‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 31 sur 246 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

médecins d'Etat, cet étrange malade persista à prendre plus de force et des couleurs plus fraîches. De même qu'elle avait été visiblement plus prospère avec une dette de cent quarante millions qu'avec une dette de cinquante, de même elle fut visiblement plus prospère avec une dette de deux cent quarante millions qu'avec une dette de cent quarante. Mais bientôt les guerres qui furent la conséquence de la Révolulion française, et qui entraînèrent des frais bien plus considérables que tout ce qu'on avait vu jusqu'alors, mirent à la plus rude épreuve la puissance du crédit public. Quand la paix eut été enfin rétablie, la dette nationale de l'Angleterre s'élevait à huit cents millions sterling. Si l'on eût dit, en 1792, à l'homme le plus éclairé, qu'en 1815 l'intérêt de huit cents millions serait régulièrement payé à la Banque, à jour fixe, il aurait eu autant de peine à le croire que si on lui eût dit que le gouvernement serait en possession de la lampe d'Aladin ou de la bourse de Fortunatus. C'était véritablement une dette gigantesque, fabuleuse; et il n'est pas étonnant que les cris de désespoir aient été plus bruyants que jamais. Mais on reconnut encore une fois que ces cris étaient aussi déraisonnables que jamais. Après quelques années d'épuisement, l'Angleterre se releva. Néanmoins, semblable au valétudinaire d'Addison, qui ne cessait de répéter en gémissant qu'il se mourait de la poitrine jusqu'à ce qu'il fût devenu si gras qu'il eut honte de ses doléances, elle continua de se plaindre qu'elle était plongée dans la misère jusqu'au moment où sa richesse se manifesta par des symptômes qui rendirent ses plaintes ridicules. Cette société réduite à la misère, à la banqueroute, se trouva non-seulement en état de faire face à toutes ses obligations; mais, tout en faisant face à ses obligations, sa richesse continua de s'accroître avec une telle rapidité, qu'on ne pouvait, pour ainsi dire, suivre des yeux le développement. Dans chaque comté, on vit des terrains incultes tranformés en jardins; dans chaque ville, de nouvelles rues, des places, des marchés, un éclairage plus brillant, un approvisionnement d'eau plus abondant; dans les environs de toutes les grandes cités manufacturières, les maisons de campagne se multipliant rapidement, entourées chacune de son petit paradis de lilas et de roses. Tandis que des politiques superficiels répétaient que les forces vitales de

la population étaient écrasées sous le poids des charges publiques, la vapeur accomplissait son premier voyage sur des rails, et bientôt l'île était sillonnée en tous sens de chemins de ter. Dans l'espace de quelques années, cette population ruinée dépensait volontairement en viaducs , en tunnels, en remblais, en ponts, en stations, en machines, une somme qui dépassait le chiffre total de la dette nationale à la fin de la guerre d'Amérique. Cependant, le poids des taxes devenait de plus en plus léger dans une progression presque constante, et le Trésor continuait d'être plein. On peut maintenant affirmer, sans crainte d'être contredit, que nous payons l'intérêt de huit cents millions sterling avec autant de facilité que nos ancêtres payaient, il y a un siècle, l'intérêt de quatrevingts millions.

On ne saurait douter qu'il dut y avoir quelque grande erreur dans les idées de ceux qui émirent et de ceux qui crurent cette longue suite de prédictions fâcheuses, démenties d'une manière si éclatante par une longue suite de laits incontestables. C'est à l'économiste plutôt qu'à l'historien qu'il appartient de signaler et d'expliquer cette erreur. Il nous suffira de dire ici que ces prophètes de malheur étaient sous le coup d'une double illusion. Ils s'imaginaient à toit qu'il y avait une exacte analogie entre la position d'un individu qui doit de l'argent à un autre individu et celle d'une société qui doit de l'argent à une partie d'ellemême; et cette analogie les entraînait dans des méprises sans fin sur reflet du système des fonds publics. Ils ne se trompaient pas moins sur les ressources du pays. Ils ne tenaient aucun compte de l'effet produit par les progrès incessants de toutes les sciences expérimentales et par les efforts incessants de chaque individu pour se pousser dans le monde. Ils voyaient que la dette augmentait, et ils ne voyaient pas que d'autres choses augmentaient en même temps que la dette.

Une longue expérience nous autorise à croire qu'au vingtième siècle l'Angleterre sera plus en étal de supporter une dette de seize cents millions qu'elle ne peut maintenant supporter sa dette actuelle. Quoi qu'il eu soit, ceux qui annoncèrent avec tant d'assurance qu'eHe devait succomber, d'abord sous une dette de cinquante millions, puis sous une dette de quatre-vingts millions, puis sous une dette de cent

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