CHAPITRE I
La nouvelle forme qu'avait prise la cupidité fournit un excellent thème aux poètes comiques et satiriques, thème d'autant plus piquant que quelques-uns des moins scrupuleux et des plus heureux de cette nouvelle race de joueurs étaient des hommes aux cheveux plats et aux vêtements de couleur sombre, des hommes qui appelaient les cartes les livres du diable, des hommes qui regardaient comme un péché de gagner ou de perdre deux sous au trictrac. C'est dans le dernier drame de Shadwell que l'hypocrisie et la fourberie de ces spéculateurs furent, pour la première fois, livrées à la risée publique. Shadwell mourut au mois de novembre 1692, au moment où ses «Agioteurs1» allaient paraître sur la scène; et l'épilogue fut récité par un acteur en grand deuil. La meilleure scène de la pièce est celle où quatre à cinq rigides non-conformistes, en costume complet de puritains, après avoir discuté l'avenir de la « Compagnie des Souricières » et de la « Compagnie pour la destruction des puces, » examinent la question de savoir si les gens pieux peuvent sans offenser le Seigneur prendre intérêt dans une compagnie ayant pour objet de faire venir en Angleterre des danseurs de corde chinois. « Des personnes considérables ont des actions, » dit un austère personnage aux cheveux ras; « mais en vérité, je ne saurais dire si c'est légitime ou non. » Ces doutes sont levés par un vieux colonel de Têtes-Rondes, qui s'était battu à Marslon-Moor, et qui rappelle à son frère que les saints n'ont pas besoin de voir eux-mêmes les danses de corde et que, selon toute probabilité, il n'y aura pas de danses de corde à voir. « La chose, » dit-il, « paraît devoir prendre : les actions se placeront bien; et peu nous importe alors que les danseurs de corde viennent ou ne viennent pas. » Il est à re-
the improvement of Husbandry and trade, par J. Houghton, que je suis principalement redevable de ces détails sur l'origine de l'agiotage dans la Cité de Londres. Cette feuille est, en réalité, une histoire hebdomadaire des spéculations commerciales de celte époque. J'en ai parcouru les séries pendant plusieurs années. Dans le n° 33, du 17 mars 1692-3, Houghlon dit: « L'achat et la vente des actions est une des grandes affaires du jour. Je remarque que beaucoup de personnes n'y comprennent rien. » Les 13 et 22 juin 1G94, il expose les progrès de l'agiotage. Le 13 juillet de la même année, il l'ait mention pour la première fois des marchés à terme. Ceux qui désireraient de plus amples informations sur les compagnies mentionnées dans lé texte peuvent consulter Houghton, et une brochure intitulée : AnqUœ Tutamen, publiée en lijljô, ' Stockjobbcrs,
marquer que cette scène fut représentée et applaudie avant qu'un farthing de la dette nationale eût été contracté. Les nombreux écrivains qui, plus tard, ont attribué à la dette nationale l'existence de l'agiotage et de toutes les immoralités qui s'y rattachent, ont donc été bien mal informés. La vérité est que la société était arrivée, dans le cours naturel de son développement, à un point où l'agiotage était inévitable, qu'il y eût une dette nationale ou non, et où il était inévitable aussi, s'il survenait une guerre longue et coûteuse, qu'il veut une dette nationale.
Comment, en effet, eût-il été possible qu'une dette ne fût pas contractée, lorsqu'une des parties était poussée par les motifs les plus puissants à emprunter, et lorsque l'autre était poussée, par des motifs également puissants, à prêter? Un moment était arrivé où le gouvernement se trouvait dans l'impossibilité, à moins d'exciter les plus formidables mécontentements, de lever au moyen de taxes les subsides nécessaires pour défendre la liberté et l'indépendance de la nation : dans ce même moment, de nombreux capitalistes cherchaient vainement autour d'eux quelque bon moyen de placer leurs économies et, faute de trouver ce moyen, gardaient leur argent sous clef, ou l'engloutissaient dans des entreprises absurdes. Des richesses sullisantes pour équiper une marine qui eût balayé les corsaires de la mer du Nord et de l'Atlantique, des richesses sullisantes pour équiper une armée qui eût repris Namur et vengé le désastre de Steinkerque, restaient sans emploi, ou passaient des mains de leurs propriétaires dans celles d'escrocs. Un homme d'Etat était fondé à se dire qu'une partie de ces richesses, chaque jour enfouies ou dissipées, pourrait être attirée vers le Trésor, avec profit pour le propriétaire, pour les contribuables et pour l'Etat. A quoi bon, pour faire face aux dépenses extraordinaires d'une année de guerre, faire saisir le chétif mobilier de malheureuses familles, forcer tel gentilhomme campagnard à anticiper sur ses coupes de bois, tel autre à laisser tomber en ruines les chaumières de sa propriété, tel autre à retirer de l'Université un tils plein d'avenir, lorsque les environs de la Bourse regorgeaient de gens qui ne savaient que faire de leur argent et qui demandaient de tous côtés des emprunteurs.