CHAPITRE II
boulet de canon dans la cuisse. On l'emporta dans son canot; ses hommes se rembarquèrent en désordre. Vaisseaux et bateaux se hâtèrent de sortir de la baie, mais n'y parvinrent qu'après avoir perdu quatre cents matelots et sept cents soldats. Longtemps après, les vagues jetaient encore sur la cote de Bretagne des cadavres mutilés et percés de coups. La batterie qui tua Talmash s'appelle aujourd'hui encore : « La mort de l'Anglais. »
L'infortuné général était étendu sur son lit, et un conseil de guerre se tint dans sa cabine. Talmash opinait pour qu'on se portât droit dans le port de Brest, et que de là on bombardât la ville. Mais cet avis, qui n'indiquait que trop clairement que son jugement se ressentait de ses souffrances physiques et morales, fut rejeté et avec raison par les officiers de marine. L'armement retourna à Portsmouth. C'est là que Talmash mourut. En rendant le dernier soupir, il s'écria qu'il avait été attiré par trahison dans un piège.
La douleur et l'indignation publiques se manifestèrent hautement. La nation se souvint des services de l'infortuné général, oublia sa témérité, plaignit ses souffrances et voua à l'exécration le traître inconnu dont les machinations lui avaient été si fatales. Il courut une foule de conjectures et de bruits. Quelques Anglais fanatiques, égarés par le préjugé national, déclarèrent qu'il serait impossible de cacher à l'ennemi un seul de nos plans, tant que des réfugiés français exerceraient de hauts commandements militaires. Des Whigs ardents, non moins égarés par l'esprit de parti, s'en allaient répétant partout que la cour de Saint-Germain ne manquerait jamais de bons avis tant qu'il resterait un seul Tory dans le conseil. Le nom du vrai coupable ne fut point prononcé et jusqu'au jour où furent explorées les archives des Stuarts, le monde ignora que Talmash avait succombé sous la plus odieuse des mille infamies reprochées à Marlborough l.
Et cependant jamais Marlborough n'avait été moins Jacobite qu'au moment où il rendait à la cause jacobite cet ignoble service. On peut affirmer en toute confiance qu'il
1 Gazette de Londres, 14, 18 juin 1694 ; Gazette de Péris, 16 juin, 3 juillet ; Burchett ; Journal de Lord Caermarthen; liaden, 15 (25) juin ; L'Hermi-
tage, 15 (25), 19(29) juin.
n'était nullement dans son but de servir la famille exilée, et que les faveurs de celte famille n'étaient pour lui qu'une considération secondaire. Son principal désir était d'imposer ses services au gouvernement existant et de rentrer en possession des places importantes et lucratives dont il avait été dépouillé plus de deux ans auparavant. Il savait que le pays et le Parlement ne supporteraient pas patiemment de voir l'armée anglaise commandée par des généraux étrangers. Il n'y avait que deux Anglais qui se fussent montrés propres à remplir les hauts emplois militaires , Talmash et lui. Si Talmash était vaincu et déshonoré, Guillaume n'aurait plus le choix. En effet, dès qu'on apprit que l'expédition avait échoué et que Talmash n'était plus, le cri général fut que le roi devait rendre ses bonnes grâces à réminent capitaine qui avait rendu de si grands services à Walcourt, à Cork et à Kinsale. Et nous ne pouvons blâmer la multitude pour avoir proféré ce cri. Chacun, en effet, connaissait Marlborough pour un général brave, habile et heureux ; mais bien peu de gens savaient qu'alors qu'il commandait les troupes de Guillaume, qu'il siégeait dans ses conseils et qu'il se montrait à sa cour, il avait formé avec une adresse infinie un complot des plus dangereux pour renverser Guillaume de son trône. Moins de gens encore soupçonnaient l'auteur véritable de la récente catastrophe du massacre de la baie de Camaret et du triste sort de Talmash. La plus exécrable des trahisons eut donc pour effet d'élever le traître dans l'estime publique. Il ne se manqua pas à lui-même dans cette circonstance. Tandis que la Bourse était dans la consternation par suite du désastre dont il était la cause, tandis qu'un grand nombre de familles revêtaient des habits de deuil en mémoire des braves soldats dont il était le meurtrier, il se rendait à Whitehall et là, sans doute, avec cette grâce, avec cette noblesse, avec ces manières polies sous lesquelles il cachait aux yeux des observateurs superficiels une conscience endurcie, un cœur insensible aux remords, il se répandait en protestations de dévouement. A l'entendre, Guillaume et Marie n'avaient point de sujet plus fidèle, et il exprimait l'espoir que, dans cette circonstance, on lui permettrait d'offrir son épée à Leurs Majestés. Slirewsbury désirait extrêmement que cette offre fût acceptée, mais une sèche et courte réponse de