CHAPITRE L 43 Sir John Lorother
Sit John Lowther fut fait premier Lord de la Trésorerie, et c'était sur lui que Caermarthen comptait principalement pour la direction des affaires osténsibles de la Chambre des Communes. Lowther était un homme d’ancienne famille, possesseur d'une fortune considérable, et jouissant d’une grande influence parlementaire, Sans être encore vièux par l’âge, il l'était dans la vie politique ; car il avait, même avant d’avoir atteint sa majorité, succédé à son père Comime représectant du comté de Westmoreland. La représentation de Wéstmoreland'était, en effet, presque autant que le château de Lowther, une propriété en quelque sorte héréditaire de cette famille. Sir John ne manquait pas de talent; ses manières, aux dépens desquelles ont cru pouvoir s’égayer les libellistes de l’époque, étaient éminemment polies ; quant à sa bravoure presonnelle, il n’était que trop disposé à en donner la preuve. Ses mœurs étaient irréprochables; son temps était partagé entre des travaux respectables et des amusements non moins respectables; ses principales fonctions consis- {aient à suivre les débats dela Chambre des Communes, et à présider comme magistrat sur le siége de la justice; ses passe-temps favoris étaient la lecture et le jardinage. Il appartenait par ses opinions à la classe des Tories trèsmodérés. Il était altaché à la monarchié héréditaire et à l'Eglise établie; mais il avait approuvé la Révolution, il n'avait aucun serupule en ce qui concernait les droits de Guillaume et de Marie ; il leur avait juré fidélité sans aucune réserve mentale, et il paraît avoir religieusement tenu son serment. Il existait, entre lui et Caermarthen, des rapports intimes. Ils avaient agi, pendant l'insurrection du nord, avec une cordiale entente; et ils étaient d'accord dans leurs vues politiques, autant que peuvent l'être un homme d'Etat très-
serait pas prudent de s'en rapporter aux représentations des écrivains saliriques. Mais ses propres écrits, et les aveux de l’ecclésiastique qui prononça son sermon funèbre, prouvent que son humeur n’était pas des plus douces. Clarendon remarque (17 décembre.1688) qu’il fallait peu de chose pour meltre lord Dalamere en colère. Dans le poëme intitulé : Le Roë de Cœur, Dalamere est signalé comme un «homme inquiet et-mécontent, même lorsqu'il est coniblé de faveurs. » Sa physionomie même élait un fuel du salire: «Ses lraits révèlent les agitalions de son âme, et l'envie
est gravée sur Son front, »
rusé et un gentilhomme campagnard très-honnête !. Lowther se vit donc, grâce à l'influence de Caermarthen, élevé à l’une des places les plus hautes de l'administration. Malheureusement cette place exigeait des qualités bien différentes de celles qui peuvent suffire à faire un bon représentant de comté et un bon président des assises trimestrielles. Le nouveau premier Lord de la Trésorerie n’avait pas la parole assez facile, et son caractère n’était pas àssez froid pour sa position. Il n’avait ni l'adresse de parer, ni la force d’esprit de supporter les sarcasmes et les attaques auxquels l’exposait sa nouvelle qualité de courtisan et d'homme en place. Il y avait aussi une chose qu'il était trop scrupuleux pour faire; une chosé qui n'avait jamais été faite par Wolsey ni par Burleigh, une chose qui n'a été faite par aücun homme d'Etat anglais de notre génération; mais qui, depuis le règne de Charles II jusqu'à celui de Georges III, était une des parties les plus importantes des fonctions ministérielles. ne Origine et progrès de la corruption parlementaire en Angleterre,
L'histoire de l’origine, du progrès et de la décadence de la corruption parlementaire en Angleterre, est encore à écrire. Il n’est pas de sujet qui ait donné lieu à une plus grande quantité d'éloquentes invectives et de mordants sarcasmes. La vénalité du Sénat a provoqué tour à tour les larmes et le rire de trois générations d'écrivains sérieux où satiriques. Elle a été dénoncée sur les hustings des assemblées populaires, frappée d'anathème du haut de la chaire, livrée au ridicule sur la scène; attaquée par Pope en vers brillants, par Bolingbroke en prose majestucuse, par Swift avec une haine sauvage, par Gay avec une yerve malicieuse. Tories et Whigs, Johnson et Akenside, Fielding et Smolett, ont uni leurs voix
* C'est principalement dans deux écrits de la main de Lowther luimême que j'ai puisé l’idée que je me suis faite de son caractère. Un de ces écrits a été imprimé, mais, si je ne me trompe, n’a pas élé publié; une copie de l’autre se trouve dans ès Manuscrits Mackintosh. J'ai emprunté quelque chose aussi aux satires contemporaines. Quant à la facilité avec laquelle Lowter se laissait entraîner à risquer sa vie en duel, il suffira de citer ce fait que, pendant qu'il était premier Lord de la Trésorerie, il accepta un cartel de la part d’un douanier qu'il avait destilué. Le duel eut lieu, et Lowther fut grièvement blessé. Le fait est rapporté par Luttrell, Diary, avril 1690. |
CHAPITRE LI. | 45 dans ce chorus général de réprobation. Mais aucun de ceux qui déclamaient contre. cette corruption ou qui en faisaient l'objet de leurs épigrammes, ne prit la peine de vérifier les phénomènes qu'elle présentait, ni de remonter à leurs véritables causes,
Tantôt on attribuait le mal à la dépravation de tel ou tel ministre : mais quand ce ministre avait été renversé du pouvoir et remplacé par ceux qui l'avaient accusé avec le plus de véhémence, on s'apercevait que le changement de personnes n’avait amené aucun changement de système. Tantôt on attribuait le mal à la dégénérescence du caractère national. Le luxe et la cupidité, disait-on, avaient produit en Angleterre le même effet qu'ils avaient jadis produit dans la république romaine. L’Anglais moderne était à l'Anglais du seizième siècle ce qu'étaient Verrès et Curio à Dentatus et à Fabricius. Ceux qui tenaient ce langage étaient aussi ignoran{s et aussi superficiels que le sont en général ceux qui vantent le passé aux dépens du présent. Un homme sensé aurait remarqué que si les: Anglais du temps de Georges II avaient été réellement plus sordides et moins honnêtes que leurs aïeux, cette détérioration ne se serait pas manifestée dans un endroit seulement. Le progrès de la vénalité judiciaire et de la vénalité administrative se serait maintenu au niveau du progrès de la vénalité parlementaire. Il est constant, au contraire, que, tandis que la législature devenait de plus en plus vénale, les tribunaux et les bureaux de l’administration devenaient de plus en plus purs. Les représentants du peuple étaient assurément plus mercenaires du temps de Hardwicke et de Pelham que du temps des Tudors. Mais les chanceliers des Tudors acceptaient des plaideurs, sans honte ni scrupule, de la vaisselle et des bijoux; et Hardwicke eût fait arrêter, comme coupable d'offense à la Cour, tout plaideur qui aurait osé lui apporter un présent. Les trésoriers des Tudors se faisaient des fortunes princières envendant des places, des titres et des grâces; et Pelhäm eût fait jeter à la porte tout individu qui lui aurait offert de l’argent pour une pairie ou pour une place de commissaire des douanes. Il est donc évident que le triomphe de la corruption dans le Parlement ne saurait être attribué à une dépravation générale des mœurs. La souillure était locale; il faut
donc chercher une cause locale, et cette cause ne sera pas difficile à trouver.
Sous nos anciens souverains, la Chambre des Communes s'immisçait rarement dans l'administration exécutive. Il était enjoint au Président. de ne pas permettre aux membres de s'occuper d’affaires d'Etat. Si l’un d'eux se montrait trop incommode, il était cité devant le Conseil-Privé, interrogé, réprimandé, et ènvoyé à la Tour pour y méditer sur l’inconvenance de sa conduite. Les Communes cherchèrent à se protéger de leur mieux, en tenant leurs délibérations secrètes, en excluant les étrangers, en faisant un crime de répéter au dehors ce qui s'était passé dans leur enceinte. Mais ces précautions étaient à peu près inutiles, Il se trouvait toujours dans une assemblée aussi nombreuse des gens oflicieux prêts à rapporter au palais ce qui pouvait nuire à leurs collègues. Il y avait donc un danger réel à faire de l'opposition à la Cour. Dans ce temps-là, on. n’achetait guère de voies, si même on en achefait. Un honnête homme, en effet, n’était pas à vendre; ét il était beaucoup plus économique d’intimider un malhonnête Lomme que de l’acheter.
. Par une raison très-différente, il n’y pas eu, de mémoire d'homme de la génération actuelle, d'achat direct de votes. La Chambre des Communes est aujourd’hui le plus grand pouvoir de l'Etat, mais elle est responsable envers la nation. Ceux même de ses membres qui ne sont pas nommés par de nombreux colléges électoraux, sont tenus en respect par l’opinion publique. Tout s'imprime; tout est discuté; il ne se prononce pas une parole un peu saillante dans un débat, qui ne soit lue le lendemain par ur million de personnes. Dans l'espace de quelques heures après un vote impor tant les listes de la majorité et de la minorité sont examinées et commentées dans toutes les villes d'Angleterre, de Plymouth à Inverness. Si un nom se trouve là oùil ne devrait pas être, l’apostat peut être sûr qu’on lui rappellera en termes sévères les promesses qu’il a violées et les protestations auxquelles il a menti. Il en résulte qu’à présent le meilleur moyen pour un gouvernement de s'assurer l'appui de la ma- … jorité de la Chambre des Représentants est d'obtenir la confiance de la nation.
Mais entre l’époque où nos Parlements cessèrent d’être sous le contrôle de la prérogative royale, et celle où ils commencèrent à passer sous le contrôle incessant et efficace de l'opinion publique, il s’écoula un long intervalle. Après la Restauration, aucun gouvernement n’osa revenir à l'emploi des moyens auxquels on avait recours, avant a guerre civile, pour comprimer la liberté des délibérations. Il ne fut plus possible de demander compte à un membre de ses discours ou de ses votes. Un membre put s'opposer à l'adoption des bills de subsides ; il put attaquer toute la politique extérieure du pays ; il put déposer sur la table un projet d'acte d’accusation contre les principaux ministres, et tout cela sans courir le moindre risque d’être traité comme Morrice l'avait été par Elisabeth, et Eliot par Charles Ier. Le sénateur ne craignit plus la cour. Cependant, toutes les barrières derrière lesquelles les faibles Parlements du seizième siècle s'étaient retranchés contre les attaques de la prérogative, furent non-seulement maintenues, mais étendues et renforcées. Aucun homme politique ne paraît avoir compris que ces barrières, désormais inutiles quant à l'objet pour lequet elles avaient été établies, commencçaient à favoriser un abus tout opposé. Les règlements qui, dans le principe, avaient eu pour but de garantir de fidèles représentants contre le déplaisir du souveraini, servaient maintenant à garantir d’infidèles représéntants contre le déplaisir du peuple, et atteignaient ce dernier but beaucoup mieux qu'ils n’avaient jamais atteint l'autre. Il était naturel, il était inévitable qu’un corps législatif, affranchi des entraves du seizième siècle, et qui ne connaissait point encore celles du dix-neuvième siècle, qu’un corps législatif qui ne craignait ni le roi nile publie, fût accessible à la corruption.
Les symptômes de ce fléau commencèrent à être visibles et palpables à l'époque de la Cabale. Clifford, le plus hardi et le plus ardent des cinq hommes d’État qui composaient cette déplorable administration, eut le mérite de découvrir qu’un patriote trop bruyant, qu'il n'était plus possible d'envoyer en prison, pouvait être transformé en courtisan par la vertu d’un mandat de banque. L'exemple de Clifford fut suivi par ses successeurs. Ce fut bientôt un dicton proverbial qu’un Parlement ressemblait à une pompe. Souvent, disaient les
beaux esprits, quand une pompe paraît être à sec, il suflit d'y introduire une très-petite quantité d'eau pour en faire sortir ee même liquide en grande abondance : de même, quand un Parlement se montre trop avare des deniers de l'État, dix mille livres sterling, judicieusement distribuées, produiront souvent un million de subsides. Le mal ne fut pas diminué, mais au contraire aggravé par la Révolution qui délivra l’Angletérre de tant d’autres maux. La Chambre des Communes se trouva alors plus puissante que jamais contre la Couronne, sans être plus rigoureusement responsable qu'auparavant envers la nation. Le gouvernement eut un nouveau motif pour acheter les membres, et les membres n’eurent pas de nouveau motif pour refuser de se vendre. La corruption, il-est vrai, répugnait à Guillaume : il résolut de s’en abstenir, et, pendant la première année de son règne, Il fut fidèle à sa résolution. Malheureusement, les événements de cette première année ne furent pas de nature à l'encourager dans ses bonnes intentions." peine Caermarthen avait-il été placé à la tête de l'administration intérieure du royaume, qu’un changement complet s'opéra. Ce ministre, à vrai dire, n’était pas novice dans l’art d'acheter des voix. 11 avait, seize ans auparavant, remplacé Clifford à la trésorerie ; héritier de sa tactique, il l'avait perfectionnée et mise en pratique sur une échelle qui aurait étonné l'inventeur lui-même. A partir du jour où Caermarthen fut appelé pour la seconde fois à la principale direction des affaires, la corruption parlementaire continua d’être exercée, presque sans interruption, par une longue suite d'hommes d'État, jusqu'à la fin de la guerre d'Amérique. Ni l’un ni l’autre des deux grands partis anglais ne sont fondés à se faire de reprochës sous ce rapport. Les Tories furent les premiers à introduire le système, et les derniers à l’abandonner; mais ce fut du temps de l'ascendant des. Whigs qu’il atteignit son plus haut développement. Il serait impossible de préciser avec quelque certitude l'étendue qu'avait prise ce trafic des votes contre de l'argent. Mais il paraît probable que le nombre des représentants ainsi vendus à été fort exagéré par l'opinion populaire, et n’a jamais été considérable, quoiqu'il suffit souvent pour faire pencher la balance dans les divisions importantes. Un ministre sans principes acceptait avec empressement les ser-
vices de ces mercenaires. Un ministre honnête se soumettait à regret, dans l'intérêt de l'Etat, à ce qu'il considérait comme une honteuse et odieuse extorsion. Mais, pendant bien des années, tous les ministres, quel que fût d’ailleurs leur caractère personnel, consentirent, avec ou sans répugnance, à gouverner le Parlement par le seul moyen à l’aide duquel le Parlement pouvait être gouverné. L'existence, à la Trésorerie, d'un bureau où l'on trafiquait des voix finit par devenir un fait aussi notoire que l'existence d’un marché aux bestiaux à Smithfield. Plus d’un démagogue sans place déclamait contre un pareil scandale; mais chacun de ces démagogues, dès qu'il était au pouvoir, se trouvait poussé par une sorte de fatalité à se livrer à ce trafic, ou, tout au moins, à le tolérer. De temps à autre, peut-être, un homme imbu d'idées romanesques en matière de vertu politique refusa de se faire lui-même ie payeur général de la corruption, et détourna les yeux, tandis que ses collègues moins scrupuleux faisaient ce qu’il savait être indispensable, mais ce qu'il trouvait indigne de lui. Toutefois, ces exemples de pruderie étaient rares. La doctrine généralement reçue, même pärmi les hommes politiques honnêtes et honorables, étab!issait qu'il était honteux de se vendre, mais qu'il fallait acheter ceux qui étaient disposés à se vendre. C’est un fait remarquable que le mal atteignit son plus haut degré sous l’administration d'Henri Pelham, homme d'Etat plein de bonnes intentions, de mœurs irréprochables dans la vie privée, et d’un désintéressement exemplaire. On devine facilement par quels arguments Pelham, ainsi que tant d’autres ministres également bien intentionnés, qui suivirent comme lui la coutume du temps, mettaient leurs consciences en repos. Il n’est pas de casuiste, quelque sévère qu'il soit, qui ait nié que ce puisse être un devoir de donner ce qu’il peut être un crime de recevoir. C'était une infamie de la part de Jeffreys d’exiger de l'argent pour la vie des malheureux prisonniers qu'il jugeait à Dorchéster et à Taunton. Mais ce n’était pas une infamie, c'était même une action louable de la part des parents et des amis d’un prisonnier, de se cotiser entre eux pour satisfaire aux exigences de Jeffreys. Le pirate de Salé, qui menaçait de faire périr un captif chrétien sous le bâton si sa rancon ne lui était pas envoyée, était un odieux brigand. Mais le rachat d’un
captif chrétien des mains d’un pirate de Salé était un acte non-seulement innocent, mais très-méritoire. Le mot corruption, dans des cas semblables, serait fort mal appliqué. Ceux qui reçoivent cet ignoble salaire sont déjà corrompus. Ce n’est pas celui qui.le leur donne qui lés rend méchants ; ils l’étaient. T1 ne fait qu'empêcher leurs mauvais penchants de produire de mauvais effets; et la même excuse ne pourrait-elle pas étre invoquée en faveur d’un. ministre qui, trouvant tous les autres moyens impuissants, a payé des hommes avides et abjects pour ne pas perdre leur pays ?
Ce fut à l’aide de quelques raisonnements de ce genre qu'on parvint à surmonter les scrupules de Guillaume. L'honnête Burnet, avec ce courage peu courtisanesque qui le distinguait, se hasarda à lui faire quelques représentations à ce sujet. « Personne, » répondit Guillaume, « ne hait plus que moi la corruption ; maïs j'ai affaire à des gens qu'il faut gouverner de cette manière, ou né pas gouverner. Je suis obligé de me faire violence sur ce point; sans quoi le pays est perdu !. | DU
Sir John Trevor.
Il était nécessaire que le Lord-Président eût dans la Chambre des Communes un agent chargé d'acheter des membres, et Lowther était à la fois trop peu adroit et trop scrupuleux pour jouer ce rôle. Mais il ne fut pas difficile de trouver un homme réunissant à un haut degré les conditions voulues. C'était le Maître des Rôles, sir John Trevor, qui avait présidé la Chambre pendant le seul Parlement assemblé par Jacques Il. Quelque haute position que Trevor eût acquise, il y avait des gens qui pouvaient encore se le rappeler clerc de procureur dans les cours d'Inner-Temple. I] suflisait, en effet, de l'avoir vu une fois pour ne pas l’oublier, Ses traits grotesques et la hideuse obliquité de son regard défiaient la caricature. Une intelligence vive et vigoureuse lui avait permis de se rendre de bonne heure passé maître dans la science de la chicane. Le jeu et les paris étaient ses amusements, et il savait exploiter ces amusements au profit de sa profession. Son opinion sur une question résultant
* Burnet, II, 76.
d'un pari ou d’un jeu de hasard avait la même autorité qu'un jugement émané d’une des Cours de Westminster. Il parvint bientôt à se faire admettre au nombre de-ces joyeux compagnons que Jeffreys, dans ses accès de tendresse bachique, pressait le soir contre son cœur, sauf à les maudire et à les ipjurier-le lendemain en pleine Cour. Sous un pareil maitre, ‘Trevor fit de rapides progrès dans ce genre particulier de rhétorique qui avait jeté une certaine variété dans le procès de Baxter et d’Alice Eisle. La renommée parlait même de quelques altercations entre le chancelier et son ami, alterca- {ions dans lesquelles l'élève n’était pas resté, sous le rapport de la verve grossière et de la richesse du vocabulaire, audessous du professeur. Mais ces prises de mots n’eurent lieu qu'après que le jeune aventurier eut acquis assez de fortune et de dignités pour n'avoir plus besoin du patronage qui l'avait élevé !. Trevor, malgré son manque notoire de principes, jouissait, à cette époque, d’une certaine popularité, parmi les membres de la Haute-Eglise, popularité dont il paraît avoir été surtout redevable à leur conviction que, quelque peu de fonds qu'on püût faire sur sa bonne foi en général, la haine qu’il portait aux dissidents était sincère. et cordiale. Il n’était guère douteux que, dans une Chambre des Communes, où les Tories avaient la majorité, il pouvait facilement, avec l'appui de la couronne, se faire nommer président. Il lui tardait de reprendre ses anciennes fonctions, qu'il savait rendre les plus lucratives du royaume, et il se chargea volontiers de cette secrète et honteuse besogne qui ne convenait nullement à Lowther.
. Richard Hampden fut nommé chancelier de l'Echiquier. Cette nomination était probablement un témoignage de la reconnaissance royale pour la modération de sa conduite et pour les efforts qu'il avait faits dans le but de mettre un frein à la violence de ses amis whigs, et particulièrement de son fils.
Godolphin se retire.
Godolphin quitta volontairement la Trésorerie : pour quelle -cause? on ne le dit pas. Il n’est guère douteux que la dissolution du Parlement ct le résultat des élections générales
” Roger North, Life of Guildford,
durent lui être agréables ; car ses opinions politiques inclinaient au torysme, et il avait, pendant le dernier règne, commis certains actes qui, sans présenter un caractère exceptionnel, avaient cependant besoin d’être couverts par une amnistie. Il est probable qu'il ne jugea pas de sa dignité personnelle de siéger à la table du Conseil après Lowther, qui était son inférieur en rang !. |
Changements à l’Amirauté.
Une nouvelle Commission d'Amirauté fut instituée. Thomas Herbert, comte de Pembroke, personnage de - haute naissance et de haute éducation, qui avait figuré parmi les Tories, qui avait voté pour une régence et qui avait épousé la fille de Sawyer, fut placé à la tête de l'administration de la marine. Mais le torysme de Pembroke n’était pas d’un caractère étroit et antitibéral : la preuve en est qu’immédia tement après la Révolution, Locke lui dédia son Essai sur l’enténdement humain, en reconnaissance de services rendus dans de mauvais jours ?. |
On ne négligea rien de ce qui pouvait réconcilier Torrington à ce changement. Bien qu'il se fût montré incapable comme administrateur, il était encore si haut placé dans l'estime générale comme marin, que le gouvernement désirait ne pas se priver de ses services. On l'assura qu'on n'avait nullement eu l'intention de manquer aux égards qui lui étaient dus; mais il ne pouvait servir son pays à la fois sur l'Océan et à Westminster. On avait donc pensé qu'il serait moins difficile de lui trouver un remplaçant à son bureau que sur le pont de son vaisseau-amiral. Il fut d’abord fort irrité, et se démit même de son commandement. Mais certaines concessions furent faites à son amour-propre : une pension de trois mille livres sterling et une donation de dix mille acres de terre de la couronne, aux environs de Péterborough, furent
* Le premier Lord de la Trésorerie était toujours, jusqu’à une époque postérieure de quelques années, le personnage du rang le plus élevé à la table du Conseil. Ainsi Monmouth, Delamere et Godolphin prenaient place suivant leur ordre de préséance comme pairs. |
* Cette dédicace, cependant, fut considérée comme: trop louangeuse, « La seule chose, » disait Pope, « qu’il ne pourrait jamais pardonner à son ne en philosophie, était la dédicace de l'Essai, » Ruffhead, Life of
ope.
CHAPITRE E. 53 des appâts irrésistibles pour sa cupidité, et, dans une heure
fatale à l'Angleterre, il consentit à rester à la tête des forces navales auxquelles était confiée la défense de ses côtes 1,
Changement dans les Commissions de Lieutenance.
Tandis que ces changements avaient lieu dans les adwinis: trations qui entourent Whitehall, les commissions de licutepance civile furent soumise à une révision générale. Les Tories s'étaient plaints, depuis un an, que la part qui leur était faite dans le gouvernement des comtés et des districts où ils résidaient n'était nullement en rapport avec leur nombre, avec leurs fortunes, avec la considération dont ils jouissaient dans la société. Ils reprirent donc avec une grande satisfaction la position qu'ils occupaient autrefois. Les Whigs prétendirent que le roi était indiguement trahi, et que de perfides conseillers l’avaient engagé à remettre le glaive aux mains d'hommes qui, à la première occasion favorable, en tourneraient le tranchant contre lui-même. Dans un dialogue, qu’on supposait avoir été écrit par le comte de Warrington, nouvellement créé, et qui fut fort répandu à cette époque, quoiqu'il soit oublié depuis longtemps, on faisait figurer un Lord-Licutenant de comté, lequel exprimait sa crainte que la plupart dè ses délégués ne fussent, au fond du cœur, des traitres ?. Mais nulle part l'agitation produite par la nouvelle distribution du pouvoir ne fut aussi grande que dans la capitale. Une Commission de licutcenance, signée immédiatement après la Révolution, avait placé les milices de la Cité sous le commandement (le quelques Whigs zélés. Les riches et puissants cifoyens dont les noms avaient été omis se plaignirent de ce que la liste était remplie d'Anciens des congrégations puritaines, de conspirateurs émerites, et qu'il était diflicile de trouver, au milicu de cette multitude de fanatiques et de niveleurs, un seul homme sincèrement attaché à la monarchie et à l'Eglise,
‘ Van Citlers aux Etats Gé néraux, 25 avril (5 mai) 1690; Narcissus Lultiell, Diary; Reg: stre de correspondance de la Trésorerie, 4 février
* Ce dialogue entre un lord-lieutenant et un de ses délégués ne se {trouve pas dans le recueil des écrits de Warringlon publié Qi] 1694, en apparence avec la sanction de sa famille,
Une nouvelle Commission, préparée pas les soins de Caermarthen et de Nottingham, fut officiellement publiée. Ils avaient pris conseil de Compton, l’évêque du diocèse, et Compton n’était pas un conseiller très-diseret. Il avait été, dans le principe, homme de la Haute-Eglise et Tory. La rigueur avec laquelle il avait été traité sous le dernier règne en avait fait un latitudinaire et un rebelle, et depuis, par jalousie de Tillotson, il était redevenu homme de la Haute- Eglise et Tory. Les Whigs se récrièrent contre l’ingratitude d'un gouvernement qui eur devait son existence et qui les proscrivait; ils se plaignaient de ce que quelques-uns des meilleurs amis du roi Guillaume avaient été destitués d’uné manière outrageante, pour faire place à quelques-uns de ses plus cruels ennemis, à des hommes qui ne méritaient pas plus de confiance que des bandits irlandais, à des hommes qui avaient livré à un tyran la charte et les priviléges immémoriaux de la Cité, à des hommes qui s'étaient distingués par la cruauté avec laquelle ils avaient poursuivi l'exécution des lois pénales contre les dissidents protestants, à des hommes dont quelques-uns avaient fait partie des jurÿs qui avaient condamné Russell et Cornish !. Le mécontentement fut tel, qu'on craignit, pendant un instant, qu'il n'en résultàt des émbarras pécuniaires. Les subsides votés paï le dernier Parlement rentraient avec lenteur, et les besoins du service public étaient pressants. C'était toujours, en pareille circonstance, aux citoyens de Londres que le gouvernement avait réCOUrS : et le gouvernement de Guillaume s'était jusqu'alors adressé plus particulièrement aux citoyens qui professaient des opinions whigs. Les choses étaient maintenant changées. Quelques Whigs éminents, dans le premier mouvement de leur colère, refasèrent de faire des avances d' argent; il y en eut même un ou deux qui retirèrent à l’fmprovisté des sommes considérables de l'Echiquier ?. Les dificultés financières auraient pu devenir sérieuses, si quelques Tories opulents, qui, dans le cas où la clause de Sacheverell eût passé, auraient été exclus de
‘Wan Citters aux Etats Généraux, 18 (28) mars, 4 (14) avril 1690; Narcissug Lulirell, Diary; Burnel, IT, 72; The triennal Mayor, or the Rapparees, a Poe, 1691. ee
, Registre des Minules de la Tr ésorerie, 5 février 1659-90. *
tous les honneurs municipaux, n’eussent offert à la Trésorerie cent mille livres sterling comptant, en promettant de lui fournir une somme encore plus considérable *.
Tandis que la Cité était ainsi agitée, arriva le jour qui avait été fixé par une proclamation royale pour un jeûne général, Les raisons données pour cet acte solennel étaient la déplo-. rable état de l'Irlande et le prochain départ du roi. Des prières eurent lieu pour la conservation de la personne de Sa Majesté et pour le succès de ses armes. Il y avait foule dans les églises de Londres. Les prédicateurs les plus célèbres de. la capitale qui étaient, presque sans exception, des Tories modérés ou des Whigs‘également modérés, s’efforcèrent de calmer l'esprit public-et “exhortèrent vivement leurs auditeurs à ne pas refuser, dans cette conjoncture décisive, leur cordial appui au prince au sort duquel était identifié le sort de la nation tout entière. Burnet rappela, du haut de la chaire, à une nombreuse congrégation comment les Grecs du Bas-Empire, à l'époque où le grand Turc se disposait à mettre le siége devant Constantinople, n'avaient voulu faire aucun sacrifice pécuniaire dans l'intérêt de la défense commune, et combien ils s'étaient amèrement repentis de leur avarice lorsqu'ils s'étaient vus forcés de livrer aux infidèles triomphants les trésors qu'ils avaient refusés aux supplications du dernier emperéur chrétien ?..
Dispositions des Whigs.
Cependant les Whigs, comme parti, n'avaient pas besoin de semblables admonitions. Quoique chagrins et mécontents, is comprenaient parfaitement que de la stabilité du trône de Guillaume dépendait tout ce qu’il y avait de plus précieux à leurs yeux. On ne saurait {trop dire ce qu'auraient pu être tentés de faire, en cette circonstante, quelques-uns d’entre eux, s'ils avaient eu sous la main. un‘autre chef, si, par exemple, leur due protestant, leur roi Monmouth, eût encore vécu, Mais ils n'avaient à choisir qu'entre'le souverain qu'ils avaient installé et le souverain qu'ils avaient renversé. Il au-
* Van Cilters, 11 (21) février, 14 (24) mars, 18 (28) mars 1690. * Van Citters, 14 (24) mars 1690. Le sermon existe. Il fut prêché dans l'église de Bow, en présence de la cour des Alu:rmen.
rait été étrange, à vrai dire, qu'ils eussent pris parti pour Jacques afin de se venger de Guillaume, lorsque leur principal grief contre Guillaume était qu'il ne partageait point le sentiment vindicatif qui se rattachait, chez eux, au souvenir de la tyrannie de Jacques. Quelle que fût leur répugnance pour le Bill d’Amnistie, ils: n'avaient pas oublié les Sanglantes Assises. Ils restèrent donc, malgré leur mauvaise humeur, fidèles à leur propre roi, et, tout en murmurant contre lui, se tinrent prêts à le soutenir au prix de leur fortune et de lêur sang !.
Intrigues de quelques Whigs avec Saint-Germain. — Shrewsbury. —
Ferguson.
qi y avait, il est vrai, des exceptions; mais elles étaient en petit nombre et se rencontraient presque exclusivement dans deux classes de personnes qui, bien que différant considérablement par la position sociale, se ressemblaient beaucoup par le relâchement des principes. Tous les Whigs connus pour avoir entretenu des intrigues avec Saint-Germain appartenaient, non pas au gros du parti, mais à la tête ou à la queue. C'étaient ou des “patriciens distingués par leur rang et leur position dans le gouvernement, ou des misérables qui, depuis longtemps, étaient chargés de la sale besogne de la faction. A la première de ces deux classes appartenait Shrewsbury. Robert Ferguson était le plus remarquable échantillon de l’autre. À partir du jour où fut dissous le Parlement- Convention, Shrewsbury commença à chanceler dans sa fidélité; mais cette circonstance ne fut soupçonnée du public que longtemps après. Personne, au.contraire, n'ignorait, et ce ne devait être un sujet de surprise pour personne, que Ferguson était devenu, quelques mois après la Révolution, un Jacobite forcené. Il n'avait pas même à donner, pour son apostasie, la misérable excuse d’avoir été négligé. Les honteux services qu’il aväit jadis rendus à son parti comme espion, comme instigateur d'émeutes, comme agent de corruption, comme pamphlétaire, comme soufleur de faux témoins, n'avaient été que trop bien récompensés pour l'honneur du gouvernement. Il était de toute impossibilité de lui confier
: Welwood, Mercurius Reformatus, 12 février: 1690.
CHAPITRE I. | 51 aucun emploi éminent ; mais une sinécure de cinq cents livres sterling de revenu avait été créée pour lui dans l’administration de l'Excise. Il possédait donc ce qui était pour lui l’opulence; mais l'épulence ne le satisfaisait pas. Pour gagner de l'argent, il est vrai, il n'avait jamais reculé devant un acte de fraude, et ne s'était. jamais fait scrupule d'aggraver la fraude par l'hypocrisie : cependant l'amour de l'argent n’était pas sa passion dominante. Une longue habitude avait développé.chez lui une maladie morale dont il est rare que. soient entièrement exempts ceux qui font de l’agitation politique leur profession. Il ne pouvait pas rester tranquille. La sédition, après avoir été pour lui une affaire, était devenue pour lui un plaisir. Il lui était aussi impossible de vivre sans faire le mal, qu'il l'est à un vieil ivrogne ou à un vieux mangeur d’opium de vivre sans sa dose quotidienne de poison. Les ennuis mêmes et les périls de cette existence aventureuse avaient un étrange attrait pour lui. Il eût été aussi diflicile d’en faire un citoyen paisible, un sujet fidèle, qu’il l'aurait été de transformer un renard en chien de berger, ou de façonner le milan aux habitudes de la volaille de basse-cour. L’Indien peau-rouge préfère son terrain de chasse aux champs cultivés et aux splendeurs des cités; le Bohémien, abrité sous un toit commode, et pouvantse nourrir de viande à volonté, regrette sa mauvaise tente sur la bruyère et son repas de charogne : de même Ferguson se lassa bientôt de l'abondance et de la sécurité; il lui tardait d’être encore une fois président de sociétés secrètes où personne ne pouvait entrer sans un mot de passe, directeur de presses clandestines, distributeur de brochures incendiaires ; de voir son signalement placardé.sur les murs, avec offre de récompense pour celui qui l’arrêtérait; d'avoir six ou sept noms, avec une perruque et un manteau différents pour chaque nom, et de thanger de logement trois fois par semaine, à la faveur de la nuit. Il n’était pas l’ennemi du papisme ou du protestantisme, du gouvernement monarchique ou du gouvernement républicain, de la Maison de Stuart ou de la Maison de Nassau ; il était l'ennemi de tout ce qui était établi pour le moment.
Espérances des Jacobites.
Les Jacobitès s'empressèrent d'accueillir ce nouvel allié,
Ils avaient alors des. projets pour lesquels ils avaient besoin de l’aide d’un conspirateur émérite. Depuis qu’on avait annoncé que Guillaume avait résolu d'aller se mettre à la tête de l’armée d'Irlande, ils étaient en grand mouvementet ils attendaient. son départ avec un espoir mêlé d’impatience. Guillaume n’était pas un prince contre qui l’on pût se hasarder légèrement à lever l’étendard de Ia révolte. Son eourage; sa sagacité, le secret qui entourait ses conseils, le * succès qui avait généralement couronné ses entreprises, imposaient au vulgaire, Ses ennemis même les plus acharnés le craignaient au moins autant qu'ils le haïssaient. Tant qu'il était à Kensington, prêt à monter à cheval au premier signal,
ceux des mécontents qui attachaient quelque prix à leurs têtes et à leurs propriétés, se bornaient en général à exhaler leur haine en souhaitant, le verre en main, toutes sortes d'humiliations à son nez crochu, et en pressant, àvec une énergie significative l'orange qui était son emblème. Mais ils prenaient courage en songeant que la mer serait bientôt entre lui et l'Angleterre. Trente lieues de mer avaient, dans les calculs militaires et politiques de cette époque, autant d'importance que pourraient en avoir aujourd'hui trois cents lieues. Les vents et les flots interrompaient souvent toute communication entre l'Angleterre et l'Irlande. Il arrivait quelquefois que quinze jours ou trois semaines se passaient sans qu'on reçûüt à Dublin aucune nouvelle de Londres. Vingt comtés d'Angleterre pouvaient être en armes longtemps avant que l'écho des rumeurs qui précèdent ordinairement une insurrection fût parvenu dans l'Ulster. Les principaux mécontents se réunirent donc à Londres au commencement du printemps dans le but d'organiser un vaste plan d’opérations, et ils établirent une correspondance très-active avec la France et avec l'Irlande.
Le nouveau Parlement se réunit.
Telles étaient jes dispositions des factions en Angleterre, lorsque, le 20 mars, le nouveau Parlement se réunit. Le premier devoir qu 'avaient à remplir les Communes, était de se choisir un président. Trevor, proposé par Lowther, fut élu sans Opposition, présenté et approuvé avec le cérémonial ordinaire. Le roi prononça ensuite un discours dans lequel
il recommanda particulièrement à l'attention des Chambres deux questions importantes, la fixation du revenu et la concession d’une amnistie. Il insista sur la nécessité de se hâter. Les instants étaient précieux, car le moment d'agir approchait. « Ne perdons pas, » leur dit-il, « notre temps à discuter tandis que nos ennemis sont en sl de: DO 1,»
Fixation du revenu.
La première question que les Communes prirent en considération fut l’état du revenu. Une grande partie des impôts avaient été, depuis l’avénement de Guüillaume et de Marie, perçus en vertu d’aêtes faits pour un temps limité, et il convenait de régler ce point d'une manière permanente. Un état des salaires et des pensions au service desquels il fallait pourvoir fut mis sous les yeux de la Chambre, et le chiffre des sommes ainsi dépensées provoqua de très-justes plaintes dé la part des membres indépendants, au nombre desquels sir Charles Sedley se distingua par ses plaisanteries sarcastiques. Un bon discours qu’il fit contre les salariés du gouvernement fut reproduit par là presse et largement répandu : ce discours, qui, depuis, a été souvent réimprimé, prouve un fait dont on pourrait douter en lisant les poésies et les pièces de théâtre de Sedley; c’est que ses contemporains avaient raison de le considérer comme un homme d’esprit, et d’un esprit vif. Malheureusement, la mauvaise humeùr causée par la vue de la liste civile s’évapora en épigrammes et en invectives, sans produire aucune réforme. |
Le revenu ordinaire qui servait, avant la Révolution, à l'entretien du gouvernement, était en partie héréditaire, -en partie produit par des taxes accordées à chaque souverain pour toute la durée de sa vie. Le revenu héréditaire avait passé, avec la couronne, à Guillaume et Marie. Il provenait des fermages des domaines royaux, de certains honoraires, d’amendes, dé licences pour la vente du vin, des annates et dîmes des bénéfices, des recettes de la poste, de la partie de l’excise qui avait été, immédiatement après la Restauration, concédée à Charles IT et à ses successeurs à tout jamais, en remplacement des services féodaux dus à nos anciens rois,
# Commons’ Journals, 20, 21, 22 mars 1689-90,
Le produit de ces différentes sources était évalué de 4 X 500 mille livres sterling '.
Les droits d'excise et de douane qui avaient été concédés à Jacques II pour sa vie, rapportaient, à la fin de son règne, environ 900 mille livres par an. Guillaume désirait naturelle ment jouir de ce revenu aux mêmes conditions que son oncle, et ses ministres firent ce qui dépendait d'eux pour satisfaire ce désir. Lowther proposa de faire la concession au roi et à la reine conjointement et au survivant d’entre eux. Il prit plusieurs fois la parole, avéc beaucoup de chaleur, à l'appui de cette motion; il exposa les titres de Guillaume à la reconnaissance et à la confiance publiques : la nation affranchie du papisme et du pouvoir arbitraire, l'Eglise délivrée de la persécution, la constitution établie sur une base solide. Les Communes se montreraient-elles parcimonieuses envers un prince qui avait plus fait pour l'Angleterre qu'aucun de ses prédécesseurs n’avait fait en aussi peu de temps, pour un prince qui allait s’exposer aux coups de l'ennemi et à des miasmes pestilentiels pour maintenir la colonie anglaise en Irlande, à un prince pour qui l’on priait dans tous les coins du monde où une congrégation de protestants pouvait se réunir pour adorer Dieu ?? Mais, sur ce point, Lowther et ses harangues n'obtinrent aucun succès. Whigs et Tories étaient également convaincus que la libéralité des Parlements avait été la principale cause des désastres des trente dernières années ; que c'était à la libéralité du Parlement de 1660 qu’il fallait attribuer la mauvaise administration de la Cabale; que c'était à la libéralité du Parlement de 1685 qu'il fallait attribuer la Déclaration de Tolérance; et que le Parlement de 1690 serait inexcusable, s’il ne profitait d’une longue, pénible et invariable expérience. Après beaucoup de débats, on en vint à une transaction. La portion de l’excise qui avait été concédée à Jacques IE pour toute la durée de sa vie, et qu'on évaluait à 300 mille livres de revenu, fut concédée à Guillaume et Marie conjointement et avec reversion au profit du survivant. On calculait qu'avec le revenu héréditaire et 300-mille livres de plus provenant de l'excise, Leurs Majestés
: Commons’ Journa!s, 28 mars 1690 ; 1er et 20 mars 1688-9, * Grey, Dcbates, 27 et 23 mars 1690.
or |
auraient un revenu de 7 à 800 mille livres sterling par an, indépendant de tout contrôle parlementaire. Ce revenu devait servir à faire face aux dépenses de la maison royale, et à rétribuer les emplois civils dont la liste avait été soumise à la Chambre : c’est pour cette raison qu’on l’appelait la liste civile. Aujourd’hui, les dépenses de la maison royale sont entièrement distinctes des dépenses du gouvernement civil;
Mais, par une étrange abus de langage, le nom de liste
civile est resté attaché à la portion du revenu qui est appro- . priée aux dépenses de la maison royale. Il est plus étrange encore que plusieurs peuples voisins aicnt cru devoir nous emprunter cette dénomination éminemment. insignifiante. Quant au droits de douane, qui avaient été accordés à Charles IT et à-Jacques II successivement pour la durée de leur vie, et qui, l’année avant la Révolution, avaient produit 600 mille. livres, ils furent concédés à la couronne pour un terme de quatre ans seulement.
Guillaume ne fut rien moins que satisfait de cet arrangement. Il trouvait qu'il y avait de l'injustice et de l’ingratitude dela part d’un peuple, dont il avait sauvé les libertés, d'exiger, en quelque sorte, une caution de sa bonne conduite. « Les gentilshommes anglais, » dit-il à Burnet, « se sont fiés au roi Jacques, qui était l'ennemi de leur religion et de leurs lois, etils ne veulent pas se fier à moi, à quiils doivent la conservation de leurs lois et de leur religion. » Burnet répondit très-convenablement qu'il n’y avait aucune marque de confiance personnelle que Sa Majesté ne fût en droit d'exiger; mais que ce n'était pas là une question de .
* confiance personnelle. Les Etats du royaume voulaient éta-
blir un principe général; ils voulaient fonder un précédent qui pût offrir à leur postérité reculée une garantie contre le retour des maux qu'avait produits l’imprudente libéralité des Parlements précédents. «Votre Majesté, » ajouta-t-il, a délivré de ces maux la génération actuelle, En acceptant la donation des Communes aux conditions auxquelles elle est offerte, Votre Majesté sera aussi le libérateur des générations futures. »
: Commons’ Journals, 28 mars 1690. Van Citters adressa aux Etats Généraux un exposé très-net et très-exact do Ja manière dont fut réglée la question du revenu, 7 (17) avril 1690.
li, 6
Guillâume ne fut pas convaincu; mais il avait trop de sagesse et trop d’empire sur lui- même pour céder à sa mauvaise humeur, et il accepta graciéusement ce qu'il ne pouvait considérer que comme donné de mauvaise grâcé !.
Dispositions en faveur de la princesse de Danemark,
La liste civile fut chargée de payer une annuité de vingt mille livres sterling à la princesse de Danemark, indépendamment d'une autre annuité de trente mille livres qui avait été constituée en sa faveur à l’époque de son mariage. Cet arrangement était le résultat d'une transaction à laquelle on
n'était arrivé qu'avec beaucoup de peine et à la suite de luttes irritantes. Le roi et la reine n'avaient jamais été, depuis le commencement de leur règne, en très-bons fermes avec leur sœur. Il n’est pas extraordinaire que Guillaume ait inspiré de l’aversion à une femme qui avait tout juste assez de sens -pour s’apercevoir que le caractère du roi était sombre et ses manières disgracieuses, mais qui était d’ailleurs incapable d'apprécier ses hautés qualités. Mais Marie était faite pour être aimée. Une femme vive et intelligente comme elle ne pouvait trouver beaucoup de plaisir dans la société d'Anne, qui, dans ses moments de bonne humeur, était d’une stupide douceur, et, dans sa mauvaise humeur, d’une stupide maussaderie. Cependant la reine, que sa bonté avait rendue chère aux personnes les plus humbles de son entourage, ne se serait sans doute point fait une ennemie d’une personne dont il était de Son devoir et de son intérêt de se faire une amie, si une influence étrangement puissante et étrangement malfaisante n'avait travaillé sans relâche à jeter la division dans la maison royale. La princesse portait à lady Marlborough une affection telle, que, dans un âge superstitieux, on l’eût attribuée à l'effet de quelque philtre ou de quelque talisman. Non-seulement les deux amies, dans leurs rapports confidentiels et intimes, mettaient de côté toute cérémonie et tous titres, pour devenir simplement mistress Morley et mistress Freeman, mais le prince Georges luimême, qui tenait autant à la dignité de sa naissance qu'il était capable de tenir à tout ce qi n'était ni vin de Bordeaux ni
* Burnet, II, 43,
saumon frais, consentit à être M. Morley. La comtesse se vantait d’avoir choisi le nom de Freeman, parce qu’il convenait particulièrement à la franchise et à l'indépendance de son caractère ; et, pour lui rendre justice, ce ne fut point par les artifices ordinaires des courtisans qu'elle établit et conserva longtemps son empire despotique sur le plus faible des esprits. Elle possédait peu de ce tact qui est le talent caractéristique de son sexe; elle était beaucoup trop violente pour flatter ou pour dissimuler : mais, par un rare hasard, elle s'était rencontrée avec une nature sur laquelle l'audace et la contradiction agissaient comme des philtres. Dans cette bizarre liaison, le dévouement, la patience, l'abnégation de soi-même, étaient tout entiers du côté de la maîtresse : les caprices, les airs hautains, les accès de mauvaise humeur, étaient du côté de la suivante. |
Rien de plus curieux que les rapports qui existaient entre ces deux dames et M. Freeman, c’est ainsi qu’elles appelaient Marlborough. On savait assez généralement, à l’étranger, qu Anne était gouvernée par les Chufchill, on savait également que l’homme qui paraissait posséder une si large part de sa faveur était non-seulement un grand Capitaine et un grand politique, mais qu’il était aussi l’un des cavaliers les plus remarquables de son temps, que les traits de son visage et sa tournure étaient éminemment distingués, son caractère à la fois doux et résolu, ses manières à la fois nobles et séduisantes. Il était tout naturel que dès grâces et des qualités comme les siennes captivassent le cœur d’une femme. Aussi beaucoup de personnes, sur le continent, se figuraient qu'il était l'amant heureux de la princesse, et c'est ainsi qu'il est représenté dans des libelles contemporains écrits en français et depuis longtemps oubliés. En Angleterre, cette calomnie n’eut jamais cours, même parmi le vulgaire, et l’on n’en trouve aucune trace même dans les rapsodies les plus licencieuses qui se chantaient par les rues. En fait, il ne paraît pas que la princesse ait jamais été coupable d'une pensée incompatible avec le devoir conjugal. A ses yeux, Marlborough, avec tout son génie et tout son courage, avec toute sa beauté et toute sa grâce, n’était autre chose que l’époux de son amie. Il n'avait sur Son Altesse Royale aucune action directe ; il ne pouvait exercer d'influence sur elle que
par l'intermédiaire de sa femme, et sa femme n’était pas un instrument passif, Quoiqu'il soit impossible de découvrir dans rien de ce qu'elle ait jamais fait, dit ou écrit, aucun indice d’une intelligence supérieure, la violence de ses passions et la force de ses volontés lui permettaient souvent’ de . gouverner un époux né lui-même pour gouverner de graves sénats et de puissantes armées. Son courage, ce courage que les conjonctures les plus critiques de la guerre ne faisaient que rendre plus froid et plus ferme, lui manquait lorsqu'il lui fallait affronter les larmes toujours prêtes de sa Sarah, et Ja volubilité de ses reproches et ses lèvres boudeuses et scs airs dédaigneux. L'histoire nous présente peu de spectacles plus curieux que celui d'un homme illustre et sage, qui, après avoir conçu des combinaisons politiques aussi vastes que profondes, ne pouvait les mettre à exécution qu’en persuadant à une femme sotte et souvent intraitable d'amener à ses vues une autre femme plus sotte encore.
Sur un point le comte et la comtesse s’entendaient parfaitement. Tous deux étaient possédés au même degré de la soif des richesses; seulement, l'argent une fois obtenu, le comte aimait à l'amasser, tandis que la comtesse le dépensait assez volontiers ‘. Tous deux considéraient la faveur de la princesse comme une mine précieuse à exploiter. Ils avaient commencé, sous le règne de son père, à s'enrichir de ses libéralités. Anne était d’un caractère naturellement parcimonieux ; ct, même après qu'elle fut parvenue au trône, sa table et ses équipages n'avaient rien de somptueux ?. On pouvait donc supposer que, n’étant encore que sujette, 30,000 livres par an, avec des appartements dans le palais, étaient plus que suflisants pour tous ses besoins. Il n’y avait probablement pas, dans la haute aristocratie du royaume, deux individus qui cussent un pareil revenu. Mais il n’y avait pas de revenu qui pôt satisfaire à l'avidité de ceux qui la gouvernaient. Elle Contractait continuellement des dettes, que Jacques IL dut
! On trouve dans une satire contemporaine les vers. euivants : « Heüreux couplet aucune altercation ne lrouble le cours de leur existence, tant ils s'accordent bien à sacrifier leurs âmes pour de l'or. »
The Female Nine, 1690.
* Swift fait nrenlion du manque d'hospilalité et de RARE OEE0 dans 5e
maison. Journal to Stella, 8 août 1711,
DE us - à ARR - — no — . …— … … ==
CHAPITRE LI. 65 payer à plusieurs reprises, non-toutefois sans en témoigner sa surprise et son mécontentement.
La Révolution ouvrit aux Churchill un nouvel horizon et une perspective de gains illimités. Toute la conduite de leur maîtresse dans cette grande crise avait prouvé qu'elle n'avait d'autre volonté, d’autre jugement, d'autre consciénce que les leurs. Elle leur avait tout sacrifié, affections, préjugés, habitudes, intérêts. Par déférence pour eux, elle avait pris part à la conspiration contre son père; elle s'était enfuie de Whitehall au cœur de l'hiver, à travers la glace et la boue, pour aller gagner une voiture de place; elle avait été chercher un refuge dans le camp des rebelles ; elle ‘avait consenti à céder au prince d'Orange sa place dans l’ordre de suecession. Els virent donc avec plaisir que cette princesse, sur qui ils possédaient une telle influence, possédait elle-même sur d’autres personnes une influence peu commune. A peine là Révolution s’était-elle accomplie, que beaucoup de Tories, qui n'aimaient pas plus le roi détrôné que celui qui avait pris sa place, et qui doutaient que la religion eût plus à craindre des Jésuites que des Latitudinaires, se montrèrent disposés à se rallier autour d'Anne. La nature ayaïit fait de celle-ci une bivote, Telle était la trempe de son esprit, qu “elle ne pouvait qu'adhérer, sans examen et sans doute, et jusqu'au moment où elle fut déposée dans son cercueil, à la religion qu’on lui avait enseignée dans son enfance. A la cour de son père, elle s'était montrée sourde à tout ce qu’on avait pu alléguer en faveur de la transsubstantiation et de la confession auriculaire. A la cour de son beau-frère, elle se montra égalément sourde à tout ce qu'on put alléguer en faveur d'une union générale entre les protestants. Cette paresse d'intelligence et cet entêtement lui donnèrent de l'importance. C'était beaucoup d’être le seul membre de la famille royale qui éprouvât pour les Papistes et pour les Presbytériens une aversion impartiale, Tandis qu’un parti nombreux était disposé à faire d'elle une idole, ses deux artificieux serviteurs ne la considéraient que comme une marionnette. Ils savaient qu’elle pouvait causér beaucoup d’ennuis au gouvernement, ‘et ils résolurent de tirer parti dé cette position en extorquant de l'argent, nominalement pour elle, en réalité pour eux-mêmes. Tandis que Marlborough commandait les forces anglaises dans les Pays-
Ge
Te me me og me de se
Bas, l'exécution de ce plan fut nécessairement abandonnée à sa femme ; et elle agit, non pas comme il aurait sans doute agi, c'est-à-dire avec prudence et mesure, mais, ainsi que cela ressort évidemment de son propre récit, avec une violencé et une insolence odieuses. Il est vrai qu'elle avait des passions à satisfaire dont il était complétement exempt. Marlborough, avec son extrême cupidité, n'avait point de fiel dans le cœur. La comtesse, au contraire, haïssait facilement; elle haïssait cordialement ; elle haïssait d’une haine implacable. Parmi les objets de sa haine étaient tous ceux qui avaient des relations de parenté avec sa maitresse, soit du côté paternel, soit du côté maternel. Aucun de ceux qui portaient un intérêt naturel à la princesse ne pouvaient observer sans inquiétude l'étrange infatuation qui la rendait esclave d'une mégère impérieuse et qu'aucune considération n’arrêtait. C’est ce que la comtesse n’ignorait point. A ses yeux, la famille royale et la famille Hyde, quelques différences d'opinion qui pussent exister entre elles sur d’autres points, étaient liguées contre elle : aussi les détestait-elle tous, Jacques, Guillaume et Marie, Clarendon et. Rochester. Le moment était venu de donner un libre cours à ces ressentiments accumulés pendant des années. Ce n’était pas assez d'obtenir pour Anne ün revenu considérable, un revenu royal : il fallait encore l'obtenir par des moyens blessants, humiliants pour ceux qu’abhorrait la favorite, [1 ne fallait pas le demander, il ne fallait pas l'accepter comme une marque de bienveillance fraternelle, mais l’exiger avec des formes hostiles, l’arracher en quelque sorte de force.
On ne s’adressa point au roi et à la reine. Mais Leurs Majestés apprirent avec étonnement que lady Marlborough se livrait à d’actives démarches auprès des membres tories du Parlement, qu’un pañti de la princesse se formait, qu’on devait proposer à la Chambre des Communes d'assurer à son Altesse Royale un revenu considérable, indépendant de la Couronne. Marie demanda à sa sœur ce que tout cela signifiait. « On me dit, » répondit Anne, « que mes amis sont dans l'intention de me constituer quelque revenu. » On prétend que la reine, vivement blessée d’une expression qui semblait iupliquer qu'elle et son époux n'étaient pas au nombre des amis de sa sœur, répliqua avec une aigreur qui ne lui était pas habituelle ; & De quels amis parlez- vous? quels amis
avez-vous, si ce n’est le roi et moi ‘? » Il ne fut plus jamais question de cette affaire entre les deux sœurs. Marie comprit sans doute qu'elle s’était trompée en s'adressant à une personne qui n’était qu’un instrument passif entre les mains d'intrigants. On-essaya d'entamer une négociation avec la comtesse, Quelques agents inférieurs ayant parlementé sans succès,-Shrewsbury se présenta chez elle, On aurait pu croire que son intervention eût été eflicace ;.car, s’il fallait s'en rapporter à la chronique scandaleuse du temps, il avait été dans de bons termes, dans de trop bons termes avec elle ?, Le roi l'avait autorisé à promettre que, si la princesse voulait.cesser ses démarches et ses sollicitations auprès des membres de la Chambre des Communes, son revenu serait porté de trente mille livres à cinquante mille. La comtesse refusa nettement cette offre, et elle eut l'insolence de donner à entendre que la parole du roi n’était pas une garantie suffisante. « Je suis convainçeu, » dit Shrewsbury, « que le roi remplira ponctuelle: ment ses engagements. S'il y manquait, je ne le servirais pas une heure de plus. » — « Cela pourrait être très-honorable de votre part, » répliqua l'opiniâtre favorite; « mais ce serait une triste consolation pour la princesse. » Shrewsbury, après avoir vainement essayé de fléchiv la suivante, obtint enfin une audience de la maîtresse. Anne lui répondit, dans . des termes sans doute dictés par son amie Sarah, que les choses étaient trop avancées pour pourvoir être arrêtées, et qu’il fallait laisser l’affaire à la décision des Communes 5.
Le fait est que ceux qui disposaient ainsi des intérêts dela princesse espéraient obtenir du Parlement une somme beaucoup plus considérable que celle qu’offrait le roi. Ils ne voulaient pas se contenter de moins de soixante-dix mille livres par an, Leur cupidité dépassa le but qu'elle voulait atteindre. La Chambre des Communes se montrait fort disposée à être
‘ Duchess of Marlborough's Vindication. Mais-la duchesse était une menteuse tellement éhontée, qu’il est impossible de croire un mot de ce qu’elle dit, si ce n’est lorsqu'elle s’accuse elle-même.
* Voir The Femaie Nine. Fe AU,
* The duchess of Marlborough's Vindication. Avec celte inexactilude habituelle, qui ne permet d'accueillir qu'avec défiance chaque mot écrit par elle, lors même qu'elle n’a aucun motif pour mentir, elle fait de Shrewsbury un duc, et se représente comme Jui donnant:le litre de « Vot. Grâce, » Or, Shrewsbury ne fut fait duc qu'en 1694,
agréable à Son Altesse royale; mais lorsque ses partisans trop empressés se hasardèrent enñn à mentionner ta somme qu'ils désiraient accorder, les murmures éclatèrent. Soixantedix mille livres sterling par an, à une époque où les dépenses nécessaires de l'Etat augmentaient de jour en jour, et les recettes des douanes diminuaient aussi de jour en jour, où le commerce était paralysé, où il n’y avait pas un propriétaire, pas un fermier qui ne retranchât quelque chose de ses frais de table et de cave ! L'opinion générale était que la somme que le roi paraissait disposé à donner serait amplement suflisante 1, Enfin, des concessions furent faites de part et d'autre. La princesse fut forcée de se contenter de cinquante mille livres de revenu, et Guillaume consentit à ce que cette somme fût constituée sur sa tête par un.acte du Parlement. Anne récompensa les services de lady Marlborough par une pension de milte livres sterling ?; mais ce ne fut là, selon toute probabilité, qu'une très-petite partie de ce que les Churchill gagnèrent à cet arrangement.
Après le règlement de cette question, la princesse et la reine continuèrent pendant plusieurs mois à vivre dans des termes convenables et même sur le pied d’une amitié apparente. Mais Marie, bien qu’elle paraisse n'avoir été animée d'aucun mauvais vouloir envers sa sœur, éprouvait à l'égard de lady Marlborough autant de ressentiment que peut en éprouver une nature si douce. Marlborough avait été absent d'Angleterre pendant une grande partie du temps que sa femme avait employé à intriguer auprès des Tories, et, quoiqu'il ‘eût agi sans doute de concert avec elle, il avait agi, selon son habitude, avec mesure et Convenance. Aussi continua-t-il à recevoir de Guillaume de nombreuses marques de faveur, qui ne furent accompagnées d'aucune manifestation de déplaisir. : F. | : |
Dans les débats qui eurent lieu à l'occasion de la fixation du revenu, la distinction entre les Whigs et les Tories ne paraît pas avoir été très-nettement marquée. À vrai dire, s’il était un point sur lequel les deux partis fussent d'accord; c'était sur la convenance d'accorder à la couronne les reve-
à Commons’ Journals, 17 et 18 décembre 1659, » Vindication of the duchess of MHarlborough.
CHAPITRE I. 69 pus des douanes pour une période de temps qui ne devait pas excéder quatre années. Mais il y avait d'autres questions qui réveillaient les vieilles animosités dans toute leur force. Les Whigs étaient maintenant en minorité; mais cette minorité était encore formidable par le nombre, et surtout par le talent. Ils soutinrent la lutte parlementaire avec non moins d’acrimonie que lorsqu'ils formaient la majorité, mais avec un peu plus d'art. Ils mirent en avant plusieurs propositions qui ne pouvaient avoir l'appui d'aucun membre de la Haute- Eglise, et qui ne pouvaient être combattucs par aucun partisan de Guillaume et Marie. Le Tory qui votait en faveur de ces motions courait grand. risque d’être signalé comme un renégat par les Cavaliers de son comté : le Tory qui votait contre courait grand risque d’être accueilli à Kensington par un froncement de sourcil. -
Bill qui déclare valides les Acles du précédent Parlement.
Ce fut, selon toute apparence, par une de ces manœuvres politiques que les Whigs déposèrent sur la table de la Chambre des Lords un Bill qui déclarait que toutes les lois votées par le dernier Parlement étaient des lois valides. La lecture de ce Bill n’eut pas été plus tôt terminée qu'on vit se renouveler la controverse au printemps précédent. Presque tous les membres de la noblesse qui tenaient au gouvernement se rangèrent, en cette occasion, du côté des Whigs. Les rigides Tories, Nottingham à leur tête, se déclarèrent disposés à voter que tout statut passé en 1689 aurait la même force qu'il aurait eue s’il avait été passé par un Parlement régulièrement convoqué ; mais ils ne consentiraient jamais à reconnaître qu'une assemblée de lords et de gentlemen, qui s'étaient réunis sans autorisation du Grand Sceau, eût été constitutionnellement un Parlement. Peu de questions paraissent avoir excité des passions plus vives que la question, sans aucune importance au point de vue pratique, de savoir si le Bill aurait ou non le caractère d'une déclaration. Nottingham, toujours droit et honorable, mais fanatique et formaliste, se montra sur ce point singulièrement entêté et déraisonnable. 11 lui arriva même de pérdre son $ang-froid: au point d'oublier le décorum qu'il observait rigoureusement, et peu s’en fallut qu'il ne fût mis sous la garde de
l'huissier de la verge noire ‘. Après beaucoup de débats, les Whigs l’emportèrent à la majorité de sept voix ?. Un grand nombre de pairs signèrent une protestation rédigée par Nottingham. Dans cette protestation, le Bill, dont la rédaction prêétait en effet à la critique, fut réprésenté assez brutalement comme n'étant pas plus conforme au bon sens qu'à la grammaire anglaise. La majorité adopta une résolution portant que cette protestation serait biffée des registres, et Nottingham ainsi que son parti protestèrent de nouveau contre cette résolution $. Le roi fut mécontent de l’opiniâätreté de son secrétaire d'Etat; tellement mécontent que Nottingham annonça l'intention de se démettre des Sceaux. Mais ce nuage fut bientôt dissipé. Guillaume était trop sage pour ne pas apprécier la valeur d'un honnête homme à une époque où la loyauté n’était pas chose commune; el les scrupules mêmes dans lesquels l'opposition de Nottingham prenait sa source étaient une garantie qu'il ne serait jamais un traître *. Le Bill descendit à la Chambre-Basse, et l’on s'attendait
à ce que la lutte y serait longue et violente : mais un seul discours trancha la question, Somers, avec une vigueur et une éloquence qui surprirent même un auditoire accoutumé à l'entendre avec plaisir, fit ressortir l’absurdité de la doctrine soutenue par les ultra-Tories. « Si la Convention » — tel fut son argument — « n'était pas un Parlement, comment pouvons-nous être nous-mêmes un Parlement? Un acte du règne d'Elisabeth dispose que personne ne siégera ou ne votera dans cette Chambre avant d’avoir prêté l’ancien serment de suprématie. Aucun de nous n’a prêté ce serment. Au lieu de cela, nous avons {ous prêté le nouveau serment de suprématie que le dernier Parlement a substitué à l'ancien. Il y a donc contradiction à prétendre, d’une part, queles actes du dernier Parlement ne sont pas maintenant valides, et à nous demarider, de l’autre, de décréter qu'ils seront désormais valides. Ou ils ont déjà ce caractère, ou nous ne pouvons jamais le leur donner. » Ce raisonnement, qui était aussi irréfutable qu'une proposition d'Euclide, mit promptement
‘ Van Citters, 8 (18) avril 1690. |
+ Van Citters, 8 (18) avril; Narcissus Lüttrell, Diary. : Lords’ Journals, 8 et 10 avril 1690; Burnet, LL, 41,
4 Van Citiers, 29 avril (à mai) 1690,
fin à la discussion. Le Bill fut adopté par les communes dans
les quarante-huit heures qui Suivirent sa première lec-
ture ?. LL | | Débat sur lès changements dans la lieutenance.
Ce fut là la seule victoire que remportèrent les Whigs pendant toute la session. Ils se plaignirent hautement dans la Chambre-Basse du changement qu'on avait opéré dans le gouvernement militaire de la cité de Londres. Les Tories, qui avaient la conscience dé leur force et qui étaient d'ailleurs excités par leurs ressentiments, refusèrent non-seùlement de blâmer ce qui avait été fait, mais résolurent d’exprimer publiquement et formellement leur reconnaissance at roi pour avoir introduit tänt d’'hômmes attachés à l'Eglise etex- pulsé tant dé schismatiques. Une adresse de remerciîments fut proposée par Clarges, représentant de Wéstminster, qu’on sa: Yait êtré attaché à Caermarthen. « Les changements qui ont et lieu dans la Cité, » dit Clarges, « témoignent de ja sollicitude de Sa Majesté pour nous. J'espère qu’elle fera de semblables changements dans tous les comtés du royaume. » La minorité se débattit vivement. « Voulez-vous, » dit-elle, « remercier le roi d’avoir mis le glaive entre les mains de ses plus dangereux ennemis ? Quelques-uns de ceux à qui on lui a conseillé de confier l’autorité militaire n’ont pas éncoré pu se résoudre à lui prêter serment de fidélité. D’autres étaient bien connus, dans les mauvais jours, Comme des jurés zélés, qui ne manquaient jamais de déclarér un exclusioniste coupable, qu'il y eût des preuves ou non. » Les orateurs whigs ne se firent pas faute non plus de recourir à ces arguments qui fournissent un thème à l’éloquence de toutes les factions dans leurs jours d’adversité, êt que toutes les factions ne sont que trop disposées à traiter légèrement lorsqu'elles sont en veine de prospérité. « N’adoptons point, » disaient-ils, « une résolution qui jette un blâme sur ün nombre considérable de nos compatriotes, bons sujets et bons protestants. Le roi doit être le chef de tout son peuple : n’en faisons pas un chef de parti. » C'était là une excellente doctrine; mais elle était
* Commons’ Journals, 8 et 9 avril 1690; Grey, Debates ; Burnet, IN, 42. Van Citters, dans une lettre du 8, dit qu’on s’attendait à une grande lulte dans lä Chambre-Basse,
assez mal placée dans la bouche des hommes qui, quelques semaines auparavant, s'étaient opposés au Billd'Indemnité et avaient voté pour la clause. Sacheverell. L'adresse passa à la majorité de 185 voix contre 136 !.
Büt d’Abjuration.
Dès que le résultat du vote eut été proclamé, la minorité, irritée de sa défaite, produisit une motion qui ne Causa pas peu d’embarras aux fonctionnaires tories. Le serment de fidélité, dirent les Whigs, est rédigé en termes beaucoup trop vagues. Il pouvait exclure des fonctions publiques quelques honnêtes Jacobites, en général d’un esprit trop borné pour être dangereux ; mais il était complétement inefficace comme moyen de lier la conseience souple et glissante de ces prêtres artificieux, qui, tout en affectant d'avoir les Jésuites en horreur, connaissaient toutes les ressources de ce casuisme immoral qui était la plus mauvaise partie du jésuitisme. De graves théologiens avaient dit ouvertement, d’autres avaient même OSé écrire, qu’ils avaient juré fidélité à à Guillaume dans un - sens tout différent de celui dans lequel ils avaient juré fidélité à Jacques IL. Ils avaient engagé à Jacques II toute la foi qu'un fidèle sujet doit à un souverain légitime ; mais en promettant allégeance à Guillaume, ils avaient seulement entendu dire que, tant qu'il serait en position de les faire pendre s'ils se révoltaient ou conspiraient contre lui, ils ne se mettraient pas dans le cas d’être pendus. Personne ne devait s'étonner si les préceptes et. l'exemple du clergé mécontent avaient perverti les laiques mécontents, Quand des prében- ” diers et des curés n'avaient pas honte d’avouer qu'ils avaient .. équivoqué, au moment même où ils baisaient le Nouveau
: Testament, on ne pouvait guère s'attendre à ce que des procureurs et des collecteurs de taxes se montrassent plus scrupuleux. Il en résultait que toutes les administrations publi- .ques fourmillaient de traîtres ; que des gens qui mangeaient le pain du roi, des gens chargés du soin de récueillir ses revenus ou d'en employer le Droduit, d’avitailler ses vaisseaux, d'habiller ses troupes, de mettre son artillerie en état de service, étaient dans l'habitude de le qualifier du nom
s Commons’ Journals, 24 avril 1690 ; Grey, Debates.
d'usurpateur et de boire à son prochain renversement. Quel gouvernement pouvait être en sûreté, lorsqu'il était détesté . et trahi par ses propres agents ? Et le gouvernement anglais n’était-il pas exposé à des dangers qui, en supposant même tous ses agents fidèles, étaient de nature à exciter des craintes sérieuses ? Une succession contestée, la guerre avec la France, la guerre en Ecosse, la guerre en Irlande, tout cela n’était-il pas, assez, sans avoir encore la trahison en permanence dans chaque arsenal et dans chaque douane ? Il fallait un traitement conçu en termes trop précis pour admettre une interprétation facultative, en termes qu'aucun Jacobite ne pût répéter sans comprendre qu'il commettait un parjure. Si les partisans fanatiques du droit héréditaire imperceptible ne se refusaient pas, en général, à prêter sefment d’allégeance à Guillaume, il était probable, du moins, qu’il ne voudraient pas abjurer Jacques. Par ces motifs et et d’autres semblables, un bill d’abjuration extrêmement sévère fut introduit dans la Chambre des Communes. On proposait de décréter que tout individu exerçant une fonction publique quelconque, civile, militaire ou spirituelle, serait tenu, sous peine de destitution, d’abjurer solennellement le roi exilé ; que le serment d’abjuration pourrait être imposé par tout juge de paix à tout sujet de Leurs Majestés ; et qu’en cas de refus, le sujet réfractaire serait envoyé en prison, où il resterait tant qu'il persisterait dans son insoumission.
La rigueur de cette dernière disposition fut généralement et très-justement blâmée. Transformer chaque magistrat ignorant et tracassier en inquisiteur d'Etat, exiger qu'un simple particulier qui vivait paisiblement, obéissant aux lois et payant ses impôts, qui n'avait jamais exercé et ne s’attendait pas à exercer jamais aucune fonction publique, qui ne s'était jamais préoccupé de questions de philosophie politique, exprimât, sous la garantie du serment, une opinion formelle sur un point touchant lequel les plus savants docteurs de l’époque avaient écrit des bibliothèques entières de livres de controverse, et l'envoyer pourrir dans une geôle s’il ne pouvait se résoudre à prêter ce serment, c'eût été sans contredit le comble de la tyrannie. La clause qui exigeait que les fonctionnaires publics abjurassent le monarque dé-
14 REGNE DE GUILLAUME If.
posé, ne soulevait pas les mêmes objections. Cependant, on fit valoir contre celte clause même quelques arguments sétiéux. Un homme, dit-on, qui à lé cœur droit et l'intelligence saine, est suflisamment lié par le serment actuel. Cet homme, quand il fait serment d’être fidèle au roi Guillaume et dé lui porter allégeance, abjure par le fait même, le roi Jacques IE. IL peut sans doute se rencontrer parmi les serviteurs de l'Etat, et même parmi les ministres dé l'Eglise, quelques individus n'ayant aucun sentiment d'honneur ni de religion et toujours prêts à se parjurer en vue d’un avantage pécuniaire. Il peut s’en trouver d’autres qui ont contracté la pernicieusé habitude de se jouer, à l’aide d’arguties, des obligations les plus sacrées de la morale, et qui se persuadent qu’on peut faire innocemment, moyennant une réserve mentale, une promesse qu'on serait coupable de faire sans cette réservé. Le Test actuel n'offre, il est vrai, aucune garantie contre ces deux classes de Jacobites. Mais le nouveau Test, mais un Test quelconque, sera-t-il plus efficace ? Un individu qui n’a pas de conscience, ou dont la conscience peut être mise en repos par des sophismes que réprouve la morale, hésitera-til à répéter telle f‘rmule qu'on voudra lui imposer ? Dans le premier cas, il baisera les Saintes Ecritures Sans aucun scrupule ; dans le second, ses scrupules seront facilement étouffés : celui qui jure maintenant allégeance à ün roi avec une restriction mentale, en sera quitte pour abjurer l’autre roi avec une restriction mentale. Il ne faut pas se flatter que d'habileté des gens de loi parvienne jamais à formuler un serment que l'habileté des casuistes ne parvienne pas à éluder, Quelle est, après tout, la valeur d’un serment dans une question semblable? De tous les enseignements que nous ont laissés les troubles de la dernière génération, il n’en est pas de plus clair que celui-ci, qu'aucune formule de serment, quelque précise qu’elle soit, qu'aucune imprécation, quelque terrible qu’elle soit, n’a jamais empêché, et n'empêchera jamais un gouvernement de tomber. Est-ce que le Covenant N'a pas été brûlé par la main du bourreau au milieu des houras de la plupart de ces républicains exaltés qui l'avaient eux-mêmes signé? Des hommes d'Etat et des hommes de guerre qui prirent la plus grande part à la Restauration de Charles IF, combien y en a-t-il qui ne l'avaient pas maintes
fois abjuré? Ne sait-on même pas que quelques-uns d'eux se sont vantés que, s’il ne l'avaient pas abjuré, ils n ‘auraient jamais pu le rétablir sur son trône ?
La discussion fut vive, et le résultat parut un instant douteux ; car plusieurs fonctionnaires tories répugnaient à émettre un vote qui pouvait être considéré comme un indice de leur tiédeur pour la cause du roi qu'ils servaient. Guillaume, cependant, eut soin de bien donner à enténdre qu'il ne désirait point imposer un nouveau test à ses sujets. Quelques paroles de lui décidèrent l'issue de Ja lutte, Le Bull fut rejeté, trente-six heures après son introduction, par 192 voix contre 165 :
Même a cette défaite, les Whigs revinrent opiniâtre-: ment à la charge. Ayant échoué dans une Chambre, ils re-. nouvelèrent la bataille dans l’autre. Cinq jours après que l@ Bill d’Abjiuration eut été repoussé par les Communes, un autre Bill d'Abjuration, un peu plus doux, mais encore trèssévère, fut déposé sur la table des Lords ?, Ce qu’on proposait maintenant, e’était que personne ne püt siéger dans l'une ou l'autre Chambre du Parlement ou exercer aucun emploi civil, militaire ou judiciaire, sans faire une déelaration qu'il soutiendrait Guillaume et Marie contre Jacques IL et les partisans de Jacques IT. Tout individu mâle du royaume qui aurait atteint l'âge de seize ans devait faire la même déclaration avant un certain jour. S'il y manquait, ses impôls devaient être doublés, et il devait être privé de ses droits électoraux.
Le jour fixé pour la seconde lecture, le roi se transporta à la Chambre des Pairs, Il donna son assentiment en forme
‘Commons Journals, 24, 25 et 96 avril: Grey, Debates; Narcissus Luttrell, Diary. Ce dernier se montre fort irrité, Il appelle le Bill & une complète rouerie des fanaliques pour expuiser les évêques et la plus grande partie du clergé de l'Eglise d'Angleterre. » Dans une pasquinade des Whigs intitulée : Discours qui devait étre prononcé à l'occusion du Bill triennal, le 28 janvier 1692-3, on dit que le roi a élé « déconcerté par le Bill d'Abjuration. »
* Lords" Journals, 1er mai 1690. Ce Bill est dans Jes Archives de la Chambre des Lords. Burnet le confond avec: celui que les Communes avaient rejeté la semaine précédente. Ralph, qui s’est aperçu que Burnet avait commis une bévue, mais qui n’a pas vu en quoi consistait cette hévue, y à ajoulé, en cherchant à la corriger, plusieurs autres bévues de son propre cru; el l'éditeur d'Oxford s'est laissé induire en erreur par Ralph. :
à plusieurs lois, se dépouilla de son manteau royal, prit siége sur un fauteuil d'apparat qui avait été préparé pour lui, et suivit la discussion avec beaucoup d'intérêt. A la surprise générale, deux seigneurs qui s'étaient distingués par leur zèle pour la Révolution, parlèrent contre le test proposé. Lord Wharton, puritain qui avait combattu pour le Long Parlement, dit, avec une amusante naïveté, qu'il était trèsvieux, qu'il avait traversé des temps orageux, qu'il avait prêté bien des serments, et qu’il craignait de ne pas les avoir tenus tous. Il demandait en grâce qu'on n’en fit pas retomber la faute sur lui; et il déclarait qu'il ne pouvaït consentir à tendre d’autres piéges à son âme et aux âmes de son prochain. Le comte de Macclesfield, capitaine des volontaires anglais, qui avait accompagné Guillaume d’Helvoet-Sluys à Torbay, déclara qu'il se. trouvait à peu près dans le même cas que lord Wharton. Marlborough soutint le Bill. Il était étonné, dit-il, de l'opposition de Macclesfeld, qui avait pris une part si marquante à la Révolution. Macclesfeld, irrité de se voir accusé d’inconséquence, fit une réplique sévère. « Le noble comte, » dit-il, « exagère la part que j'ai prise à la délivrance de notre pays. J'étais prêt, il est vrai, comme je le serai toujours, à verser mon sang pour la défense de ses lois et de ses libertés ; mais il est certaines choses que, même pour l'amour des lois et des libertés de notre pays, je ne consentirais jamais à faire. Je me suis seulement révolté contre un mauvais roi : il y en a qui ont fait beaucoup plus. » Marlborough, qui ne se déconcertait pas facilement, dut sentir la pointe de ce sarcasme : Guillaume eut l'air mécontent, et la physionomie de la Chambre entière était sombre et agitée. Il fut décidé, par 51 voix contre 40, que le Bill serait renvoyé à un comité, et c’est ce qui eut lieu; maisil n’y eut point de rapport de fait. Après une série de luttes très-animées entre les Whigs, dirigés par Shrewsbury, et les Tories, dirigés par Caermarthen, le Bill se trouva tellement mütilé, qu'il ne lui restait guère plus que son titre, etil ne parut pas à ceux qui l'avaient présenté valoir la peine de prolonger ces débats 1. |
‘ Lords’ Journals, 2? et 3 mai 1690; Van Citters, 2 mai: Narcissus Luttrell, Diary; Burnet, 11, 44; et note de Lord Dartmouth. On peut voir les