agriculture etdel'appauvrissement général da pays.

Outre ces codes, les < Lcyes de la Hermandad, ■ le ■ Quaderno de Ateavalas, > et d'autres moins importants pour la réglementation du commerce, furent publiés sous ce règne. Néanmoins le plan d'une compilation uniforme des lois municipales de la Castille, quoiqu'il eût occupé les juriscoitsuites les plus distingués du temps, n'i'tait pas réalisé à l'époque de la mort de la reine. On voit combien elle l'eut à cœur jusque dans ce moment, puisque, par une clause de son testament, elle légua l'accomplissement de cette œuvre, comme un devoir impérieux, ï ses successeurs. Elle ne fut pas achevée avant le règne de Philippe II, el les lois de Ferdinand et d'Isabelle, introduites, en grand nombre, dans cette compilation fameuse, monirent le caractère prévoyaot de cette législation , ainsi que le rare discernement avec lequel elle fut appropriée au génie particulier et ans besoins de ta nation.

L'immense accroissement do territoire et le développement correspondant des ressources publiques exigeaient, non seulement de nouvelles lois, mais une réorganisation complète de toutes les branches de l'administration. On peut considérer les lois comme indiquant les tendances du maitre, soit en bien, soit en mal; mais c'est dans la conduite des tribunaux que nous devons chercher le véritable caractère du gouvernement. Le meilleur titre de Ferdinand cl d'Isabelle à la reconnaissance du peuple, fut l'action équitable et vigilante de ces tribunaux. Pour faciliter l'expédition des affaires, celles-ci furent distribuées entre un certain nombre de bureaux ou conseils, à la télé desquels se trouvait le

20S RÈGNE DE FERDINAND ET d'iSARELLE.

oOQsei) rojal, dont nous avons déjà fait connaître l'autorité et les fonctions. Afin de laisser à ce corps plas de loisir pour remplir ses devoirs exécutifs, une nouvelle audience on chaa* cellerie, comme on l'appela, dont les juges étaient pris parmi les membres du conseil dn roi, fut établie à Valladolid, en 1480. Une semblable cour fut instituée, après la chute de Grenade, dans le midi du royaume.Toutesdenx jugeaieDt, en dernier ressort, tes causes civiles qoi leur étaient portées des audiences inférieures dans tout le rojanme.

Le conseil suprême était placé au dessus de rinqnisitioD, dans le but spécial de sauvegarder les intérêts de la couronne, but auquel il atteignit imparfaitement, comme il résulte des fréquents conflits du saint-office avec les juridictions royales et séculières. Le conseil des ordres s'occupait, comme l'indique son nom, des grandes commiinaatès militaires. Le conseil d'Aragon était chargé de l'administralion générale de ce royaume avec ses dépendances, y compris Naples, et avait, en outre, une juridiction étendue, comme cour d'appel. Enfin, le conseil des Iodes fut institué, en loM, par Ferdinand, pour le contrôle du département américain; ses pouvoirs, si laides qu'ils fussent à l'origine, furent tellement élai^is encore sous Charles-Quint et ses successoiTs qu'il devint le dépositaire de toutes les lois , la source de toutes les nominations, dans l'ordre spirituel ou temporel, et le tribunal suprême qui décidait toutes les questions relatives h l'administration ou au commerce des colonies.

Telles furent les formes prises par le gouvernement, sou le r^ne de Ferdinand et d'Isabelle. Les grands intérêts da royaume étaient surveillés par un petit nombre de couseils, qui tous se rapportaient à la couronne, comme à leur centre commun. Les principales positions étaient occupées par des

COUP b'oEIL sur le RËGKE de FERDINAND ET d'iSABELLE. 209

juristes, seuls capables de s'acquitter de ces foactioDS, et les cours de justice étaieat remplies de magistrats intègres qui, devant lenr élévation aux souverains, n'étaient guère enclins à interpréter la loi au détriment de la prérogative royale.

La plupart des lois de ce règne ont rapport, d'une on d'autre manière, comme on devait s'y attendre, au commerce et à l'industrie. Leur nombre considérable révèle le développement extraordinaire des forces et des ressources de la Dation, ainsi que ta tendance prononcée du gouvernement à favoriser ce mouvement; la sagesse de ces efforts est cependant parfois douteuse. Nous énumérerons rapidement quelques-unes des dispositions les plus caractéristiques et les plus importantes.

Une pragmatique de iSOO interdit k toute personne, du pay^i ou non, d'embarquer des marchandises h bord d'un bâtiment étranger, dans un port où l'on pourrait se procurer un navire espagnol; une autre défendit de vendre des vaisseaux à des étrangers ; une troisième offrit une forte prime pour tout vaisseau d'un certain tonnage. D'autres encore protégèrent les navigateurs et leur accordèrent différentes immunités. La première de ces lois, comme le fameux acte anglais de navigation, publié tant d'années après, avait pour but, ainsi que l'exposé des motifs l'annonce, d'exclure les étrangers du trafic maritime ; les autres étaient destinées à encourager la création d'une marime pour la défense et pour le commerce du pays. Sous ce rapport, les souverains furent favorisés par leurs importantes colonies, situées si loin qu'il fallut employer des bâtiments d'un plus fort tonnage que ceux dont on s'était servi jusque-là. Les lois postérieures et certains faits venus à notre connaissance attestent le succès de ces dispositions. Le nombre des vaisseaux mar-

310 RBGNE de FERDINAND ET D'iSABELLE.

chands, au service de l'Espagoe, s'élevait à mille, d'après Campomanes, au commeDcement du xvi' siècle. Noos poo* voDS nous faire uae idée de la condition Oorissante de li marine commerciale du pays, d'après celle de la marine militaire, telle que nous la révèlent les Hottes envoyées, en différents temps , contre les Turcs ou les corsaires barbaresques '. Le convoi qui escorta, en 1496, l'iorante Jeanne se rendant dans les Flandres, se composait de cent trente vaisseaux, grands et petits, ayant à bord plus de vingt mille hommes, formidable armement; inférieur seulemeat àceloi de ■ l'Invincible Armada, > si fameuse *.

A la demande des habitants des provinces du nord, une pragmatique défendit, en 1i91, aux Anglais et aux antres marchands étrangers, d'exporter de la péninsule, au lien des fruits et des marchandises de celui-ci, de l'or ou de l'aifeol. Celte loi, paraît-il, avait moins pour but de protéger le manufacturier, que de conserver les métaux précieux dans le pajs; elle était en rapport avec d'autres, interdisant l'exportation de ces métaux, sous forme de monnaie ou de lingot. De pareilles lois n'étaient pas nouvelles en Espagne, ni par^culières à ce royaume; elles procédaient du principe qoe l'or et l'argent, indépendamment de leur valeur comme moyens d'échange, constituent, d'une manière spéciale, la

' La flotte destinée à oombattre les Turcs , eu 1183 , se oomposut it soiionte-ilii. vusseaux, et celle que comm&nda Gonsalve, en 1500, ds soixante b&timents, grands et petits.

* Le curé de Los Palacios porte même l'équipage de cette flatte ■ 35,000 hommes, chiffre rond qui doit certainement comprendre tmts espèce de gens. L'Invincible Ânnada se composait , d'apiis Dunhim, d'eaviron 130 rsisseanx, grands et petits, areo 30,000 soldats et 8,000 marins. Cette estimation est inférieure ii celle de la plapsit dsi écrirains.

cotP d'oeil sur le règne de ferdikakd et d'isabelle. su

ricbesse d'un pays; cette errepr, commane, avons-noas dit, à d'antres nations européeooes, fut surtout fatale à l'Espagne, car le produit de ses propres mioes avant la découverte de l'Amérique, et plus tard de celles du nouveau monde, formait sa principale branche de commerce. Les métaux auraient donc dû pouvoirétre portés facilement dans d'antres pays, où lear plus-valeur eût produit un béaéQce correspondant k l'eiportateur.

Les lois soDiptuaires de Ferdinand et d'Isabelle donnent prise, pour la plupart, à la même critique. De pareilles lois, provoquées en grande partie, sans doute, par les déclamations du clergé contre les pompes et les vanités du monde, furent familières de bonne heure à la plupart des Étals européens. Un vaste champ leur était ouvert en Espagne, où l'exemple des musulmans avait répandu dans toutes les classes le goût dra vétemeuts somptueux et de la magnificence dans la manière de vivre. Les royaux époux rivalisèrent d'efforts avec leurs prédécesseurs les plus zélés pour réprimer ce luxe imprévoyant; ils firent même ce que peu de princes ont fait en pareille occasion, ils prêchèrent d'exemple. On peut se faire une idée de leur économie habitnelle par une remontrance que les cortès adressèrent à Charles-Quint, peu de temps après son avènement; on y voit que les dépenses journalières de la maison de ce prince s^élevaieot Ji cent cinquante mille maravédis; tandis que les sonverains catholiques dépensaient rarement pour cet objet quinze mille maravédis ou le dixième de celte somme.

Ferdinand et Isabelle rendirent plusieurs lois salutaires pour mettre des bornes au luxe ambitieux, affiché aux mariages et aux funérailles, principalement par ceux qui en avaient le moins les moyens; en 1494, ils publièrent une

SIS RËGNE DE FERDINAND ET D'iSABELLE.

pragmatique, interdisant l'importalioa on la fabricatioa dn brocart, des broderies et de la vaisselle d'or ou d'argent ; ib voulaient arrêter, disaient-ils, les progrès du luxe et le gaspillage des métaux précieux.

Ces mesures eurent le sort ordioaire de pareilles lois ; elles donnèrent une valeur artificielle et plus élevée aux objets prohibés. Quelques-uns les éludèrent; d'autres, posr s'indemniser, se complurent dans nne espèce de luxe, non défendu et presque aussi ruineux ; citons , par exemple , les précieuses étoffes de soie, généralement en usage après la conquête de Grenade. Hais le gouvernement, sur les représentations des corlès , intervint de nouveau et limita i certaines classes le droit de porter ces étoffes. Rien évidemment n'était plus impolitique que ces dispositions dirigées contre des manufactures qui, avec et même sans des encour^cments, eussent, h cause des avantages particuliers oSerts par le pays , formé une branche importante d'industrie, soit pour les marchés étrangers, soit pour la consommation intérieure.

Malgré ces ordonnances, nous en trouvons une autre, tii date de 1500 , rendue il la demande des fabricants de s<He de Grenade et interdisant l'entrée en Espagne du fil de soie venant de Naples; on encourageait donc la production de matières premières dont il était interdit de faire usage. Telles sont les contradictions dans lesquelles tombe an gouvernement, trahi par un zèle excessif et peu éclairé!

On exporta principalement d'Espagne, sous ce règne, tes fruits et les produits naturels du sol , une grande variété de minéraux, du sucre, des cuirs, de l'huile, du vin, de l'acier, etc. La race des chevaux espagnols, célèbres dans les temps anciens, avait été considérablement améliorée parle

COtlP DOEIL SDR LE RËGNE DE FEItDJHAND ET D'iSABELLE. 213

croisemeat avec la race arabe ; elle avait cependaat été négligée, dans les dernières années, mais le goavernemeDt, par plusieurs mesures judicieuses, réassit à rétablir si bien sa réputation , que ce noble animal constitua une branche importante de commerce avec l'étranger. Le pays produisait et vendait surtout de la laine; celle-ci, depuis l'iotroductioa du mouton anglais, à la fin du xiv* siècle, avait acquis un tel d^é de finesse et de beauté qu'elle put, sous ce règne, disputer le prix Ji toute autre en Europe.

On ne sait jusqu'il quel point on Tabriquail et exportait les objets manulaclurés. L'incertitude des reoseignemeots statistiques, à cette époque reculée, a donné lieu à mainte supposition gratuite, k mainte évaluation extravagante, qui ont provoqué le scepticisme chez des critiques plus récents et plus difBciles. Capmany, le plus sagace d'entre ceux-ci, a émis l'opinion que les draps grossiers étaient seuls fabriqués en Caslille, et exclusivemeut pour la consommation intérieure; cependant les ordonnances royales, par le caractère de leurs minutieuses dispositions, font supposer de très grands progrès dans beaucoup d'arts mécaniques. De même, les voyageurs éclairés, qui visitèreut le pays on y résidèrent, an commencement du xvi" siècle, signalent les draps fins et les armes de Ségovie, les soies, les velours de Grenade, de Valence, les fabriques de laine et de soie de Tolède, qui donnaient du travail à dix mille ouvriers, la vaisselle curieusement travaillée de Valladolid, la coutellerie et les glaces de Barcelone, rivalisant avec celles de Venise.

Le retour fréquent des disettes et les continuelles fluctuations des prix peuvent faire raisonnablement douter de l'excellence de l'agriculture, h cette époque; mais on peut aussi les attribuer aux troubles qui agitèrent le pays, au

214 RÈGNE DE FESDINAXD ET d'iSABELLE.

commeacemeot de ce règne. Certainement l'agricDlttire oe pouvait être négligée i ce point par des princes qui la c(hisidéraient, tout l'esprit de la législation le prouve, comme h grande source de la prospérité nationale. Cela serait d'ailleurs en contradiction avec les rapports des vojagcars élraitgers, qui pouvaient le mieux comparer l'éiat du pays avec celui d'autres contrées, dans ce temps. Ils s'étendent »)r la fertilité d'un sol qui portait les productions des climats les plus opposés; ils décrÏTeot les collines tapissées de vignes et d'arbres Truitiers, bien plus abondants alors, parait-il, dans les riions du nord, qu'ils ne le sont aujourd'hui ; les vallées et les délicieuses vegas, ornées de ta luxuriante v^étatioa du sud ; ils parlent de vastes districts , aujourd'hui stériles et où le voyageur distingue à peine les traces d'une roule, d'une habitation humaine, mais qui, h cette époque, foarnissaieut des moyens de subsistance aux populeuses cités des environs.

L'Espagnol moderne, qui erre parmi les ruines de ces villes magnifiques, dans ces rues envahies par l'herbe, dans ces palais, dans ces temples écroulés, qui voit ces pouls massirs comblant les rivières qu'ils franchissaient fièrement jadis, qui voit ces rivières mêmes, autrefois sillonnées par des vaisseaux, trop basses aujourd'hui pour recevoir le moindre bateau, l'Espagnol, qui remarque partout l'empreinte laissée par une race de géants, pour faire honte à une nation dégénérée, doit se reporter en imagination aux jours glorieux où de si grands travaux purent être exécutés, et il n'est pas étonnant que, dans son enthousiasme, il ne soit porté i revêtir ce temps de couleurs romanesques et exagérées. Ces jours glorieux, il ne faut pas les chercher dans ces demieis siècles, encore moins dans le xvu" siècle, car la nation était

COUP d'oeil St}R LE RÉGNE DE FERDINAND ET D'ISABELLE. 91S

alors à son dernier degré d'abaissement \ ni à la ûu da wi", car le langage plein de découragement, lenu par les cortès, moolre que la décadence et la dépopulation de l'Espagne étaient déjii visibles alors; il faut remonter !i la première moitié de ce siècle, au règne de Ferdinand et d'Isabelle, et à celui de sou successeur, Charles-Quint, sous lequel l'État, grâce à la vigoureuse impulsion qu'il avait reçue, progressa dans la voie de la prospérité, malgré l'ignorance et les fautes de ceux qui le guidaient.

Il n'y a pas de pays qui ail passé par de plus rudes épreuves, ni montré, en général, une aussi profonde ignorance des véritables principes de la science économique, que l'Espagne sous le r^ne de la dynastie d'Autriche; et, comme il n'est pas toujours facile de distinguer les actes de ces princes d'avec ceux de Ferdinand et d'Isabelle, sous qui, peut-on dire, lurent implantés les germes d'une grande partie de la législation postérieure, cette malheureuse confusion a jeté un discrédit immérité sur l'administration des souverains catholiques; immérité, car des lois, pour être mauvaises plus tard, ne le sont pas toujours au temps en vue duquel elles ont été faites, pour ne pas ajouter que ce qui était mauvais en soi devint dix fois pire, sous leurs aveugles successeurs. Il est également vrai que, parmi les lois les plus déplorables sanctionnées par les royaux époux, plusieurs étaient l'œuvre de leurs prédécesseurs, et que beau-

* I* plupart des ^crirùus s'utooideront probablement à fiier cette extrême limite à l'auife 1700, oil monnit Charles II, le dernier et le plus imbécile prince de la dynastie d'Autrictie. La population da rojanme à cette époque était descendue i MX millions d'ijnes. — Tojez Laboide, qni paialt s't^njer bot de meilleures antorilâi pou ce ohiffie qoe pour la plupart de ceux qui h trourent dans sa table.

«le kfiCNE DE FERDINAND ET d'ISABBLLB.

coup d'autres ont pour excuse l'usage généralement saivi pir les autres nations, lequel autorisait les représailles en cas de légitime défense.

Rien n'est plus facile, en économie politique, que de toimuler des théories abstraites, vraies comme abstractions; rien n'est plus difficile que de réduire celles-ci en pratique. Qu'un individa comprenne mieux ses propres intérêts que ne peut les entendre le gouTernement, ou, ce qui revient an même, qae le commerce, laissé libre, se répande par les canaux qu'il choisira lui-œéme, de la manière la plus araotageuse, en général, à l'État, peu de gens le nieront; mais ce qui est vrai pour tous, pris ensemble, ne l'est pas pour un seul en particulier, et nulle nation ne peut s'appajer sûrement sur ces principes, si les autres ne le font pas ; nulle, en réalité, ne les a non plus appliqués, depuis la formation do système politique actuel de l'Europe. Tout ce qu'on État nooveau ou un gouvernement nouveau dans un État ancien, pmi se proposer aujourd'hui , c'est non pas de sacrifier ses intérêts k des spéculations abstraites, mais d'approprier ses institutions au grand système politique dont il fait partie; i ce point de vue et eu égard à l'obligation plus hante de garantir l'indépendance nationale dans son sens le plus étendu, on peut excuser, en grande partie, ce qu'il ; eut de défectueux dans la politique économique de VEspa^ae, ^ l'époque dont nous nous occupons.

Il serait injuste de porter notre attention sur les mesares restrictives de Ferdinand et d'Isabelle, sans signaler également l'esprit libéral de leur législation par rapport ï no grand nombre d'objets. Citons, par exemple, les lois qai engagèrent les étrangers i venir se fixer dans le pays; celles qui facilitèrent les communications à riotérieur, par l'établis-

COUP d'oeil sur le RÉCHE de FERDINAND ET d'iSAHELLE. 217

sèment de routes, de ponts, de canauï, sur la plus vaste échelle; les mesures prises dans l'intérêt de la oaTigation, la construction de mêles, de quais, de fanaus le long des côtes, l'approfondissement et l'élargissement des ports, « afin, > comme il est dit, « de suivre le grand développe- € ment du commerce; > l'embellissement des villes; -les lois portées pour délivrer le peuple de péages onéreux et de monopoles écrasants; pour établir un système uoiforme de poids et de mesures dans tout le royaume; pour maintenir tine police qui, selon les expressions de Martyr, fit d'une contrée pleine de désordres et de dangers te pays le plus sûr de la chrétienté; pour faire régner une justice égale qui, assurant à chacun les fruits de son travail, l'engageât à placer son capital dans des entreprises miles; enfin, pour faire respecter les engagements pris, respect dont les souverains donnèrent eux-mêmes un glorieux exemple dans leur administration, de façon à rétablir ce crédit public qui est la véritable base de la prospérité générale.

Tandis que ces grandes réformes s'accomplissaient à l'intérieur du pays, celui-ci voyait sa situation, ii l'extérieur, considérablement changée par an immense accroissement de territoire. Ses deux plus importantes acquisitions au dehors étaient Grenade et la Navarre, qui se trouvaient h ses portes et qu'il put ainsi surveiller et s'annexer d'une manière complète et durable. Grenade, comme on l'a vu, fut placé sous l'autorité de la Castille, gouverné par les lois el représenté dans les cortës de ce royaume, dont il faisait partie, dans la stricte acception du mot. La Navarre fat également réunie à la Castille, mais sa constitution, qui ressemblait beaucoup à celle de t'Aragon, ne fut nullement modifiée; elle était, il est vrai, administrée par un vice-roi, mais, comme Ferdi-

fis RÉGNE DE FERDINAND ET D ISABELLE.

nand voulait le moins de changements possible, elle pot garder sa législature, ses anciennes cours de justice et ses lois mêmes; elle conserva donc son indépendance, sinon u fond, au moins dans la forme, après sa réunion à l'Ëtat tîcloriens .

Les autres possessions de l'Espagne étaient disséminées sur divers points de l'Europe, de l'Afrique et de l'Amérique. Naples avait été conquis par l'Aragon ou, du moins, en laveur de l'Aragon. La reine, paralt-îl, ne prit ancune part il la conduite de cette guerre, la jugeant peut-être injuste on croyant que l'occupation d'un pays éloigné, an centre de l'Europe, pourrait coûter plus qu'elle ne rapporterait. En réalité, l'Espagne est, dans tes temps modernes, la seule nation qui ait pu garder longtemps de pareilles conquêtes, ce qui prouve qu'elle suivit une politique plus sage qu'on ne le croit généralement. Le sort des contrées dont nous par- Ions ne fait pas exception à la règle : Naples et la Sicile restèrent longtemps unis it l'Aragon.

Il devint nécessaire de changer de fond en comble les institutions de Naples, pour les approprier it des relaltom nouvelles. Les grandes charges publiques et les tribunaox furent réoi^aisés; la jurisprudence qui, sous, la maison d'Anjou et même sous les premiers princes aragonais, s'était rapprochée des coutumes françaises, fut réformée sur le plaa de celle de l'Espagne; Ferdinand s'appliqua à cette œuvre avec sa prudence ordinaire et, k l'avis d'un savant et impartial juriste italien, cette réforme manifesta un esprit de modération et de sagesse. Le roi accorda un grand nombre de privilèges au peuple, et surtout à la capiule, dont la vénérable université, grâce aux généreux subsides qu'il lui alloua, sortit de Tobscurilé où elle était tombée.

CODP d'oeil sur le règne de FERDINAND ET D'ISABELLE. 919

L'entretien d'ane armée de mercenaires et les charges de la guerre prsèreat lourdement sur les Napolitains, pendant les premières années; mais ceux-ci, qui avaient trop souvent changé de maîtres pour être très sensibles i) la perte de leur indépendance politique, s'Iiabituèreni peu à peu à leur dou- Teau régime et se montrèrent reconnaissants envers Ferdînand; pendant plus de deux siècles, l'anniversaire de la mort de ce monarque fui solennellement célébré dans tout le royaume, comme un jour de deuil public.

Mais, parmi les possessions lointaines de l'Espagne, les plus importantes de beaucoup étaient celles qu'elle devait au génie de Colomb et à la protection éclairée d'Isabelle. L'imagination avait un vaste champ ouvert devant elle dans ces régions immenses et inconnues; mais les profits des découvertes furent comparativement insignifiants, du vivant de la reine. A un autre point de vue, ils étaient loin de compenser les frais supportés par la couronne ; la cause en fut, sans doute, en partie, l'humanité d'Isabelle, qui intervint, comme on l'a vu , pour empêcher ses sujets d'accabler les Indiens de travail; ceux-ci furent plus lard, immédiatement après sa mort, astreints à de si rudes corvées, que l'on extrayait annuellement des seules mines d'Hispaniola près d'an demi-million d'onces d'or. Les pêcheries de perles et la culture de la canne à sucre, importée des îles Canaries, produisirent également, gr&ce au même système inhamain, d'immenses bénéfices.

Ferdinand, k qui la reine avait légué par son testament la moitié du revenu des Indes, comprit toute l'importance de ces possessions; il serait toutefois injuste de dire qu'il fut uniquement préoccupé des profits immédiats de ces entreprises, car les mesures qu'il prit étaient, à bien des égards.

ISO RËCNfi DE FERDINAND ET D'iSASELLE.

heareusement conçues pour encourager l'esprit de décoih Tcrleset de colooisatioD. II appela Ji sa coar les navigateurs les plus ëminents, tels que Pinzoo, Solis, Vespace; ils j Tormaient uoe espèce de conseil, dressant des cartes et traçant de nouvelles routes pour des voyages projetés ; la direction de ce département Tut donnée k Améric Vespuce, qai eut la gloire la plus grande qu'un homme dnt jamais ao hasard, au caprice de la fortune, de donner son nom k un hémisphère.

On équipa alors des flottes puissantes, qui ponvaient lutter de magnificence avec celles des Portugais, dont les bril* lants succès dans l'Est excitaient l'envie des Castillans. U roi s'intéressait quelquefois à ces entreprises, indépendamment de l'intérêt qu'y avait de droit la couronne.

Le gouvernement profita toutefois moins de ces voyages dispendieux que de ceux de simples particuliers, dont plusienrs, enrichis ii l'aide de leur position officielle ou par la découverte fortuite d'un trésor, retournaient dans leur pys où leur opulence allumait l'envie et la cupidité de leurs compatriotes '. Hais l'esprit d'aventures était trop développé chez le Castillan, pour avoir besoin d'être stimulé, snrtont après que la carrière Ini eut été fermée en Afrique et en Europe. Une preuve éclatante de l'ardeur avec laquelle les romanesqaes cavaliers de ce temps s'élançaient dans la voie dangereuse ouverte à travers l'océan, fut donnée à l'époque où il fut, pour la dernière fois, question d'envoyer le Grand Capitaine eo

I Benurdin de Santo-Clara, tréaorîei d'HiapMÛol&, ammaM en pea d'annéu, dans cette lie, 9 6,000 ooces d'or ; ce nonvean lidie se «errait ia pondre d'or, tut lieu de sel, oonune assaisotuiement, seion Henen. Xftgrri le même auteur, beaneonp de gens crajuent que l'or était ù abcndut qu'on le retirait du fond dea niîsKwx aToo des filets I

COUP d'oeil SDR L& R£G^B DE FERDINAND ET d'iSÀBBLLE. .SU

Italie. Une escadre de quinze vaisseaux, en destination p«ar le nouveau monde, mouillait eo ce oiomeot dans les eaux du Guadalquivir ; on avait limité l'équipage à douze cents hommes, mais, Ferdinand ayant coolremandé l'expédition de GoDsatve, plus de trois mille volontaires, dont un grand nombre étaient de noble origine, tous épuipés avec une magnificence extraordinaire pour la campagne d'Italie , accoururent à Séville, demandant h s'embarquer pour tes Indes. Séville même avait perdu une si grande partie de sa population par cette fièvre générale d'émigration, qu'on l'eût dit habitée seulement par des femmes, au rapport d'un contemporain.

Au milieu de cette surexcitation universelle des esprits, la carrière des découvertes fui parcourue avec un succès, inférieur, sans doute, à celui qu'on eût po obtenir dans l'état actuel de la science nautique, mais extraordinaire pour ce temps. On explora les profondes sinuosités du golfe du llexîque, ainsi que les bords de l'isthme, riche mais sauvage, qui relie les deux Amériques. £a 1512, la Floride fat découverte par un vieux et romanesque chevalier, Ponce de Léon, qui, an lieu de la magique fontaine de Jouveoee, j trouva la mort ^ Un autre navigateur, Solis, cbargé par Ferdinand d'une expédition pour atteindre la mer du Sud, en faisant le tour du continent, longea la c6te jusqu'au grand Rio de la Plata, où il fut Clament massacré par les sauvages. £n 1513, Vasco Nunez de Balboa passa, avec une

' Fresqoe tontes Ita expâdîtiouB eipagnolea dans le houtcbu inonde, au nord oa au sad, ont une teinte de roman que n'ont point celles dea autres nations ootopêenneg ; l'une des plus aingulièrea et des moins nonnaes est celle du malbenrem Ferdinand de Soto dont let oasementt blanchisieat Kos les eaui du Misavipi qu'il d^oauvrit le prtpmier.

212 RËCNE BE FERDINAND ET dVaBELLE.

poignée d'hommes, h travers la partie étroite de l'isthme de Darien, et, du haut des Cordilières, i) put voir le premier cet océan méridional, si longtemps recherché.

La nouvelle de cet événement excita en Espagne une sensation, inférieure seulement à celle qui avait été causée par la découverte de l'Amérique; le but si longtemps poursom par les navigateurs et par Colomb, dans soo dernier voyage, la découverte d'une communication avec celte mer loîntaioe, était désormais atteint. Les fameuses lies, dont les épie» avaient rapporté tant d'argent aux Portugais, étaient éparses dans cet océan, et les Castillans, après une traversée de quelques heures, pouvaient y débarquer, peut-être même les disputer à leurs rivaux, comme étant situées à l'ouest de il ligne de démarcation tracée par le pape. Voilà où en étaienl les rêves et les réalités, k la fin du règne de Ferdiuaud.

Notre admiration pour l'indomptable courage déployé par les premiers navigateurs espagnols, dans ces entreprises extraordinaires, est bien diminuée au spectacle des actes de cruauté dont ils se souillèrent et qui sont trop énormes pour que l'historien puisse chercher à les excuser on les passer sons silence; tant qu'Isabelle t-écut, les Indiens eurent une protection, mais < sa mort, > dit le vénérable Las Casss, ■ fut le signal de leur destruction. » Immédiatement après, le système des repartimientos, autorisé k l'origine, comme on l'a vu, par Colomb, qui parait n'avoir pas douté, dès le commencement, du droit absolu de propriété possédé pv la conronne sur les sauvages, fut appliqué dans toute soo étendue; tout Espagnol, quel qne fût son rang, eut son lot d'esclaves, et c'est à ces hommes, dont un grand nomlve n'étaient pas seulement incapables de comprendre leur responsabilité, mais étaient encore dépourvus de tout seoti-

COLP d'oeil sur le RËGKB de FERDINAND ET d'iSABELIE. 3i3

meot d'humanité, c'est à ces hommes qu'on permit de disposer absolument de la vie et des biens de leurs semblables. Ils abusèrent de leur autorité de la manière ta plus révoltante, contraignant les malheureux Indiens & des travaux au dessus de leurs forces, infligeant aux paresseux les châtiments les plus raffinés et traquant, comme des bêles sauvages, avec des chiens féroces, ceux qui résistaient ou s'enTuyaienl. On peut dire qu*à chaque pas fait dans le nouveau monde l'Européen écrasa sous ses pieds un Indien. On a peine à croire les récits qui font connaître le nombre effroyable de victimes immolées dans ces belles riions, si peu de temps après leurdécoliverle, et l'on frémit d'horreur au spectacle de tant de forfaits épouvantables, révélés par uu homme qui, s'il a pu dans sa vertueuse indignation donner à ce tableau des couleurs trop sombres, n'a jamais été soupçonné d'avoir à dessein falsifié des faits dont il était témoia oculaire. Les premiers colons du nouveau monde, soit papistes, sait puritains, ont, pour la plupart, témoigné une égoïste et brutale indiflérence aux droits des naturels du pays; mais qu'est-ce que cette faute auprès de ces milliers de crimes dont les Espagnols se sont rendus coupables, crimes qui ont peut-être été punis déj^ par la Providence, lorsque s'est tarie celle source, inépuisable en apparence, de richesse et de prospérité.

On peut trouver étrange que le gouvernement ne soit point venu au secours de ses sujets opprimés; mais, si nous en croyons Las Casas, on laissa toujours ignorer à Ferdinand la grandeur des maux dont ils souffraient ; le monarque, en ce qui concernait les affaires des Indes, était entouré d'hommes qui avaient intérêt à lui cacher la vériié '. Les

* Un courtisan, dît l'évèque de Cliiapa, possédait 800 esclaves, et nu

9St RËCNE OB FERDINAND ET D'iSABBLLE.

représeotations de quelques missionaaires zélés rengagèrent, en <S01 , h soumettre la question des repartimieuloi à un conseil de juristes et de théologiens ' ; ceux-ci se rangèrent du cAlé des partisans de ce système, lesquels déclarèrent qu'il était indispensable pour le maintien descolonîes, parce que l'Européen était incapable de travailler dans ces régions tropicales, et que d'ailleurs il offrait le seul mojeB de convenir les Indiens, qui ne pourraient jamais, saas contrainte, être amenés à vivre avec les blancs *.

Ferdinand assuma ouvertement, avec ses ministres. Il

antre 1,100. Nods connaissoDS leura noms par Henen; le premiu' ftiic l'évéque Fonseca et te second le commandeur Concliillas, tous deui psùmdU dans le conseil des Indes. Ce Concfaillos, envojf par Ferdinuid i s% fille dana lea Flandres, ayait été jeté en prison par ordre de l'arohiilw! Philippe ; après La mort de ce prince, il reçut dee &veurs ùgnalées dt m catholiqur et amassa une ^nde fortune comme secréture du conseil tes Indes. Oiiedo lui ■ consacré an de sea dialognea.

' Les dominicains et d'autres missioimaircs , disoas-Ie à leor honnev, travaillàrent avec un zèle infatigable à la oonrersion des Indiens, dont Bi défendirent avec ooonge les droits naturels. C'étaient cependant la hommes qui allumaient les feux de l'inquisition djms leur propcepipi c'est ainsi que le même pnncipe peut, dana des circonstaoocs dÛTéiailcs, conduire i des résultats tont opposés.

* Las Casas adressa au gouvernement en 1642 an «avant mfanoite sur lee meilleurs mojeus d'arrêter la destruction des aborigènes; il cooclnut par ces deux points ; 1' Que les Espagnols continueraient à s'étiUiits Amérique, quand même l'esclatage serait aboli, à OMise j]n grands bâlités de s'enrichit que leur oOrait le nouvean monde ; S* que, s'il n'ea iUit pas ainsi, cela ne justifierait pas encore l'esclavage, puisque • Dit* km* iifiniàtfain UmalponremJiiirttorlirU bien; • maxime eitnordiniÎR dana ta bouolie d'un prStre eqisgnol du xvi* nèolel Toute l'azgnwtfstion, qui renferme en résumé tont cequi a été dit plus an long depnis f*r les abolitionnislcs , est singulièrement habile et puissante ; dans ses paneipes abstraits elle est irréfatidile. Les crimes des Espagnols sont eipcsà et dénoncés dans cet écrit avec une hardiesse qui prouve qoe le bu éféqu n'avait d'autre cninte qoe oelle de Dieu.

COUP D*OeiL SDR LE nÉCNB DE reRDlNAND ET b'iSABELLE. 3S5

respODsabilîlé qo'U devait eocoarir eu maiotenanl cette iDstitulion vicieuse, et plus tard il rendit !i cet effet ane ordonnance, accompagnée louterois d'un certain nombre de ' dispositions équitables et humaines pour empêcher les abus. L'ordonnance fut appliquée dans toute son extension; les règlements Tarent ouvertement écartés. Plusieurs années après, en 15i5, Las Casas, ému h la vue de tant de souFfrances, retourna en Espagne et plaida la cause des opprimés avec des accents qui firent tressaillir sur son trdne te monarque mourant, qni n'eut plus le temps de remédier, comme il se le proposait, h ces maux. L'intervenlion efficace de Xiœenès, qui envoya une commission à Hispaniola pour faire nue enquête, n'ent pas des résultats durables, et l'infatigable < protecteur des Indiens > resta à la cour de CharleS'Qnint, demandant vainement justice et donnant, sinon le seul, au moins le plus bel exemple d'un cœur pénétré du véritable esprit de charité chrétienne*.

Nous avons examiné ailleurs la politique suivie parles souverains catholiques dans l'administration des colonies. La quantité de métaux précieux, exportés de celles-ci, finit par dépasser les plus brillantes espérances des premiers explorateurs. Ce sol fécond portail, en outré, une variété infinie de produits végétaux, qni auraient pu faire l'objet

*Dans la remirquable dîsoaiBioii qui s'engagea entre le Joctenr Sepulveda et Lu Caass, dcTont une commissÏDn nommée par Chartes -Quint, en 1560, le premiet esuya de justifier la persécution des aborigènes par bi ocmdiiîte da IsnJiites enven lenn voisina idolâtres; mais le Ffudon flejpagnot répondit > qne la conduite des jnib n'était pas un préoédeul pour les chrétiens; que la loi de Moïse était niie loi de rigaenr, et celle de Jéaua-Chiiat une loi de grice, de pitié, de paix, de bienTeiUsDce et de charité. • L'Espagnol commença par penéoutcr les juib , pois il les <nt& eanjuB des autinît& pour penécn ter toas tes aotzcs inAdèlBB.

136 RÈGNE DE FERDINAND ET d'iSABELLE.

d'uD immease commerce avec la mère-pairie; lapopalation et les productioDs, s'accroîsseot rapidemeal par l'effet d'une proteclioD judicieuse, auraient augmenté d'une maaièie incalculable la richesse générale de l'empire. Tel eût été le résultat d'un sage système de législation.

Mais les véritables principes de la politique coloniale étaient coinplétement méconnus, au xvi* siècle. La découverte d'un monde était estimée, comme celle d'une ricbe mine, par la valeur de ses produits en or et en argent. Une grande pariie des lois d'Iâabelle montrent, il est viai, qu'elle avait des vues plu£ larges, plus liantes ; mais un bien se mêlait, comme dans la plupart des institutions de cette reine, un germe de mal, qui avait peu d'importance alors, mais devait, se développant sous ses successeurs, grandir au point d'étouffer le bien ; c'était l'esprit de restriction et de monopole, aggravé plus tard par les lois de Ferdinand et porté, sous la famille d'Autriche, à un tel degré qu'il paralysa le commerce colonial.

Sous ce système ingénieusement Tuneste, la mère-patrie et les colonies virent leurs intérêts également sacrifiés; ces dernières, condamnées !) s'alimenter à une source inféconde, furent misérablement arrêtées dans leur croissance, tandè que la première réussit ^ changer en poison l'aliment qu'elle - tirait de celles-ci. Les richesses puisées dans les mines d'argent de Zacatecas et de Potosi étaient renfermées dans les limites de la péninsule. Le grand problème poursuivi par la législation espagnole, au xvi* siècle, était rabaissement des prix dans le royaume au même niveau que dans les antres pays européens ; cependant toute loi nouvelle tendait, par son caractère restrictif, à augmenter le mal. La pluie d'or qui, avec un bon vent, eût fertilisé le sol où elle looh

COUP d'oeil sur le RÈCNE de FERDINAND ET d'iSABELLE. 2ST

bail, amena une inondalioo qui lit tout périr. L'agriculture, le commerce, les manoractures, toutes les branclies de l'iadtislrie nalionale, languirent et dépérirent. La nation, an comble de ses vœux, comme ce roi de Phrygie qui changeait en or tout ce qu'il toucbait, se trouva pauvre au .milieu de ses trésors.

Détournons nos yeux de ce triste tableau pour les porter sur ce temps oJl un jour nouveau paraissait se lever sur l'Espagne, sortant des ténèbres où elle avait été plongée, durant des siècles. Sous l'autorité ferme, mais modérée de Ferdinand et d'Isabelle, les grands changements que nous avons signalés dans l'État s'accomplirent sans secousse; aa contraire, les divers éléments qui auparavant se trouvaient en lutte furent réunis en harmonie. Une noblesse turbulente, renonçant aux factions, déploya son activité, utilement pour le pays, dans la carrière des armes ou des lettres. Le peuple, jouissant paisiblement de ses droits, put s'adonner à toute espèce de travaux productifs. Le commerce, ainsi que la législation de cette époque en fournil de nombreuses preuves, n'était pas encore tombé dans le discrédit où il tomba plus tard \ Les métaux précieux, n'abondant pas encore au poiut de paralyser l'industrie, ne faisaieiit que ta stimuler.

* Il BoSt de Toîi ftvec qnel mépris In lois de Philippe II trutent de

( û/eita viiei ]/ haxia • les métiers les pins utiles , tels que ceux de forgeron, serrurier, tatmenr et autres. Uae singulière distinotioa eiïate en Csstille, par rapport aux occnpations les plus humbles : un noble peat 6tre cocher, laquais, marmiton, valet, sans avilir sa noblesse, qui est dite temautiltT dons l'eutretemps; ouûs il imprime à celle-ci une fiétrissuie éternelle, s'il exerce nu métier. • C'est pour ce motif, ■ dit Cspmanj, ■ que j'ù vu souvent dans cette province des villages où les vsLgabonds, les eontrebandien et le bourreau même éttûoQt du paja, taod» que tes marjehaux, les cordonniers, etc., étaient des ftrangera.

au rSgke de fesdinahd et d'isabblle.

Les relations exlérieores du pays prenaient cbaqne jov plus d'extension ; l'Espagne avait des agents, des consob, dans les priocipaax ports de la Méditerranée et de la Baltique. Le marin, an lieu de longer timidement les càlcs, s'aventurait hardiment sur lè grand océan occidental. Le* découvertes nouvelles avaient Tait abandonner les commo' nications par terre avec les Indes, et les Espagnols, qsi s'étaient tenus jusque-là éloignés dès grandes roules du commerce, devinrent les facteurs de l'Europe.

La prospérité du pays se voyait à la richesse et à la population de ses villes, dont les revenus, augmentant (fuiM manière prodigieuse, étaîentçà et là quarante et mémectnqnanle fois plus élevés qu'ils ne l'étaient au débat de ce règne glorieux. Citons l'antique et princière cité de Tolède; Burgos avec son essaim de commerçants 3cli& et affairés; Valladolid, qui faisait sortir de ses portes trente mille gaerriers et qui compte !t peine aujourd'hui vingt raille habitaats; Cordoue au midi du royaume et Grenade la magnifique, qui naturalisa en Europe les arts et la civilisation de l'Orient; Saragosse, surnommée * l'abondante, > à canM de son fertile territoire ; Valence, « lia belle ; » Barcetone, rivalrsant eu esprit d'indépendance el d'entreprises maritimes avec la plus fière république de l'Italie; Médina del Campo, dont les foirei étaient déj'ii le grand marché ponr les échanges commerciaux dans la péninsule; SéviHe, la porte d'or des Indes, dont les quais commençaient à éw encombrés de marchands, venus des points les ptas éloignés de l'Europe.

Les palais, les édifices publics, les fontaines, les aqueducs, les jardins, d'antres travanx d'utilité et d'embeliiese* ment, témoignaient de la richesse des habitants. Le goAl ds

,gt,7ccT:G00glc

COUP d'oeil SDR LE DËGNE DE FERDINAKI) ET D'ISABELLE. 3K»

beaa s'était dévetoppé; rarchiieclore se fonda sur des priacipes p4to3 pars et, avec la peinlare, elle montra, soua Tinfinence des relations aonvelles avec l'Italie, les premières lueurs de ce génie qui répandît tant d'éclat snr l'école espagaole, à la fin de ce siècle '. Un élan plus marqué encore fut douné h la littérature ; il y eut probablement plus de presses en Espagne, à celte époque ob l'art de l'imprimerie était dans son enfonce, qu'il n'y en a aujourd'hui. D'anciennes écoles furent réorganisées; on en créa de nonrelles; Barcelone, S^amanque, Aleata, où la science paraît, de nos jours, »'étre eberché un tombeau, voyaient accourir des milliers de jeunes gens, qui, soua la généreuse protection du gouvernement, se pressaient dans la carrière des lettres qui était aussi la voie des honneurs. La littérature légère même éprouva l'influence du temps el, sur le modèle de celle de l'Italie, se déploya sous des formes plus belles e( plus variées.

A ctAé de ce développement moral de la nation , les revenus publics. Te plus sAr indice, dans on pays libre, de la prospérité générale, augmentaient avec nne étonnante rapiéîté. En 1474, l'année ob Isabelle monta sur le trône, ils s'éFevaient, en Casiille, à 885,000 réaux; en U17 , à 3,390,078; en 1482, après le retrait des donations royales, ir 12,711,591; enfin, en 1504, lorsqu'après la conquête de Grenade ta nation, jouissant de la tranquillité intérieure, put déployer librement toute son activité, à 26,285,354, outWBte fois ce qu'ils étaient à Tavéoement de la reine. Qu'on

' Les Boalptenn lu plus éminents itaient pour U plupart des étrangers, tels qoe HigucI FlorentiD, Pedro Torregiuio, Felipe de Boi^ona, Tenant principalement d'Italie, où l'art avanfait rapidement vers la perfection à rfcole de Michel- Ange. La ptos bdle tenvre aichitecturale fat la caUiédrale de Gmadt p* Dfego de SUtx^

930 RÈGNE DE FERDINAND ET D'isABELLB.

ne l'oublie pas, c'était là le produit des impâts ordinaires, sans qu'aucun impôt nouveau eût été créé; même la manière dont ceux-ci étaient perçus avait pour effet d'allier In charges qui pesaient sur le peuple.

Les renseignements au sujet de la population , k cette époque éloignée, sont, pour la plupart, vagues et pen satisfaisants; l'Espagne surtout a donné lieu aus estimations les plus absurdes, quoique non incroyables, parait-il, preuve suffisante du manque de données aulhenliques. Heureusement nous ne rencontrons pas d'aussi grandes difficultés, ea ce qui concerne la Caslille, sous le r^ne d'Isabelle. D'iui rapport officiel adressé h la couronne sur l'organisation de b milice, eu i492, il résulte que la population dn royaume s'élevait à 1,500,000 vecims on chefs de famille, ou, es comptant neuf personnes par deux familles, calcul modéré, à 6,750,000 âmes. On remarquera que ce recensement était limité à la Castille même, non compris Grenade, la Navarre et l'Aragon ; il fut fait, en outre, avant que la nation eût pa reprendre ses forces, après sa longue et pénible lutte contre les Mores, et vingt-cinq ans avant la fin du règne, où la population, grâce à des circonstances particulièrement favorables, avait dû s'accroitre considérablement. Cependint, même alors, elle devait être beaucoup plus forte que c^e de l'Angleterre; combien les destinées de ces deux pays oot changé depuis!

Le territoire de la monarchie, pendant ce temps, s'agrandissait d'une manière inouïe : la Caslille el Léon, réuois sons le même sceptre avec l'Aragon et ses dépendances, la Sicile et la Sardaigne; les royaumes de Grenade, de Navarre el de Naples; les Canaries, Oran el d'autres possessions en Afrique ; enfin, les lies et les vastes régions de l'Amérique.

COUP d'oeil SCR le REfiNB DE FERDINAND ET D'ISABELLE. 331

Les souverains voulurent ajouter le Portugal h ces immenses domaines, et leur projet, traversé alors, fut plus tard réalisé par Philippe IP.

Les petits États qni s'étaient jusque-là partagé la péninsule, se neutralisant l'un l'autre et empêchant toute action au dehors, s'élaient fondus en un seul. Les jalousies, les inimitiés locales étaient trop profondémeot enracinées, pour qu'on pAt les détruire d'un coup, mais elles 3'e0a> cèrent peu à peu sous l'inQuence d'un même gouvernement et d'intérêts communs. Un esprit plus lai^e se répandit dans le peuple qui, dn moins dans ses relations extérieures, prit l'attitude d'une seule et grande nation; les noms de Castillan et d'Aragonais firent place à celui d'Espagnol, et l'Espagne, avec uu empire qui s'étendait sur trois parties du monde et dans les limites duquel on pouvait presque dire que le soleil se levait et se couchait, ne s'éleva pas seulement au premier rang, mais se plaça k la tête des puissances européennes.

Les destinées extraordinaires dn pays conlribuérent naturellement à développer ces qualités élevées, romanesques, et ces sentiments un peu exagérés, qui distinguèrent toujours le caractère national. L'esprit de la chevalerie n'était pas mort, en Espagne comme dans la plupart des autres pays; il était entretenu, en temps de paix, par les tournois, les joutes et les antres spectacles guerriers qui égayaient la cour d'Isabelle; il jeta des lueurs, comme on t'a vu, dans les expéditions italiennes, sous Goosalve de Gordoue, et brilla de tout sou éclat dans une lutte contre Grenade, i Ce

* Philippe n [^lama la conroime de Portugal du chef de bb mère et de ■a femme, toutes deux desoenduitee de la troinème fille de Ferdùuuid et dlubeUe, Marie, qni épousa, oomme on W tu, le roi Hiimuuiuel.

S31 RÈCNB DE FERDIKAND ET D ISABELLK.

fat U. > dit Navagiero, dans nn passage trop ranarqaaUe pour n'élre pas reproduit, < une guerre vraiment belle, dans laquelle, comme on faisait peu usage comparativement d'armes !i feu, tout chevalier pouvait déployer sa bravoure, et il était rare iju'od jour se passif, saos être témoin d'an fait d'armes mémorable. Nobles et chevaliers accouraient tous pour gagner un renom. La reine Isabelle, présente avec sa cour, ranimait le courage de tous. Tl n'y avait guère die cavalier qui ne tdt épris de l'une ou de l'autre dame de sa suite, et celle-ci, en lui donnant des armes ou un gage de sa faveur, lui disait de se conduire en véritable ctievalierei de prouver par ses actes de vaillance la force de sa passion '. < Quel chevalier eût donc été assez lâche, ■ s'écria le chevaleresque Vénitien, • pour craindre de se mesurer avec le plus redoutable adversaire ou pour ne pas préférer de perdre mille fois la vie, plutôt que de retourner déshonoré auprès de (a dame de ses pensées? En vérité, » dit-il en finissant, ■ on peut dire que cette conquête fbt bitepar l'amour plus que par les armes *. >

* Ofiedo dit que mâme pour les oataliera qui avaient dépus£ Vife it U jeunesse, l'eiiateace if une dame de leon pea»im it«it ane b^omM toat Misai impérieuae qu'ellg le fat plna taid pou le valeniwix cbcntiv de la Manche.

'André Navtgiero, dont Titiiiéraire a éïd si souvent cit^ dans dus celta histoire, Jtaitan noble vénitien, ■>/ en 1483; ilsedÏBtingnadeliTsbMiae heure à Venise par son érudition, lea talents p«étic|ae» et sok ilofwuci il a laissé des Ëcriti, spécialement des vers latins, Ir^ estimés jnsqoï « jour par ses compatriotes. H ne se consacra pas cependant eiclusïtenunt Bui lettres, mais fut charge de pluaienra missiona à l'étniiger p«r la r^ falique; ce fut pendant son séjour en Espagne, comme ambassadeur ai^ri* de Charles- Quint, peu de tempe après l'aTénement de ca monan|ae, qo'il écrivit aea Vayagn; il ooenpait h mAuM posta i la eovr de Franfoi» I", lorsqu'il moarut en 1G29, 1^ Midemant da qttatante-BxaiiB. Sa mort M

COUP d'oeil sur le BGGNE DB FBRDIN&ND et D*ISABELLB. 235

L'Espagnol était à la lettre UD chevalier-erraDt, parcou- ^rant des mers où dqI ne s'était jamais aventuré avant lui, explorant des îles et des continents, qui n'avaient jamais été viailés par l'homme civilisé et que l'imaginalion peuplait d'êtres merveilleux et fantastiques; il affrontait le danger 80DS toutes les formes, le combattait partout et toujours était victoriens. Il se trouvait jeté au milieu de sauvages sans défense, dont « un millier, » pour citer les paroles de Colomb, oe valaient pas trois Espagnols, * et les brillantes destinées, qui attendaient souvent le plus obscur aventurier, se taillant avec son épée un Eldorado que l'imagination n'eût pu jamais concevoir, et renversant du trAne une antique dynastie, étaient aussi étranges que les cbimères qui furent jamais chantées par l'Ariosle ou ridiculisées par Cervantes.

Ceux qui restaient au pays écoutaient avidement le récit de ses aventures et vivaient également dans une atmosphère romanesque. Un enthousiasme chevaleresque pénétrait dans les profondeurs mêmes de la nation, remplissant chacun d'aspirations élevées et du sentiment de sa dignité. ' Le caractère princier de l'Espagnol, ■ dit un étranger du temps, < me plaisait beaucoup, ainsi que l'éducation et le noble tangage, non seulement des hommes du plus haut rang, mais du bourgeois, du paysan, du simple laboureur. > Est'il étonnant que ces sentiments fussent inconciliables

.oniveraellBmeBt plenréepar lesgeaadebîeu et les uvants de son tampa, «t inaptra s aoa ami , le cardinal Bembo , deox EooneU oîi £cUte toute la ■ciuibilité de oe tendre et charmant poète. Le nom de Nara^ero se rattache À rhistoite de laliltératore csatillane parce iiûtqae ce fut à la suggestion àa Vénitien qae Botcan, csomme il le r»i^iotte lui-mfine, tenta son innovatiou si lienretue dus les formes da la versificftlîoa espagnole.

s» RfiGNE DE FERDINAND ET D'isABELLE.

avec des habitudes sobres et métbodiques de travail, od que la nation qui s'y plaisait quittât l'bumble sentier de l'industrie pour s'engager dans la carrière brillanle des aventures? Ces conséquences ne devinrent que trop visibles sous le règne suivant.

En signalant les circonstances qui concoururent à former le cantclère national, nous ne pouvons oublier rétablissement de l'inquisition, qui compensa tristement les bienfaits du gouvernement d'Isabelle, de l'inquisition qui a tant faîl pour arrêter l'esprit bumain dans sa marche, qui, en imjiosant l'unilormité de croyances, a enfanté l'hypocrisie et les superstitions, qui a aigri le lait de la charité dans le cœot humain et, couvrant ta péninsnie comme d'un brouillard, a étoafié dans leur croissance les germes de la science el de la civilisation. Hélas ! rallait-il que cette calamité pesât sor on peuple si brave et si généreux! Tallait-il qu'elle fût causée par une reine aussi patriotique, aussi vertueuse qu'Isabelle, Combien celle-ci, s'il lui est permis de voir encore ce pajs, doit-elle déplorer les maux et la dégradation morale dont on seul acte a été la cause; tant il est vrai que les mesures de cette grande reine ont, soit en mal, soit en bien, eiercé' nne influence durable sur les destinées de l'Espagne.

Le mal immédiat causé par l'esprit de fanatisme, sons ce r^ne, quoique grandement exagéré \ fat, sans doute,

< Le dernier secrétaire de risqnisition a Eut avec soin un rtieii ia nombre des Tictimes du saint-office; d'après loi, 13,000 îndîvidiu furol brAlés publiqnemeDt par les diSerents tribonauz de Catiille et d'Aiagan; et 191,413 coiLdamnésà d'antrea peines, entre 14S1, date de la fondalioB de l'instittition moderne, et 151S, e'eat à dire dans l'espace de 37 au! Llorente parait être arrivé à ces chifFrea etFrajanta par dea oalcal) très plansiblea et sans a\icime intention d'exagérer ; tnùs ses donn^ sont trtt imparfiûtes, et il a lui-ménie consIdéiabLement r&liiît plus tard, daask

COUP d'oeil sur le règne de FERDINAND ET d'iSABELLE. BS

assez grave; cependant, sous l'admiDistratioD bîenlaisante des souTeraios catholiques, le pays, malgré ces plaies profondes, prospéra, et, grâce à l'impulsiou qu'il avait reçue, il fit de nouveaux progrès, sous les r^oes suivants, en dépit du Tuneste système appliqué presque constammeat. Les événenieuts glorieux dn siècle de Chartes-Quint ont leur origine dans les mesures prises par les illustres prédécesseurs de ce prince. C'est à ta cour de Ferdinand et d'Isabelle que furent élevés Boscan, Garcilasso, Mendoza et les antres beaux esprits qui jetèrent la littérature castillane dans un moule nouveau et plus classique ; c'est à l'école de Cionsatve de Cordoue que se formèrent Leyoa, Pescara et ces grands capilaines, avec ces invincibles légions qui permirent à Charles-Quint de dicter des lois h l'Europe pendant un demi-siècle; ce fut Colomb qui non seulement ouvrit la voie aux navigateurs espagnols, mais anima ceux-ci d'iin esprit aventureux. Le règne de Ferdinand' était h peine fini que Magellan, réalisant les désirs de ce monarque, faisait, en 1520, le tour de l'Amérique méridionale; les bannières victorieuses de Cortès avaient déjà pénétré, en i5i8, dans le royanme de Mooleznma, et pea d'années après, en i^H, Pizarre, suivant les traces de Balboa, commençait l'expédition qui finit par la chute de la dynastie des Incss.

quatrième volume de son histoire, la chiffres posés dans le premier. Nous avons de bonnes raisons de le réduire encore daianUge : 1° Il cite Mariana poDT le fait que 20,000 personnes souffrirent le martTre à SéTiUe, en 1181, et prend ce fait pour U base de ses jwlculs relativement aux autres tribunaux da royaume. D'un autre coté, Uorineo, nu contemporain, rapporte que • dans le conrs de qtelquei annét* on brûla près de 20,000 hérétiques, • répartissant ainsi les condamoationa sur une plus grande période de temps et les rapportant à tous les tribonanx du pays ; S" Bemaldez ^ime qne les cinq sixièmes des juifs résidaient dans la Castille,

us R&GNE DE FEBDINAND BT D'ISABBLLE.

C'est aÎDsi que les germes piaules sons ud boD régime grandissent et se développent sous un mauvais. Cepeodaot l'époque la plus brillante n'est pas toujours celle de la plus grande prospérité nationale; les splendeurs des conquéics étrangères, sousle règne vanté de Charles^uint, fuEcui chèrement achetées par le déclin de l'industrie h l'iotérieur ei b perte de la liberté. Le patriote se plaira peu au spectacle île cet ( &ge d'or > de l'bistoire nationale, dont l'éclal estérieur ne cacbera pas à ses yeux un commencement de décadence; il se reportera en esprit à un temps plus éloigné, où la nation, se dégageant de la torpeur et de b licence d'un âge de barbarie, paraissait reprendre sa anciennes forces et se préparer à parcourir ^ pas de géaot sa carrière. Laissant de côté tant d'années écoulées, peadant lesquelles la nation s'épuisa en efforts ambitieui pour tomber ensuite dans un état de léthargie, il arrêtera ses regards sur le règne de Ferdinand et d'Isabelle, comme sur l'époque la plus glorieuse que lai offrent les annales de son pays.

APPENDICE

,gti7™T:G00glc

Noos donnons eu appendice deux éludes de Prescott, détachées par nous de ses Essais de biographie et de critique; l'ooe de ces études s'applique à Cervantes, le célèbre romancier espagaol, l'auteur immortel de Don Quichotte; l'autre étude est une appréciation de l'ouvrage de Washington IrvÎDg : La Conquête de Grenade.

Washington Irving est, comme Prescott, an des grands historiens et écrivains américains de ce siècle. Le sujet qu'il a traité, la Conquête de Grenade, est contemporain du règne de Ferdinand et dlsabelle, et, à ce titre, se rattache à l'oavrage de Prescott. Il est très curieux et très intéressant de voir ces deas historiens retraçant, l'un rapidement, l'autre en détail, celte dramatique épopée de la chute des Mores

d'Espagne. Il e&t très carieaz sartoat de voir Washin(;ton IrviDg jugé par Prescott, et à ce propos Prescott développe ses idées personnelles sur la manière dont l'histoire doit s'écrire, et trace, en de grandes lignes, le résanië des diverses écoles historiques et des divers procédés des grands historiens. Il y a là de belles pages, pleines de justesse et de profondeur, et empreintes de celte ^briétë énergique qui est le cachet du style de Prescott.

L'élude sur Cervantes se relie également à l'histoire d'Espagne, à l'époque du déclin de Philippe II. On se rappelle l'œuvre admirable de Prescott, Histoire du règne dt Philippe II, qne la mort l'a malheareasement empêché de terminer et qui est certes l'an des monuments historiques da XIX' siècle'.

Nous avons pensé qu'il n'était pas inutile d'ajouter, en appendice à XBistoire du règne de Ferdinand et d'IudteUe, cxs deux morceaux sortis de la plume critiqne de Prescott, puisqu'ils se rattachaient à l'histoire d'Espagne.

LES ÉDITEUKS.

* Hiiioir» du règiu it FKlippt II, par Fssscon. Traduction de MM. G. Senson et P. Ithier. Paria, Firmin Didot et C". — BnxeUes et Leipzig, A. Lacroix, YerboeckhoTen et C*, 6 volâmes in-S*, Colkotioii

desgraiLdfi hiatorieiLS contemporainB.

ISSUS DE BIOGRIPHK ET DE CRIIIDm PAK PRESCOII

CERVANTES

,gti7™T:G00glc

CERVANTES '

La publication dans ce pays d'un des principaux classiques espagnols dans le texte original , avec nn commentaire très bien fait, est nn éTéoemeot de quelque importance dans nos annales littéraires et iodiqne que la conuaissance des belles œuvres écrites dans la langue à laquelle il appartient se développe rapidement. Ce livre sera reçu comme UQ augure Tavorable pour l'avenir de la littérature moderne en général, dont l'étnde dans toutes ses variétés entrera sans doute sérieusement dans la même voie. L'importance croissante de cette partie de l'instraction peut se constater dans les antres pays comme dans le nôtre, et elle est le résultat naturel ou plutôt nécessaire des changements qui se sont

* • M Tngenioto Zidalgo Dm Oftijota cU la Maneha, compaesto poi HiGiTBL Db CxKVAiraES S&AVEDRA. Nueva édition claaieîca illustrada ood NoUs historicas, grammaticales j criticas, par la Academia espanolasna indÎTÏduos de numéro Fellica, ArrieU, j Clemeocin. Emmendada y oorreglda por Francisco Salea, A. M. Instructor de Tratices y Eepanol en la Unireraidad de Harvard, en Cambrigia. Estado de Mauaohosetto. Norte America, • 3 vol. ISmo. Boston, 1836.

34i BËGKB DE FERDINAND ET d'iSABELLB.

opérés dans les relations sociales de l'homme peadant cet âge révolationnaire. Aatrerois une oatioD, resserrée dans ses frontières , connaissait moins ses voisins que nous ne savons aujourd'hui ce qui se passe à Siam et au Japon. Une rivière, une chaîne de montagnes, une ligne tmagioaire même séparait les peuples aussi complètement que si des océans cassent roulés lears flots entre eux. Pour parler nettement, c'était leur civilisation imparfaite, leur ignorance des motifs et des moyens de communication qui les (enairat ainsi à distance. Aujourd'hui au contraire un changement ne peut se produire dans les institutions intérieures d'un pays sans soulever une agitation correspondante dans ceux de ses voisins; un traité d'alliance ne se conclut guère sans l'intervention d'un congrès général; un sabre n'est pas tiré dans une partie de la chrétienté sans que des milliers d'autres ne sortent da fourreau. Toutes les nations sont attachées entre elles par des liens aussi étroits qne si une âme commune les animait, et les contrées les plos éloignées de l'Europe sont rapprochées d'une façon aussi intime que l'étaient autrefois les provinces d'une même monarchie.

Cette association solide s'est rortifiée prodigieusement dans ces dernières années par des découvertes sans pareilles dans le passé, faites par la science pour faciliter les communications. Les habitants de la Grande-Bretagne, — le bout du monde pour les anciens, — peavenl maintenant se transporter aux extrémités dé l'Italie en moins de temps qne n'en prenait Horace pour aller de Rome à Bruudasium. Un bateau & vapeur chargé de touristes touche aux points remarquables signalés par Vliiade et l'Odyssée, en moins de semaines qu'il n'eût fallu d'années à un ancien allouante

ou & aa croisé du moyen âge. Chacun nécessairemeDt voyage et presque toutes les capitales et les TÏUes d'eaux célèbres du continent foarmillent de milliers de badauds errants, décuplés à Paris et dont beancoup peut-être n'ont pas dépassé dans leur petite lie les endroits d'où l'on entend les cloches de Bow.

Un petit nombre de ces chercheurs d'aventures sont assez épais pour ne pas ressentir un vague sentiment de curiosité concernant le langage et les institutions des peuples étrangers chez lesquels ils se trouvent, tandis que la meilleure partie, plus intelligente, est ameaée à étudier avec soin les Formes nouvelles, soit dans les arts, soit dans les lettres sous lesquelles l'esprit humain se révèle.

Les effets de cette dernière tendance se manirestent surtout parles réformes introduites dans les systèmes modernes d'enseignement. Le programme des deux universités récemment fondées à Londres, au lieu d'être limité aux langues anciennes, comprend l'ensemble de la littérature moderne, et les publications des professeors prouvent qu'il ne dorment pas dans leurs chaires. Des revues périodiques, dirigées par des écrivains de mérite, fournissent une part satisfaisante de critique et d'analyse d'ouvrages étrangers, et l'on prépare en ce moment, nous aflîrme-t-on, une histoire complète des diverses littératures du continent, sujet jusqu'ici fort médiocrement traité en Angleterre.

S'ils n'ont rien fait pour les annales de la littérature des nations continentales , les anglais ont contribué laidement à leurs histoires politiques. Celle de l'Espagne a occupé plusieurs de leurs meilleurs écrivains, lesquels pourtant se EODt limités aux relations étrangères de ces pays, laissant les questions d'intérieur dans une obscurité relative. Ainsi

téS RÉGNE DE FERBIHAHD BT D'ISABSIXE.

le grand ouvrage de Roberston est tout autant l'histoire de t'Eorope que de l'Espagae sous Cliartes-Quiul. Le règoede Philippe II par Wataon pourrait être appelé aussi jusiemeoi « la Guerre de la Néerlande , > qui forme sou objet principal.

Quelques ouvrages récemment publiés aux Élats-l'ois ont jeté une lumière beaucoup plus grande sur l'orgaaisidon intérieure et intellectuelle de la nation espagnole. Teb sont, par eiempte, les travaux d'Irving dont le coloris brillant reflète si bien les grandeurs chevaleresques da xv* siècle; les voyages du lieutenant Siidell, où l'on trouve des peintures animées de la physionomie sociale que présenle la plus pittoresque contrée du siècle actuel. Dans les A^'niscencet sur VEspagne de M. Cusfaing , nous trouvons, an milieu de fictions très caractéristiques, des recherches précieuses sur des points d'histoire intéressants et peo éclaircis. Sous le rapport littéraire, les belles Léctura de M. Ticknor à l'université d'Harvard , manuscrites encore, présentent une partie critique plus étendue qu'on n'en troaverait dans aucun ouvrage espagnol et renferment en même temps un degré de perrection et de recherches, eu égard >d petit nombre des documents, auquel n'ont pas atteint Bonlerwek et Sismondi. Le successeur de H. Ticknor, le professeur Longfellow, houorablemeat connu par d'antres travaux, a enrichi notre langue d'une excellente traductioo du Copias de Manrigue, le plus beau morceau de la poésie Castillane au xv" siècle; nous avons aassi ta avec plaiût une belle traduction des Visions de Quevedo, par M. Elliot de Philadelphie, ouvrage dont l'exécution présentait de grandes difficultés. M. Elliot a cru à tort que sa vosioa était la première écrite en anglais; la première remonte ao

APPENDICE. — CEHTAMTBS. MI

temps de la reine Anne et fut faite par le ramenx Roger d'EstraDge. Pour lermiDer celte nomencladire, disons que M. Sales, te véoérable répétiteur da collège d'Harvard, a donoé au Nouveau Monde la première édition soignée des princes des classiques castillans, sous une forrae qui peut revendiquer un certain mérite d'originalité.

Nous renvoyons nos remarques sur cette édition à la fin de notre article. Tout d'abord nous nous proposons, non pas d'écrire la vie de Cervantes, mais de relever quelques rails peu connus de son histoire littéraire et spécialement ceux qui ont trait à la composition et à la publication de son grand ouvrage Don Quichotte, dont la popularité immense et ancienne a fait nn livre non seulement espagnol mais européen.

Cervantes vivait sons Philippe II, an temps où la monar* chie espagnole, quelque peu déclinée, faisait encore des efforts extraordinaires pour maintenir el même étendre son empire déjà trop vaste. Ses navires étaient dans toutes les mers el ses armées dans toutes les parties de l'ancien et du nouveau monde. La profession militaire était la seule digne d'un gentilhomme, et il n'y eut guère d'écrivain de quelque importance, — certainement aucun poète, — de cette époqàe, s'il n'était engagé dans les ordres, qui n'eût porté quelque temps les armes au service de son pays. Cervantes quoique pauvre descendait d'une ancienne famille (il serait difficile de trouver un Castillan qui ne puisse détailler sa généalogie) ; il avait nue grande dose d'esprit chevaleresque et, pendant la première moitié de sa vie, nous le trouvons au milieu des scènes terribles et désastreuses où s'écbaDgeaient la poudre et les boulets. Son amour de la profession militaire, même après avoir perdu le bras on tout an moins la possibi-

U8 RËGNE DE PBFtDlNAND ET D ISABELLE.

lilé de s'en servir , — on n'est pas fixé sar ce peint, — est une preuve suffisante de son caractère aventureux. Dans le cours de son existence agitée il visita les principales contrées qui bordent la Méditerranée et passa cinq années k Alger dans une triste captivité. Ce temps ne Tut pas perdu pour lui , car il familiarisa son œil pénétrant avec ces peintures lirilIaQles du luxe et de la magnificence musulmane dont it a enrichi ses pages. Après des souffrances sans pareilles, il retourua dans son pa^s couvert de lauriers et de cicalrices, avec très peu d'argent mais pouvu de cette abondance de connaissances qui, pour un romancier, peut être considérée comme la base d'une fortune.

Le poêle peut sortir de la profondeur de ses propres inspirations, le savant d'une bibliothèque, mais l'étude principale d'un auteur dramatique soit en vers, soit en prose, esl l'homme, — l'homme comme il existe dans la société ; celai qui veut peindre la nature humaine ne peut l'étudier de trop près et sous trop de formes diverses. Il doit, comme Waller Scolt, s'asseoir au foyer du paysan, écouter les vieux cooles de sa femme; il doit avec Fielding présider aux Pelittsstssions, ou courir avec quelque écuyer de l'ouest, les hasards d'une chasse au renard ; il doit avec Smollett et Cooper éladier les mystères des abîmes et se mêler, dans l'élément orageux lui-même, aux singulières créations qu'il se propose de décrire; comme Cervantes enfin il doit errer au milieu des races et des climats étrangers avant que son pinceau ne possède ces touches variées qni reflètent les couleurs délicates et multipliées de la vie actuelle. Il peut cependant, comme Rousseau, s'il est possible d'imaginer un second Rousseau, se replier sur lui-même et peindre d'après ce qu'il découvre an fond de son âme ; mais il ne verrait ainsi que ses passions

el ses préventions personnelles, elles porlrails qu'il pourrait tracer, différecls dans leurs détails, seraient , quant à leurs traits principanx, une reproduction de lui-même; il serait, en somme , poète on philosophe , mais non peintre de la société et de ses mfturs.

Cervantes, poursuivant ses étodes de la nature humaine après son retour en Espagne, trouva de grandes ressources dans la vie active qui le conduisit sur divers points du pays. Il put trouver dans l'Andalousie les modèles de saillies vives et d'ironie délicate dont il a orné sob livre. Dans la province de Séville en particulier il fut mis en contact avec une multitude de filous et de voleurs de bas étage qui font une si belle figure dans ses romans de Picaresco; ii la Manche, Bon seulement il trouva la topographie de son Don Quichotte, mais ce contraste si bizarre d'orgueil et de pauvreté chez les habitants qui ont fourni les traits de si nombreuses et de si bonnes bouffonneries aux écrivains comiques de l'Espagne.

Jusqne-là il ne s'était lait connaître que par une pastorale, Galatie, charmant modèle d'un genre insipide qui, malgré tout son mérite littéraire, n'ouvrait pas une carrière i) son talent pour ia peinture de la vie humaine qu'il possédait peut-élresans s'en douter. Il écrivit aussi un grand nombre de pièces qui toutes, sauf deus, retrouvées à la fin du siècle passé, ont disparu. L'une d'elles, le Siège de Numance, brille par cette vérité de ressemblance et celte puissance de coloris qui distinguent l'artiste consommé. Il n'acheva la première partie de Don Quichotte, son grand ouvrage, que dans sa cinquante-septième année. Les romans les plus remarquables, différeals en cela de beaucoup d'ouvrages d'imagination, semblent avoir été la production de la dernière partie de la vie. Fielding avait entre quarante et cinquante ans

m RÈGNE DE PBIUIINAND ET d'iSABSLLE.

qnaad il écrivît Tom Jones; RiebardsoQ était daas sa soixaDtième année qaand il fit Clariisa; et Scott araît quelques années an dessus de la quarantaine quand il commença b série des Waierley Novtit. Le monde, cette école du romascier, ne s'enseigne pas comme le programme d'une luiiTeràté et la connaissance de ses aspects si variés doit être le résultat d'une longue et diligente obserration.

La première partie de Don Quichottt fut commeacée, comme l'auteur nous l'apprend, en prison, où il était dod pas pour un délit ou des dettes, mais sans doute ponr avoir offensé le respectable peuple de La Hanche. Ce n'est pas la première œuvre de génie qni se soit élaborée dans ce séJMir défavorable. Le Pilgrim's progress, le plus populaire probablement des romans anglais, a été composé dans de pareilles conditions. Mais nous douions que d'aussi brillantes fantaisies et de tels traits d'originalité aient jamais égajé les murs d'une prison avant le temps de Cervantes.

La première partie de Don Quichotte fut livrée au public en 1605. Quand le moment fut venu de lancer sa satire contre les préjugés antiques et enracinés de ses compatriotes, Cervantes, sans doute, regarda l'opération comme presque aussi téméraire que la lutte de son héros contre les moolias à vent; it songea donc à se couvrir de la protection d'un nom puissant et demanda h un grand d'Espagne, le duc de Bejar, l'autorisation de lui dédier sou œuvre. Le duc, affirme-t-oo, ignorant les motirs de l'auteur on doutant do succès de l'ouvrage, penchait k refuser, mais Cervantes insista pour qu'il écouta la lecture d'un seul chapitre. La compagnie invitée k donner son avis fut tellement ravie par les premières pages, qu'elle ne voulut pas abandonner le roman avant de l'avoir entendu jusqu'au bout ; le due, dès lors, sans

APPENDICE. — CERVANTES. SSl

hésiter davantage, autorisa l'écrivain à inscrire son oom dans ce passeport d'immortalité.

Il D'y a rien de bien invraisemblable dans cette histoire; elle rappelle nne ëprenve da même genre tentëe par Bernardin de Saint-Pierre, qui soumit le manuscrit de Paui et Virginie k une réunion de littérateurs Trançais, parmi lesquels siégeaient M. et M"* Necker, l'abbé Galiaoi, Thomas, Buffon et qnelques autres, tous gens d'esprit du premier mérite. Il làot entendre la description de cette scène de la bouche de son biographe ou plutôt de son traducteur : — « On écouta d'abord l'auteur en silence ; par degré l'attention devint languissante, l'assemblée commença à chuchoter, à bâiller, et ne prét!( plus l'oreille. H. de Buffon tira sa montre et demanda ses chevaux; les plus voisins de la porte s'échappèrent; Thomas s'endormit; M. Necker riait en voyant les dames pleurer, et les dames honteuses de leurs larmes, n'osèrent pas avouer qu'elles étaient intéressées. Quand la lecture fut terminée, rien ne fut loué. M"" Necker se coutenta de critiquer le dialogue de Paul et du vieillard; cette morale lui paraissait fade et vulgaire; elle brisait l'action, refroidissait le lecteur; elle faisait l'effet d'un verre d'eau glacée. M. de Saint-Pierre se relira dans ou étal d'abattement indescriptible; il considérait ce qui s'était passé comme sa sentence de mort; l'effet de son ouvrage sur un auditoire pareil à celui au<|uel il avait été lu ne lui laissait aucune espérance pour l'avenir. > Et pourtant ce livre était Paui et Virginie, un des plus populaires de la France! Voilà la critique.

La vérité est, semble-t-il, que le jugement d'un cercle privé, quelque soit, du reste, la valeur de son goût et de son talent, ne peut passer pour un pronostic de celui du

3M RËGNB DE FBllDINAND ET d'iSABELLE.

public ; si ie maouscrit h apprécier est d'an de dos amis, le verdict précède nécessairement la lecture; si quelque graod homme sollicite notre approbation, notre amour-propre esl trop flatté pour qu'elle lui soit rerusée. Si c'est irn petit personnage (ei Bernardin en ce temps était tel) nos préjugés — les préjugés de h pauvre natare humaine ! — nous jetieront bien vile dans une disposition opposée. Quoi qu'il en soit, celui qui fonde ses espérances de succès devant le publie sur les sourires d'une coterie court le risque de se voir tristement déçu. Plus d'une barque coquette qui a navigué gaiement sur un tac paisible s'est biisée contre les vagues et les flots de l'océan faroucbe.

L'augure cependant fut vrai pour Cervantes; son ouvrage produisit un efTet immédiat sur son pays ; il avait Tait vibrer des sons qui trouvèrent un écho dans tous les cœurs. Qoalre éditions furent publiées daus la première année — deoi à Madrid, une à Valencia et une autre à Lisbonne.

Ce succès presque sans exemple à toute époque était encore plus extraordinaire dans un temps ofi la lecture des ouvrages était comparativement restreinte; lé livre fit rapidement son chemin dans la société la plus élevée dn royaume; ceci résulte d'un mot bien connu de Philippe III, lequel rencontrant un étudiant qui riait aux éclats en Lenaol on livre, disait : c Cet homme est fou ou bien il lit Dok Quichotte. > Malgré cette appréciation, l'auteur ne vit luire pour lui aucun des rayons bienfaisants de la faveur roj'alï qui lui eussent été si agréables dans ses besoins.

Cette période était l'aurore dorée de la littérature caslillane. Mais le monarque actuel, sorti de celte triste dynastie autrichienne, eAt mieux convenu aux jours les plus obscors du moyen ige; son temps, partagé entre ses dévotions et ses

débauches, ne lui laissait pas le loisirde s'occuper des lettres; soD mJQÎstre, l'arrogant duc de Lerma, était trop absorbé par son ëgoîsme et ses plans de politique tortueuse pour prendre garde aux écrivains de romans et de satires. Cervantes néanmoins avait embrassé une carrière qui pouvait, comme il le répète dans ses vers, le conduire k la réputation mais non à la fortune; heureusement il ne précipita pas l'exécution de ses travaux pour un bénéfice passager. Ce fut plusieurs années après la publication de Don Quichotte qa'tl donna au monde les Jtomans modèles comme il les appela. Ces fictions, différentes de tout ce qu'on connaissait jusque \h, non seulement dans la Castllie, mais sous plusieurs rapports dans d'autres littératures, ouvrirent une vaste carrière à ses talents dramatiques dans l'invention des situations et la peinture large des personnages; remarquables par leur style attachant et d'une richesse peu commune, elles devinrent populaires dès leur apparition.

On est amené à se demander comment au milieu de pareils succès, l'auteur se soit trouvé dans la gêne dont il se plaint formellement et k plusieurs reprises dans ses écrits. Il reçut probablement peu d'argent de Don Quichotte, malgré son débit, parce qu'il en avait abandonné la propriété avant sa publication, alors que l'ouvrage était considéré comme une tenlative dont le résultat était douteux. Cervantes marque souvent son mécontentement contre les libraires, a Quoi, monsieur, s réplique un auteur introduit dans son Don Quichotte, t voudriez-vous que j'eusse vendu à un libraire les bénélices de mon travail à raison de trois maravédis par pagel Car c'est le plus haut prix qu'il en paierait et encore il faut attendre! Je les remercie de leurs offres. > Cette averse de lamentations et les reproches de dureté faits aux

2U RÈGNE DB FERDINAND ET d'ISABBUE.

éditeors eDvers les pauvres «nleors soat aussi vieui qoeFail d'écrire ; mais le public n'entend que la Toix de la partie plaignante; si les libraires expliquaient les choses à tev manière, nous aurions une version complètement difTâ^nte. Si pourtant Cervantes était dans le vrai, leur commerce dans la Caslille montrait un degré d'habileté dans ses opérations qui leur donnait les meilleurs titres à moolcr au pilori. Dans un de ses contes, nons trouvons un licencié qui se plaint des tromperies el des tricheries dont ils usent envers l'auteur quand ils achètent la propriété d'un livre el plus encore de la manière dont ils le volent s'il Tait imprimer son travail à ses frais ; rien alors n'est plus commun chez eoi, quand on est convenu d'une édition de quinze cents exemplaires, que d'en tirer trois mille dont la moitié au moins est vendue à leur profit et non pour te compte de l'auteur.

Les écrits de Cervantes semblent lui avoir g^oé deux amis importants dans la province de Cabra, le comte de ' LoDOX et l'archevêque de Tolède, de l'aDcienne famille des Rogas; le patronage que Ini donnèrent ces deux illustres personnages a été grandement récompensé par l'association de leurs noms aux impérissables productions du génie.

Un genre de patronage manquait encore dans celle époque reculée, c'était celui d'une nation grande et éclairée, — le seul qui poisse être accepté par un esprit généreux sans on certain sentiment d'humiliation. Il y avait pourtant une voie dorée qui menait à la faveur publique, c'était celle du théâtre. Le drame d'ordinaire a surtout fleuri dans les moments où une nation commence à prendre goût aux dwh ceurs de la culture littéraire. Telle était la première partie du xvii' siècle en Europe ; l'âge de Shakspeare, de Johnson et de Fletcher en Angleterre ; de L'Ârioste, de Machiavel et

Page 1