‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 27 sur 246 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

s'évertuèrent à imaginer de nouveaux plans pour l'emploi de l'excédant du capital. Ce fut vers l'année 1688 que le mot agioteur fut pour la première fois entendu à Londres. Dans le court espace de quatre années, on vit éclore une foule de Compagnies, dont chacune offrait avec assurance à ses actionnaires la perspective d'immenses bénéfices : — compagnies d'assurances, compagnies pour la fabrication du papier, des cordes de luth, des lames d'épées, compagnies pour la pêche des perles, compagnies des bouteilles de verre, compagnie d'alun, compagnies pour l'exploitation de la houille de Blythe. Il y avait une compagnie de tapisserie qui promettait de fournir de jolies tentures pour tous les parloirs ou salons des habitations de la classe moyenne, pour toutes les chambres à coucher des hautes classes. Il y avait une compagnie de cuivre qui se proposait d'exploiter les mines d'Angleterre et faisait espérer que leur exploitation ne serait pas moins productives que celle des mines de Potosi. Il y avait une compagnie de recherches sous-marines qui se chargeait de repêcher les objets précieux engloutis avec des bâtiments naufragés, et qui annonçait qu'elle possédait une collection de machines extraordinaires, ressemblant à des armures. En avant du casque se projetait une grosse lentille en verre, semblable à l'œil d'un cyclope, et le cimier donnait passage à un tuyau destiné à l'introduction de l'air. On donnait sur la Tamise une représentation complète de l'opération. Les beaux messieurs et les belles dames invités à ce spectacle y trouvaient des rafraîchissements préparés pour eux et avaient le plaisir de voir les plongeurs, revêtus de cet appareil, descendre dans le fleuve et remonter chargés de vieux morceaux de ferraille et d'autres débris de navires. Il y avait une compagnie des pêcheries du Groenland, qui ne pouvait manquer d'expulser des mers du Nord les baleiniers hollandais. Il y avait une compagnie de tannage, qui s'engageait à fournir du cuir supérieur aux meilleurs cuirs de Turquie et de Russie. Il y avait une société qui se chargeait de donner aux jeunes gens une éducation libérale à bon marché, et qui prenait le titre sonore de Compagnie des Académies royales. On annonçait dans un pompeux prospectus que la Compagnie des Académies royales avait engagé les meilleurs professeurs dans toutes les branches de l'enseignement, et qu'elle allait

émettre vingt mille billets à vingt shillings la pièce. Il y aurait une loterie avec deux mille numéros gagnants, et les heureux possesseurs de ces numéros pourraient apprendre, aux frais de la Compagnie, le latin, le grec, l'hébreu, le français, l'espagnol, les sections coniques, la trigonométrie, le blason, l'art de vernir à la laque, la tenue des livres, la science des fortilications et l'art de jouer du théorbe. Quelques-unes de ces compagnies s'installaient dans de vastes hôtels et faisaient imprimer leurs annonces en lettres dorées. D'autres, procédant avec moins de luxe, se contentaient d'encre et tenaient leurs réunions dans des cafés aux environs de la Bourse. Les établissements connus sous les noms de Jonathan s et de Garraicays étaient sans cesse remplis de courtiers, d'acheteurs, de vendeurs, d'assemblées de directeurs, d'assemblées d'actionnaires. Les marchés à lerme devinrent bientôt à la mode. On forma de vastes combinaisons, on tit circuler des fables monstrueuses, dans le but de faire hausser ou baisser le prix des actions. Notre pays vit pour la première fois ces phénomènes avec lesquels une longue expérience nous a depuis familiarisés. Une fièvre, dont les symptômes étaient essentiellement les mêmes que ceux de la lièvre de 1720, de la lièvre de 1825, de la lièvre de 1845, s'empara de l'esprit public. L'impatience de faire fortune, le mépris de ceux qui cherchent dans des bénéfices moins rapides, mais plus sûrs, la récompense de leur industrie, se répandirent dans la société. L'esprit des joueurs de dés pipés de Whi te triais prit possession des grands sénateurs de la Cité, des dignitaires des eorps de métiers, de députes, d'aldermen. 11 était beaucoup plus facile et plus lucratif de lancer un prospectus mensonger, annonçant l'émission de nouvelles valeurs, de faire croire à des gens ignorants que les dividendes ne pouvaient être au-dessous de vingt pour cent, et de se débarrasser de cinq mille livres de ce fonds imaginaire pour dix mille guinées bien sonnantes, que de mettre à bord d'un navire une pacotille de marchandises choisies pour la Virginie ou le Levant. Chaque jour voyait quelque nouvelle bulle se former, monter en l'air, brillante de toutes les couleurs de l'are-cn-ciel, puis crever, pour retomber bien lot dans l'oubli1.

1 C'est à une feuille périodique très-curieuse, intitulée : Collection for

Page 1