‹ Histoire du règne de Ferdinand et d'IsabelleChapitre 67 sur 73 · CHAPITRE -XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE -XXV

RiGIHGB DE XllUtS.

^!5tS-!517)

Régence de Ximenèa. — ProclamfttioD de Charies oaame roi. — Politique intérieure de Ximen^. — Intimidation des nobles. — Mécodtentement public. — Arrirée de Chules-Qnint en Espagne. — Siu ingratitude envers Ximen&a. — Ualadie et mort dn oaidinal. — Soi caractère extraordinaire.

L'histoire personnelle de FerdiDand se termine avec le chapitre précédent; mais, pour clore l'histoire de son r^e, nous devons poursuivre notre récit, Jt travers la coarte régence de Ximenès, jusqu'au moment où le goavenenieai fut remis entre les mains de Charles-Qaint, petit-GIs et suecesseur de Ferdinand.

Par }e testament du défunt roi, le cardinal Ximenès <le Cisneroa avait, comme nous l'avons vu , été nommé seul régent de Castille; il rencontra toutefois de l'opposilioii chez le doyen de Louvain, Adrien, qui produisit les pouvoirs dont il avait été revêtu par Charles. Aucun des deux compéiitenrsn'avait des titres suffisants pour exercer ces imporUnles fonctions, Tnn ayant été nommé par Ferdinand qui, simple régent lui-même , n'avait certainement pas le droit de

RfiGBNCE DE S^MENËS. ITT

désigner son successeur; l'autre teoaot sa nomiQalîou d'un prÎDce qui, à l'époque où U la fît, n'avait pas d'ordres h donner en Castille. Pour mettre fin ï leurs contestations, ils convinrent de partager l'autorité en commun, jusqu'à ce que Charles leur eût envoyé des instructions i ce sujet.

Celles-ci arrivèrent bientôt, te i4 février i516 ; elles confirmaient pleinement les droits du cardinal et ne parlaient d'Adrien que comme d'un ambassadeur. Elles exprimaient toalefois ta confiance la plus entière dans celui-ci, et tes deux prélats continuèrent à administrer conjointement le royaume. Cet arrangement ne faisait rien perdre à Xiroenès, car le timide et paisible Adriien, soumis à l'influence d'un génie hardi, ne contrariait pas les projets de l'archevêque ' .

La première demande faite par Charles pouvait , si elle était accueillie, ébranler la puissance et la popularité du nouveau régent; Charles voulait se faire proclamer roi, prétention repousséc par les Castillans, qui la regardaient non sealement comme contraire ii l'usage établi , la mère da prince vivant encore, mais comme un alTront fait k celle-ci. Ed vain Ximenès et le conseil représentèrent que cette demande était impolitique *; Charles, encouragé par ses conseillers flamands, s'obstina dans sa résolution. Le cardinal convoqua donc les prélats et les principaux seigneurs du royaume à Madrid, ville où il avait transféré le siège du gouvernement et qui, à cause de sa position centrale et d'autres avantages locaux, devint, depuis ce temps, presque sao»

' Cubajal nom a donoË la lettre de Charles signée <• SI Friiteipt. • Chariea n'on pas piendre la titre de roi dans sa ooirespondftace avec les Cutiltaus, quoiqu'il te portât au delion.

* La lettn du conseil eat datée du U man 1516.

179 RËGKE DE FBROIKAND ET D ISABELLE.

înleiTuptioD, la capitale de l'Espagne ^ Le docteur Culiiiii avait préparé une argumentation étudiée et plausible « faveur de la mesure; comme l'auditoire ne se montrait pis cependant convaincu, l'arcbevéque, furieux de celle opposition dont il soupçonnai! probablement les véritables moliè, déclara péremptoirement que ceux qui refusaient de reccmoaitrc, en ce moment, Charles comme roi , refuseraient de lui obéir lorsqu'il le serait devenu. ■ Je le ferai proclamer demain à Madrid, k dit-il, f el je ne doute pas que loala les villes du royaume n'imitent Madrid. > Il tint parole et l'exemple de la capitale fui suivi, sans grande résistance, par les autres cités castillanes. Tl u'en fut pas de même en Aragon, où te peuple se montra trop attaché à ses instilBtions pour consentir à reconnaître Charles, avant qu'il o'eilt juré en personne de respecter les lois et les libertés di pays.

Les nobles castillans supportaient avec peine, on le comprend, le joug nouveau que leur imposait le régeot; un jour, dit-on, ils se rendirent en corps auprès de loi pour lii demander de quel droit il exerçait une autorité aussi absolue. Il les renvoya pour toute réponse au testament de Ferdinand el à la lettre de Charles; comme ils faisaient encore des objections, il les conduisit à une fenêtre et, leur montrant de h un parc d'artillerie : « Voilà donc, » s'écria i-îl. < mes pleins pouvoirs! > L'anecdote est caractéristique, mais, quoique souvent répétée , elle repose , il faut ea convenir, sur une faible autorité *.

< Elle Is derint d'une maniën pennuiente aous le règne de Philippe 0-

* D'après Sobles, le cardinal, après cette bravade, roula bot hs dngU

b corde qui ceignait sa robe, en disant * qu'il ne demandait pas notât f m

de dompter ainùl'araneil dea nobles castillaos. • Mais Xîmenès u'£lti(v

RÉGENCE DE SIMBNËS. 179

Un des premiers actes du logent fut la fameuse ordoDiiance, engageant les bourgeois, pour l'offre d'une bonne récompense, ï s'enrôler par compagnies et à se soumettre à des exercices r^nliers, dont les jours étaient fixés. Les nobles comprirent trop bien le but de cette mesure pour ne pas la contrarier de toutes leurs forces ; ils y réussirent pendant quelque temps, car le cardinal, avec sa hardiesse ordinaire, avait osé la prendre, sans attendre la sanction de Charles et en opposition avec la plupart des membres du conseil. Cependant l'inflexible prélat finit par triompher de toutes les résistances et l'on vit s'organiser une milice nationale, capable de protéger les libertés du pays, mais destinée malheureusement à être employée contre elles.

Armé de celle force imposante, le cardinal conçut alors les plans de réforme les plus hardis, surtout dans les finances ob du désordre s'était introduit dans les dernières années de la vie de Ferdinand; il soumit à un contrôle sévère l'administration des ordres militaires, dans laquelle il y avait beaucoup de gaspillage et d'argent mal employé; il supprima toutes les charges inutiles, diminua des traitemeats trop élevés et retrancha les pensions accordées par Ferdinand et par Isabelle, pensions qui, soutenail-il , devaient cesser à la mort des souverains. Malheureusement, l'Élat ne devait rien gagner à ces arrangements économiques , puisque là plus grande partie de l'argent sauvé de celte manière, devait exciter la cupidité des seigneurs flamands, qui, donnant le spectacle d'une rapacité inouïe, traitèrent l'Espagne en pays conquis.

nn sot ni on fou, quoique ses biogra^liu trop lÈiéa le basent tftutôt l'im, tantôt l'autre.

180 RtoNB DE FBRDIHAND ET d'ISABBLLE.

Dans la politique élrangère, le régeat déploya le loéme courage, la même vigueur. Il fit établir des arsenaux dans les villes maritimes du midi el équiper une nombreuse floUe, destinée k purger la Médilcrraoée des pirates de la cdtebaN baresque. Il envoya en Navarre des forces considérables qui défirent, le 25 mars 1516, une armée française. Le cardinal fit ensuite démolir les principales forteresses de ce royaume; mesure de précaution à laquelle l'Espague doit, selon tonte probabilité, d'avoir conservé pour toujours cette conquête.

Ximenès portait ses regards jusque sur les extrémités les plus reculées de la monarchie ; il envoya une commission i Hispaniola pour examiner et améliorer le sort dès natordi du pays. En même temps, il s'opposait énergiqueiDCot, quoique sans succès, ayant été vaincu sur ce point par les conseillers flamands, à l'introduction des nègres dans les colonies; ce qui, prédisait-il, d'après le caractère de II race, finirait par entraîner une guerre d'esclaves. Il est iontile de faire remarqoer que celte prédictiou s'est vérifiée.

Nous voyons avec moins de satisfaction la politique ds régent k l'égard de l'inquisition. Chef de ce tribunal, il at étendit l'autorité aussi loin que possible, l'établit i Ono, dans les Canaries, dans le nouveau monde. Eu 1513, les notiieoux chrétiens avaient offert à Ferdinand une forte somme d'argent pour couvrir les frais de la guerre de Navarre, s'il voulait ordonner que les procès devant le saioloiSce fussent conduits comme dans les autres cours de joslice, où l'accusation et les témoins étaient confroutéi publiquement avec raccusé;Ximenës repoussa cette demaade raisonnable, sous le misérable prétexte que nul ne voudrait, dans ce cas, se charger du rôle odieux de délateur; en même temps, il fit au roi un présent magnifique, qui tin

flfiCENCE DE SIKENËS. 181

celui-ci d'embarras el Terma son cœur ans cris des malheureux postulants. Celle demande Ait renouvelée, en 1516, par les Israélites, qui offrireut ud subside à Charles, aux mêmes conditions; mais cette offre, que le jeune prince eât peutêtre acceptée, sur le conseil des seigneurs flamands, exempts aa moins de fanatisme, Tut rejetée par l'intervention du prélat.

L'absolutisme de l'archevêiiue, tout en irrilaol les nobles, donnait de l'ombrage an doyen de Louvain, qui se voyait privé de toute importance; sur ses représentations, un deuxième, puis un troisième ministre Tut envoyé en Caslille, pour partager l'autorité avec le cardinal ; mais cela ne servit de rien. Un jour, tes régents, voulant donner une leçon à l'arrogant primat et revendiquer leurs droits, signèrent les premiers une dépêche, puis la lui envoyèrent pour recevoir sa signature. Ximenès ordonna froidement à son secrétaire de décbirer cette pièce et d'en faire une autre, qu'il signa et expédia sans l'avoir soumise k ses collègues ; il suivit cette conduite pendant toute son administration.

Le cardinal n'assumait pas seulement toute la responsabilité des mesures les plus importantes, mais, dans l'exécutioD de celles^i, il daignait rarement calculer les obstacles qu'il devait rencontrer sur sa route ; c'est ainsi que, vers ce temps, il entra eu conflit avec trois des principaux grands de Caslille, les ducs d'Atbe et de l'Infautado, et le comte d'Urena. Don Pedro Girou, fils du comie, et plusieurs autres jeunes seigneurs, avaient maltiaité des officiers royaux dans l'exercice de leurs fonctions, et leur avaient opposé de la résistance; ils se réfugièrent ensuite dans la petite ville de Villafrala, qu'ils fortifièrent et mirent en état de défense. Le r^ent, sans hésiter, réunit plusieurs milliers d'hommes de

183 RÈGNE DE PEADINiND ET d'iSABELLE.

milice nationale, iovestil la ville, y mit le Tea et la fit délibérément raser jusqu'à terre. Les rebelles coastemës « soumirent; leurs amis intercédèrent pour eux dans 1« termes les plus humbles, et le cardinal, trop magnanime pour rouler aux pieds un ennemi vaincu, montra sa clémence ordinaire eu demandant au roi le pardon descoapables.

Mais i) était visible qae ni les talents ni l'aulorilé de Ximenès ne pourraient plus longtemps maintenir dans li subordination un peuple, furieux des honteuses exactions des Flamands et de l'indifférence que lui témoignait son nouveau souverain. Les plus hautes dignités de l'État el de l'Église étaient mises à l'encan, et l'ai^eui, renfermé datis les caisses publiques, était continuellement envoyé dans les Flandres, sous l'un ou l'autre prétexte. On s'en prenait, bien Ji tort, au prélat, car il est prouvé que son conseil et lui s'élevèrent avec la plus grande hardiesse contre ces abus, tandis qu'ils s'efforçaient d'inspirer à Charles des sentimeols plus nobles, en lui rappelant la sage et patriotique admioistration de ses aïeuls*. Cependant le peuple, indigné de ces excès et désespérant de se faire rendre justice par le sonferain, réclamait à grands cris la convocation des cortès, alio d'obtenir le redressement de ses griefs; le cardinal éiudi cette demande aussi longtemps que possible; il n'avaUjamais été partisan des assemblées populaires et l'était moins encore dans ce moment oii les esprits étaient surexcités et où le roi était absent. Il attendait celui-ci probablement avec pins d'impatience que tout autre ; bravé h l'iatériear par rarislo-

' Charles eût pu troaver dans les sages oonseils de ses ministres cut3laos un ufidote an poison qae lui oflnient les parasites fli

RÉfiBNCE DB XIHENËS. ' 183

cratie, contrarié au dehors par les Flamands daas ses projets favoris, obligé de contenir an peuple juslement irrité, enfin accablé par l'âge et des infirmités, il avait peine, même avec son caractère inflexible, it supporter uu fardeau aussi pesant.

A la fin, le jei^ne moDar<|ue, ayant pris tous ses arrangements, se prépara, quoiqu'en opposition avec les désirs de ses courtisans , à s'embarquer pour l'Espagne. Avant son départ, le 16 août 1516, les plénipoleutiaires français et espagnols signèrent un traité de paix à Noyon; le principal article stipulait le mariage de Charles avec la fille de François I", lequel cédait à celle-ci ses droits sur Naples. Ce mariage n'eut jamais lieu, tnais on peut considérer que ce traité mit fin aux longues hostilités entre l'Espagne et la France, et à la guerre sortie de la ligue de Cambrai.

Le 17 septembre 1517, Charles débarqua à Villaviciosa, dans les Asturies. Ximenès était, en ce moment, malade dans le couvent franciscain d'Aguilera, près d'Aranda, sur les bords du Douro. Ranimé en apprenant cette heureuse nouvelle, il écrivit aussitôt au roi une lettre, pleine de sages conseils sur la conduite qu'il devait suivre pour se concilier l'affection de ses sujets; il reçut en mérae temps un message de Charies qui, s'esprimanl dans les termes les plus gracieux, faisait des vœux pour le prompt rétablissement de sa santé.

Cependant les Flamands de la suite du prince redoutaient une entrevue de leur maître avec le cardinal; ils avaient vu avec plaisir celui-ci au gouvernement, lorsque son bras puissant était nécessaire pour dompter la noblesse castillane, mais ils craignaient l'ascendant qu'il devait prendre sur leur jeune souverain, dans une conCérence intime. Ils retinrent donc le roi dans le nord, aussi longtemps que possible; en

1S4 RËGNE DE FERDINAND BT u'iSABELLE.

même temps, ils s'efforçaient de l'exciter coDire le mtoislre, ea exagérant les reproches que Ximeoès s'était attirés par sa conduite arbitraire et par son caractère que la vieillesse, disaient-ils, avait encore aigri. Charles se laissa diriger, dans sa jeunesse, par ceux qui l'enlonraienh, avec une docilité qui ne faisait guère présager sa future grandeur.

A l'instigation de ces funestes conseillers, le prince adressa au prélat celle lettre mémorable, qni est un monument de froide et basse ingratitude, sans pareil même dans les annales des cours. Il remerciait le régent de tous ses services passés et fixait un lieu ofi il pourrait avoir une entrevue avec lui et profiter de 'ses conseils pour sa propre conduite, ainsi que pour le gonvernemeni du royaume; après quoi l'archevêque pourrait se retirer dans son diocèse et demander i Dieu une récompense que Dien seul pouvait lui donner.

Telle était la teneur de celte épllre, qui, selon la remarqoe de plus d'un écrivain, tua te cardinal. C'est là toutefois une exagération; Ximeoès avait l'âme trop grande pour succomber au chagrin d'avoir encouru la disgrâce d'un roi; il fut cependant très affecté de se voir délaissé par un sooverain qu'il avait servi si fidèlement, et, d'après Carbajal, la surexcitation où il fut jeté amena un nouvel et violent accès de fièvre. Mais les soucis et la maladie avaient déjà miné cette constitution, jadis si forte, et cet acte d'ingratitude ne pouvait que dégoûter davantage le prélat d'un monde qu'il allait bientôt quitter.

Pour se rapprocher du roi, Ximenès avait auparavant transféré sa résidence à Roa; il ne pensa plus désormais qu'à sa fin prochaine. La mort devait peu effrayer l'homme qui put dire, à son heure dernière, « qu'il n'avait jamais fait

Tolonlairemeat dn mal k personoe, mais qa'il avait rendu à cbacuD la justice qui IdÏ était due, sans se laisser guider, pour autant qu'il eo eût cooscieace, par la crainte ou par l'affection. > Le cardinal Richelieu, sur sou lit de mort, fit la même déclaration !

Comme dernière tentative, le prélat commença une lettre au roi; mais ses doigts refusèrent de tenir la plume, et, après avoir tracé quelques lignes, il abandonna ce projet. Il Tonlait, paralt-il, recommander son uDiversilé d'Alcala au souverain. II ne s'occupa plus que de ses devoirs religieux, manireslant un repentir de ses fautes et une confiance dans la miséricorde divine, qoi touchèrent profondément tous les assistants. C'est avec celle tranquillité d'esprit et ta pleine jouissance de tontes ses facultés qu'il espira, le 8 novembre 15i7, dans la qaalre-vlngt et unième année de son âge et la vingt-deuxième depuis son élévation i la prïmatie. Les dernières paroles qu'il prononça furent celles du psalmiste, qu'il répétait souvent en état de santé : < In te. Domine, speravi, > < En toi. Seigneur, j'ai placé mon espoir. >

Le corps du cardinal, vé(u de la robe pontificale, fut placé dans un somptueux fauteuil, et une foule de gens de tout rang accoururent pour baiser les pieds et les mains du défunt; il lut plus tard transféré à Alcala et déposé dans la cliapelle du magnifique collège de Saint-Ildefonse, érigé par le prélat. Les obsèques de l'archevêque furent célébrées en grande pompe, contrairement h. ses ordres, par tontes les communautés religieuses et littéraires de la ville ; ses vertus furent rappelées dans une oraison funèbre par un docteur de l'naiversité qui , trouvant dans la mort du juste une bonne occasion pour flétrir les vices des vivants, fit les allusions

1H6 RËGNC DE FERDINAND ET d'ISABBUE.

les plos mordanles aux favoris flamands de Cbaries et à leur influence pestilentielle sur le pays.

Telle fut la fin de cet homme remarquable, le plos remarquable (le son temps, sous bien des rapports. II avait ao de ces caractères fermes et grands, qui paraissent s'élever an dessus des défauts et des faiblesses ordinaires de la nature humaine; son génie sévère, comme celui de Dante ou de Hichel-Ange dans les régions de l'art, nous frappe par oite puissance qui excite une admiration voisine de la terreur. Noos avons vu avec quelle hardiesse il concevait ses entreprises et les menait à fin. II dédaignait de courtiser la fortune , en recourant aux artifices et aux ruses qui assurent souvent le succès; il prenait la voie la plus directe ponr arriver au but; anssi rencontraît-il de nombreux obstacles sur sa route, mais ii paraissait se plaire à lutter contre les difficultés qui lui donnaient l'occasion de déployer son énergie.

A ces qualités Ximenès joignait des talents variés, qoe l'on ne Iroave d'ordinaire que dans des esprits plus souples et plus flexibles; quoique élevé dans les ctottres, il se distingua dans le cabinet et dans les camps ; il avait même, an témoignage de son biographe, une aptitude naturelle pmrle métier des armes, si opposé à sa profession religieuse, et il manifesta ce goAt en déclarant que * l'odeur de la pondre était plus agréable pour lui que les plus doux par^ms de l'Arabie '. > Cependant, dans toute situation, il gardait l'empreinte de sa première éducation, et jamais la physionomie sévère du moine ne fut entièrement cachée sons le

< > Et qui pCDt douter, • s'fcrie Gouzalo de Oviedo, > que l'odear df U pondre employée contie l'inSdile soit un encens poor IHen ! •

RCGENCB de XIMENËS. I8T

masque de l'homme d'Élat ou le casque du guerrier. Il n'était guère exempt du fanatisme de l'époque, et il le prouva trislemeot, comme cbefdu tribunal qu'il présida dans les dix dernières années de a» Tic '.

Le cardinal porta dans la vie politique des idées arbitraires de sa profession; il appliqua dans sa régence les principes du despotisme militaire. Il avait pour maxime ■'qu'un prince doit compter principalement sur sou armée pour s'assurer le respect et l'obéissance de ses sujets. » Il est vrai qu'il avait aflairc k des nobles belliqueux et factieux, et il voulait refréner leur licence, fonder le règne de la justice, mais, dans l'accomplissement de cette mission , il eut peu égard k la constitution ou à des privilèges. Son premier acte, la proclamation du prince Charles comme roi , brava ouvertement les usages et les droits de la nation; Ximenès éluda les demandes pressantes des Castillans, qui réclamaient la convocation des cortès; il disait « que la liberté de parler, surtout d'exprimer des griefs, rendait le peuple insolent et le faisait manquer de respect à ses maîtres. > Naturellement le peuple ne fat pas consulté sur les mesures qui loucbaieni à ses intérêts les plus importants. Ximenès se proposa constamment d'agrandir la prérogative royale, aux dépens des ordres inférieurs de l'Étal, et sa régence, si courte et si heureuse pour ie pays, sous tant de rapports, fut un premier pas dans cette voie de despotisme que les

'Fendant ce Ups de temps, XimeDèa, pour emplojer l'ezpresùoa mitigée de Llorcnte, permit 1& condamaatian de plus de 2,500 individus an bAcher et d'enviroQ 60,000 à d'autres peines! Foui tendre justice à ce qui est réellement bon dans l'esprit de ce temps, il faut absolument fermer les yeux sni cet odieux fanatisme , qui existait plus on moins chea tous et t inalbenreusement en ploa forte dose cbes les meillenrs.

188 RfcGHB DR reiDIMAHD BT B ISàBELLE.

princes de la maisoo d'Aulriche saivireot avec tant de persé- Téraoce.

Mais, tout CD condamnaot la conduite de l'homme, noos devons respecier les principes qui la goidaient ; si erronée qu'elle soit k dos yenx, elle lui était dictée par le seatiment du devoir. C'est 1^, c'est dans la conviction qu'avaienl les aatres de son intégrité, que nous trouvons le secret de si puissance. Il était indifférent aux difficultés et ne redoutait rien pour lai-même; ayant conscience de la droitnre de set vues, il était peu scrupuleox sur le cboix des moyens qui pouvaient le conduire an bnl. II estimait peu sa vie auprès des grandes réformes qu'il avait à cœur; quoi d'étonnant donc qu'il sacrifiât si Eacilement les intérêts des antres, lorsqu'ils contrariaient ses projets?

Ximeoès s'élevait bien an dessus, de toute considération personnelle; ministre, il s'identifiait avec l'État; prêtre, avec l'Église. II punissait sévèrement toute offense contre ces deux pouvoirs et oubliait aisément les injores qui lui étaient faites à lui-même; il le prouva dans bien des circonstances remarquables. Son administration provoqua des pampblets, des libelles; il méprisa ces écrits, comme Ii misérable consolation des ^nvienx ou des mécontents, ei n'en pcrsécota jamais les auteurs; sous ce rapport, il dilférait dn cardinal de Richelieu, dont la position, plus que le caractère, offre plusieurs points de ressemblance avec li sienne.

Le prélat manifesta mieux encore sou désintéresse^nent dans l'emploi qu'il ût de ses immenses revenus ; il les donna anx pauvres et à des œuvres d'utilité publique. On ne pni l'accuser de népotisme ; il avait des frères, des neveux ; il se borna !i rendre leur sort heureni , sans abuser k lenr prolit

RÉGENflB Se xwsms. m

de raalorité qui lui ziail été co&fiée. Il laissa h runÏTersilS d'Alcala la- plus grande parlie de l'argent qu'il possédait h sa mort.

XtmcDès élait exempt de cette vanité qui Tait rougir d'une humble naissance. Il avait aue confiance en tni-noéme, presque de l'arrogance, qui le conduisit à ravaler le talent des autres et à les regarder comme ses instruments plul6t que comme ses égaux ; mais il était dépourvu de cet orgueil vulgaire qui se fonde sor la Fortune ou sur le rang. Il fHisait souvent allusion à son obscure jeunesse, avec une grande humilité, remerciant Dieu, tes larmes aux yeux, de la bonté extraordinaire qu'il lui avait témoignée; il ne se souvenait pas seulement de ses amis, mais il les obligea souvent. On cite à cet égard plus d'une anecdote louchante; ces traits de sensibilité , mis en r^ief par l'austérité et ta sévérité habituelles de l'homme, nous frappent par ce contraste, comme des lueurs fugitives qui percent à travers nn sombre nuage.

L'ancien moine avait des mœurs irréprochables et se conformait fidèlement h toutes les règles rigides de son ordre, k la cour comme dans le cloître. Il était sobre, modéré, chaste; sous ce dernier rapport, il évitait avec soin dé donner prise an soupçon, car Iç clergé de cette époque ne se souilla que trop par ses dérèglements. Un jour, étant en vdyage, il fut invité à passer la nuit dans la demeure de la dachessede Maqueda, que l'on déclarait absente. La duchessene l'était pas cependant et elle entra dans la chambre avant que Ximenès ne se fAt retiré pour aller se reposer : < Vous m'avez trompé, madame, » s'éa-ia-t-i) furieux, en se levant; V si voos avez k me parler, vous me trouverez demain au confession nal. > Lb-dessus, il sortit brasqnement du palais.

Il poussa si loin les aostérités et les mortifications, qu'il

IW RÈGNE DE FERDINAND ET d'iSÂDELLE.

mit sa vie en danger. On a conservé une curieuse letlre it pape, Léon X, datée de la dernière année de la vie dn cardinal, auquel le ponlife enjoinl de renoncer h ses péoiteDm sévères, de manger de la viande et des œurs, les jours de fêles ordinaires, d'6ter son froc de franciscain et de domir entre des draps et dans un Ut. Xinienès ne voulut pas loalefois consentir à déposer sa robe monastique. ■ Même les laïques, > dit-il, faisant allusion b une coutume catholique, « revêtent cette robe pour mourir, et moi, qui l'ai port^ toute ma vie, l'ôterai-je en ce moment. »

On cite h ce propos une autre anecdote. Au dessus de son grossier froc de laine, le prélat portait les somptueux vêlements exigés par son haut rang. Un impertinent prédicateur franciscain, s'éTeva un jour, devant lui, contre le liue du temps, surtout celui de la toilette; c'était un trait laoeé évidemment à l'adresse du cardinal, qui était revêtu d'uoe magnilique robe d'hermine, dont on lui avait fait préseol. Celui-ci écoula patiemment le sermon jusqu'au bout, et, le service fini, suivit le prédicateur dans la sacristie; là, après avoir loué son discours, il lui montra sous les fourrures ti le drap un le froc de son ordre, qu'il portait sur la peau. On ajoute que le moine, au contraire, avait du linge sous soa froc. Après la mort de l'archevêque , on trouva dans sa chambre une petite boite, renfermant les aiguilles etielil dont il se servait pour raccommoder lui-même ce vêtemeiil usé.

On conçoit qu'un homme si occupé fut avare de son temps. Ximenès dormait rarement plus de quatre on quatre heures et demie; il se faisait raser la nuit, tout en écoutaot une lecture édifiante. Il suivait le même usage à table oo assistait à des discussions entre certains membres de sm

RÉGENCE DE XIMEHÊS. 191

ordre, discussions qui roulaient d'ordinaire sur qoelque subtile question de théologie ; c'était là sa seule récréation. Il avait aussi peu de loisir que de goût pour des amuseraenis plus Idgers. Il parlait peu, et toujours h point; il n'aimait pas les vaines cérémonies et les visites inutiles, qu'il était plus ou moins condamné à subir, par sa position. Il avait souvent qq volume ouvert devant lui sur sa table, el, quand le visiteur restait trop longtemps ou l'importunait par une conversation Trivole, il manifestait sou mécontentement en reprenant sa lecture. Le livre du cardinal a dû être aussi funeste h mainte réputation que le cornet de Fontenelle.

Nous finirons ce portrait de Ximenès de Cisaeros par quelques mots sur sa personne. II avaii le teint paie, la Ggnre longue et maigre, le nez aquilin, la lèvre supérieure très proéminente; les yeux petits, profondément enfoncés dans la tête, noirs, vifs et pénétrants; le front large et, chose remarquable, sans aucune ride, bien que l'expression de ses traits fût un peu sévère '. Il avait la voix claire, mais non agréable, partait avec mesure et précision, avait le maintien grave, ta taille droite et haute, et l'air imposant. Sa constitution, naturellement forte, avait été affaiblie par des austérités et des travaux excessifs, au point que, dans les dernières années de sa vie, il était extrêmement sensible aux changements de temps et aux intempéries de l'air.

Nous avons parlé de la ressemblance qui Existe entre Ximenès et le cardinal de Richelieu. Ces deux hommes se ressemblent toutefois plus par leur position que par leur caractère, bien que, sous ce dernier rapport, ils,aient des

' On exEumna ta tête de Ximenès une qoanuitame d'années Kpièa SA mort et on dëooamt qoe te oràne éttit tans sutures.

Itt HfcCHE M mUHHAIlD BT B'iSUKLLK.

points de cooiact'. Toas deoi, quoique destines ï h prêtrise, pairinrent aux plus bantes dignités de l'État, et mëac dirigèrent , pent-on dire , les destinées de leur pars *. L'aotorité de Richeliea Tat cependant plus absolue qne celle de Ximeoès, car il s'abritait derrière le roi, tandis qne le prébt espagnol , seul et sans protecteur, se trouvait en botte an attaques de l'envie et rencontrait de l'opposition. Tous deoi, épris de la gloire militaire, se montrèrent capables de l'obtenir; tous deux durent leurs grands saccès h celte union, si rare et toujours irrésistible, de facultés supérieures avec nue énei^ie puissante.

Le fond moral de leur caractère éuit entièrement diflërent. Chez le ministre français, c'était l'égoisme, pur et sans adoucissement; sa religion, sa politique, ses principes, ea nn mot, avaient pour règle ses intérêts ; il pouvait pardonner des oflenses contre l'État, mais était implacable poar ceoi qui l'avaient offensé lui-même. Son autorité fut littéralement cimentée avec le saug. Il fit servir son immense puissance à l'agrandissement de sa famille. Quoique hardi jusque la témérité dans ses projets , il manqua plus d'une fois de véritable courage en les exécutant. Violent et emporté, il sut se prêter à dissimuler; malgré une extrême arrogance, il aimait l'eucens de la flatterie. Il avait un avantage sur le

' Va petit traité & éU coiuacré à ce sujet j il est intitilj : ■ Rtnllile da cardinal Ximenèg et dn oardinkl Kiolielieii , par H. l'abbé Bidivd; ■ TréToux, 1706. M (233 page* iii-18.) L'auteur aTca une bonne foi i»re dani une occuioa où la vanité nationale est en jeu, donne sans hi^tnh préféreace i l' étranger Ximeoèe.

* Les principales fonctions qoe Ximenèi exerçait à sa mort itaient celles d'aicheréque de TolËde, et par oonséquent primat d'&pagne, grandchancelier de Caitille, oudinal de l'tglise romaine, inqnistear ghéiû de Outille et régent.

RËGBNCB DE XIXENËS. 19S

prélat espagnol : il savait être un courtisan à la cour et avait des goûts pins raffinés, plus cultivés. II l'emporlait encore sur son rival, sous un autre rapport ; il n'était pas fanatique, n'avait pas ces senliments religieux qui engendrent la bigoterie.— Leur mort fut caractéristique. Richelieu mourut, comme il avait reçu, si profondément esécré que la populace rnrieuse voulut l'empêcher de reposer paisiblement dans la tombe. Ximenès fut enterré au milieu des larmes et des lamentalioDs du peuple; ses ennemis même honorèrent sa mémoire, et son nom est encore aujourd'hui vénéré, en Espagne, comme celui d'un saint.

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