Histoire du règne de Guillaume III
Tandis que la Convocation se livrait aux disputes d’un côté d'Old Palace Yard, le Parlement se livrait, de l’autre, à des débats encore plus passionnés. Les Chambres, qui s'étaient séparées le 20 août, s'étaient réunies de nouveau le 19 octobre. Ce jour même, un changement important frappa tous les yeux. Halifax ne siégeait plus sur le sac de laine. Il avait des motifs pour croire que la persécution à laquelle il avait failli ne pas échapper dans la session précédente se renouvellerait dans celle-ci. Les événements qui avaient eu lieu pendant les vacances, et surtout les désastres de la campagne d'Irlande, avaient fourni de nouvelles armes à ses ennemis. Son administration n'avait pas été heureuse, et si son insuecès devait être attribué en partie à des causes contre lesquelles aucune sagesse humaine ne pouvait lutter, il de-
ll, I
vait l’être aussi en partie aux défauts particuliers de,son caractère et de son intelligence. Il était certain, dans tous les cas, qu’un parti nombreux dans les Communes chercherait à le mettre de côté, et il ne pouvait plus compter sur la protection de son maître. Il était naturel qu’un prince, éminemment homme d'action, se lassât d'un ministre qui était homme de théorie. Charles IT, qui allait au conseil comme il allait au théâtre, uniquement pour s’amuser, était enchanté d’un conseiller qui avait toujours cent choses agréables et ingénieuses à dire sur le pour et le contre de chaque question. Mais Guillaume n’aimait ni les dissertations ni les discussions, quelque vives et brillantes qu’elles pussent être, lorsqu'elles faisaient perdre beaucoup de temps sans aboutir à aucune conclusion. On disait, et la chose n’est pas improbable, qu'il n'avait pu s'empêcher, dans une certaine occasion, d'exprimer très-vertement, à la table du Conseil, son impatieñnce de ce qui lui paraissait être une habitude d’indécision, passée à l'état de maladie !. Mortifié par ses échecs dans la vie publique, abattu par des malheurs domestiques, préoccupé de la crainte d’une mise en accusation et ne se sentant plus soutenu par la faveur royale, Halifax se dégoüta des affaires, et commença à soupirer après le silence et la solitude de son château dans le Nottinghamshire, ancienne abbaye de l’ordre de Citeaux, enfouie au milieu des bois. On sut, dans les premiers jours d'octobre, qu'il ne présiderait plus la Chambre-Haute. On disait tout bas en même temps, et comme un grand secret, qu'il allait se retirer tout à fait, et qu'il ne conserverait le Sceau privé qu’en attendant la nomination de son successeur. Le Premier Baron Atkyns fut nommé président de la Chambre des Lords ?,
Vote de subsides.
Sur quelques points importants la législature parut être d'accord. Les Communes prirent à l'unanimité la résolution de seconder. de tout leur pouvoir les vues du roi en ce qui
* « Halifax a eu une réprimande sévère publiquement dans le Conseil par le Prince d'Orange, pour avoir top balancé. » D’Avaux à de Croissy, Dublin, 16 (26) juin 1689. « La vivacité de son esprit, » dit Burnet, « s’ac- cordait mal avec le flegme du roi. »
* Clarendon, Diary, 10 octobre 1689; Lords’ Journals, 19 octobre 1689,
concernait l'Irlande, et de lui fournir les moyens de pousser avec vigueur la guerre contre la France !. Ce fut avec la même unanimité qu'elles votèrent un subside extraordinaire de deux millions ?, Il fut décidé que la plus grande partie de cette somme serait réalisée au moyen d’un impôt sur la propriété immobilière, Le reste devait être fourni en partie par une taxe personnelle, en partie par de nouveaux droits sur le thé, le café et le chocolat. On proposa de lever cent mille livres sur les Juifs, et cette proposition fut d'abord accueillie avec faveur par la Chambre, mais des difficultés surgirent. Les Juifs présentèrent une pétition, dans laquelle ils déclaraient qu'il leur était impossible de payer une pareille somme, et qu'ils aimaient mieux sortir du royaume que d’y rester pour se voir ruiner. Les hommes éclairés ne tardèrent pas à reconnaître qu’un impôt spécial, frappé sur une classe peu nombreuse, qui'se trouve être riche, impopulaire et sans défense, est une véritable confiscation, et doit, en définitive, appauvrir l'Etat plutôt que l’enrichir. Après quelque discussion, cette taxe des Juifs fut abandonnée à,
Le Bill des droits passe.
Le Bill des Droits, qui avait été, dans la dernière session, un sujet de vives altercations entre les deux Chambres, et auquel il n'avait pas été donné suite, fut présenté de nouveau et voté rapidement. Les Pairs n'insistèrent plus pour qu’on désignât nominativement la personne qui succéderait au trône dans le cas où Marie, Anne et Guillaume viendraient tous à mourir sans postérité. Pendant onze ans, il ne fut plus question des prétentions de-la Maison de Brunswick.
Le Bill des Droits contenait quelques dispositions qui méritent d’être l’objet d’une mention particulière. La Convention avait décidé qu'il était contraire à l'intérêt du royaume
1 Commons’ Journals, 24 octobre 1689,
% Commons’ Journals, ? novembre 1689.
* Commons’ Journals, 7 et 19 novembre, 30 décembre 1689. C'était alors la règle dans la Chambre qu'aucune pétition contre un impôt ne pouvait être reçue. Cette règle fut, à la suite d’une lutte très-vive, abrogée en 1842. La pétition des juifs ne fut pas admise, et il n’en est pas fait mention dans les procès-verbaux, Mais on trouvera quelques informations à Ë + NUE Narcissus Luttrell, Diary, et dans Grey, Debates, 19 novem-
re 1609.
r RÈGNE DE GUILLAUME IL.
d'être gouverné par un papiste; mais elle n’avait pas indiqué de test à l’aide duquel on pourrait reconnaitre si un prince était un papiste ou non. Cette lacune fut comblée. Il fut stipulé que tout souverain de l’Angleterre serait tenu de répéter et de signer, en plein Parlement et à la cérémonie du couronnement, la déclaration contre la transsubstantiation.
Il fut également stipulé que toute personne qui aurait épousé un papiste ne pourrait régner en Angleterre, et que, si le souverain épousait une papiste, les sujets seraient déliés du lien de fidélité. Burnet se vanta d'avoir été l’auteur de
cette partie du Bill des Droits. Il n’y avait réellement pas lieu de s’en vanter; car il serait difficile de trouver un plus ; triste échantillon de rédaction législative. Et d’abord, aucun . test n’est prescrit. L'épouse ou l'époux d’un souverain a-t-il prêté le serment de suprématie? a-t-il signé la déclaration contre la transsubstantiation? a-t-il communié selon le rite de l'Eglise anglicane? ce sont là des faits fort simples. Mais l'épouse ou l'époux d'un souverain est-il papiste ou non? c’est là une question sur laquelle on peut disputer sans fin. Qu'est-ce qu’un papiste? Le mot n’a de signification bien définie ni en droit ni en théologie. Ce n’est qu’un sobriquet populaire qui, dans des bouches différentes, exprime des choses bien différentes. Est-on papiste parce qu’on est disposé à accorder à l’évêque de Rome le premier rang parmi les prélats chrétiens ? Dans ce cas, Jacques Ier, Charles Ier, Laud, Heylyn étaient des papistes ‘. Doit-on restreindre cette qualification à ceux qui professent ou acceptent les doctrines ultramontaines touchant à l'autorité du saint-siége? Dans ce cas, ni Bossuet ni Pascal n'étaient des papistes.
Ensuite, quel est l'effet légal des termes qui délient les sujets de leur engagement de fidélité? Est-ce à dire qu'un indi-
* Jacques dit, dans le Traité même où il cherche à prouver que le pape est l’Antechrist : « Quant à moi, si cette question était encore à résoudre, je donnerais de très-grand cœur mon consentement à ce que l’évêque de
ome eût le premier siége. » Il existe aussi à ce sujet une lettre très-remar-
-quable adressée par Jacques à Charles et à Buckingham, lorsqu'ils étaient en Espagne. Heylyn, parlant de la négociation de Laud avec Rome, s’exprime ainsi : « De sorte que, sur ce point, le pape devait se contenter, parmi nous, en ne ni d’une priorité au lieu d'une supériorité sur les autres évêques, et d’une primatie au lieu d’une suprématie dans ces parties de la chrétienté; ce qu'aucun homme instruit et raisonnable n'aurait, je crois, refusé de lui accorder. »
vidu accusé de haute trahison peut être admis à prouver que le souverain a épousé une papiste? Doit-on entendre que Thistlewood, par exemple, aurait dû être acquitté, s’il avait pu prouver que le roi Georges IV avait épousé mistress Fitzherbert, et que mistress Fitzherbert -était une papiste? On comprendrait difficilement qu'un tribunal quelconque eût voulu aborder une pareille question; et cependant, à quoi bon insérer dans le texte de la loi que le sujet sera, dans un certain cas, délié de son engagement de fidélité, si le tribunal devant lequel il est traduit pour av oir manqué à ce même engagement ne doit point examiner la question de savoir si le cas dont il s’agit s’est présenté ?
La question du pouvoir de dispenser des obligations de la loi fut traitée tout autrement, examinée à fond et réglée, en définitive, comme elle devait l'être. La Déclaration de Droits s'était bornée à déclarer que ce pouvoir dispensateur, tel qu'il avait été récemment exercé, était illégal. Il était incontestable que la couronne possédait un certain pouvoir de dispense : ce principe était sanctionné par des autorités et des précédents dont les légistes whigs eux-mêmes ne pouvaient parler qu'avec respect. Mais il n’y avait peut-être pas deux légistes qui fussent d'accord sur l'étendue exacte de ce pouvoir, -et on n'avait jamais pu parvenir à en formuler une définition. Enfin le Bill des Droits supprima, d’une manière absolue et à tout jamais, la prérogativé anormale qui avait fourni matière à tant de violentes querelles 1.
Enquête sur les abus de l’administration de la marine,
Il y eut dans la chambre des Communes, comme on devait s’y attendre, une suite de vifs débats à l’occasion des désastres de l'automne. La négligence et la corruption du Bureau de la Marine (Navy Board), les fraudes. des fournisseurs, la rapacité des capitaines, les pertes du commerce de Londres, donnèrent lieu à des attaques violentes et qui n’étaient malheureusement que trop fondées. Une enquête sévère, dirigée, à la trésorerie, par le roi en persônne, avait révélé ce fait qu'une grande partie du sel employé pour saler la viande fournie à la flotte s'était trouvée accidentellement mélangée
» Slat, 1, W. et M., sess, 9%, c. 2,
de noix de galle, semblable à celle qu'on emploie pour la fabrication de l'encre. Les fournisseurs s’en prirent aux rats, et soutinrent que les vivres ainsi salés, quoique certainement désagréables au goût, n'étaient pas nuisibles à la santé. Les Communes n’étaient pas d'humeur à accepter pareilles excuses. Plusieurs personnes impliquées dans ces falsifications criminelles, puisqu'elles ne tendaient à rien moins qu'à empoisonner les marins de l'Etat, furent mises en état d’arrestation par le sergent de la Chambre ?. Mais aucun blâme n'’atteignit le principal coupable, Torrington ; il ne paraît pas même qu’une seule voix se soit élevée contre lui. Torrington avait des amis personnels dans les deux camps. Ilavait plus d’une qualité populaire. Ses vices mêmes n’était pas de ceux qui excitent la haine publique. Le peuple pardonnait volontiers à un marin brave et libéral d'aimer trop sa bouteille, ses compagnons de plaisir et ses maîtresses, et on ne songeait pas assez aux dangers que court un pays dont le salut repose sur un homme plongé dans l’indolence, abruti par le vin, énervé par la débauche, ruiné par ses prodigalités, exploité par une tourbe de sycophantes et de femmes perdues.
Enquête sur la conduite de la guerre d'Irlande.
Les souffrances qu’endurait l’armée en Irlande provoquèrent de nombreuses marques de sympathie et d'indignation. Les Communes rendirent justice à la fermeté et à la sagesse que Schomberg avait déployées dans la plus difficile de toutes les campagnes. S'il n’avait pas fait plus, il fallait l’attribuer surtout à la conduite odieuse du commissariat. La peste ellemême, disait-on, n'aurait pas été une calamité aussi terrible, si elle n'avait été aggravée par la scélératesse des hommes. Ce fléau avait, en général, épargné ceux qui étaient pourvus de vêtements chauds et d'objets de literie, tandis qu'il avait enlevé par milliers ceux qui étaient insuffisamment vêtus et forcés de coucher sur la terre humide. Des sommes immenses étaient sorties du trésor, et cependant la solde des troupes n'était pas à jour. On avait fait payer à la nation des cen-
* Registre des Minutes de la Trésorerie, 3 novembre 1689. Commons’ Journals, et Grey, Debatces, 13, 14, 18, 19, 23, 28 novembre 1689,
taines de chevaux, des dizaines de milliers de paires de souliers, et cependant les bagages restaient en arrière faute de chevaux pour les traîner, etdes soldats marchaient nu-pieds dans la boue. On avait porté au compte du gouvernement dix-sept cents livres sterling pour médicaments, et l’on ne trouvait pas, dans un Camp où réguait la peste, les moyens ordinaires que l’on peut se procurer chez le pharmacien du moindre bourg. De violentes clameurs s’élevaient contre Shales. Une adresse fut présentée au roi, dans laquelle on on demandait qu’il fût rappelé en Angleterre, et que ses comptes et papiers furent mis sous scellés. Le roi s'empressa de faire droit à cette requête; mais la majorité whig ne se montra pas encore satisfaite. Elle voulut encore savoir qui avait recommandé Shales pour un emploi aussi important que celui de commissaire-général. Il avait été en faveur à Whitehall dans les temps les plus néfastes. Il avait manifesté un grand zèle pour la déclaration de tolérance. Pourquoi avoir” confié : à cette créature de Jacques le soin de pourvoir aux besoins de l'armée de Guillaume? Quelques-uns de ceux qui insistaient pour qu’on exclût des emplois publics tous les Tories et toutes les Girouettes politiques, proposèrent donc de demander à Sa Majesté sur quelle recommandation avait été employé un individu qui possédait aussi peu de titres à la confiance royale. Mais les plus sages et les plus modérés de leurs collègues reéprésentèrent qu'il serait inconvenant et impolitique de faire subir au roi un interrogatoire et de le placer dans l'alternative ou d’accuser ses ministres ou de s'engager dans une querelle avec les représentants de son peuple. « Conseillez à Sa Majesté, si vous le voulez, » dit Somers, « de retirer sa confiance aux ministres qui ont proposé cette malheureuse nomination. Un pareil conseil, donné, comme nous le donnerions probablement, à l’unanimité, ne saurait manquer d’être pris en considération. Maïs ne lui posez pas une question à laquelle aucun gentleman n’aimerait à répondre. Ne le forcez pas, pour sauvegarder sa propre dignité, à protéger ces mêmes hommes que vous voudriez lui faire éloigner de sa personne. » Après une lutte qui se prolongea pendant deux jours, et plusieurs divisions, l'adresse fut votée à la majorité de 195 voix contre 146 !. Le roi, ainsi qu'on aurait dû
5 Commons’ Journals, et Grey, Debates, 26 et 27 novembre 1689.
s'y attendre, refusa froidement de se faire dénonciateur, et la Chambre n’insista point ‘. À une autre adresse, par laquelle on demandait l'envoi d’une commission pour examiner l’état des choses en Irlande, Guillaume fit une réponse très-gracieuse, et invita les Communes à désigner les commissaires. Les Communes, ne voulant pas se laisser vaincre en courtoisie, s’excusèrent et laissèrent à la sagesse de Sa Majesté le soin de choisir les personnes les plus propres à cette mission ?. |
Réception faite à Walker en Angleterre.
Au milieu des débats passionnés sur les affaires d'Irlande, un incident put agréablement rétablir, pour un moment, le bon accord et l'unanimité. Walker était arrivé à Londres, et y avait été reçu avec un immense enthousiasme. Son portrait était exposé chez tous les marchands de gravures. Des lettres-nouvelles, où l’on donnait la description de sa personne et où l’on rendait compte de tous ses mouvements, furent expédiées dans tous les coins du royaume. On rencontrait dans toutes les rues des crieurs publics, vendant des placards en vers et en prose, composés à sa louange. Les diverses corporations de Londres lui offrirent de magnifiques banquets dans leurs salles. Il ne pouvait faire un pas sans que le peuple se pressât en foule pour le voir, au risque de l’étouffer sous ses caresses un peu rudes. Les deux universi-. tés lui présentèrent le diplôme de docteur en théologie. Quelques-uns de ses admirateurs lui conseillaient de se présenter au palais avec le costume militaire, sous lequelil avait tant de fois commandé les sorties de ses compatriotes. Mais, faisant preuve, eu cette occasion, d’un bon sens qu’il ne montrait pas toujours, il parut à Hampton-Court dans le simple costume de sa profession : il y reçut l’accueil le plus gracieux, et Guillaume, en lui remettant un mandat de cinq mille livres sur le trésor, ajouta avec beaucoup de bienveillance : « Ne croyez pas, docteur, que je vous offre cette ‘somme pour m'acquitter envers vous. Je vous assure que
1 Commons’ Journals, 28 novembre et 2 décembre 1689. * Commons’ Journals, et Grey, Debates, 30 novembre et 2? décembre
cela ne diminue en rien, à mes yeux, les droits que vous donnent vos services t, »
Il est vrai qu’au milieu de ce concert d’applaudissements des paroles de dénigrement se firent entendre. Les défenseurs de Londonderry appartenaient à deux peuples et à deux religions. Pendant le siége, la haine de la nationalité irlandaise avait servi de lien commun entre tout ce qui était saxon, tandis que la haine du papisme ralliait dans une cause commune tout ce qui était protestant. Mais, le danger passé, Anglais et Ecossais, Episcopal et Presbytérien, commencèrent à se quereller à l’occasion de la distribution des éloges et des récompenses. Les prédicateurs dissidents, qui avaient secondé Walker avec zèle au moment du péril, se plaignirent de ce que, dans le récit qu'il avait publié du siége, il avait, tout en reconnaissant leurs services, négligé de citer leurs noms. Ce reproche était fondé, et il aurait probablement fait une certaine impression sur l'esprit public, s’il eût été formulé dans un langage digne de chrétiens et de gens qui se respectent. Mais, aveuglés par là passion, les accusateurs de Walker foulèrent aux pieds la vérité et les convenances; ils eurent recours aux sarcasmes et à la calomnie : leurs attaques furent repoussées d'une manière triomphante, et ils perdirent ainsi l'avantage qu’ils avaient eu entre les mains. Walker se défendit avec modération et avec candeur. Ses amis qui le soutinrent vigoureusement, ne ménagèrent pas ses adversaires. Peut-être, à Edimbourg, l'opinion publique lui eût-elle été contraire. Mais à Londres, cette polémique ne paraît avoir servi qu’à grandir son caractère. Il fut considéré comme un ecclésiastique anglican d’un haut mérite, qui, après avoir héroïiquement défendu sa religion contre une armée de brigands papistes, était assailli par une tourbe de covenantaires écossais ?. ,
‘ London Gaxette, ? septembre 1689; Observations upon M. Walker’s Account of the siege of Londonderry, aulorisée le 4 octobre 1689; Narcissus Luttrell, Diary; M. J. Mackenzie’s Narrative a false Libel ; Défense de M. G. Walker, écrite par son ami en son absence, 1690.
* Walker, True Account, 1689; An Apology for the failuns charged on the True Account, 1689; Reflections on the Apology, 1689; À Vindication of the True Account by Walker, 1689; Mackenzie, Narrative, 1690; M. Mackenzie’s Narrative a false Libel, 1690; D° Walker's invisible champion foyled by Mackenzie, 1690 ; Welwood, Mercurius Rejormatus, 4 et 11
Walker présenta aux Communes une pétition dans laquelle il exposait l’état de dénûment où se trouvaient réduits les veuves et les orphelins de quélques braves gens morts pendant lesiége. Les Communes lui votèrent aussitôt des remerciments et décidèrent qu’une adresse serait présentée au roi, pour prier Sa Majesté de faire distribuer une somme de dix mille livres aux familles dont les souffrances avaient été dépeintes d’une manière si touchante. Le lendemain, le bruit se répandit sur les bancs que Walker était dans la galerie. On le fit appeler. Le président lui fit connaître, dans des termes à la fois dignes et gracieux, que la Chambre s'était empressée de faire droit à sa requête. Après l'avoir félicité hautement de s'être chargé du gouvernement et de la dépense d’une ville trahie par ceux qui devaient la gouverner et la défendre, il l'invita à dire aux braves qui avaient combattu sous lui que les Communes d'Angleterre conserveraient loujours un souvenir reconnaissant de leur fidélité et de leur valeur t.
Edmond Ludlow.
Vers le même temps, un épisode curieux et intéressant, qui se rattachait également aux événements de la guerre d’Irlande, venait jeter quelque variété dans le cours des travaux parlementaires. Pendant le printemps précédent, à l'époque où chaque courrier d'Irlande apportait de mauvaises nouvelles, où l'autorité de Jacques IL était reconnue dans toutes les parties de ce royaume, excepté derrière les remparts de Londonderry et sur les bords du lac Erne, il était naturel que les Anglais se rappelassent avec quelle terrible énergie les grands guerriers purilains de la dernière génération avaient écrasé l'insurrection de la race celtique. Les noms de Cromwell, d’Ireton et des autres chefs de l'armée victorieuse, étaient dans beaucoup de bouches. Un de ces chefs, Edmond Ludlow, vivait encore. A vingt-deux ans, il servait comme volontaire dans l'armée parlementaire; à trente ans, il s'était
décembre 1689. L'éditeur d'Oxford de l'Histoire de Burnet exprime sa surprise du silence que garde l’évêque au sujet de Walker. On trouve dans le Burner Manuscrits Harl. 6584, un éloge chaleureux de Walker. Pourquoi cet éloge ne se retrouve-t-il pas dans l’Histoire? c’est ce que je ne m'explique pas.
i Commons’ Journals, 18 et 19 novembre 1689 ; Grey, Debates.
élevé au rang de lieutenant général. Devenu vieux, l'âge n’avait point affaibli là vigueur de son esprit. Son courage était de la meilleure trempe; son intelligence forte, quoique bornée dans une sphère étroite. Ce qu'il voyait, il le voyait net-. tement; mais le champ de sa vision n'était pas étendu. Dans un siècle de perfidie et de légèreté, il était resté, au milieu des tentations et des dangers, fidèle aux principes dé sa jeunesse. Ses ennemis ne pouvaient nier que sa conduite n’eût été conséquente, et qu'il n’eût résisté aux Cromwells avec la : même énergie qu'il avait montrée pour résister aux Stuarts. Il n’y avait qu'une seule tache à sa réputation ; mais c'était, aux yeux de la grande majorité de ses compatriotes, une tache que le temps ne pouvait effacer, qu'aucun mérite ne pouvait faire pardonner. Son nom et son cachet étaient sur l’ordre d'exécution de Charles Ier,
Après la Restauration, Ludlow trouva un refuge sur les bords du fac de Genève. Il y fut accompagné par un autre membre de la Haute-Cour de justice, Jean Lisle, époux de cette Alice Lisle dont la mort a laissé uneflétrissure indélébile sur la mémoire de Jacques II. Mais, même en Suisse, les régicides n'étaient pas en süreté. Leurs têtes furent mises à prix, et plusieurs aventuriers irlandais, poussés d’ailleurs par la haine nationale et le fanatisme religieux, essayèrent successivement de gagner la récompense offerte. Lisle tomba sous les coups d’un de ces assassins; mais Ludlow eut le bonheur d'échapper à toutes les machinations de ses ennemis. Un petit groupe de Whigs ardents et résolus professaient pour lai une vénération qui ne fit que s’accroître lorsque les années, en s’écoulant, l’eurent laissé presque le seul et, dans tous les cas, le plus illustre survivant d’une race d'hommes qui avaient vaincu à la suite d’une terrible guerre civile, qui avaient jugé un roi, qui avaient fondé une république: Plus d’une fois il avait été invité par les ennemis de la Maison de Stuart à quitter Sa retraite, à se mettre à leur tête et à donner le signal de la révolte; mais il avait sagement refusé de prendre part aux entreprises désespérées que les Wildman et les Ferguson ne se lassaient point de former !,
La Révolution lui ouvrit une nouvelle perspective. Le
+ Wade’s Confession, Harl., Manuscrits 6845.
droit du peuple de-résister à l’oppression, ce droit que, peñ+ dant tant d'années, aucun individu n’avait pu réclamer sans s’exposer aux anathèmes ecclésiastiques et aux peines civiles, avait été solennellemert reconnu par les Etats du royaume et proclamé par le roi d'Armes de l'Ordre de la Jarretière, sur le lieu même où, quarante ans auparavant, s'élevait le mémorable échafaud. Jacques IT, il est vrai, n’était pas mort, comme Charles I*', de la mort des traîtres ; mais on pouvait trouver que le châtiment du fils différait de celui du père par la mesure plutôt que par-le principe. Ceux qui venaient tout à l'heure de faire la guerre à un tyran, qui l'avaient chassé de son palais, qui lui avaient inspiré une telle terreur qu’il avait abandonné son royaume, et qui avaient fini par lui enlever sa couronne, pouvaient peut-être penser que le crime d’avoir fait un pas de plus avait été suffisamment expié par trente années d’exil. Les admirateurs de Ludlow, dont quelques-uns paraissent avoir occupé de hautes positions dans l'Etat, lui donnèrent l'assurancè®.quui pouvait revenir en toute sûreté, bien plus, qu'il pouvait s’attendre à être envoyé avec quelque grand commandement en Irlande, où son nom était encore chéri par ses anciens soldats et par leurs enfants :. Il se décida donc à venir, et l’on sut, dans les premiers jours de septembre, qu’il était à Londres ?. Mais on ne tarda pas à reconnaître que ses amis et lui s’étaient mépris sur les dispositions du peuple anglais. L'Acte auquel il avait pris une part qu'il est impossible d'oublier, était considéré par tout le monde, à l'exception d’une petite fraction extrême du parti whig, non-seulement avec l’improbation due à une grande violation de la loi et de la justice, mais avec plus d'horreur encore que n’en avait excité la Conspiration de Londres. Le service absurde et presque impie, dont on fait encore la lecture dans nos églises le 30 janvier, avait produit dans l'esprit du vulgaire une étrange association d’idées. On confondit les souffrances de Charles avec les souffrances du Rédempteur du genre humain, et tout régicide devint un Judas, un Caiphe ou un Hérode. Il
! Voir la Préface de la première édition de ses Mémoires, Vevay, 1698.
* «Le colonel Ludlow, vieux partisan d'Olivier Cromwell, et l’un de ceux qui, par son ordre, jugèrent le roi Charles Ier, vient d'arriver de Suisse en Angleterre. » Narcissus Luttrel]l, Diary, septembre 1689.
st vrai qu'à l’époque où Ludlow siégeait sur le tribunal dressé dans la grande salle de Westminster, il était un ardent enthousiaste de vingt-huit ans, et qu’il revenait maintenant de son exil vieillard septuagénaire, les cheveux blanchis et le front sillonné de rides. Peut-être que s’il s'était contenté de vivre dans une profonde retraite et d'éviter les lieux fréquentés par la foule, les royalistes zélés eux-mêmes n'auraient pas refusé au vieux républicain la consolation de mourir dans le pays qui l'avait vu naître. Mais Ludlow ne Songeait pas à se cacher. Bientôt le bruit se répandit qu’un de ces meurtriers qui avaient attiré sur l'Angleterre la responsabilité d'un forfait pour lequel, chaque année, humiliant son front dans la poussière, elle implorait Dieu de ne point passer sentence sur elle; qu’un de ces hommes, disons-nous, se promenait par les rues de la capitale, et se Wntait qu'avant peu il commanderait ses armées. Son logemept,. disait-on, était le quartier général des ennemis bien @annus ® la monarchie et de la religion épiscopale ‘. Ces faits furent signalés à l'attention de la Chambre des Com- JAuünes. Les membres torys demandèrent hautement qu'il fût fait justice du traître. Aucun des Whigs ne se hasarda à dire un mot en sa faveur : un ou deux seulement exprimèrent timidement un doute sur la question de savoir si le fait de son retour avait été établi par des preuves suffisantes pour autoriser une procédure parlementaire. On ne s'arrêta pas à cette objection, et il fut résolu, sans aller aux voix, que le roi serait prié de signer une proclamation pour l'arrestation de Ludlow. Seymour présenta l'adresse, et le roi promit de. se conformer au vœu de la Chambre. Cependant quelques jours s’écoulèrent avant que la proclamation parût ?. Ludlow eut le temps de se mettre en sûreté, et alla encore une fois se cacher dans sa retraite des Alpes qu’il ne devait plus quitter. On montre encore aux voyageurs anglais sa maison près du lac, et sa tombe dans une église située au milieu des Coteaux couverts de vignes.qui dominent la petite ville de Vevay. On lisait autrefois sur la maison une inscription,
* Third Caveat against the Whigs, 1712.
* Commons’ Journals, G et 8 novembre 1689; Grey, Debates; London Gazette, t8 novembre. ..
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dont le sens était que tout pays est une patrie pour celui qui a Dieu pour père ‘, et l’épigraphe inscrite sur sa tombe témoigne encore des sentiments qu'avait conservés jusqu'au dernier moment le vieux et rigide puritain à l'égard du peuple irlandais et de la maison de Stuart.
Violence des Whigs.
Tories et Whigs étaient tombés d’accord, ou du moins avaient feint de tomber d’accord, pour rendre honneur à Walker et frapper Ludlow d’une réprobation solennelle. Mais la lutte entre les deux partis était plus envenimée que jamais. Le roi avait conçu l'espoir que, pendant les vacances, les animosités qui, dans la session précédente, avaient empêché de faire passer un acte d’amnistie, se calmeraient. Le jour où les Chambres s'étaient réunies, il les avait vivement engagées à mettre un terme aux inquiétudes et à la discorde qui ne cesseraient d'exister tant que la propriété, la liberté d’une foule de personnes, la vie même d’un certain nombre, ne reposeraient sur aucune garantie certaine. Cette exhortation ne produisit aucun effet. Octobre, novembre, décembre, s’écoulèrent, sans que rien se fit. Un bill d'indemnité avait élé présenté et soumis à une première lecture ; depuis lors, il était resté sur le bureau de la Chambre, sans que personne parût songer à y donner suite ?. Les Whigs, qui avaient quitté Westminster dans des dispositions vindicatives, y rentrèrent avec des dispositions plus vindicatives encore. Aigris par leurs anciennes souffrances, enivrés de leur prospérité récente, animés d’implacables ressentiments, confiants dans leur force irrésistible, ils n'étaient ni moins violents, ni moins exaltés qu'à l'époque du Bill d'Exclusion. L'année 1680 était revenue. Cette fois encore, toute transaction fut repoussée. Cette fois encore, la voix des amis les plus sages. et les plus intègres de la liberté fut étouffée par les cris d’agitateurs, hommes passionnés et intrigants. Cette fois encore, la modération fut traitée de làcheté ou de trahi-
* Omne solum forti patria, quia patris. Voir Addison, Travels. Ilest à remarquer qu’Addison, quoique Mn parle de Ludlow en des termes qui eussent été plus convenables dans la bouche d’un Tory, et il se moque de l'inscription qui, selon lui, sent l’affectation.
? Commons’ Journals, 1er novembre 1689,
son, et devint comme telle un objet de mépris et d'exéeration. Tous les enseignements d’une cruelle expérience furent oubliés. Ces mêmes hommes qui avaient expié par des années d’humiliation, de prison, de misère, d’exil, la folie avec laquelle ils avaient abusé de l'avantage que leur donnait le complot papiste, abusaient maintenant avec la même folie de l'avantage que leur donnait la Révolution. Ce nouvel accès de démence aurait eu, selon toute probabilité, pour résultat, comme le premier, leur proscription, leur dispersion, leur décimation, sans la magnanimité et la sagesse de.ce grand prince, qui, décidé à remplir sa mission, et également insensible à la flatterie et aux outrages, les sauva froidement, inflexiblement et en dépit d'eux-mêmes.
Mises en accusation.
On eût dit que le sang seul pouvait les satisfaire, La physionomie et les dispositions de la Chambre des Communes rappelaient le temps ou dominait l'influence de Titus Oates ; et pour compléter la ressemblance, Oates lui-même était là! Comme témoin ou délateur, il est vrai, il n’était plus bon à rien. Mais il avait flairé l'odeur du carnage et il venait repaiître ses yeux du spectacle de la boucherie à laquelle il ne pouvait plus prendre uné part active. Chaque jour encore on voyait ses traits repoussants, et chaque jour on entendait dans les couloirs et dans les galeries, son exclamation bien connue : « Ah Lâard ! Ah Läard! ! » La Chambre tomba d'abord sur les renégats du dernier règne. Parmi ces renégats, les comtes de Péterbourgh et de Salisbury étaient à la fois les plus élevés par le rang, mais les derniers sous le rapport de l'intelligence : Salisbury n'avait jamais été qu’un idiot, et Péterbourgh radotait depuis longtemps. Les Communes décidèrent néanmoins que tous deux, en se ralliant à l'Eglise de Rome, s'étaient rendus coupables de haute trahison, et que tous deux seraient mis en accusation ?. Un message à cet cffet fut aussitôt adressé à la Chambre des Lords, Le pauvre vieux Péterbourgh fut immédiatement mis en état d'arrestation ct envoyé à la Tour, enveloppé de. flanelle et
* Royer North, Life of Dudley North.
5 Commons’ Journals, 26 octobre 1689,
s'appuyant sur une béquille. Le lendemain, Salisbury fut amené à la barre de ses pairs. Il balbutia quelques mots sur sa jeunesse et son éducation à l'étranger, puis on l’envoya tenir compagnie à Péterbourgh l. Cependant, les Communes avaient passé à des coupables de condition plus modeste, mais de capacité plus relevée. Sir Edward Hales fut amené devant elles. Il avait, sans aucun doute, encouru des peines graves, en exerçant des fonctions publiques au mépris de l'acte du Test. Mais ces peines mêmes étaient peu de chose en comparaison des exigences vindicatives du parti vainqueur ; il fut donc incarcéré comme traître ?. Obadiah Walker lui succéda. Il se conduisit avec une pusillanimité et un manque de franchise qui lui ôtèrent tous droits au respect et à la pitié. Il déclara qu'il n'avait jamais changé de religion, que ses opinions avaient toujours été celles de quelques théologiens très-respectables de l'Eglise anglicane, qu'elles étaient telles encore, et qu'il y avait des points sur lesquels il différait des papistes. Ces protestations équivoques . n’empêchèrent pas qu'il fût déclaré coupable de haute trahison, etenvoyé en prison ?, Castlemaine fut ensuite traduit à la barre, interrogé, et également envoyé en prison sous l’accusation du crime capital d’avoir cherché à reconcilier le royaume avec l'Eglise de Rome f.
Comité de meurtre.
Sur ces entrefaites, les lords avaient nommé un comité d'enquête, pour rechercher quelles étaient les personnes responsables de la mort de Russell, de Sidney, et de quelques autres illustres Whigs. Ce comité, populairement appelé le Comité de meurtre était présidé par le comte de Stamford, whig lui-même et qui avait pris une part active aux complots formés par son parti contre les Stuarts 5. Les registres du Conseil furent compulsés; les commis du Conseil furent examinés : quelques faits honteux pour les juges, pour les
: Lords’ Journals, 26 et 27 octobre 1689.
3 Commons’ Journals, 26 octobre 1689.
. * Commons’ Journals, 26 octobre 1689; Wood, Athenæ Oxonienses ; Dod, Church History, VII, 1, 3.
: Commons’ Journals, 28 octobre 1689. Voir la procédure dans la collection des State Trials.
5 Lords Journals, ? et 6 novembre 1689.
agents du trésor, pour les témoins de la Couronne, pour les gardiens des prisons d'Etat, furent mis au jour; mais on ne put trouver aucune preuve de lacomposition illégaledesjurys. Les shériffs se tinrent sur la réserve. Sir Dudley North, en particulier, subit un contre-interrogatoire très-sévère avec une netteté d'idées, une égalité d'humeur et une fermeté tout à fait caractéristiques : il affirma qu'il ne s'était jamais inquiété des opinions politiques des personnes qu'il avait inscrites sur les listes de jurys, et qu’il s'était borné à s'assurer qu'elles remplissaïent les conditions voulues sous le rapport de la position sociale. Il faisait certainement un mensonge, et plusieurs des pairs whigs le lui dirent à haute voix et en termes très-nets : mais, tout en ayant la certitude morale de sa culpabilité, ils ne purent trouver de preuves suffisantes pour justifier une accusation criminelle contre lui. Toutefois, la tache indélébile est restée attachée à sa mémoire, et-c'est encore un sujet de regret pour ceux qui, tout en détestant sa déloyauté et sa cruauté, ne peuvent oublier qu'il fut un des penseurs les plus originaux, les plus profonds et les plus judicieux de son temps !. ;
Malveillance de Jean Hampden.
Plus heureux que Dudley North, Halifax fut complétement absous de toute culpabilité non-seulement légale, mais morale. Il était le principal objet des attaques des Whigs; mais un examen sévère ne révéla aucun fait qui ne fût à son honneur. Tillotson fut appelé en témoignage. Il aflirma, sous la foi du serment, qu'il avait servi d’intermédiaire entre Halifax et Russell, lorsque ce dernier était prisonnier à la Tour: « Mylord Halifax, dit le docteur, manifesta beaucoup d’intérêt et de sympathie pour mylord Russell; et mylord Russel, avant de mourir, me chargea de remercier mylord Halifax pour son humanité et ses bontés. » Il fut prouvé que l’infortuné duc de Monmouth avait rendu un semblable témoignage du bon naturel d'Halifax. Un témoin à charge fut, à la vérité, produit : c'était John Hampden, qui avait échappé à la potence à force de supplications,; de bassesses ‘et d'argent. Il était devenu un puissant personnage ; il était le chef du
* Lords’ Journals, 90 décembre 1689; Life of Dudley North. À
parti dominant dans la Chambre des Communes ; mais il était en même temps l’un des êtres les plus malheureux qui fussent sur la surface de la terre. Le souvenir de la triste figure qu'il avait faite à la barre d’Old Bailey aigrissait son caractère, et le poussait à se venger impitoyablement sur tous ceux qui avaient, directement ou indirectement, contribué à son humiliation. De tous les Whigs il était le plus intolérant et le plus obstinément hostile à toute mesure d’amnistie. La conscience du déshonneur dont il s'était couvert le rendait jaloux de sa dignité et prompt à se formaliser. Il parlait sans cesse- de ses services et de ses-souffrances, comme s’il eût espéré cacher ainsi aux autres ce qu'il ne pouvait se cacher à lui-même. Après s'être, pendant plusieurs mois, livré, dans la Chambre des Communes, à de violentes déclamations contre Halifax, il vint déposer contre lui devant les Lords. Ce fut une scène curieuse. Le témoin se représenta comme le sauveur de son pays, comme celui qui avait conçu le plan de la Révolution, et placé Leurs M ajestés sur le trône. Puis il entra dans des détails qui tendaient à prouver que sa vie avait été mise en danger par les machinations du lord du Sceau privé; mais ses allégations, loin d'atteindre le but qu'il se proposait, tournèrent contre lui. Il fut forcé de reconnaître qu'il avait fait implorer par sa femme l’intercession de l'homme qu'il persécutait maintenant. « N'est-il pas étrange, » demanda Halifax, « que vous ayez réclamé les bons offices. d'un homme dont les machinations avaient, dites-vous, mis votre vie en péril? » — « Pas du tout, » répondit Hampden; « à qui devais-je m'adresser, si ce n’est ‘aux hommes qui étaient au pouvoir? Je m’adressai à lord Jeffreys; je m'adressai au Père Petre, et je leur payai six mille livres pour leurs services. » — « Mais lord Halifax, accepta-t-il aussi de l'argent? » — « Non : je ne puis pas dire qu'il en ait accepté. » — « Et n’avez-vous pas ensuite envoyé votre femme pour le remercier de ses bontés? » — « Oui, je crois en affet l'avoir envoyée, » dit Hampden ; « mais je ne sache pas que ces bontés se soient manifestées par des effets solides. Si je me trompe, je serais obligé à mylord de me rappeler quels furent ces effets. » Quelque honteuse qu'eût été l'attitude prise devant les juges d’Old-Bailey, par cet héritier dégénéré d'un grand nom, $ou attitude de=
vantle comité de meurtre fut plus honteuse encore !. Il est consolant de savoir qu’une femme qui avait des griefs bien” autrement poignants- que les siens, mais qui avait aussi le cœur plus haut placé, la noble lady Russell, s’éleva contre l'injustice avec laquelle les Whigs extrêmes traitaient Halifax ?, | :
Mais rien ne pouvait lasser ou décourager la malignité'de John Hampden. Quelques jours plus tard, la Chambre des Communes s'étant formée en comité sur l’état de la nation, il prononça un discours plein d’amertume, dans lequel il attribuait tous les désastres de l’année à l'influence des hommes qui avaient été, à l’époque du Bill d'Exclusion, censurés par les Parlements, des hommes qui avaient cherché à jouer le rôle de médiateurs entre Jacques IT et Guillaume. Le roi, dit-il, devraitexclure de ses conseils et éloigner de sa personne les trois nobles personnages qui avaient été envoyés pour négocier avec lui à Hungerford. Puis il parla du danger d'employer des hommes de principes républicains. Il faisait sans doute allusion au principal objet de son implacable haine; car Halifax, bien qu'il fût, par tempérament, ennemi des changements violents, était bien connu comme un républicain en théorie, et parlait souvent, avec beaucoup de naïveté et de gaieté, contre la monarchie héréditaire. Mais le seul effet de cette attaque dirigée contre lui fut de provoquer des éclats de rire dérisoires. Songer qu'un Hampden, que le petit-fils de l'illustre chef du Long-Parlement, qu’un homme qui se vantait d'avoir conspiré avec Algernon Sidney contre la maison royale, püt employer la qualification de républicain comme un terme de reproche! Quand cette explosion d’une hilarité moqueuse se fut calmée, plusieurs membres se levèrent pour prendre la défénse des-fonctionnaires accusés. Seymour déclara que, tout en désapprouvant la conduite de l'administration dans ces derniers temps, il ne pouvait voter en faveur de la proposition qu'avait faite
* On trouvera le rapport dans les procès-verbaux de la Chambre des te 20 décembre 1689. L’interrogatoire d'Hampden eut lieu le 18 novembre.
.* C'est ce qui me paraît résulter clairement d’une lettre de lady Montague à lady Russell, datée du 23 décembre 1689, rois jours après le raps port du comilé de meurtre,
John Hampden: « De quelque côté qu’on tourne ses regards, » dit-il, « sur l'Irlande, sur l’Ecosse, sur la marine, sur l’armée, on trouvera de nombreuses preuves de mauvaise gestion. Si la guerre doit continuer à être ainsi conduite, on ne peut s'attendre qu’à voir se renouveler les mémes désastres. Mais je ne suis pas d'avis de proscrire des hommes pour la meilleure .chose qu'ils aient jamais faite de leur vie, de les proscrire pour avoir cherché à prévenir une révolution par une médiation opportune. » Un autre orateur fit observer avec raison qu’Halifax et Nottingham avaient été envoyés au camp hollandais précisément parce qu'ils possédaient la confiance de la nation, parce qu'ils étaient universellement connus comme hostiles au pouvoir arbitraire, à la religion papiste et à l'influence française. Il fut enfin résolu que le roi serait invité, en termes généraux, à rechercher et à éloigner les auteurs des récents désastres !. Un comité fut nommé pour rédiger .une adresse. John Hampden, qui en était le président, prépara un document conçu en termes tellement forts que, lorsqu'il fut présenté à la Chambre, son propre père en exprima sa désapprobation, et qu'un membre s’écria : « Cela, une adresse! c’est un libelle. » Après un vif débat, le projet d'adresse fut FONVONS au comité, el il n’en fut plus question ?.
L'animosité qu’une portion considérable de la Chambre avait manifestée contre Halifax commençait en effet à se calmer. On savait que, s’il n’avait pas encore remis formellement le sceau privé, ilavait cessé d'être un des conseillers confidentiels de la couronne. Le pouvoir dont il avait joui peñdant les premiers mois du règne de Guillaume etde Marie avait passé aux mains d’un homme plus audacieux, plus dépourvu de scrupules, plus pratique, — aux mains de Caermarthen, contre l'influence duquel Shrewsbury luttait en vain. Personnellement Shrewsbury occupait une haute place dans la faveur royale ; mais il était un des chefs des Whigs, et, comme tous les chefs de parti, il était souvent poussé malgré lui par ceux qui semblaient le suivre. Il était lui-même porté aux mesures douces
‘ Commons’ Journals, 14 décembre 1689; Grey, Debates; Boyer, Lifé of William.
* Commons’ Journals, 21 décembre ; Grey, Debates ; Oldmixon.
et modérées ; mais il n’avait pas assez de fermeté pour résister aux importunités des hommes exaltés, comme les John : Howe et les John Hampden, qui demandaient à grands cris vengeance de leurs ennemis. Aussi ses conseils eurent-ils, en cette circonstance, peu de poids sur l'esprit de son maître, qui n’avait ni affection pour les Tories, ni confiance en eux, mais qui était fermement résolu à ne pas les proscrire,
Cependant les Whigs, comprenant qu'ils avaient depuis quelque temps baissé dans l'esprit du roi et de la nation, résolurent d'essayer, par une manœuvre habile et hardie, de se rendre indépendants de l’un et de l’autre. On ne saurait, à l’aide des matériaux rares et fort disséminés qui sont venus jusqu’à nous, présenter un exposé complet de cette affaire. Mais les détails que nous avons pu recueillir n’en sont pas moins intéressants et instructifs.
Bill des Corporations.
Ua bill ayant pour objet de rétablir les droits des corporations qui avaient, dans le cours des deux derniers règnes, fait abandon de leurs chartes à la couronne, avait été présenté à la Chambre des Communes, reçu aux applaudissements de tous les partis, soumis à l’épreuve de deux lectures, et renvoyé à un comité choisi dont Somers était président. Le 2 janvier 1690, Somers déposa le rapport du. comité. Les Tories présents étaient peu nombreux : comme on n'attendait aucune discussion importante, beaucoup de gentilshommes ” campagnards avaient quitté la ville pour passer les fêtes de Noël dans leurs châteaux. Les Whigs zélés s'étaient réunis en force. Aussitôt que le rapport eut été! lu, Sacheverell, qui s'était signalé dans les Parlements du règne de Charles II comme un des exclusionnistes les plus capables et les plus ar dents, se leva et proposa d'ajouter au bill une clause portant que tout fonctionnaire municipaï qui aurait pris une part quelconque à l'abandon des-franchises d'un bourg, ne pourrait, pendant sept années, exercer aucun emploi dans ce bourg. Il n’y avait, en Angleterre, presque pas de ville à corporation dont la constitution n’eût été refondue à l’époque de cet accès fiévreux de royalisme qui suivit la découverte
du complot de Rye-House; et il n’y en avait presque pas où les Tories. n’eussent été d'avis d'abandonner la charte et de s'en remettre entièrement à la sollicitude paternelle du souverain. L'article additionnel de Sacheverell ne tendait douce à rien moins qu’à rendre, pendant sept ans, incapables de prendre aucune part à l'administration des lieux où ils résidaient quelques milliers d'individus des plus riches et des plus considérés, et à assurer au parti whig, pendant ces sept années, une influence prépondérante dans les élections des bourgs.
La minorité se récria contre l'injustice flagrante qu’il y avait à voter rapidement et par surprise, à une époque où Londres était désert, une loi aussi importante qui infligeait rétrospectivement une peine sévère à des milliers de personnes respectables, une loi qui soulèverait les passions les plus vives dans toutes les villes d'Angleterre, de Berwick à Saint-Yves, et qui réagirait sérieusement sur la composition de Ja Chambre elle-même. Les simples convenances exigeaient au moins un ajournement. La motion d’un ajournement fut faite, mais repoussée par 127 voix contre 89. On mit ensuite aux voix l’article additionnel de Sacheverell, qui fut voté à une majorité de 133 voix contre 68. Sir Robert Howard proposa aussitôt que tout individu qui, atteint par cette disposition, accepterait néanmoins des fonctions municipales, encourrait une amende de cinq cent livres, et serait déclaré incapable pour toujours d'exercer aucune fonction publique. Les Tories n’osèrent pas demander qu’on allât aux voix ‘. Les règlements de la Chambre offraient à la minorité les moyens d’entraver la marche d’un bill, et c'était sans doute une des très-rares occasions où l'emploi de ces moyens eût été très-légitime. Mais il ne paraît pas que les tacticiens parlementaires de cette époque aient su jusqu’à quel point il peut dépendre de quelques membres d’entraver la marche des affaires sans violer aucune des formes.
Il fut immédiatement résolu que le bill, augmenté des clauses de Sacheverell et de Howard, serait grossoyé. Les Whigs les plus passionnés insistaient pour qu’on le votât définitivement dans les quarante-huit heures, On ne devait
| Commons’ Journals, ? janvier 1689-90.
pas s'attendre, il est vrai, à ce que la Chambre des Lords lui fit un accueil bien favorable. Mais il paraîtrait. que quelques fanatiques étaient disposés à-suspendre le vote des subsides jusqu’à ce qu'il eût passé, et même à l’annexer au bill des subsides, afin de mettre ainsi la Chambre-Haute dans l'alternative ou de consentir à une vaste proscription des Tories ou de refuser au gouvernement le moyen .de continuer la guerre !. Il se trouva toutefois des Whigs assez honnêtes pour désirer qu’on donnât beau jeu à la partie adverse, et assez sages pour comprendre qu'un avantage obtenu par la violence et la ruse ne pouvait être durable, Ils insistèrent pour qu’on laissât s’écouler un intervalle de huit jours au moins avant la troisième lecture, et leur opinion finit par prévaloir. Leurs collègues moins scrupuleux se plaignirent amèrement de se qu’on trahissait la bonne cause, Quelles étaient donc ces nouvelles lois de la guerre? Pourquoi montrer une courtoisie chevaléresque à des ennemis qui ne considéraient aucun stratagème comme immoral, et qui n’avaient jamais fait de quartier? Qu'avait-on fait, après tout, qui ne fût strictement conforme à la loi du Parlement ? Il n’était pas question, dans cette loi, de délais quelconques à accorder à ses adversaires, ni de Chambres plus ou moins au complet. C'était le devoir d’un représentant du peuple d'être à sa place. S'il jugeait à propos d’aHer chasser et faire bombance dans ses terres lorsque des affaires importantes se traitaient à Westminster, quel droit avait-il de murmurer parce que d'autres serviteurs du public, plus consciencieux et plus laborieux, votaient en son absence un bill qui leur paraissait nécessaire an salut public? Cependant, comme un ajournement de quelques jours paraissait imévitable, ceux qui avaient voulu s'assurer la victoire par une surprise, désavouèrent cette intention. Ils affirmèrent solennellement au roi, qui ne put s'empêcher de témoigner quelque mécontentement de leur conduite, et qui en éprou-
‘ C’est -uinsi, je crois, qu’il faut entendre un passage remarquable d’une lettre écrite par Guillaume à Portland, le lendemain de la motion hardie et inattenäue de Sacheverell. Guillaume calcule le montant des subsides, puis il ajoute : « S'ils n’y mettent des conditions que vous savez, c'est une bonne affaire : mais les Wigges sont si glorieux d'avoir vaincu qu'ils entreprendront tout, »
vait beaucoup plus qu’il n’en témoignait, qu'ils ne devaient rien à la tactique parlementaire et qu'ils étaient tout à Fait sûrs d'une majorité dans la Chambre la plus nombreuse. Sacheverell déclara, dit-on, avec beaucoup de chaleur, qu'il était tellement certain du -succès qu'il s’engagerait volontiers, dans le cas où il se tromperait, à ne jamais remettre le pied au Parlement. En effet, c'était d’abord l'opinion générale que les Whigs l'emporteraient. Mais on ne tarda pas à reconnaître que la lutte serait vive. Les courriers avaient porté sur toutes les grandes routes la nouvelle que, le 2 janvier, les Communes avaient adopté provisoirement une loi pénale rétrospective contre tout le parti tory, et que, le 10, cette loi serait soumise à up dernier examen. Tout le royaume fut en émoi, depuis Je. Northumberland jusqu'au Cornwall. Une centaine de@téputés des comtés et grands propriétaires quittèrent prétipitamment les grandes salles de les châteaux, encore décorées de gui et de houx, leurs tables gémissant sous-le-poids des hures de sanglier et des potages aux raisins secs, ils se dirigèrent en poste vers Londres, maudissant les jours courts, le temps froid, les mauvaises routes et la scélératesse des Whigs. Les Whigs aussi virent arriver des renforts, mais moins nombreux; car les dispositions du Bill étaient généralement impopulaires, el non Sans raison. II n’est assurément aucun homme raisonnable, à quelque parti qu'il appartienne, qui puisse nier qu’en abandonnant à la couronne toutes les franchises municipales du royaume et, avec ces franchises, le pouvoir de changer la constitution de la Chambre des Communes, les Tories n'aient commis une grande faute. Mais la nation entière avait été complice de cette faute. Si les maires des villes et les aldermen qu'on proposait maintenant de punir avaient, au milieu de cet enthousiasme royaliste, refusé de se conformer au désir de leur souverain, ils auraient été montrés au doigt dans la rue comme des coquins de Tétes-Rondes, signalés du haut de la chaire, satirisés dans des ballades, et probablement brülés en effigie devant leurs propres portes. Il est très-fàcheux sans aucun doute qu’une nation Soit poussée à commettre des fautes tantôt par la crainte de la tyrannie, tantôt par la crainte de l'anarchie. Mais le remède au mal ne consiste pas à faire tomber la pejne de ces fautes sur quelques personnes
qui n'ont fait qu’errer avec. le reste et qui depuis se sont repenties avec le reste. On n'aurait pas dû oublier non plus que les hommes contre lesquels était dirigée la clause de Sacheverell avaient largement racheté, en 1688, la faute qu'ils avaient commise en 1683. Ils avaient, comme classe, résisté fermement au pouvoir arbitraire, et la plupart d'entre eux avaient même été destitués de leurs fonctions municipales par Jacques IT, pour avoir refusé de soutenir sa politique. Il n’est donc pas étonnant qu'une mesure qui avait pour objet d’infliger à tous ces hommes sans exception . une punition dégradante, ait soulevé une tempête d’indignation publique que peu de membres whigs du Parlement se sentaient disposés à affronter.
À mesure que le moment décisif approchait, Sacheverell et ses alliés voyant que les forces des Tories grossissaient d'heure en heure, perdaient peu à peu leur assurance. Ils reconnurent qu'ils ne pouvaient guère espérer une victoire complète, et qu’il était indispensable de faire quelques concessions. Il fallait proposer de renvoyer le Bill à une commission. Il fallait se montrer disposés à examiner s’il était possible d'établir une distinction entre les principaux coupables et la masse qui avait été entraînée par le mauvais exemple. Mais à mesure que la confiance d’un parti diminuait, celle du parti opposé grandissait. Les Tories, animés d’un ressentiment qui n’était que trop. juste, étaient décidés à n’accepter aucune offre de transaction.
Le 10 janvier arriva; et avant le point du jour, si tardif dans cette saison, la Chambre était pleine. Plus de cent soixante membres étaient arrivés en ville depuis huit jours. Depuis l’aube jusqu’à ce que les lumières fussent consumées, les bancs ne se dégarnirent point; et si quelques membres quittèrent leurs places, ce fut seulement pour un instant, afin de prendre une croûte de pain et un verre de vin de Bordeaux. Des messagers se tenaient prêts à porter la nouvelle du résultat à Kensirfton, où Guillaume, bien que fatigué par une toux violente, resta debout jusqu’à minuit, attendant avec anxiété cette nouvelle, et écrivant à Portland, qu'il avait envoyé à La Haye, chargé d’une mission importante.
Le seul compte-rendu qui nous reste du débat est incomplet et confus. Mais cette relation suflit pour faire voir que
li. 3
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la discussion fut très-animée. Des propos fort vifs furent échangés. Un jeune membre whig s’exprima avec une telle véhémence, qu’il fut sur le point d’être cité à la barre. On se plaignit de ce que le président laissait prendre trop de licence à ses propres amis. Mais en fait il importait peu qu’il rappelât à l’ordre ou non ceux qui s’en écartaient. La Chambre était depuis longtemps dans un état d’agitation impossible à dominer ; et les vétérans parlementaires regrettaient amèrement l’ancienne gravité des débats et l’ancienne autorité de la présidence ‘. Somers désapprouvait sans doute la violence de son parti : c’est ce qu'il est permis d’inférer, non-seulement de toute sa vie publique, mais aussi de ce fait très-significatif, qu’encore bien qu'il fût chargé du Büll “des Corporations, ce ne fut pas lui qui proposa les clauses pénales, mais qu’il laissa cette tâche ingrate à des hommes plus impétueux et moins sagaces que lui. Cependant, il n’abandonna pas ses alliés dans cette circonstance critique ; il parla pour eux et chercha à tirer le meilleur parti possible d'une mauvaise cause. Plusieurs divisions eurent lieu. Dans la première, 174 membres votèrent avec Sacheverell, et 179 contre. La lutte n’en continua pas avec moins d’opiniâtreté. Successivement, la majorité s’éleva de cinq à dix, de dix à douze et de douze à dix-huit. Alors seulement, après une séance orageuse de quatorze heures, les Whigs cédèrent. IL était près de minuit lorsque, à l'indicible joie et triomphe des Tories, le greflier déchira du parchemin sur lequel le Bill avait été grossoyé les odieuses clauses de Sacheverell et de Howard ?. |
: « L'autorité du président, le respect de l’ordre et la marche régulière de la discussion étaient complétement perdus de vue au milieu de l’agitation et du tumulte qui régnaient dans la Chambre. » Sir J. Trevor au Roi. Appendice aux Mémoires de Dalrymple, partie 15, titre 4,
? Commons’ Journals, 10 janvier 1689-90. J’ai cherché, dans cet exposé, à tirer parti de matériaux très-défectueux. La relation de Burnet contient plus d’erreurs que de lignes. Il s’en est évidemment rapporté à sa mémoire, qui l’a complétement induit en erreur. Mes principales autorités sont les procès-verbaux ; Grey, Debates; les Lettres de Guillaume à Portand; les Dépêches de Van Citters; À Letter concerning the Disabling Clauses, dately offered to the House of Commons, por requlating Corporations, 1690; Some Queries concerning the Election of Members for the ensuèng Parliament, 1690. À cette dernière brochure est annexée une liste de ceux qui votèrent pour Sacheverell. Voir aussi Clarendon, Diary, 10. janvier 1689-90, et la troisième partie du Caveat against the Whigs, 1712, La lettre
Débats sur le Bill d’Indemnité.
Enhardis par cette grande victoire, les Tories essayèrent de reprendre le Bill d’Amnistie qui, depuis longtemps, était resté sur la table‘. Mais les Whigs, malgré leur récente défaite, formaient encore la majorité de la Chambre; et beaucoup de membres, qui avaient reculé devant l'impopularité à laquelle ils se seraient exposés en soutenant la clause Sacheverell et la clause Howard, étaient tout disposés à concourir à l’ajournement du pardon général. Ils mettaient encore en avant leur dilemme favori. Comment pouvait-on, disaient-ils, défendre ce projet d’amnistie sans condamner la Révolution? Prétendrait-on que des crimes, qui avaient été assez graves pour justifier la résistance, n'avaient pas été assez graves pour mériter une punition? Et si ces crimes avaient été d’une telle énormité, qu’on avait pu avec justice faire remonter le châtiment jusqu’au souverain dont la responsabilité était couverte par la Constitution, en vertu de quel principe l'impunité serait-elle acquise à ses conseillers et à ses instruments, qui étaient incontestablement responsables ? Un membre facétieux formula cet argument d’une manière singulière. Il trouva le moyen de déposer dans le fauteuil du président up papier qui, lorsqu'on vint à l’examiner, se trouva être un bill d’amnistie pour le roi Jacques, avec un préambule ironique sur la clémence qu’on avait montrée, depuis la Révolution, à de plus grands coupables, et sur l’indulgence due à un roi qui, en opprimant son peuple, n'avait fait que se conformer à l’usage de tous les rois ?.
Le jour même où cette parodie du Bill d'indemnité décon-
de Guillaume du 10 janvier se termine ainsi (la nouvelle du premier vote ne faisait que d'arriver à Kensington) : «Il est à présent onxe eures de nuit, et à dix eures la Chambre Basse estoit encore ensemble. Ainsi je ne vous puis escrire par celle ordinaire l'issue de l'affaire. Les previos questions les Tories l'ont emporté de cinq vois. Ainsi vous pouvez voir que la chose est bien disputée. Jay si grand someil et ma toux m'incommode, que je ne vous en saurais dire davantage. Jusques à mourir à vous. »
Le même soir, Van Citters écrivit aux Etats Généraux. Le débat, dit-il, avait été très-vif. Le projet des Whigs, qu’il appelle les Presbytériens, n’était rien moins que d’exclure leurs adversaires de tous les emplois et de s'assurer la possession exclusive du pouvoir.
* Commons’ Journals, 11 janvier 1689-90. -
? Narcissus Lultrell, Diary, 16 janvier 1690 ; Van Citters aux Etats Généraur, ?1 (31) janvier,
certait la gravité des Communes, il fut proposé à la Chambre de se former en comité pour l'examen du bill véritable. Les Whigs repoussèrent la motion à une majorité de 193 voix contre 156. Puis ils firent passer immédiatement une résolution portant qu’un Bill de Pénalité serait présenté sans retard et enté sur le Bill d'Amnistie 1.
Sir Robert Sawyer.
Un vote qui eut lieu quelques heures après fit voir plus clairement, que tout ce qui s’était passé jusqu'alors, combien il y avait peu de chance que l'esprit public fût bientôt calmé par une amnistie. Peu de personnes étaient plus haut placées dans l’estime du parti tory que sir Robert Sawyer. C'était un homme de grande fortune et tenant à l'aristocratie, d'opinions orthodoxes et d’une vie régulière, jurisconsulte capable et expérimenté, possédant des connaissances littéraires étendues et parlant bien, quoique avec un peu d’emphase. II était attorney-général à l’époque de la découverte du complot de Rye-House; il avait été employé pour la Couronne dans les poursuites qui en furent la conséquence, et il avait dirigé ces poursuites avec une ardeur que, de nos jours, tout le monde s’accorderait à appeler cruauté; mais qui, de son temps etaux yeux de son propre parti, ne paraissait qu'un zèle louable. Ses amis assuraient, à la vérité, qu’il était scrupuleusement consciencieux dans les questions de vie et de mort ! ; mais c’est là un éloge qu’auront quelque peine à comprendre ceux qui étudient les procès d’Etat du dix-septième siècle avec les idées et les sentiments du dix-neuvième. La meilleure excuse que l’on puisse donner en faveur de cette partie de la vie de Sawyer, c'est que la souillure du sang innocent lui était commune avec-la plupart des hommes publics qui avaient joué un grand rôle pendant ces temps calamiteux. Quand on lui reproche d’avoir poursuivi Russell, il ne faut pas oublier que Russell lui-même avait poursuivi Stafford.
Quelque grandes que fussent les fautes de Sawyer, il les avait grandement rachetées. IL avait lutté courageusement contre le papisme et le despotisme; il avait, en présence même du roi, refusé positivement de formuler des mandats
‘ Commons’ Journals, 16 janvier 1689-90.
contraires aux actes du Parlement; il s'était démis de sa charge lucrative pour ne pas se présenter dans la salle de Westminster comme champion du « pouvoir arbitraire; » il avait dirigé la défense des sept évêques, et, le jour de leur jugement, ilavait fait son devoir loyalement, avec autant d’intrépidité que de talent. Il était donc en faveur auprès du haüt clergé, et l’on pouvait penser qu'il avait bien gagné son par-
don des Whigs. Mais les Whigs n'étaient pas en humeur de
‘ pardonner, et Sawyer fut appelé à rendre compte de sa con-
duite dans l'affaire de sir Thomas Armstrong.
Si Armstrong n'était pas calomnié, il était fort avant dans les sombres secrets du complot de Rye-House : il était même un de ceux qui s'étaient chargés d’assassinér le monarque et son frère. Quand la conspiration eut été découverte, il s’enfuit sur le continent, et fut mis hors la loi. Les magistrats de Leyde, gagnés à prix d’argent, consentirent à le livrer. Il fut embarqué brusquement à bord d’un navire anglais, transporté à Londres et traduit devant la Cour du Banc du Roi. Sawyer demanda à la cour d'ordonner que l'arrêt de mise hors la loi reçût son exécution. Armstrong fit observer qu’une année ne s'était pas écoulée depuis qu'il avait été mis hors la loi, et qu'aux termes d’un acte passé sous le règne d'Edouard VI, tout proscrit qui se rendait dans’l’année, avait le droit de se déclarer innocent et de faire appel au jury. A cela on répondit qu'Armstrong ne s'était pas rendu, qu'il avait été traîné à la barre comme prisonnier, et qu’il ne pouvait revendiquer un privilége évidemment réservé aux individus qui se livraient volontairement à la justice de leur pays. Jeffreys et les autres juges repoussèrent à l'unanimité l’objection soulevée par Armstrong, et déclarèrent que la loi aurait son cours. Alors on vit une des scènes les plus terribles de toutés celles qui, à cette époque, déshonorèrent si souvent nos cours de justice. La fille du malheureux Armstrong était à ses côtés. « Mylord, » s’écria-t-elle, « vous ne voudriez pas assassiner mon père. C’est un assassinat! » — « Que signifie cela? » Vociféra le Chief-Justice. « Quelle est cette femme ? Qu'on l’emmène, Maréchal dè la prison ; qu’on l'emmène d'ici. » Elle s’éeria encore, comme on l’entrainait : « Que le jugement de Dieu tombe sur vous ! » — « Le jugement de Dieu » repartit Jeffreys, « tombera sur les traîtres.
de
30 REGNE DE GUILLAUME IHIl.
Dieu merci, je suis à l'épreuve des criailleries. » Lorsqu'elle fut partie, son père insista de nouveau sur ce qu’il considérait comme son droit. « Je ne demande, » dit-il, « que le bénéfice de la loi. » — « Et vous l'aurez, par la grâce de Dieu, » répondit le juge. « Faites vos dispositions, M. le Shériff, pour que l’exécution ait lieu vendredi prochain. Voilà le bénéfice que la loi vous accorde. » Le vendredi suivant, Armstrong fut pendu, puis écartelé, et sa tête fut placée audessus de la grande salle de Westminster !.
… L'insolence et la cruauté de Jeffreys excitent, même après tant d'années, une indignation qui rend la justice à son égard difficile. Cependant, en examinant les choses avec une froide impartialité, on pourra, certes, concevoir des doutes sur l'illégalité de cet ordre d'exécution. Il n'existait pas de précédent, et les termes de l’Acte d'Edouard VI peuvent, sans leur faire violence, recevoir l'interprétation que leur donna la Cour. Nous dirons même que si la peine se fût bornée à une amende ou à un emprisonnement, personne n’aurait rien vu de répréhensible dans sa décision. Mais faire pendre un homme comme traître, sans le mettre en présence de ses accusateurs, sans entendre sa défense, uniquément parce qu’une timidité parfaitement compatible avec l'innocence l'a porté à se<acher, est assurément une violation, sinon de la loi écrite, au moins de ces grands principes auxquels toutes les lois doivent être subordonnées. La question fut portée devant la Chambre des Communes. La fille orpheline d'Armstrong se présenta à la barre pour demander vengeance, et. une discussion très-vive s’ensuivit. Sawyer fut attaqué avec violence ct défendu avec énergie. Les Tories déclarèrent que, dans leur opinion. il n'avait fait que ce qu’il était tenu de faire comme avocat de la couronne, et qu’il avait rempli son devoir envers Dieu, envers le roi et envers le prisonnier. Si l’ordre d'exécution était légal, il n’y avait de reproche à faire à personne; s’il était illégal, la faute en était, non pas à l'attorney-général, mais aux juges. La liberté de la parole n’existerait plus au barreau, si un avocat devait être puni pour avoir présenté à la Cour une requête strictement
régulière, ou pour avoir cherché à établir que certains
1 Voir la collection des S tale Trials,
termes d’un statut devaient être interprétés dans un certain sens. Les Whigs prodiguaient à Sawyer les épithètes d'assassin, de limier, de bourreau. Si la liberté de la parole qu’on revendiquait pour les avocats voulait dire la liberté de faire pendre des hommes, il était grand temps que la nution se levât et exterminât toute cette engeance de gens de loi. « Les choses n’iront jamais bien, » dit un orateur, « tant qu’on n'aura pas fait quelques exemples. » « On prétend, » s'écria John Hampden, « que ce n’est pas un crime de demander une exécution ! On nous dira bientôt que ce n'était pas un crime aux Juifs de crier : Cruciliez-le ! » Il est prebable qu'un homme sage et juste eût été d'opinion que ce n’était pas le cas de se montrer sévère. La conduite de Sawyer avait pu être, jusqu'à un certain point, coupable; mais si l’on devait faire une loi d’amnistie, ce devait être précisément au profit de ceux dont la conduite avait élécoupable. La question n’était pas de savoir si Sawyer était innocent, mais de savoir si son crime était d'une nature tellement exceptionnelle qu'il dût, malgré tous ses sacrifices et ses services, être personnellement exclu de la clémence qu’il s'agissait d'étendre sur plusieurs milliers d’autres coupables. I est probable, disons-nous, que des juges calmes et impartiaux auraient décidé cette question ‘en sa faveur. Quoi qu'il en soit, il fut résolu que Sawyer serait excepté de l’amnistie et expulsé de la Chambre :. : | Le lendemain, on reprit la discussion de ce bill de pardon, transformé en un bill de peines et de châtiments. Les Whigs consentirent à ce qu’il fût renvoyé à un comité de la Chambre entière, mais en proposant que le comité commencçât par dresser. une liste des individus qui devaient. être frappés de proscription. Les Tories demandèrent la question préalable. On alla aux voix, et les Whigs l’emportèrent à une majorité de 199 voix contre 173 ?. ——
* Commons’ Journals, 20 janvier 1689-90 ; Grey, Debates, 18 et 20 janvier.
* Commons’ Journals, 21 janvier 1689-90. Le même jour, Guillaume éérivait, de Kensington, à Portland : « C’est aujourd'hui le grand jour à l'équard du Bill of Indemnité. Selon tout ce que je puis aprendre, il y aura beaucoup de chäleur, et rien de terminé; et. de la manière que la chose est entourrce, tt n'y- a point d'aparence que cette affaire viene à aucune conclusion, Lt ainsi il se pouroit que la session fust fort courte; n'ayant plus
Le roi forme le projet de se retirer en Hollande.
Le roi suivait ces événements avec une anxiété pénible. IL était las de sa couronne. Il s'était efforcé de rendre justice aux deux partis opposés; mais la justice ne satisfaisait ni l’un ni l’autre. Les Tories le haïssaient parce qu’il protégeait les dissidents; les Whigs, parce qu’il protégeait les Tories. L'amnistie semblait plus éloignée qu’elle ne l'était dix ans auparavant, à l'époque où, pour la première fois, il l'avait recommandée du haut du trône. La dernière campagne d'Irlande avait été désastreuse. Il était possible que la prochaine campagne fût plus désastreuse encore. Il y avait lieu de craindre que les malversations, qui avaient été plus funestes aux troupes anglaises que les exhalaisons des marais de Dundalk, ne se reproduisissent avec les mêmes scandales et les mêmes conséquences. Toutes les branches de l'administration étaient complétement désorganisées ; les Anglais s’étonnaient et s’irritaient de ce qu'un étranger, nouveau venu chez eux, ne les connaissant qu’imparfaitement, et sans cesse contrecarré par eux, n’eût pas, dans l’espace d’une année, remis en bon ordre toute la machine du gouvernement. La plupart de ses ministres, au lieu de le seconder, ne songeaient qu'à organiser des adresses et à formuler des actes d'accusation les uns contre les autres. S'il employait ses propres compatriotes, sur la fidélité et l’attachement desquels il pouvait compter, toutes les factions anglaises s’unissaient dans un cri général de fureur. L'improbité du commissariat anglais avait détruit une armée; et cependant un bruit répandu qu'ilse proposait d'employer un commissaire hollandais, avait excité un mécontentement général, Le roi sentait qu'il ne pouvait, dans cette situation, rendre aucun service à la grande cause à laquelle il s'était voué de toute son âme. Déjà la gloire qu'il s'était acquise en menant à bonne fin l’entreprise la plus importante de l’époque, commençait à pâlir. Ses amis mêmes commencçaient à douter qu’il possédât réellement toute cette sagacité et cette énergie qui, quelques mois auparavant, avaient forcé ses en-
d'argent à espérer, et les esprits s’aigrissant l'un contre l'autre de plus en Te » Trois jours après, Van Citters informait les Élals Généraux que le ill d'Indemnité occasionnait une extrême agitation.
nemis à lui accorder l’hommage de leur admiration. Mais il ne voulait pas supporter plus longtemps ce brillant esclavage. Il retournerait dans son propre pays. Il se contenterait d’être le premier citoyen d’une république à qui le nom d'Orange était cher. Comme tel, il pourrait encore figurer au premier rang de ceux qui étaient ligués pour la défense des libertés de l'Europe. Quant à ces insulaires turbulents et ingrats, qui le détestaient parce qu’il ne voulait pas les laisser s’entre-déchirer, Marie essayerait ce qu'elle pourrait en faire. Elle était née sur leur sol. Elle parlait leur langue. Elle n'avait pas d’éloignement pour certaines parties de leur liturgie, qu'ils considéraient comme essentielles, et qui lui paraissaient, à lui, tout au plus inoffensives. Si elle ne se connaissait pas beaucoup en politique et en affaires militaires, elle possédait ce qui lui serait peut-être plus utile, la grâce et le tact de la femme, un aimable caractère, un sourire et une parole bienvéillante pour tout le monde. Elle parviendrait peut-être à apaiser les querelles qui divisaient l'Etat et l'Eglise. La Hollande, gouvernée par lui, et l'Angleterre par elle, pourraient agir cordialement ensemble contre l'ennemi commun.
On parvient à le détourner de ce projet.
Il donna secrètement des ordres pour qu’on s’occupât des préparatifs de son voyage. Puis il réunit quelques-uns de ses principaux conseillers, et leur fit part de ses intentions. Une escadre, leur dit-il, était prête à le transporter dans son pays. Il en avait fini avec eux. Il espérait que la reine serait plus heureuse. Les ministres furent atterrés. Pour une fois, toutes les querelles furent suspendues. Le Tory Caermarthen d’une part, le Whig Shrewsbury de l’autre, donnèrent à leurs représentations et à leurs prières une-véhémence pathétique, rare dans les conférences des hommes d'Etat: Beaucoup de larmes furent répandues. Le roi finit par céder, et renonça, pour le moment du moins, à son projet d'abdiquer le gouvernement. Mais il manifesta une autre intention dont il était bien résolu à ne pas se départir. Puisqu’il devait rester encore à la tête de l'administration anglaise, il voulait aller lui-même en Irlande. Il voulait essayer si l’action directe . de l'autorité royale, exercée avec vigueur sur les lieux mêmes où dévait se décider le sort de l'Empire, suflirait
pour empêcher les malversations et maintenir la discipline *. Les Whigs veulent s'opposer à son voyage en Irlande.
Le projet que Guillaume avait sérieusement conçu de se retirer en Hollande demeura longtemps un secret, non-seulement pour la multitude, mais encore pour la reine ellemême ?. Sa résolution de se mettre à la tête de son armée d'Irlande ne tarda pas à s’ébruiter dans tout Londres. On sut qu’on préparait ses équipages de campagne et que sir Christophe Wren construisait une maison portative en bois, qui devait être transportée sur deux chariots et montée partout où le roi établirait ses quartiers 3. Les Whigs se récrièrent avec violence contre l’idée même de ce voyage. Ne sachant pas, ou affectant de ne pas savoir qu'elle avait été conçue par Guillaume, et par Guillaume seul, et qu'aucun de ses ministres n’avait osé lui conseiller d'aller affronter les balles irlandaises et l'atmosphère d'Irlande, le parti tout entier n’hésita point à aflirmer qu'elle avait été suggérée par quelque traître du cabinet, par quelque Tory qui haïssait la Révolution et toules ses conséquences. Un ami sincère de Sa Majesté lui aurait-il conseillé de s’exposer, avec une santé comme la sienñe, non-seulement aux dangers de la guerre, mais encore aux pernicieuses influences d'un climat qui avait été naguère fatal à des milliers d'individus bien plus robustes que lui? Dans son intérieur, le roi souriait amèrement de cet intérêt qu’on prenait à sa santé. Ce n’était, dans son opinion, que la crainte qu'éprouve un maître exigeant que son esclave ne devienne impropre à s'acquitter de sa tâche. Les Whigs, écrivait-il à Portland, avaient peur de perdre leur instrument avant d’avoir achevé leur besogne. Quant à leur amitié, ajoutait-il, vous savez ce qu'elle vaut. Sa résolution, disait-il à son ami, était fixée d’une manière invariable. Tout périclitait, et il fallait qu’il partit, lors même que le Parlement lui présenterait une adresse pour le prier de rester .
T BurnetIl, 39; Mémoire manuscrit, écrit par le premier lord Lonsdale, dans les Mackintosh Papers.
- ? Burnet Il, 40,
* Narcissus Luttrell, Diary, janvier et février.
“Guillaume à Portland, 10 (20) janvier 1690 : « Les Whiges ont peur de me perdre trop tost, avant qu'ils n'ayent fait avec moy ce qu'ils veulent ; car,
Guillaume proroge le Parlement.
Il apprit bientôt, en effet, qu’une adresse conçue en.ce sens allait être immédiatement proposée dans les deux Chambres, et soutenue par toutes les forces du parti whig. Cette nouvelle le convainquit qu’il était temps de prendre une mesure décisive. Il ne voulait pas rompre avec les Whigs; mais il voulait leur donner une leçon dônt ils avaient grand besoin. Il allait briser la chaîne par laquelle on croyait le tenir solidement attaché. Il ne les laisserait pas en possession exclusive du pouvoir. Il ne les laisserait pas persécuter le parti vaincu. Malgré eux, il accorderait une amnistie à son peuple; malgré eux, il se mettrait à la tête de son armée d'Irlande.
"Il prit ses dispositions avec la prudence, la fermeté et le secret qui étaient dans son caractère et dans ses habitudes. Il fallait absolument qu’il mît un Anglais daps sa confidence; car ilne possédait pas assez bien la langue anglaise pour parler aux Chambres du haut du trône en phrases de sa propre composition ; et dans les grandes occasions, il était dans l'usage d'écrire son discours en français et d'employer un traducteur. Il est certain que le roi confia à une personne, et à une seule, l’importante résolution qu'il avait prise; et il n’est guère douteux que cette personne fût Caermarthen.
Le 27 janvier, l'huissier de la verge noire frappa à la porte des Communes. Le Président et les membres se rendirent à la Chambre des Lords. Le roi était sur le trône. Il donna sa sanction au bill des Subsides, remercia les Chambres d’avoir voté cette mesure, annonça son intention de se rendre.em Irlande, et prorogea le Parlement. Personne ne put douter” qu'une dissolution était imminente. À peine eut-il terminé son discours par ces mots : « J'ai jugé convenable de mettre
” pour leur amilié, vous savez ce qu'il y a à compter là-dessus en ce pays icy.» 14 (24) janvier. « Me voila le plus embarrassé du monde, ne sachant quel parti prendre, estant toujours persuadé que, sans que j'aille en Irland l'on n'y faira rien qui varlle. Pour avoir du conseil en cette affarre, je n'en ay point à attendre, personne n’ausant dire ses sentiments, Et l'oncommence déjà à dire ouvertement que ce sont des traîtres qui m'ont conseillé de prendre cette résolution. » : | | 21 (31) janvier. « Je n’ay encore rien dit (au Parlement) de mon voyage pour l'Irlande. Et je ne suis point encore déterminé si j'en parleray ; mais je crains que nonobstant j'auray une adresse pour n'y point aller ; ce qui m'embarrassera beaucoup, puisque c’est une nécessité absolue que j'y aille.»
fin, dès ce moment, à la présente session, » que les Tories, au-dessus comme au-dessous de ta barre, poussèrent des cris de joie. Cependant le roi, du haut de son trône, observait son auditoire avec ce regard d’aigle auquel rien n’échappaït. Il était bien excusable sans doute d’éprouver un certain . plaisir malicieux à vexer à son tour ceux qui l'avaient cruellement vexé. J'ai vu, écrivait-il le lendemain à Portland, des visages d'une aune de lotig, j'ai vu quelques-uns de ces hommes, dans leur dépit, changer vingt fois de couleur pendant que je parlais !. |
Joie des Tories.
Quelques heures après la prorogation, cent cinquante membres tories du Parlement, avant de partir pour leurs’ comtés, se réunirent dans un dîner d’adieux, à la Taverne de l'Apollon, dans Fleet-street. Ils se sentaient mieux disposés à l'égard de Guillaume qu'ils ne l'avaient été depuis que son beau-père avait été chassé de Whitehall. Ils étaient encore sous l'impression de la joyeuse surprise avec laquelle ils avaient entendu annoncer du haut du trône que la session était finie. Le souvenir de leur danger et le sentiment de leur délivrance étaient encore récents dans leurs esprits. Il fut question de se rendre en masse à la Cour pour témoigner par cette démarche leur reconnaissance. Mais on leur persuada de renoncer à ce projet, et ce ne fut pas sans raison : en effet, une grande foule de gentilshommes campagnards, sortant d’un banquet où, selon toute probabilité, le vin n’avait pas été épargné, aurait pu causer quelque embarras dans la salle du Trône. Sir John Lowther, qui ne le cédait, sous le rapport de la fortune et de l'influence, à aucun des squires de cette époque, fut chargé de porter au palais les remerciments
* Guillaume à Portland, 28 janvier (7 février) 1690; Van Citters aux Etats Généraux, même date ; Evelyn, Diary; Lords’ Journals, 27 janvier. Je citerai les propres paroles de Guillaume : « Vous vairez mon harangue imprimée : ainsi je ne vous en dirai rien. Et pour les raisons qui m'y ont obligé, je les reserverai à vous les dire jusques à vostre retour. Il semble que les Toris en sont bien aises, mais point les Whiggs : ils-estoient tous fort surpris quand je leur parlois, n'ayant communiqué mon dessin qu’à une seule personne. Je vis des visages longs comme une aune, changés de couleur vingt fois pendant que je parlois. Toutes ces particularités jusques à votre heureux retour. »
de l'assemblée. Il était, dit-il au roi, l'organe d’un corps nombreux d’honnêtes gentilshommes, qui priaient Sa Majesté de recevoir l'assurance qu’ils feraient de leur mieux pour le servir dans leurs comtés respectifs, ét qui lui souhaïtaient cordialement une heureuse traversée en Irlande, une victoire complète, un prompt retour, et un règne long et prospère. Pendant les huit jours qui suivirent, bien des gens qui, depuis la Révolution, ne s'étaient jamais montrés au cercle ! de Saint-James, allèrent baiser la main du roi. Ce fut même avec une telle chaleur que des hommes: jusqu'alors considérés commé des demi-Jacobites exprimèrent léur approbation de la politique du gouvernement, que les vrais Jacobites s'en montrèrent fort scandalisés, et se plaignirent amèrement de l'étrange aveuglement dont semblaient être frappés les fils de l'Eglise d'Angleterre !:
Tous les actes de Guillaume, à cette époque, indiquèrent sa résolution de restreindre, avec fermeté quoique avec douceur, la violence des Whigs, et de se concilier, autant que possible, la bonne opinion des Tories. Plusieurs personnes incarcérées, pour cause de trahison, par ordre des Communes, furent mises en liberté sous caution ?. Les prélats qui maintenaient que le serment de: fidélité qu'ils avaient prêté à Jacques IL était toujours obligatoire, furent traités avec une bienveillance assez rare dans Fhistoire des révolutions. Moins d’une semaine après la prorogation, arriva le 1er février, c'est-à-dire le jour où ceux des ecclésiastiques qui refusaient de prêter le serment, devaient être définitivement privés de leurs fonctions. Plusieurs membres du clergé suspendu, après avoir tenu bon jusqu'au dernier moment, prêtèrent serment tout juste à temps pour ne pas se voir réduits à la misère. Mais le Primat et cinq de ses suffragants se montrèrent inflexibles. Leurs évêchés furent, en conséquence, déclarés vacants; mais on fit savoir à Sancroft que le roi n'avait pas encore perdu l'espoir de pouvoir faire quelque arrangement qui éviterait la nécessité de nommer des successeurs aux prélats dépossédés et qu'ils pouvaient, pour
i Evelyn, Diary : Claréndon, Diary, 9 février 1690; Van Citters aux le janvier (10 février) ; Manuscrit Lonsdale, cité par Dalrimple. rs
* Narcissus Lultre!l, Diary.
le moment, continuer de résider dans leurs palais. Leurs collecteurs furent nommés collecteurs pour la couronne, et continuèrent de percevoir les revenus des siéges vacants ?, On usa de la même indulgence à l'égard de quelques ecclésiastiques d’un rang inférieur. Sherlock, en particulier, continua après sa dépossession, de vivre tranquillement dans sa résidence officielle près de l'Eglise du Temple. |
Dissolution du Parlement et élections générales.
Alors parut une, proclamation par laquelle le Parlement était dissous. Les ordres pour procéder à des élections générales furent expédiés, et bientôt tout le royaume fut en état de fermentation. Van Citters, qui avait résidé en Angleterre pendant bien des années, et des années fécondes en événements, déclara n’avoir jamais vu Londres plus agité ?. Cette agitation était entretenue par des compositions de toutes sortes, depuis des sermons en seize points jusqu’à des ballades colportées par les chantéurs des rues. Des listes de votes furent, pour la première fois dans notre histoire, imprimées et répandues pour l'instruction des corps constituants. On peut encore voir deux de ces listes dans les vieilles bibliothèques : Fune, mise en circulation par les Whigs, contenait les noms.des Tories qui avaient voté contre la motion de déclarer le trône vacant; l’autre, mise en circulation par les Tories, contenait les noms des Whigs qui avaient soutenu la clause Sacheverell.
Il devint bientôt évident qu'un grand revirement s'était opéré dans l'opinion publique pendant l’année qui s'était écoulée depuis la réunion de la Convention, et l'on ne saurait nier que ce changement ne fût, en partie du moins, la conséquence naturelle et la juste punition de la conduite violente et vindicative des Whigs. fÎls se croyaient sûrs de la Cité de Londres. Les électeurs composant la livery avaient, l'année précédente, nommé sans opposition quatre Whigs zélés. Mais tous les quatre avaient voté pour la clause Sacheverell, et cette clause aurait eu pour effet de faire chasser ignominieusement de la Cour des Aldermen et du Common
| Clarendon, Diary, 11 février 1690.
Van Citters aux Etats Généraux, 14 (24) 1690 ; Evelyn, Diary.
Council un grand nombre des marchands-princes de Lombardsteeet et de Cornhül, de ces hommes puissants dans les douze grandes corporations, et que les orfévres suivaient humblement, chapeau bas, sous les portiques de la Bourse. La lutte qui allait s'engager était une question de vie ou de mort. On n’épargna ni efforts, ni intrigues. Guillaume écrivait à Portland que les Whigs de la Cité, dans leur désespoir, ne reculaient devant aucuns moyens, et que, s'ils continuaient ainsi, ils auraient bientôt autant de besoin que les Tories d’un Acte d'amnistie. Cependant quatre Tories furent nommés, et à une majorité tellement imposante, que le dernier des Tories sur la liste eut quatre cents voix de plus que le premier des Whigs ?. Les shérifs, voulant retarder lé plus longtemps possible le triomphe de leurs ennemis, accordèrent un scrutin. Mais si la majorité se trouva diminuée, le résultat n’en fut pas moins le même?. A Westminster, deux âdversaires de la clause Sacheverell furent élus sans opposition. Mais rien n'indiqua plus fortement le dégoût qu'avaient soulevé les Actes de la dernière Chambre des Communes que ce qui se passa à l'université de Cambridge. Newton se retira dans son paisible observatoiré, situé audessus de la porte principale du collége de la Trinité. Deux Tories furent nommés à une accablante majorité, et le premier des deux élus fut Sawyer, qui avait été, quelques jours auparavant, excepté du Bill d'Amnistie et expulsé de la Chambre des Communes. Les annales de l’Université contiennent des preuves curieuses de l'enthousiasme excité en sa faveur par la sévérité peu judicieuse avec laquelle il avait été traité. Newton vota pour Sawyer, et ce fait remarquable nous autorise à croire que le grand philosophe, dont le génie ét la vertu sont avec raison l’orgueil du parti whig, avait vu avec. regret et désapprobation les violences haineuses de ce parti {. —. | |
* Guillaume à Portland, ?8 février (10 mars) 1690 ; Van Citters.aux Etats Généraux, 4 (14) mars; Narcissus Luttrell, Diary.
* Yan Cilters, 11 (21) mars; Narcissus Luttreil, Diary.
» Van Citters aux Etats Généraux, 11 (21) mars 1690. . * Les voix se répartirent ainsi : SA Ton 106$ ; Finch, 141; Bennet (que je suppose avoir été un Whig), 87. A l'Université, chaque votant dépose son vole par écrit. Un des bulletins donnés en cette occasion est conçu en ces termes : « Henricus Jenkes, ex amore justitiæ, elegit virum consultisstmum Robertum Sawyer, » un |
Il fut hientôt évident que les Tories seraient en majorité dans la nouvelle Chambre des Communes !. Tous les principaux Whigs, cependant, furent réélus, à l'exception d’un seul, John Hampden se trouva écarté, et il ne fut regretté que par les membres les plus intolérants et les moins raisonnables de son parti ?. | | |
Changement dans la haute administration.
Cepeudant, le roi faisait, dans presque toutes les branches de la haute administration, des changements analogues à celui que les élections générales introduisaient dans la composition de la législature. Toutefois, il ne songeait pas encore à former ce qu'on appelle aujourd’hui un ministère. Il continua de se réserver plus spécialement la direction des affaires étrangères, et il surveilla avec une attention minutieuse tous les préparatifs de la prochaine campagne d'Irlande. Il se plaignait, dans sa correspondance conlidenticlte, d’avoir à réorganiser les établissements militaires du royaume et de ne trouver, dans l’accomplissement de cette tâche, que peu ou point d'assistance. C'était une rude tâche, disait-il, ; mais il n’y avait pas à reculer: çar tout était là 3, En général, le gouvernement continua d’être un gouvernewent composé d'administrations indépendantes ; et, dans presque tous les départements, Whigs et Tories continuèrent
* Van Citters aux Etats Généraux, (18 (28) mars 1690.
* Il est amusant de voir avec quelle absurdité des pamnphlétaires étrangers, qui ne connaissaient pas l’état réel des choses en Angleterre, exagéraient l'importance de Hampden, dont ils ne savaient pas même écrire le nom. Dans un dialogue français entre Guillaume et l'ombre de Monmouth, on fait dire à Guillaume : « Entre ces memères de la Chambre Basse étoit un certain homme hardi, opinidtre, et zélé à l'excès pour sa créance; on appelle Embden, également dangereux par son esprit et par son crédit... Je ne trouvay point de chemin plus court pour me délivrer de cette traverse que de casser le Parlement, en convoquer un autre, et empescher que ‘cet
omme, qui me faisoit tant d’'ombrages, ne fust nommé pour un des baie ‘au nouvel Parlement.» « Ainsi, « dit l'ombre, » cette cassation de Parlement qui a fait tant de bruit, et a produit tant de raisonnements et de spéculations, n’estoit que pour exclure Embden. Mais s’il estoit si adroit et si zélé, comment as-tu pu trouver le moyen de le faire exclure des députez? » A celte question fort sensée, le roi répond : « Il m'a fallu faire d'étranges manouvres pour en venir à bout.» L'Ombre de Monmouth, 1690.
* « À présent tout dépendra d’un bon succès en Irlande; et à quoy il faut
que je m'aplique entièrement, pour régler le mieux que je puis toute chose. : de vous asseure que je n'ay pas peu sur les bras, estant aussi mal assisté que je suis, » Guillaume à Portland, 28 janvier (7 février) 1690,
d'être mêlés, quoique pas précisément dans les anciennes proportions. L'élément whig avait eu une prépondérance marquée en 1689: ce fut l'élément tory qui prédomina en 1690, mais d'une manière moins sensible. :
- Caermarthen premier ministre.
Halifax avait rendu le sceau privé. On l’offrit à Chesterfield, Tory qui, dans la Convention, avait voté pour une régence. Mais Chesterfield refusa de quitter sa maison de campagne et ses jardins dans le Derbyshire, pour la Cour et la Chambre du Conseil, et le sceau privé fut mis en commission t. Caermarthen se trouva alors le principal conseiller de la couronné pour tout ce. qui était relatif à l'administration intérieure et à la direction des deux Chambres du Parlement. Quant au bâton blanc et à l'immense pouvoir qui y était attaché, Guillaume était toujours résolu à ne jamais le confier à aucun sujet. Caermarthen resta donc Lord-Président ; mais il s'installa dans un appartement du palais de Saint- James, qui était considéré comme attribué plus particulièrement au premier ministre ?. Il s'était, l’année précédente, excusé sur sa mauvaise santé de la rareté de sa présence à la table du Conseil, et cette excuse n'était pas sans fondement : ses organes digestifs étaient, en .effet, atteints de
quelque affection morbide, qui déjouait toute la science du Collége des médecins : sôn corps était amaigri, son teint livide; et ses traits, malgré leur beauté physique et intellectuclle, avaient une expression hagarde qui trahissait les inquiétudes de la souffrance, aussi bien que les soucis de l'ambition %. Mais, dès qu'il fut encore une fois ministre, il s'appliqua sérieusement aux affaires et se mit à travailler, tous les jours et du matin au soir, avec une énergie qui.
‘ Van Cilters, 14 (24) février; Memoër of the Earl of Chesterfield, par lui-même; Halifax à Chesterficld, 6 février; Chesterfield à Halifax, 8 février. L'éditeur des lettres-du second comte de (hesterfield ne tenant pas compte du changement de style, a déplacé cette correspondance”d'une année. | | |
* Van Citters aux Etats Généraux, 11 (21) février 1690. |
* On rapporle une étrange particularité de sa constitution dans une notice sur lut, publiée quelques mois après sa mort. Voir Lives and' characters of the most Iilustrious persons, British and Foreign, who dted in the year, 1712,
étonnait tous ceux qui voyaient la pâleur de son visage et sa démarche mal assurée. | ,
Bieo qu'il ne pût obtenir pour lui-même la charge de Lord-Trésorier, son influence à la Trésorerie n'en était pas moius grande. Le premier commissaire, Monmouth, et le chancelier de l'Echiquier, Delamere, deux des Whigs les plus violentsde toute l'Angleterre, ne conservèrent pointeurs positions. En cette occasion, comme en beaucoup d’autres, il parut qu'ils n'avaient de commun entre eux que leur whiggisme. Le volage Monmouth, comprenant qu'il n'avait aucune des qualités d'un financier, ne paraît pas s'être formalisé de se voir évincé d'un emploi qu’il n'aurait jamais dû occuper. Il accepta avec reconnaissance une pebhsion, que ses habitudes de prodigalité lui rendaient nécessaire, et il continua d’assister aux Conseils, de fréquenter la Cour, et de s'acquitter des fonctions de gentilhomme de la Chambre t. Il chercha aussi à se rendre utile dans les affaires militaires, qu’il entendait, sinon bien, au moins mieux que la plupart des autres nobles ; enfin il professa, pendant quelques mois, une grande considération pour Cacrmarthen. Delamere était dans des dispositions toutes différentes. C’est en vain que ses services furent payés, au delà de leur valeur, par les richesses et les honneurs dont on le combla. Il fut fait comte de Warrington. Il obtint une concession de toutes les terres appartenant aux Jésuites, qui pourraient être découvertes dans cinq ou six comtés. Il demanda à être indemnisé des frais qu'il avait faits à l'époque de la Révolution : cette demande fut accueillie, et il emporta dans sa retraite, comme récompense de ses efforts patriotiques, une somme considérable que l'Etat eût pu employer plus utilement. Mais tout cela ne suflit pas pour apaiser son courroux, et il ne cessa, tafit qu'il vécut, de se plaindre amèrement de l’ingratitude avec laquelle on l'avait traité, lui et son parti ?.
‘ Il est fait mention de la pension de Monmouth et de la bonne intelli-
nce qui existait entre lui et la cour, dans une lettre écrite par un agent jacobite, en Angleterre, et qui se trouve, à Paris, dans les Archives du ministère de la Guerre. Cette lettre porte la date du 8 (18) avril 1690.
+ Narcissus Luttrell parle des concessions de terres obtenues par Delamere. On voit par le Registre de correspondance de la Trésorerie pour l'année 1690, qu'il continua, après sa retraile, à importuner le gouvernement par ses demandes d'argent. Quant à son caractère général, il ne