CHAPITRE I
la banqueroute et à la ruine. Cependant la dette allait toujours croissant; et la banqueroute et la ruine étaient toujours aussi éloignées que jamais. Quand la grande lutte avec Louis XIV fut enfin terminée par la paix d'Utrecht, la nation devait environ cinquante millions sterling; et cette dette était considérée, non-seulement par le vulgaire, non-seulement par des orateurs de cafés et des gentilshommes campagnards à qui la chasse au renard était plus familière que les matières de finances, mais par des penseurs aussi subtils que profonds, comme une charge qui grèverait d'une manière permanente et paralyserait l'action politique du pays. Cependant le commerce continua d'être florissant, et la richesse nationale ne fit qu'aller en augmentant. Alors survint la guerre de la succession d'Autriche, et la dette s'éleva à quatre-vingts millions. Pamphlétaires, historiens, orateurs, tous déclarèrent que, pour le coup, la situation était désespérée. Cependant les signes d'une prospérité naissante, signes qu'il n'était pas plus possible de contrefaire que de cacher, auraient dû prouver aux hommes qui observent et qui rélléchissent qu'une dette de quatre-vingts millions était moins pour l'Angleterre gouvernée par Pelham, que n'avait été une dette de cinquante millions pour l'Angleterre gouvernée par Oxford. Bientôt la guerre éclata de nouveau, et, sous l'administration énergique et prodigue du premier William Pitt, la dette s'éleva rapidement à cent quarante millions. Dès que le premier enivrement de la victoire fut dissipé, les hommes d'affaires aussi bien que les théoriciens s'écrièrent presqu'à l'unanimité que, cette fois, le jour fatal était réellement arrivé. Le seul homme d'Etat qui ne partagea pas l'illusion générale à cet égard, fut Edmond Burke. David Hume, sans contredit un des économistes politiques les plus profonds de son époque, déclara que notre folie surpassait la folie des croisés. Richard Cœur-de-Lion et saint Louis n'avaient pas été à l'encoutre des démonstrations arithmétiques. Il était impossible de prouver par des chiffres que la route du paradis ne passait pas par la Palestine ; mais il était possible de prouver par des chiffres que la dette nationale était la route de la ruine nationale. Toutefois, à quoi bon parier de la roule? Il ne s'agissait plus maintenant de ia route : on avait atteint le but ; tout était Uni ; tous les revenus de l'Ile
au nord du Trent et à l'ouest de Reading étaient hypothéqués. Mieux eût valu pour nous être battus par la Prusse ou l'Autriche que d'être chargés de l'intérêt de cent quarante millions '. Et pourtant ce grand philosophe, — car c'en était un, — n'avait qu'à ouvrir les yeux pour voir les améliorations qui se réalisaient tout autour de lui, les villes qui s'agrandissaient, les cultures qui s'étendaient, les marchés trop étroits pour la foule des acheteurs et des vendeurs, les ports trop étroits pour contenir les bâtiments, les rivières artificielles mettant les principales villes manufacturières de l'intérieur en communication avec les ports de mer, les rues mieux éclairées, les maisons mieux meublées, les marchandises plus riches exposées en vente dans de plus beaux magasins, les voitures plus rapides courant sur des routes mieux entretenues. Il n'avait qu'à comparer l'Edimbourg de son enfance avec l'Edimbourg de sa vieillesse. Sa prédiction reste comme un exemple mémorable de la faiblesse dont les esprits les plus forts ne sont pas exempts. Adam Smith vit un peu plus loin, mais seulement un peu plus loin. Il admit que, tout immense qu'était le fardeau, la nation le supportait, et qu'elle atteignait en même temps un degré de prospérité que personne n'aurait pu prévoir. Mais il avertit ses compatriotes de ne pas renouveler une expérience aussi hasardeuse. On avait atteint la limite : la moindre addition pouvait être fatale 2. Ce ne fut pas sous un aspect moins sombre que Georges Grenville, ministre éminemment laborieux et pratique, envisagea notre situation financière. La nation, selon lui, devait succomber sous une dette de cent quarante millions, si les colonies d'Amérique ne supportaient une partie de cette charge. La tentative que l'on lit pour rejeter une partie de cette charge sur les colonies d'Amérique amena une autre guerre, qui nous laissa avec un accroissement de cent millions de dette et sans ces mêmes colonies dont l'assistance avait été représcntée«comme indispensable. Encore une fois l'Angleterre fut perdue; et encore une fois, en dépit de tous les diagnostics et de tous les pronostics des
1 Voir une notice très-remarquable dans Hume, History of England, Appcndix III.
• Wcalth of Salions, livre V, chapitre 3.