DELA
de pitiéet il invita Louvois à rentrer chez lui pour s’y soigner. Ce soir même le grand ministre mourut t.
Louvois avait constamment combattu tous les plans d'in yasion contre l'Angleterre. Sa mort fut donc regardée comme un événement heureux à Saint-Germain ?, Il était cependant pécessaire de paraître triste et d'envoyer un gentilhomme à Versailles, y porter quelques paroles de condoléance. Le messager trouva le cercle brillant des courtisans rassemblés autour de leur maitre sur la terrasse de l'Orangerie. « Monsieur, » dit Louis d’un ton si aisé et si gai, qu'il remplit d'étonnement tous ceux qui furent témoins de cette scène : « Présentez mes compliments et mes remerciments au roi et à la reine d'Angleterre, et dites-leur que mes affaires ni les leur ne souffriront de ce qui est arrivé. » Ces paroles voulaient sans doute dire que l'influence de Louvois n'avait pas été employée en faveur de la maison de Stuart, et Louis crut devoir à la mémoire de son plus habile ministre un témoignage qui devait coûter cher à la France. Le marquis de Barbesieux, fils de Louvois, fut, à l’âge de vingt-cinq ans, placé à la tête de l'administration de la guerre. Ce jeune homme ne manquait certes pas de talent, .et il en avait donné la preuve pendant quelques années dans les affaires importantes dont il avait été chargé. Mais il avait les passions vives, son jugement n'était pas mûr et son élévation subite lui tourna la tête. Ses manières déplurent généralement. Les vieux officiers se plaignirent qu'il les faisait attendre dans son antichambre, tandis qu'il s’amusait avec ses épagneuls et ses flatteurs. Ceux qu'il admettait en sa présence se retiraient blessés de son arrogance et de sa rudesse. Chose toute naturelle à son âge, il estimait surtout le pouvoir comme un moyen de se prôcurer des plaisirs. Des millions d’écus furent dépensés pour orner la luxueuse résidence où il aimait à oublier les devoirs de sa charge, grâce aux joyeuses causeries, à la bonne chère et au
* Vie de Jacques, 11, 411, 412.
* Burnet, Il, 96, et note d’Onslow ; Mémoires de Saint-Simon ; Mémoire de Dangeau. | -
* Mémoires de Dangeau; Mémoires de Saint-Simon. Saint-Simon ‘était sur la terrasse, et, tout jeune qu'il élait, il observa cetle scène singulière avec ce coup d'œil auquel rien n'échappait, |
pétillant champagne. Il inventa souvent un accès de fièvre pour s’excuser de ne pas paraître à l'heure obligée dans le cabinet du roi, lorsque, par le fait, il était resté avec ses joyeux compagnons et ses maîtresses. « Le roi de France, » disait Guillaume, « a un singulier goût; il choisit une vieille femme pour maîtresse et un jeûne homme pour ministre !.»
Il n’y à pas de doute que Louvois, en suivant la politique qui l'avait rendu odieux aux hôtes de Saint-Germain, avait bien mérité de son pays. Il n’était pas égaré par l'enthousiasme jacobite. Il savait que les exilés sont les pires de tous les conseillers. Ses renseignements étaient excellents et son jugement était parfait. En calculant toutes les chances, il vit qu’une descente en Angleterre échouerait trèsprobablement et que cet échec serait un honteux désastre. Il était naturel que Jacques fût impatient de faire l’expérience, quoiqu'il y eût à parier deux contre un qu’elle ne réussirait pas. Il pouvait gagner et ne pouvait rien perdre. Il devait tout à la charité de Louis, sa table, sa demeure, sa voiture. Il était tout simple qu'avec le plus faible.espoir de recouvrer les trois royaumes qu’il avait perdus, il voulût risquer ce qui ne lui appartenait pas, l'honneur des armes françaises, la grandeur et la sûreté de la monarchie française. À un homme d'Etat français une pareille pensée pouvait bien apparaître sous un autre jour. Mais Louvois n'était plus. Son maître céda aux importunités de Jacques, et résolut d'envoyer une expédition contre l'Angleterre ?.
Le gouvernement français se délermine à envoyer une expédition contre l'Angleterre.
Le plan était, sous quelque rapport, bien concerté. Il fut décidé qu'un camp serait établi sur la côte de Normandie, et que dans ce camp tous les régiments irlandais qui étaient en France seraient réunis sous le général Sarsfeld leur compatriote, On leur adjoindrait dix mille Français; et
1 Mémoires de Saint-Simon ; Burnet, H, 95; The Guarden, n° 48. Voir l'excellente Lettre de Louis à l’archevéque de Reims, qui est citée par Voltaire dans le Siècle de Louis XIV.
* Dans les Nairne Papers, imprimés par Macpherson, on trouve deux Mémoires de Jacques qui presse Louis d’envabir l'Angleterre, Ils furent écrits tous les deux en janvier 1692.
toute l'armée devait être commandée par le maréchal de Bellefonds.
Une noble flotte d'environ quatre-vingts vaisseaux de ligne fut destinée à convoyer cette force aux rivages de l’Angleterre. D’immenses préparatifs se firent dans les chantiers de la Bretagne et de la Provence. Quarante-quatre vaisseaux de guerre, dont quelques-uns étaient les plus beaux qu’on eût jamais construits, s’assemblèrent dans le port de Brest sous Tourville. Le comte d’Estrées devait partir de Toulon avec trente-cinq autres. Ouessant était désigné pour le rendez-vous, et le jour fixé. Afin qu'on ne manquât ni de matelots ni de navires pour le service de la flotte, une ordonnance royale interdit pour un temps tout commerce maritime, toute expédition d’armateur !, Trois cents bâtiments de transport furent ainsi réunis près du lieu où les troupes devaient s’'embarquer. On espérait que tout serait prêt de bonne heure au printemps, avant que la flotte anglaise fût à moitié pourvue de ses gréements et de ses équipages, avant qu’un seul vaisseau de guerre hollandais eût paru dans la Manche?.
Jacques croit que la flotte anglaise est favorablement disposée pour lui.
Jacques s'était réellement persuadé que si mêmela flotte anglaise venait à le joindre, elle ne s’opposerait pas à son expédition. Ils’imaginait être personnellement aimé des marins de tout rang. Ses émissaires avaient intrigué auprès des officiers, et en avaient trouvé plusieurs qui conservaient de lui un bon souvenir, d’autres qui avaient de l’humeur contre les hommes du nouveau gouvernement. Tous les libres propos de cette classe, qui ne se distingue ni par la taciturnité ni par la réserve, lui étaient rapportés avec trop d’exagération pour qu'il ne tombât pas dans l'erreur de croire qu’il avait plus d'amis que d'ennemis sur les vaisseaux qui . gardaient nos côtes. Il aurait cependant dû savoir qu’un rude marin, qui se croit maltrailé par l'Amirauté, peut très-bien, après la troisième bouteille, s’épancher avec un adroit compagnon, regretter tout haut le bon vieux temps, maudire le
* London Gazette, 15 février 1691-2 *.
* Mémoires de Berwick; Burnet, ll, 92; Vie de Jacques, 11, 478-491.
gouvernement nouveau, et se maudire lui-même d'être assez fou pour combattre sous le pavillon d’un pareil gouvernement, mais sans être toutefois préparé à passer à l’enpemi un jour de bataille, Parmi les officiers mécontents que Jacques eroyait impatients de déserter, la plupart n'avaient probablement donné d'autre gage de leur attachement à sa cause qu’une parole vague échappée à l'ivresse et oubliée au retour de leur raison. Un de ceux dont il attendait la coopération, le contre-amiral Carter avait parfaitement entendu et parfaitement compris les insinuations des agents jacobites, leur avait répondu selon leurs vœux êt était allé. tout rapporter à la reine et à ses ministres !.
Conduite de Russell.
-Mais Jacques comptait principalement sur Russell. Ce politique, faux, arrogant, inconstant, devait commander la flotte de la Manche. Il n'avait jamais cessé d'assurer aux émissaires jacobites qu'il était disposé à effectuer une restauration. Ces émissaires comptaient sinon sur sa complicité active, du moins sur sa connivence, et il n’est pas douteux qu'avec sa connivence une flotte française aurait pu aisément convoyer une armée jusqu'à nos rivages. Jacques se flattait qu’à peine débarqué il serait maître de l’île. Mais par le fait, une fois à terre, les difficultés de l'entreprise n'auraient fait que commencer. Deux ans auparavant il avait reçu une leçon dont il aurait dû profiter, Il s'était alors abusé lui-même et avait abusé d'autres comme lui en prétendant que les Anglais le regrettaient, soupiraient après son retour, étaient prêts à se lever par milliers pour venir au-devant de lui. Guillaume était alors comme à présent éloigné du royaume. Alors comme à présent l'administration était confiée à une femme. Alors comme à présent il y avait peu de troupes régulières en Angleterre. Alors Torrington avait autant fait de mal au gouvernement qu'il servait que pourrait lui en faire à présent lord Russell. La flotte française, après avoir promené dans la Manche son pavillon victorieux pendant plusieurs semaines, débarqua alors quelques troupes sur la côte méridionale. Quel avait été l'effet immédiat de ce dé-
* Histoire de la dernigre Conspiration, 1693, |
barquement? Des comités entiers, sans distinction de Whig ou de Tory, d’Anglican ou de Dissident, s'étaient levés comme un seul homme pour repousser l'étranger; — le parti jacobite, qui quelques jours auparavant semblait être la moitié de la nation, s'était jeté dans une terreur muette, se faisant si petit que pendant quelque temps il était resté invisible. Quelle raison y avait-il de croire que la multitude qui, en 1690, à la première lueur des signaux d'alarme, s'était armée de mousquets, de. piques, de faux pour défendre le sol natal contre les Français, accueillerait à présent les Français comme des alliés ? Mais, de l'armée dont Jacques allait être escorté, les. Français formaient la partie la moins odieuse. Plus de la moitié de cette armée devait consister en papistes irlandais, et des événements récents avaient surexcité encore le senti-ment de haine mêlée de mépris qu’inspiraient depuis longtemps les papistes irlandais aux protestants anglais. Ces esclaves héréditaires, disait-on, avaient été libres un moment, et ce moment avait suffi pour prouver qu'ils ne savaient ni faire usage de leur liberté ni la défendre. Pendant leur courte domination ils n'avaient fait que tuer, brûler, piller, démolir, condamner et confisquer. En trois ans ils avaient fait à leur terre natale plus de mal que trente ans d'intelligence et d'industrie anglaises en pourraient à peine réparer. Ils auraient maintenu leur indépendance contre le monde entier s'ils avaient été aussi prêts à combattre qu’ils l’étaient à voler. Mais ils avaient ignominieusement battu en retraite devant les murs de Londonderry. Ils avaient fui. comme-des daims devant les volontaires d'Enniskillen. Le prinee que leur présomption s'imaginait pouvoir rétablir sur le trône d'Angleterre par ka force des armes, leur avait lui-même, le matin après la bataille de la Boyne, reproché leur avarice en leur disant qu’il ne se fierait jamais plus à leur valeur mi« litaire. Sur ce sujet les Anglais étaient unanimes. Tories, Non-Jureurs, catholiques même dénoneaient aussi haut que les Whigs cette race fatalement prédestinée.- It n’est done pas diflicile de deviner quel effet aurait produit l'apparition sur noire sol de ces ennemis que sur leur propre sol nous avions vaincus et foulés aux pieds.
Jacques, cependant, en dépit des récentes et sévères leçons de l'expérience, croyait tout ce que ses correspondants lui
432 REGNE DE GUILLAUME IIl.
écrivaient d'Angleterre, et ils lui disaient que toute la nation l'attendait avec impatience, que l’ouest et le nord étaient prêts à se soulever, et qu’une fois débarqué il s’avancerait jusqu'à Whitehall sans rencontrer plus d'opposition que lorsque autrefois il rentrait dans ce palais après une excursion royale.
Ferguson se distinguait par la confiance avec laquelle il prédisait une victoire complète sans une goutte de sang versée. Lui et son imprimeur, avait-il l’absurdité d'écrire, seraient les deux premiers du royaume à monter à cheval pour aller au-devant de Sa Majesté. Plusieurs autres agents parcouraient tout le pays pendant l'hiver et une partie du printemps : il ne paraît pas qu'ils obtinrent beaucoup de succès dans les comtés au sud du Trent. Mais dans le nord, particulièrement dans le comté de Lancastre, où les catholiques romains étaient plus nombreux et plus influents qu’en aucune autre province du royaume, et où il semblerait y avoir eu, même parmi les propriétaires protestants, une proportion plus qu’ordinaire de Jacobites, il se fit quelques préparatifs d'insurrection. On acheta secrètement des armes; on nomma des officiers : petits propriétaires, petits fermiers, valets d’écurie et chasseurs se laissèrent enrôler. Ceux qui donnèrent leurs noms furent distribués en huit régiments de cavalerie, à qui on dit de se tenir prêts à monter à cheval t.
| Naissance d'une fille de Jacques.
Une des circonstances qui remplirent Jacques de vaines espérances à cette époque, fut que sa femme était enceinte et sur le point d'accoucher. Il se flattait que la calomnie elle-même aurait honte de répéter plus longtemps l'histoire * de la bassinoire, et que les multitudes qui avaient été trompées par cette histoire reviendraient à leurs sentiments. de fidélité royaliste. IL prit, en cette occasion, toutes les précaulions que quatre ans auparavant il avait eu la folle obstination de négliger. Il parvint à transmettre en Angleterre des lettres invitant diverses dames de qualité protestantes à assister à la naissance attendue, et il promettait, au nom de
* Vie de Jacques, W, 479, 534 ; Mémoires fournis par Ferguson à Holmes dans les Nairne Papers.
son bien-aimé frère, le roi très-chrétien, qu'elles pourraient aller et venir en toute liberté. Si quelques-uns de ces témoins avaient été invités au palais de Saint-James, le matin du 10 juin 1688, la maison de Stuart régnerait peut-être aujourd'hui sur notre île. Mais il est plus aisé de conserver une couronne que de la reprendre. Il pouvait être vrai qu’une fable calomnieuse avait beaücoup fait pour amener une révolution;, mais il ne s'ensuivait pas que-la plus complète réfutation de cette fable amènerait une restauration, Pas une seule lady ne traversa la: mer malgré l'invitation de Jacques. La reine, sa femme, fut heureusement délivrée d’une fille; mais cet événement ne produisit aucun changement visible sur le sentiment public en Angleterre !.
Préparatifs en Angleterre pour repousser l'invasion,
Cependantles préparatifs de l'expédition jacobitemarchaient rapidement. Jacques était sur le point de partir pour le lieu d'embarquement que le gouvernement anglais ignorait encore le danger qui le menaçait. On savait bien depuis longtemps, il est vrai, que plusieurs milliers d'Irlandais étaient réunis en Normandie, mais on supposait qu'ils n’y‘étaient venus que pour être passés en revue avant d'être envoyés en Flandre, en Piémont et en Catalogne ?. Enfin la nouvelle qu'une invasion allait être tentée presque immédiatement, arriva de divers côtés, et il n’y eut plus moyen d'en douter. On fit de vigoureux préparatifs de défense. On pressa l'équipement et l'armement des vaisseaux. Les troupes régulières furent échelonnées entre Londres et la mer. On forma un grand camp sur la dune que domine Portsmouth. Toute la milice du royaume fut convoquée. Deux régiments de Westminster et six régiments de la Cité, composant une force de treize mille combattants, passèrent, dans Hyde-Park, la revue de Ja reine. Les miliciens des comtés de Kent, de Sussex et de Surrey descendirent à la côte. On plaça des vigies près des signaux. Quelques Non-Jureurs furent emprisonnés, quelques-uns désarmés, quelques-uns obligés de donner caution. On fit une visite domiciliaire chez le comte de Huntingdon,
à Vie de Jacques, 11, 474.
* Voir le Month'y Mercury de septembre 1692,
Jacobite déclaré; il avait eu le temps de brûler ses papiers et de cacher ses armes, mais ses écuries avaient une apparence suspecte. On y trouva assez de chevaux pour monter un escadron, et cette circonstance, légalement insuffisante pour appuyer une accusation de trahison, suflit en pareille
conjoncture pour DIEM le Conseil-Privé d'envoyer le comte à la Tour,
“figues va joindre son armée à La Hogue.
Cependant Jacques était-au milieu de son armée campée autour du bassin de la Hogue, sur la côte nord de la péninsule qu’on appelle le Cotentin. Avant de quitter Saint-Germain, il avait tenu un chapitre de l’ordre de la Jarretière, pour recevoir son fils chevalier. Deux seigneurs furent honorés aussi de la même distinction, Powis, que parmi ses compagnons d'exil on traitait de duc, et Melfort qui, revenu de Rome, était de nouveau le premier ministre de Jacques ?. Même en ce moment où il était de la plus grande importance de concilier les membres de l'Eglise d'Angleterre, iln’y avait que des membres de l'Eglise de Rome qui fussent jugés dignes des marques de la faveur royale. Powis était sans doute un membre éminent de l'aristocratie anglaise, et ses compatriotes ne le détestaient pas plus qu'ils ne détestaient tout autre papiste éminent. Mais Melfort n'était pas même un Anglais ; il n'avait jamais rempli de place en Angleterre; il n’avait jamais siégé dans le Parlement anglais, et par conséquent n'avait aucun titre à une dignité plus particulièrement anglaise. Il était d’ailleurs en butte à la haine de toutes les facuons rivales des trois royaumes. Des lettres royales contre-signées par lui avaient été adressées à la Convention de Westminster et à la Convention d'Edimbourg; à Westminster èt à Edimbourg, la vue de cette écriture et de ce nom odieux avaient fait baisser la tête de honte aux plus zélés partisans du droit héréditaire. Il paraît étrange que Jacques ait voulu, en une Conjoncture si grave, proclamer au monde que les Hommes les plus abhorrésde son peupleétaientles hommes qu'il tenait le plus à honorer.
din Lutirell’s Diary, avril et mai 1692; London Gazctle, 9 el 12
“ Sher idan, Manuscrit; Vie de Jacques, M, 492,
Déclaration de Jacques.
Jacques nuisit encore plus à ses intérêts par la déclaration qui annonçait ses intentions à son peuple. De fous les documents politiques rédigés par lui celui-là est le plus travaillé et le plus ostensiblement maladroit. Quand il eut bien désoûté et exaspéré tous les bons Anglais de ‘tous les partis, les Papistes de Saint-Germain prétendirent que c'était l’œuvre d’un zélé protestant, Edward Herbert qui avait été Chief- Justice de la Cour des Plaids-Communs avant la Révolution et portait à présent te titre nominal de Chancelier !. Mais il est certain qu'Herbert ne fut jamais consulté sur aucun acte important et qué la Déclaration était l’œuvre de Melfort, de Melfort seul ?. Par le fait, toutes les qualités de tête et dé cœur qui avaient fait de Melfort le favori de son maitie éclataient dans chaque phrase. Pas un mot n'indiquait que trois années d'exil eussent rendu le roi plus sage, qu'il regrettàt une seule faute, qu'il prit sur fui la moindre partie du blâme de cette Révolution qui l'avait détrôné, ou qu'il se proposit de suivre une voie différente de celle qui lui avait été déjà si funeste. Toutes les accusations soulevées contre lui, il les déclarait sans aucun fondement. Les malveillants avaient inventé des calomnics ; les faibles avaient cru ces calomnies. £eul il n'avait rien à se reprocher. Il ne laissait entrevoir aucune espérance qu'il consentirait à restreindre ce vasté pouvoir de s'affranchir des lois, auquel il avait prétendu autrefois — qu’il ne remplirait pas encore de papistes, malgré les plus clairs statuts, le Conseil-Privé, les tribunaux, l'administration publique, l’armée, la marine, — qu'il ne rétablirait pas la Haute Commission, — qu'il ne nommerait pas un nouveau comité pour réorganiser tous les corps constituants du royaume. Il daignait dire, il est vrai, qu’il maintiendrait le droit légal de l'Eglise d'Angleterre, mais il avait déjà dit cela auparavant, et tout le monde savait ce que de pareilles paroles signifiaient dans sa bouche. Au lieu de donner à son peuple l'assurance de son pardon, il le menaçait d'une proscription plus terrible ne de celles que
+ Vie de Jacques, 1, 488.
Jacques dit à Sheridan que la Déclaration avait été rédigée par Melfort. Sheridan, Hanustrit,
notre ile avait jamais vucs. 11 publiait la liste des personnes qui n'avaient à compter sur aucune clémence. Dans le nombre étaient Ormond, Caermarthen, Nottingham, Tillotson et Burnet. Après ceux-là, condamnés. nominalement à mort, venait une série de catégories. En premier lieu c'était cette bande grossière qui avait rudoyé Sa Majesté lorsqu'elle avait été arrêtée, à Sheerness, dans sa fuite. Ces pauvres ignorants étaient réservés pour de nouvelles assises sauglantes ; en second lieu, c'étaient tous ceux qui avaient participé, n'importe de quelle manière, au châtiment d’un conspirateur jacobite : juges, avocats, témoins, membres du Grand Jury et du.Petit Jury, shériffs et sous-shériffs, constables et geûliers, bref tous les ministres de la justice depuis Holt jusqu à Ketch !. Ensuite, la vengeaneedu roi devait s'étendre sur tous les espions et dénonciateurs qui avaient divulgué aux usurpateurs les desseins de la Cour de Saint-Germain ! Tous les juges de paix qui ne le déclareraient pas pour leur souverain légitime du moment où ils apprendraient son débarquement, tous les geôliers qui ne mettraient pas immédiatement en liberté les prisonniers politiques devaient être livrés à la rigueur des lois. Aucune exception n'était faite en faveur d’un juge de paix ou d'un geôlier qui aurait pu être à une centaine de toises d'un des régiments de Guillaume et à cent milles de la localité la plus proche où il y aurait un seul Jacobite en armes. |
On aurait pu penser que Jacques après avoir ainsi menacé de ses vengeances de nombreuses classes de ses sujets, offrirait du moins une amnistie générale au reste, Mais, d'amnistie générale, pas un mot. Il promettait, il est vrai, un pardon spécial à tout coupable non compris dans aucune des catégories. de la proscription et qui mériterait l'indulgence par quelque service signalé. Mais à cette exception près, tous les délinquants, c’est-à-dire des centaines de mille Anglais, étaient informés simplement que le Parlement déciderait de leur sort. |
Effet produit par la Déclaration de Jacques.
Les agents de Jacques répandirent cette déclaration dans toutes les parties du royaume et rendirent ainsi un grand
* Jack-Ketch : désigoalion populaire du bourreau, (N, T.) |
service. à Guillaume. Le cri général fut que l'oppresseur exilé avait du moins franchement averti les Anglais et que, si après un tel avertissement, ils applaudissaient à son retour, ils n'auraient aucun prétexte de se plaindre quand bien même tous les comtés du royaume serait ensanglantés par des assises semblables à celles que Jeffreys avait tenues à Taunton. Il était certain qu’on pendrait sans miséricorde des centaines de personnes ; — les Jacobites disaient qu’on en pendrait au moins cinq cents. — Il est certain qu'aucun de. ceux -qui avaient contribué à la Révolution, et combattu sur térre et sur mer pour le nouycau gouvernement ne pouvait être sûr de ne pas être pendu, tant le soldat qui avait servi dans les régiments employés à la conquête de l'Irlande que le laboureur de Devonshire ou le mineur de Cornwall, qui avaient pris les armes pour défendre sa femme et ses enfants contre Tourville. De quelle abjecte et rancuneuse nature devait être l’homme qui au moment de s'engager dans la plus importante de toutes les entreprises et aspirant à la plus noble de toutes les victoires ne pouvait s'empêcher. de proclamer qu’il avait soif du sang d’une multitude de pauvres pécheurs parce que plus de trois ans auparavant ils Pavaient houspillé et appelé Face de hache. Si au moment où il avait les plus puissants motifs de chercher à concilier son peuple par la manifestation de sa clémence, il ne pouvait . retenir l'expression du langage d’un ennemi implacable, que devait-on attendre de lui lorsqu'il serait redevenu le maître ? Etait-il donc si farouche que là où tout autre tyran aurait eu recours aux belles promesses et aux phrases doucereuses il ne pouvait trouver que des reproches et des menaces ? La. seule phrase de sa déclaration qui eût un air de grâce royale était celle par laquelle il promettait de renvoyer les troupes étrangères aussitôt que son autorité serait rétablie, et encore maintes personnes prétendaient y démêler un sens sinistre. Il ne faisait point espérer qu ‘il renverrait les soldats papistes qui étaient ses sujets. N'était-ce pas son intention manifeste de congédier les Français, mais de garder les Irlandais ? Le peuple d’ Angleterre ne serait-il] pas comprimé par ces barbares trois fois subjugués? Comment douter qu'un bandit irlandais qui avait fui à Newton-Butler et à la Boyne n’eût assez de courage pour garder les échafauds
sur {csquels ses vainqueurs devaient périr, et pour. saccager notre pays comme il avait saccagé le sien? | : La reine et ses ministres, au lieu de chercher à supprimer le manifeste de Jacques, eurent l'habileté de le réimprimer et de le faire distribuer avec l'autorisation du Secrétaire d'Etat; un intelligent et sévère commentaire accompagnait cette édition privilégiée. El fut aussi refuté dans divers pamphlets piquants; on le traduisit en vers burlesques, et il resta sans défense, même parmi les plus hardis et les plus amers libellistes du parti des Non-Jureurs !. L Par le- fait, quelques-uns des Non-Jureurs s’alarmèrent tellement de l'effet produit par ce manifeste qu’ils affectèrent de. le traiter d'apocryphe, et publièrent comme la véritable Déclaration de Jacques un document plein de séduisantes promesses ; ils lui faisaient offrir une sincère amnistie n’en exceptant que les grands-coupables; ils lui faisaient annoncer d'importantes réductions sur les impôts, et s'engager à confier toute l'administration ecclésiastique aux-évêques nonjureurs. Mais cette falsification ne trompa personne et ne servit qu'à démontrer que les Jacobites eux-mêmes avaient honte du princé qu'ils travaillaient à rétablir sur le trône?, : -Nul ne lut la Déclaration avec plus de surprise et de colère que Russell. Tout mauvais citoyen qu'il était, il vivait beau- . coup sous l'influence de deux sentiments qu'on ne saurait appeler vertueux, mais qui ont quelque affinité avec la vertu et sont respectables, comparés à la cupidité égoïste. Il y avait en
: Lettre à un ami sur l'invasion française pour rétablir l’ex-roi Jacques sur son trône, et ce qu’on peut attendre de lui s’il y réussissait, 1692 ; — Seconde Lettre à un ami sur une invasion française dans laquelle la Déclaralion récemment répandue sous le titre de : Déclaration très-gracieuse de Sa Majesté à tous ses bien-aimés sujets vrdonnant leur concours contre le Prince d'Orange et ses adhérents, est exactement et complétement publiée d’après les exemplaires distribués, avec quelques courtes observations, 1692. — Les prétextes de l'invasion française examinés, 1692; — Réflexions sur la Déclaration de l’ex-roi Jacques, 1692.—Les deux lettres furentécrites, je crois, par Lloyd, évêque de Saint-Asaph. Sheridan dit : «La Déclaration du roi ne plüt à personne, et fut parodiée en vers burlesques et ridicules. » Je ne crois. pas qu’on trouve la défense de celte malencontreuse Déclaration dans aucun pamphlet jäcobite. Un écrivain jacobite virulent dit dans ure Répliqueau docteur Welw ood, imprimée en 1693 : « Quant à la Déclaration qui fut imprimée l’année dernière..., je vous assure qu’elle fut mal reçue de plusieurs ou plutôt de-presque tous les amis du roi, autant que de ses ennemis, » h î
“ Narcissus Luttrell's Diary; avril 1692,
lui la passion de son métier et la passion de l'homme de parti. Il pouvait être traître à son pays, mais non à son drapeau, et même en devenant Jacobite il n'avait pas cessé d’être Whig. On peut même dire qu'il n'était Jacobite que.parce qu ïL était le plus intolérant et le plus acrimonieux des Whigs. Il se croyait lui et sa faction négligés par Guillaume qu'il accusait d'ingratitude. Pendant quelque temps son ressentiment l’aveugla au point de ne pas voir quelle folie ce serait aux anciens Têtes-Rondes et aux Exclusionistes, de punir Guillaume en rappelant Jacques. T1 semblerait qu’uri revirement soudain et complet se produisit dans les sentiments de Russell, par la perspective rapprochée d’une invasion et par lé manifeste dans lequel on disait clairement aux Anglais ce à quoi ils devaient s'attendre, si: cette invasion réussissait. « Je voudrais, » dit-il à Lloyd « servir le roi Jacques. C'est sa faute si je ne ke sert pas. Mais il prendavec nqus la mauvaise voie. Qu'il oublie tout le passé, qu'il accorde un pardon général, et je verrai alors ce que je pourrai faire pour lui. » Lloyd insinua quelque chose relativement aux honneurs et aux récompenses destinées à Russell luimême. Mais l'amiral, avec un mouvement digne d’un meilleur homme, l'interrompit : — « Je ne veux, » dit-il, « rien entendre sur ce sujet. Je n'ai en vue que l'intérêt public, et ne pensez pas que -je laisserai les Français nous battre sur notre propre mer. Sachez-le bien, si je les rencontre je leur livrerai bataille, Sa Majesté elle-même serait-elle à bord. »
La conversation fut rapportée à Jacques, mais il paraît qu'il ne s’en alarma point. Il était persuadé que Russell luimême ne pourrait, le voudrait-il, forcer les. ofliciers de la flotte anglaise et les matelots à combattre contre leur ancien roi, qui était aussi leur ancien amiral.
Ces espérances dontilse berçait, Melfort et lui parvinrent à les faire partager à Louis et aux ministres de Louis !, Sans lui, en effet, il est probable qu’on aurait renoncé à toute idée d'envahir l'Angleterre cette année-là ; car le vaste plan formé pendanl l'hiver avait été, dans le cours du printemps, déconcerlé par une suite de ces accidents qui sont au-dessus de toutes les prévisions de la sagesse humaine. Le jour fixé
* Sheridan, #anuscrit; Mémoires de Dangeäu,
pour rassembler toutes les forces maritimes de la France à Ouessant était déjà loin, et aucune voile n'avait paru au lieu du rendez-vous. L'escadre de l'Atlantique était toujours retenue dans le port de Brest par le mauvais temps, l'escadre de la Méditerranée luttait -en vain contre un violent vent d'Ouest, pour franchir les colonnes d'Hercule. Deux beaux vaisseaux s'étaient brisés sur les rochers de Ceuta ‘. Pendant ce temps-là les amirautés des deux puissances alliées avaient rivalisé d'activité. Avant la fin d'avril la flotte anglaise était prête à mettre à la voile. Trois nobles navires récemment sortis de nos chantiers firent leur première apparition sur les mers ?. Guillaumesavait hâté lui-même des préparatifs maritimes des Provinces-Unies, et ses efforts avaient été couronnés de succès. Le 29 avril une belle escadre sortit du Texel pour entrer dans les Dunes. Bientôt vinrent l’escadre de North-Holland, l’escadre de la Meuse, l’escadre de Zélande 8, La seconde semaine de mai vit rassemblés à Saint-Hélène toutes ces forces navales, plus de quatre vingt-dix vaisseaux de ligne montés par trente à quarante mille matelots, la fleur de la marine des deux grandes nations confédérées. Russell eut le commandement en chef, assisté de sir Ralph Delaval, de sir John Ashley, de sir Cloudesley Shovel, du contre-amiral Carter et du contre-amiral Rôoke, Van Almonde était le plus élevé en grades des officiers hollandais.
Jonction des deux flottes et caractère de la flotte anglaise,
Jamais plus puissant armement n’avait paru dans la Manche. Il n’était guère à craindre qu'une pareille force püût être vaincue dans une rencontre loyale. Cependant il régnait à Londres une grande inquiétude. On savait qu'il existait un parti jacobite dans la marine. Des rumeurs alarmantes étaient venues de France. On disait que l'ennemi comptait sur la coopération de quelques-uns de ces officiers de la fidélité desquels pouvait dépendre la sûreté de l'Etat. Russell, autant qu’on peut le savoir aujourd'hui, n'était pas soupçonné encore. Mais d’autres, moins criminels peut-être, avaient été
: London Gaxette, 12 et 16 mai 1692; Gazette de Paris, 21 (31) 1692. * London Gazette, 28 avril 1692.
* London Gaxette, 2, 5, 12, 16 mai,
plus indiserets. Dans tous les cafés, on désignait nominativement des amiraux et des capitaines comme des traitres qu'il fallait immédiatement casser, sinon fusiller. On affirmait même confidentiellement que quelques-uns des coupables avaient été mis aux arrêts et d’autres renvoyés du service. La reine et ses -conseillers se voyaient dans un grand embarras. Il n’était pas aisé de décider s’il y avait plus de danger à se fier aux individus suspects ou à se passer de leurs services. Marie, non sans des hésitations pénibles, résolut, et l'événement prouva qu'elle récolut sagement, de faire un appel à l'honneur des accusés, et puis de livrer le salut de son royaume à leur esprit national et à leur esprit de corps. à
Le 15 mai, furent convoqués les officiers de la flotte, dans -la baie de Saint-Hélène, à bord de la Britannia, magnifique . vaisseau à trois ponts, où flottait le pavillon de Russell. L'amiral leur dit qu’il venait de recevoir une dépêche qu’il était chargé de leur lire. Elle était de Nottingham. « La reine, écrivait le secrétaire, avait été informée qu'on faisait courir des bruits profondément injurieux au caractère de l’armée navale, On avait été jusqu'à affirmer qu’elle s'était vue obligée de renvoyer plusieurs officiers. Mais Sa Majesté était bien décidée à ne rien croire contre l'honneur de ces fidèles serviteurs de l’État. Ceux qui avaient été si outrageusement traités par la calomnie pouvaient être assurés que Ia reine avait en eux pleine confiance. » Cette lettre était: admirablement calculée pour faire impression sur ceux à qui elle s’adressait. Très-peu d’entre eux n'avaient probablement à se reprocher que quelques téméraires propos, quelques expressions de mécontentement qui leur étaient échappés dans l'ivresse. Ils n'étaient encore que des grognards. S'ils avaient pensé qu'ils fussent suspects, ils auraient pu devenir traîtres, pour prévenir les conséquences d'une accusation. Ils devinrent enthousiastes dans leur dévouement aussitôt qu'ils furent cerlains que la reine avait foi en leur loyauté. Ils signèrent avec smpressement une adresse pour la supplicr de croire qu'ils seraient heureux et fiers de hasarder leurs vies pour la défense Je ses droits, de la liberté anglaise et de la religion protestante contre toute invasion étrangère et papiste. « Puisse Dieu, ajoutèrent-ils, conserver la personne de Votre Majesté,
inspirer vos conseillers et faire triompher vos armes, et que tout votre peuple dise ament. »
La sincérité de ces protestations fut bientôt mise à l’ épreuve. Quelques heures après la réunion-à bord de la Britannia, on aperçut des rochers de Portland les mâts de l'escadre de * Tourville. Un messager partit au galop de Weymouth pour Londres et réveilla le palais de Whitehall à trois heures du matin. Un autre prit la route de la côte et porta la nouvelle à Russell. Tout fut prêt, et le matin du 17 mai les flottes alliées appareillèrent ?. :
Tourville n'avait avec lui que son escadre, forte ‘de quarante-quatre vaisseaux de ligne; mais il avait reçu l'ordre de protéger la descente en Angleterre et de ne pas refuser la bataille. Quoique cet ordre eût été donné avant qu'on sût à Versailles que les flottes anglaise et hollandaise avaient opéré. leur jonction, il n’était nullement disposé à prendre sur lui la responsabilité de l’éluder. Il se rappelait avec amertume la réprimande que lui avait fait encourir son extrême prudence après le combat de Beachy-Head, Il ne voulut pas se faire répéter qu'il était un commandant timide qui n’osait entreprendre, n'ayant d'autre courage que le courage vulgaire d'un matelot. Il était d’ailleurs persuadé que son désavantage était plus apparent que réel. Il croyait, d’après la conviction de Jacques et de Melfort, que tous les marins anglais étaient Jacobites, depuis les capitaines jusqu'aux mousses. Céux qui se batiraient ne le feraient qu’à contrecœur, etil y aurait probablement de nombreuses désertions au moment critique. C’est animé de cet espoir qu'il appareilla de Brest, mit le cap sur le nord-est, parut en vue des côtes du comté de Dorset, et puis traversa la Manche en se dirigeant vers. La Hogue, où l’armée qu'il devait convoyer en Angleterre avait déjà commencé à s’embarquer sur les transports. Il était à quelques lieues de Barfleur quand, avant le jour, le matin du 19 mai, il vit les vaisseaux alliés s'étendre à l'horizon du côté de l’est. Il résolut de se porter sur eux. À huit heures, les deux lignes de bataille: étaient formées; mais il était onze heures avant que le feu commençäl. Il devint bien-
©? London Gazette, 16 mai 1692; Burchet, » Journal de Narcissus Lutirell; London Gaxelte, 19 mai 1692,
tôt évident que les Anglais étaient tous décidés à faire leur devoir. Russell avait visité tous les vaisseaux et exhorté tous les équipages. « Si vos officiers n’y vont pas de franc jeu, leur avait-il dit, jetez-les par-dessus bord, et moi tout le premier.» Il n’y eut aucune défection, il n’y eut aucune hésitation. Carter, le premier, rompit la ligne française. Un boulet ayant fracassé une de ses vergues, il fut atteint par un éclat de bois et tomba mourant sur le pont. Il refusa de se laisser descendre dans sa cabine; il ne voulut pas lâcher son épée. Ses dernières paroles furent : « Que le vaisseau combatte tant qu’il surnagera! » La bataille dura jusqu’à quatre héures de l'après-midi. À plus de six lieues de distance le bruit des canons fut entendu par l’armée campée sur la côte de Normandie. Pendant la première partie du jour, le vent resta favorable aux Français; ils avaient affaire à une moitié seulement de la flotte alliée ; contre cette moitié ils soutinrent le combat avec leur courage ordinaire et se montrèrent meilleurs marins encore que d'habitude. Mais après un: combat douteux de cinq heures, Tourville crut avoir assez fait pour l'honneur du pavillon blanc, et il crut devoir songer à la retraite. Pendant ce temps, le vent avait fourné et s'était déclaré pour les alliés ; Us purent alors profiter de leurs forces supérieures, et hâtèrent la retraite des Français, qui devint une véritable fuite. Tourville défendit son vaisseau en désespéré. Ce vaisseau passait pour le plus beau du monde, et par allusion à l’emblème favori de Louis XIV, on l’appelait le Soleil Royal. On prétendait, parmi-les matelots anglais, qu’il était orné d'une image du grand monarque, représenté comme à la place des Victoires de Paris, avec les nations vaincues à ses pieds. Ce brave bâtiment, entouré d’ennemis, semblait une haute forteresse au milieu des flots, vomissant de tous côtés la mort par ses cent quatre sabords. Il était si formidablement armé, que toutes les tentatives d’'aberdage échouèrent. Longtemps après le coucher du soleil, il se débarrassa de tous ses assaillants et gagna la côte de Normandie. Le sang coulait de tous ses dalots ; il avait tant souffert, que Tourville transféra à la hâte son pavillon à bord d’un autre vaisseau de quatrevingt-dix canons, nominmé l’Ambitieux. Cependant sa flotte était dispersée; vingt de ses plus petits bâtiments s'échappèrent par un canal où il n’eût pas été sûr de se hasarder avec
tout autre courage qué celui du désespoir. Dans la double obscurité de la nuit et d'une épaisse brume, ils passèrent toutes voiles dehors à travers les vagues écumantes et les rochers perfides du Raz d’Alderney. Un singulier bonheur les fit arriver sans désastres à Saint-Malo. Les Anglais n'osèrent pas les poursuivre dans ce redoutable détroit, théâtre d’innombrables naufrages ‘.
Ceux des vaisseaux français qui étaient d’une dimension trop considérable pour s’aventurer dans le Ras d'Alderney se réfugièrent dans les ports du Cotentin ?. Le Soleil Royal et deux autres vaisseaux à trois ponts purent gagner Cherbourg. L'Ambitieux avec douze autres, tous du premier ou du second rang, entrèrent dans la baie de la Hogue, près du quartier général de l’armée de Jacques ?.
Les trois vaisseaux qui avaient gagné Cherbourg furent suivis de près par une escadre anglaise sous le commandement de Delaval. Il les trouva échoués dans des basses eaux où aucun gros bâtiment de guerre ne pouvait les approcher. Il résolut donc de les attaquer avec ses brülots et ses chaloupes : une telle hardiesse fut couronnée de succès. En peu de jours le Soleil Royal et ses deux conserves furent réduits en cendres. Une partie des équipages se sauva sur le rivage, et une partie tomba aux mains des Anglais.
Pendant ce temps-là Russell, avec le gros de sa flotte victorieuse, avait bloqué la baie de la Hogue. Ici, comme à Cherbourg, les vaisseaux français s'étaient embossés dans un bas-fond, tout proche du camp de cette armée qui était destinée à l'invasion de l'Angleterre. Six d’entre eux s'amarrèrent sous un fort nommé Lisset; le reste sous les canons
‘ Lettre de Russell à Nottingham, 20 mai 1692, dans la London Gaxette du 28 mai ; Particularités d’une autre lettre de la flotte publiée par aulorité, Burchett; Burnet, 11, 93; Vie de Jacques, 11, 493, 494; Journal de Narcissus Luttrell; Mémoires de Berwick. Voyez aussi la Ballade populaire‘sur la bataille, et un des meilleurs échantillons de cette poésie vulgaire et l’Avis d’un Peintre, 1692.
* Voir la Lettre de Delaval à Nottingham, datée de Cherbourg, 12 mai, dans la London Gaxette du 26 mai.
Le Raz d'Alderney (en anglais Alderney’s Race) s'appelle aussi le Raz Blanchard. C'est un canal formé par la côte de Cotentin, depuis le cap de La Hogue jusqu’à Flamenviile, et par les îles d'Origny et de Guernesey. Ce canal a environ cinq lieues de long sur une et demie de large; les courants y sont très-violents et le fond en est-très-mauvais. (N. T.)
d'un autre fort nommé Saint-Vaast, où Jacques avait établi ses quartiers et où le pavillon d'Angleterre blasonné des croix de Saint-Gcorges et de Saint-André flottait à côté du drapeau blanc de la France. Le maréchal de Bellefonds avait disposé des batteries qui devaient, supposait-on, empêcher l'ennemi le plus audacieux d'approcher soit du fort de Lisset, soit du fort Saint-Vaast. Jacques cependant, qui connaissait les marins anglais, n’était pas parfaitement à son aise, et il proposa d'envoyer de nombreux détachements à bord des vaisseaux, Mais Tourville ne voulut pas consentir à accepter ce secours qui lui semblait une injure faite à la marine.
Russell cependant se préparait à une attaque. L’après-midi du 23 mai tout fut prêt. Une flottille de sloops, de brülots et de deux cents chaloupes fut confiée à l'amiral Rooke. Tous les équipages étaient pleins d’ardeur. Les matelots, enflammés par le succès et aussi par la pensée qu'ils aHaient combattre sous les yeux de ces troupes françaises et irlandaises qu'on avait réunies pour subjuguer l'Angleterre, firent force de rames en poussant des hourras vers les six citadelles de bois sous le fort de Lisset. Quoique les Français soient une : nation d’une immense bravoure, ils ont toujours été plus exposés aux paniques soudaines que leurs flegmatiques voisins les Anglais et les Allemands. Ce jour-là il y eut à la fois panique sur la flotte et dans l'armée. Tourville commanda à ses marins d’armer leurs chaloupes, et il voulait les conduire à l'ennemi; mais son exemple et ses exhortations furent inutiles, ses chaloupes virèrent de bord et fuirent, les vaisseaux furent abandonnés.
La canonnade du fort Lisset fut si faible et si mal dirigée qu’elle ne produisit aucun effet. Les régiments de la plage, après avoir tiré quelques coups de fusil, lâchèrent pied. Les Anglais abordèrent les vaisseaux de guerre, y mirent le feu, et après cet exploit se retirèrent sans avoir perdu un seul homme, en profitant de la marée. La baie parut comme en flammes toute la nuit, et de temps à autre une forte détonation annonçait que l'incendie avait atteint un magasin à
oudre ou une batterie de canons chargés. A huit heures, le endemain, la marée ramena Rooke avec deux cents bateaux. L'ennemi fit mine de défendre les vaisseaux près du fort Saint-Vaast. Pendant quelques minutes, les batteries lancè-
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446 REGNE DE GUILLAUME If.
rent leurs boulêts à nos équipages; mais la lutte fut courte. Les Français sortirent de. leurs vaisseaux par un côté, les” Anglais y entrèrent de l'autre, etpoussant de vives acclamations, tournant les canons capturés contre le rivage, ils firent aire les batteries. Jacques et Melfort, Bellefonds et Tourville regardaient avec désespoir lesprogrès de cette seconde conflagration. Les vainqueurs, laissant les vaisseaux en proie à l'incendie, pénétrèrent jusqu'à un petit bassin intérieur oi se trouvaient plusieurs transports : huit de ces ‘bâtiments furent encore brûlés, plusieurs autres furent-emmenés à la remorque des embarcations anglaises. Ils aurajent tous été détruits ou.pris Sans le reflux de’ la marée. Il devint impos- Sible d'en faire dayantage, et ta flottille- victorieuse se retira, entonuant, comme une insulte au camp ennemi, le chant de
God save the King. 7 a £, Ainsi finit à midi, 16.24 mai 1692, ce combat qui durait depuis cinq jours sur une vaste étendue de mer et de terre. Les Anglais ne perdigent qu'un brûlot. Seize vaisseaux de Jigne français, tous nobles vaisseaux, dont huit à trois ponts, ‘avaient été coulés bas ou complétement incendiés. Celle victoire s'appelle la bataille de la Hogue, du lieu où elle se termina i. |
4 Réjouissances en Angleterre. P
La nouvelle en fut recue à Londres avec enthousiasme. - Dans la lutte sur mer, il est vrai, les alliés avaient eu une telle supériorité numérique qu’ils ne pouvaient guère sewanter de leur succès; mais l’orgueil avec lequel nos pères prononçaient le nom de la Hogue se justifiait pleinementpar le courage intelligent que ‘déployèrent les équipagesrdes chaloupes “anglaises en allant dans un port français, en vue d’une armée française et sous le feu des batteries françaises, détruire une belle flotte française. JH10ÉS EU
‘4 London Gasette, 26 mai 1692 Burchet, Mémoires des affaires sur mer ; Baden aux Etats Généraux, 24 mai (3 juin); Vie de Jacques IT, 11, 494; Léltres de Russell dans le Journal des Communes, 28 novembre 1792; Relauwn de la grande Victoire, 1692; Monthly Mercurius, juin-et juillet 1692 ; Gazette de Paris, 28 mai (7 juin) ; Depêche de Van Almonde aux Etats-Généraux, datée du 24 mai (3 Juin) 1692. Le recit ofliciel françaisse trouve dans le Mercure Mensuel de juillét. On trouve aussi dans le Louis XIV, de M, Capefigue, un Rapport rédigé par Foucault, iatendant de + province Ge Normandie,
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.: CHAPITRE IV. -. | 447 Pour comprendre et partager ce sentiment exalté, il faut se rappeler que c'était là le premier échec important qu'eussent jamais subi les armes de Louis XIV, et la première grande victoire que les Anglais eussent gagnée sur les Français. depuis la bataille d'Azincourt. La tache faite à notre honneur par la honteuse défaite de Beachy-Head était effacée, Cette fois la gloire nous revenait tout entière. Les HoHandais sans doute avait fait leur devoir comme ils l’ont toujours fait dans les guerres maritimes, soit en combattant à nos côtés, soit en combattant contre nous, victorieux ou vaincus. Mais les Anglais avaient eu à supporter tout le choc de l'ennemi. Russell, qui commandait en chef, était un Anglais ; Delaval, qui avait dirigé l'attaque sur Cherbourg, était un Anglais ; Rook, qui avait conduit la flottille dans la baie de la Hogue, était un Anglais ; les deux seuls officiers de marque qui avaient péri, l'amiral Carter et le captaine Hastings, du Sandwich, étaient deux Anglais. Cependant, le plaisir que causa cette nouvelle victoire ne doit pas être attribué seulement et exclusivement à l’amour-propre national. L'ile retrouvait sa sécurité. Les verts pâturages et les champs de blé du Hamptshire et du comté de Surrey ne seraient pas le théâtre de la guerre. Les maisons et les jardins, les cuisines et les laiteries, les caves et les armoires à vaisselle, les femmes et les filles de nos propriétaires et de nos ecclésiastiques ne seraient pas à la merci de ces Rapparees de l'Irlande qui avaient ravagé les demeures et dépouillé les bestiaux de la colonie anglaise de Linster, ou des dragons français accoutumés à vivre en garnisaires chez les protestants des Cévennes. Whigs et Tories remerciaient également Dieu de cette délivrance, et les Non- Jureurs les plus respectables ne pouvaient que se réjouir au fond du cœur que le roi légitime ne fût pas ramené par une armée étrangère. nn | La joie publique était donc à peu près universelle. Pendant plusieurs jours les cloches de Londres carillonnèrent à hautes volées. Des drapeaux flottèrent au faîte de tous les. clochers. Toutes les fenêtres s'illuminèrent. Des feux de joie s’allumèrent à tous les coins de rue’. Le gouverne-
* Relation de la dernière grande victoire, 1692; Monthly Mercury de . Rs aux Elats-Généraux, mai 24 (juin 3); Journal de Narcissus ullrelr,
ment manifesta promptement, judicieusement et gracieusement sa reconnaissance pour les services de la. marine. Sidney et Portland furent envoyés à Portsmouth pour y recevoir la flotte, accompagnés de Rochester, comme représentant des Tories. Ces trois Lords portaient avec eux trentesept mille livres sterling en or qui devaient être distribuées en gratifications aux matelots ‘. Des médailles d’or furent données aux officiers ?. Les restes mortels de Carter et de Hastings furent débarqués avec toutes sortes d'honneurs. Carter fut enseveli à Portsmouth, et l’on déploya une grande pompe militaire à ses obsèques. Le corps de Hastings, transporté à Londres, fut déposé avec une solennité inaccoutumée sous les dalles de l'église Saint-James. Les gardes à pied escortèrent le cercueil avec leurs armes baïissées. Quatre carrosses de la cour, attelés de six chevaux, figuraient au cortége. Une foule de gens de qualité en manteaux de deuil remplirent les bancs de l'église, et l’évêque de Lincoln prononça le sermon funèbre %. En même temps que ces témoignages de respects étaient prodigués aux morts, on ne négligea pas les blessés. Cinquante chirurgiens, munis d'instruments, de bandages et de drogues, partirent en toute hâte de Londres pour Portsmouth #. Nous ne saurions nous faire une idée de la difficulté qu'il y avait alors à se procurer à bref délai un abri commode et des soins éclairés pour des centaines de blessés et d'estropiés. Aujourd'hui, chaque comté, chaque grande ville, peut se vanter d'avoir un spacieux palais où le plus pauvre ouvrier qui s’est fracturé un membre peut trouver un lit excellent, un habile médecin, une garde soigneuse, des médicaments de première qualité; tous les aliments qu'exigent les malades et les blessés. Mais il n’y avait pas alors dans tout le royaume une seule. infirmerie entretenue par des souscriptions volontaires. Même dans la capitale, les deux seuls édifices ouverts aux blessés étaient les anciens hôpitaux de Saint-
‘ London Gazette, ? juin 1692; Monthly Mercury; Baden aux Etals-Géaéraux, 14 (24) iuin ; Journal de Narcissus Luttrell.
* Journal de Narcissus Luttrell; Monthly Mercury.
* London Gazette, 9 juin; Baden aux Etats-Généraux, 3 (13) juin.
4 Baden aux Etats-Généraux, mai 24 (juin 3); Journal de Narcissus Luttrell,
Thomas et de Saint-Barthélemy. La reine donna des ordres pour que les deux hôpitaux fussent mis en état de recevoir les malades de la flotte ‘. En même temps on annonça qu'un noble et durable monument de la reconnaissance éprouvée par l'Angleterre pour le courage et le patriotisme de ses marins serait élevé dans un site choisi.
Parmi les résidences extra-urbaines de nos rois, celle de Greenwich avait longtemps tenu un rang distingué. Charles II aimait le palais de Greenwich : il résolut de Je rebâtir et d'améliorer les jardins. Peu de temps après sa restauration il commença à ériger à grands frais un vaste édifice sur un terrain que la Tamise recouvrait presque entièrement à la marée haute. Derrière le palais furent plantées de longues avenues d'arbres, qui sous le règne de Guillaume n'étaient encore que de jeunes plants, mais qui ont déjà vu sous leur ombrage se succéder les promeneurs de trois ou quatre générations. Sur la déclivité qui est depuis longtemps le théâtre des distractions que les bourgeois de Londres s'accordent le dimanche, on construisit des terrasses superposées dont on distingue encore les vestiges. La reine déclara publiquement au nom de son époux, après la bataille de La Hogue que l'édifice commencé par Charles II serait complété avec la destination de servir d'asile aux matelots blessés au service de leur pays ?.
Un des plus heureux effets de la victoire fut de caimer l'esprit public. Depuis un mois la nation attendait d'heure en heure une invasion et un soulèvement, ce qui entretenait le soupçon et l'irritation dans tous les esprits. Il était plus d’un comté où un non-jureur ne pouvait se montrer sans courir le risque d'être insulté. Le bruit que des armes étaient cachées dans une maison suflisait pour ameuter une populace furieuse devant la porte. La demeure d’un Jacobite du comté de Kent avait été attaquée, prise d'assaut et rasée après un combat où l’on avait échangé des balles 3. De pareilles scènes n'étaient pas encore les pires symptômes de la fièvre qui dévorait toutes les classes. L'affaire de Fuller, au mois de fé-
* Récit de ia première grande Victoire, 1692 ; Journal de Narcissus Luttrell.
? Baden aux Elats Généraux, 7 (17) juin 1692. * Journal de Narcissus Luttreil.
| + vrier, sernblait avoir mis un Lerme aux pratiques de cette vile tourbe dont Oates était le. type. Péndant quelques mois en effet, on était devenu par trop incrédule quand on dénonçait un complot: Mais en avril se fit une réaction. Les Français et les [rlanddïsallaient débarquer. Il n’y avait que trop de raisons pour croire aux traîtres. Quiconque prétendait pouvoir signaler les traîtres était certain d’être écouté, et un faux témoin profita de l'heureuse circonstance ; ce faux témoin se nommait Robért Young: Son histoire a été si bien éclaireie de son vivant, et on a conservé un si grand nombre de ses lettres, que l'homme tout entier pose devant nous. Son caractère est réellement üne curieuse étude. Trois nations se sont renvoyé le triste honneur de son origine. Les Anglais le disaient Irlandais ; peu jaloux d’avoir un tel compatriote, les Irlandais afirmaient qu'il était né en Ecosse. Quel que fût le lieu de sa naissance, il est impossible de mettre en doüte
…Jécole où il'fut élevé; car sa phräséologie est précisément celle des Teague, qui étaient de son temps des personnages favoris sur notre théâtre. Il se disait prêtre de l'Eglise anglicane:; mais il n’était que diacre, et son titre de diacre il ne l'avait obtenu qu’au moyen de faux certificats en faveur de son hate et de Son Savoir théologique. |
Complot de Young.
Longtemps avant la Révolution Young avait été dehettint dans diverses paroisses d'Irlande, mais il n’était pas resté longtemps aux mêmes lieux. Chassé ici par le scandale de ses amours, là s’en allant su un cheval emprunté qu'il ne rendit jamais, et ailleurs pré de bigamie. Dans ce troisième épisode de sa vie il écrivit de la prison de Cavan des lettres qui ont été conservées. Il protestait à chacune de ses femmes avec les plus effrayantes imprécations qu'elle était la seule qui possédât sa tendrèsse, et il réussit ainsi à se faire nourrir par l’une dans la prison et à obtenir de l’autre qu'elle se parjurât aux assises pour lui sauver la vie. Les seuls échantillons qui nous restent de sa méthode d'instruction religieuse se trouvent dans ces épîtres. Il se compare à David, l’ homme, selon le cœur de Dieu, qui avait été coupable à F fois d'adultère et d’homicide.. I: déclare se repentir : il implore le pardon du Tout-Puissant et supplie ensuitesa chère dmie pour
l'amour du Christ de faire un faux serinent. Après avoir échappé ainsi au gibet, il erra pendant plusieurs années en Irlande et en Angleterre, mendiant, So Le changeant de personnage, faisant des faux, incarcéré en divers lieux et sous divers noms. En 1684 il fut. mis ‘au pilori, convaincu d'avoir contrefait la signature du primat Sancroft. De sa prison il écrivit au primat pour lui demander grâce. On peut encore lire cette lettre avec toutes ses fautes contre la grammaire et l'orthographe !. Young reconnaissait sa faute, souhaitait que ses yeux devinssent deux sources de larmes, déclarait qu’il n'aurait plus la paix avec sa conscience jusqu à ce qu'il eût reçu l’absolution épiscopale, et proclamait sa haine des Dissidents. Comme toute cette contrition et toute celle orthodoxie ne produisit aucun effet, le pénitent eut recours à un autre artifice, après avoir juré dans son amertume de se. venger de Sancroft. L’insurrection de l'ouest venait d'éclater. Dans toute la contrée les magistrats ne prétaïent que trop l'oreille aux accusations contre les Whigs et les Non-Conformistes. Young déposa sous serment qu'à.sa connaissance un complot: avait été tramé dans le comté de Suffolk pour assassiner le roi Jacques : il nomma un pair, plusieurs gentilshommes et: dix ministres presbytériens comme afliliés à ce projet régicide. Quelques-uns des accusés furent traduits en justice, et Young comparut comme témoin; mais sa déposition fut démontrée entièrement fausse: Bientôt après la Révolution il fut encore convaincu de faux, mis au pilori pour la quatrième ou cinquième fois et envoyé à Newgate. C’est pendant qu'il y était que la pensée lui vint: de voir s’il ne serait pas plus heureux en dénonçant les Jacobites qu’il l'avait été en dénonçant les Puritains.
Il s’adressa d’abord à Tillotson : il révéla un horrible. complot contre Leurs Majestés, un complot aussi noir que l'enfer, dans lequel étaient compromis quelques-uns des principaux personnages d'Angleterre. Tillotson, quoique ayant peu de confiance dans une révélation venue. de pareille. source, Crut. que son serment comme membre du :Conseil- Privé lui imposait le devoir d’ en parler à Guillaume. Guil-
1M. oo cite ici une phrase comme échantillon FA thoue he et du style de R. Young : « O fie that ever it should be said that a Clergyman have commilled such durty actions. »
laume, selon son habitude, traita la chose très-légèrement : « Je suis certain, » dit-il, « que c'est quelque sale intrigue, et je ne veux pas qu’on trouble personne sous de pareïls prétextes. » Après cette rebuffade, Young resta quelque temps tranquille. Mais lorsque Guillaume fut en Hollande et que la nation fut agitée par la double crainte d’une invasion française et d’une insurrection jacobite, un faux accusateur pouvait espérer d'obtenir des auditeurs favorables. Le simple serment d’un homme bien connu des geôûliers de vingt prisons ne pouvait faire.tort à personne. Mais Young avait une arme qui de toutes les armes est la plus redoutable à l’innocence. Ayant vécu quelque temps de l’art de contrefaire les diverses écritures, il y avait acquis un tel talent que les experts en écriture eux-mêmes pouvaient difficilement découvrir la différence entre ses imitations et l'original. Il s'était fait une collection de lettres écrites par les personnages marquants soupçonnés d'hostilité au gouvernement, tantôt en volant des autographes, tantôt en écrivant sous divers noms pour demander un renseignement sur des domestiques ou des ecclésiastiques. Il rédigea enfin un document qui devait être la pièce oflicielle d'une association formée pour rétablir le rôi banni sur son trône. Les signataires s'engageaient, en présence de Dieu, à prendre les armes pour le service de Jacques et à s'emparer du prince d'Orange mort ou vif. A cette pièce, Young mit les noms de Marlborough, de Cornbury, de Salisbury, de Sancroft et de Sprat, évêque de Rochester et doyen de Westminster.
Il s'agissait ensuite de glisser le document dans quelque cachette chez un des personnages dont les signatures étaient contrefaites, Young ne pouvait sortir de Newgate et fut forcé d'emploÿer un instrument subalterne. A cet effet, il choisit un misérable nommé Blackhead, jadis convaincu de parjure et condamné à avoir les oreilles coupées. Le choix n’était pas heureux, car Blackhead n'avait aucune des qualités qu’exige le métier de faux témoin, excepté la scélératesse, Rien en lui de plausible et de persuasif; sa voix était rauque; la perfidie était gravée dans tous les traits de sa jaune figure. Pas d'invention, pas de présence d'esprit ; tout ce qu'il pouvait faire c'était de répéter par cœur les mensonges qu’on lui dictait.
Cet homme, instruit par son complice, se rendit au palais de Sprat à Bromley, s’y introduisit comme le serviteur confidentiel d’un docteur en théologie imaginaire, remit au prélat, en fléchissant le genou, une lettre ingénieusement fabriquée par Young, et reçut la bénédiction épiscopale avec tous les signes de la plus profonde vénération. Les domestiques de Sprat firent bon accueil au domestique étranger. Il fut conduit au cellier, but à la santé de leur maître et les pria de lui montrer le palais. 1ls n’osèrent pas le faire entrer dans aucun des appartements privés. Blackhead les ayant en vain importunés pour voir le cabinet de l'évêque, dut se contenter de laisser tomber le document de l'Association dans un vase à fleur placé dans un parloir à côté de la cuisine.
Tout ayant été préparé ainsi, Young informa les ministres qu'il pouvait leur dire une chose de la plus haute importance pour le salut de l'Etat, et qu’il les suppliait de l'entendre. Cette requête leur parvint le jour le plus rempli d'inquiétudes d’un mois où les inquiétudes ne leur étaient pas épargnées. Tourville venait d’appareiller. L'armée de Jacques s'embarquait. Londres était agitée par les rumeurs sur la désaffection des ofliciers de marine. La reine délibérait pour savoir si elle casserait ceux qui étaient suspects ou si elle essayerait d'en appeler à leur honneur et à leur patriotisme. En un tel moment, les ministres ne pouvaient refuser d'écouter quiconque se disait en état de fournir d’utiles renseignements. Young et son complice furent conduits devant le Conseil- Privé. Ils accusèrent là Marlborough, Cornbury, Salisbury, Sancroft et Sprat de haute trahison. Ces grands personnages, dit Young, avaient invité Jacques à envahir l'Angleterre en Jui promettant de se joindre à lui. L’éloquent et spirituel évéque de Rochester s'était chargé de rédiger un Manifeste qui soulèverait la nation contre le gouvernement du roi Guillaume. Les conspirateurs s'étaient liés entre eux par un document écrit. Ce document signé de leur main se trouverait à Bromley si on le cherchait bien. Young recommandait particulièrement qu'on examinât avec soin les vases à fleurs de l'évêque.
Les ministres prirent l’alarme : la dénonciation était bien circonstanciée et en partie vraisemblable. Les rapports de .Marlborough avec Saint-Germain étaient bien connus de
Caermarthen, de Nottingham et de Sidney. Cornbury était une créature de Marlborough, le fils d'un non-jureur, conspirateur notoire. Salisbury était papiste; Sancroft, quelques mois auparavant, avait été, trop justement en apparence, Soupçonné d'inviter les Français à envahir l'Angleterre. De tous les accusés, c'était Sprat qu’on pouvaîit le moins croire capable de prendre part à un complot hasardeux. Il n’avait ni chthousiasme ni constance. Son ambition et son esprit de parti avaient toujours été contenus par ses goûts de bien-être et la peur de compromettre sa sûreté personnélle. Il avait bien à se reprocher quelques complaisances criminelles inspirées par l'espoir de gagner la faveur de Jacques; il avait siégé dans la Haute-Commission, il avait concouru à divers décrets iniques prononcés par cette Cour, et il avait d’une main fremblante et en balbutiant Hu la Déclaration de tolérance dans le chœur de FAbbäÿe de Westminster; mais il s'était arrêté là. Aussitôt qü’on $e dit tout bas que la Constitution civile et religieuse de l'Angleterre serait, avant peu, vengée par des moyens extraordinaires, il avait résigné les pouvoirs exeréés pendant. deux ans en opposition avec les lois el s'était hâté de faire sa paix avec $es collègues du clergé. Dans la Convention, il avait voté pour une régence; mais il avait prêté serment aux nouveaux souverains sans hésitation aucune, avait joué un rôle proéminent dans la cérémonie du couronnément, et c'était par sa plume habile qu’avaient été ajoutées au formulaire des prières publiques pour le 5 novembre ces phrases exprimant la reconnaissance de l'Eglise pour la secondè grande délivrance opérée providentiellement ce jour-là. Un pareil homme, jouissant d’un riche revenu, d'un siége à la Chambre des Lords, d’une agréable résidence à l'ombre des ‘ormes de Bromley et d'une autre dans les cloitres de Westminster, n'était pas de ceux qui s’exposent volontiers au martyre. A là vérité, il ne vivait pas en très-bons termes avec le gouvernement; car, après l’amour de son repos, le sentiment qui semble avoir exercé la plus grance influence sur sa conduite politique, était sa haine des Puritains, haine qui naissait non de ses principes de religion, mais de son épièurisme. Leur atistérité était un reproche pour sa vie indolente et luxueuse.Æeur phraséologie choquait son goût délicat, et quand il était question de cette secte, son
humeur fâcile l’abandonnait. Détestant les Non-Conformistes autant qu'il les détestait, il ne pouvait avoir beaucoup de zèle pour un prince que les Non-Conformistes regardaient comme leur protecteur, Mais les défauts et les faiblesses de Sprat garantissaient amplement que son dépit contre Guillaume n'irait jamais jusqu'à l’entrainer dans un complot tendant à ramener Jacques. Il est dificile de dire pourquoi Young attribuait le rôle le plus périlleux dans une entreprise féconde en périls à un homme sisingulièrement souple, prudent et amoureux de ses aises. | |
Le premier acte des ministres fut d'envoyer Marlborough à la Tour. Il était de beaucoup le plus redoutable de tous les accusés, et la reine ainsi que ses principaux conseillers savaient qu’il avait en effet entretenu une correspondance de trahison avec la cour de Saint-Germain : c'était là un fait, que Young fût ou non digne de foi. Un des cleres du Conseil et plusieurs messagers d'Etat furent envoyés à Bromley avec un warrant de Nottingham. Sprat fut mis en arrestation. On fouilla tous les appartements où l’on pouvait raisonnablement supposer qu'il aurait caché un document d'importance, la bibliothèque, la salle à manger, le salon, la chambre à coucher, les cabinets contigus. On. examina atientivement tous ses papiers, parmi lesquels on trouva beaucoup de bonne prose et probablement quelques mauvais vers, mais pas une ligne de trahison. Les agents du ministère n'oublièrent pas la recommandation au sujet des vases à fleurs; mais il ne leur vint pas à l'idée de regarder dans la pièce où Blackhead avait glissé le papier dénoncé; car cette pièce était près des oflices occupés par les domestiques : le prélat et sa jamille n'y descendaient guère, Les messagers d'Etat retournèrent à Londres avec leur prisonnier, mais sans-le document qui, si on l’eût découvert, aurait pu lui être fatal. |
Il était nuit lorsqu'il arriva à Westminster, où on le laiss passer la nuit dans la chambre à coucher de son doyenné. Là encore on examina les armoires et les livres de sa bibliothèque, des sentinelles firent faction à sa porte, mais avec l’ordre précis de se conduire civilement et de ne pas troubler les gens de la maison.
Le lendemain Sprat fut conduit devant le Conseil, Nottingham dirigea l'interrogatoire avec beaucoup de bienveil-
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lance et de courtoisie. Le prélat ayant la conscience de son innocence, répondit avec calme et fermeté. Il ne se plaignit pas : « Je me soumets, » dit-il, « aux exigences de l'Etat en un temps de défiance et de péril comme celui-ci, » On lui demanda s’il avait rédigé un manifeste pour le roi Jacques, s’il avait entretenu une correspondance avec la France, s’il avait signé aucun acte d'association jacobite, et s’il avait connaissance d'ure association de ce genre. À toutes ces questions il put en toute vérité répondre négativement, sur la parole d’un chrétien et d’un évêque. On le ramena à son doyenné. Il y resta dix jours avec défense d’en sortir; mais après celte captivité peu rigoureuse, comme on ne découvrit rien qui pôt l’incriminer, il eut la permission de retourner à Bromley.
Pendant ce’ temps les accusateurs avaient tissu une nouvelle trame. Blackhead fit une seconde visite à Bromley, retira la pièce dénoncée du lieu où l’on n’avait pu la trouver et la rapporta à Young. Une des deux femmes de Young alla la remettre aux bureaux du secrétaire d'Etat, et dit un mensonge inventé par son mari pour expliquer comment une pièce de cette importance était tombée entre ses mains. Mais il n’était plus aussi aisé d'effrayer les ministres que dix jours auparavant. La bataille de La Hogue avait mis fin à toutes les craintes d’une invasion. Nottingham, au lieu d'envoyer un warrant à Bromley, écrivit simplement à Sprat pour le prier de venir lui parler à Whitehall. Le prélat accusé obéit promptement, et fut confronté avec Blackhead devant le Conseil. La vérité éelata alors. L'évêque se rappela la voix et le regard de l’homme qui lui avait demandé à genoux la bénédiction épiscopale. Le secrétaire de l’évêque confirma les assertions de son maître. Le faux témoin perdit bientôt sa présence d'esprit. Son jaune visage prit une teinte livide; sa physionomie devint effrayante ; sa voix, généralement grossière et rauque, n’eut plus qu’un accent timide. Les membres du Conseil virent sa confusion et lui firent subir l’interrogatoire le plus serré. Il essaya d’abord de bégayer son premier . mensonge avec les termes appris par Cœur, mais il vit qu’il n'avait plus d’autre ressource que d’avouer la vérité. Il reconnut donc qu’il avait voulu tromper le Conseil par un faux rapport de sa visite à Bromley, et après mainte prévarica-
tion, il raconta comment Young l'avait envoyé deux fois pour cacher le document dans les vasés de l'évêque, et puis pour l'en retirer.
On confronta les deux complices. Young, avec un front d’airain, nia tout. Il ne savait ce que signifiait l’histoire des vases à fleurs. — « En ce cas, » s’écrièrent simultanément Nottingham et Sidney, « pourquoi tant recommander qu’on fouillât les vases de Bromley? » — « Jamais je n’ai donné cette indication, » répliqua Young. — « Comment osez-vous le nier? » s’écria tout le Conseil; « nous nous en souvenons tous. » Le drôle ne se déconcerta pas : avec une impudence dont Titus Oates aurait pu être jaloux : — « Cette histoire des vases à fleurs, dit-il, est une invention concertée entre l’évêque et Blackhead. L'évêque a gagné Blackhead, et ils cherchent ensemble à étouffer la révélation du complot. » C’en était trop. Le Conseil sourit en levant les mains : — « Comment veux-tu nous faire croire, » s’écria Caermarthen, « que l’évêque. aurait caché ce papier là où il y avait dix à « parier contre un que nos messagers l’auraient trouvé, quand « la découverte d’un tel papier pouvait le faire pendre! »
Les faux accusateurs furent emprisonnés. L'évêque prit congé des ministres en les remerciant de leur loyale et honorable conduite à son égard. Dans l’antichambre, il trouva Young entouré d'une foule de gens qui le regardaient, tandis que Young, assis, bravait cet examen curieux avec la sérénité d'un homme qui avaif vu de plus nombreuses multitudes du haut de la moitié des piloris de l'Angleterre. « Young, » lui dit Sprat, « votre conscience doit vous dire que vous m'avez cruellement calomnié. Je suis fâché pour vous-même que vous persistiez à nier ce que votre complice a confessé. » — « Confessé, » répliqua Young; « non, tout n’est pas confessé encore, et vous l’apprendrez à vos dépens. Vous oubliez ce que c’est qu’une mise en accusation, Milord. Quand le Parlement siégera, vous entendrez encore parler de moi. » — « Que Dieu vous donne lc repentir, » répondit l'évêque ; « car, soyez-en bien certain, vous êtes pu en danger d’être damné que moi d’être mis en accusation !.
* Cette version de ce complot est principalement prise de la Relation de Sprat lui-même; Relation de la dernière machinalion de Stephen Black-
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Quarante-huit heures après la découverte de cet exécrable fraude, Marlborough fut admis à donner caution. Young et
Blackhead lui avaient rendu un inestimable service. IL est :
certain aujourd'hui qu'il était compromis dans un complot tout aussi criminel que celui qui lui était.faussement imputé,
et que le gouvernement tenait les preuves morales de sa culpabilité. Mais seS contemporains n'avaient pas comme nous
les preuves matérielles de sa trahison devant les yeux, tandis
qu'ils le voyäient accusé d’un acte dont il était innocent, que le parjure et le faux avaient été mis en œuvre pour le perdre et qu’en conséquence de ces machinations il venait de passer quelques semaines à la Tour. L'esprit public faisait une çonfusion très-naturelle entre sa disgrâce et son emprisonnement. Il avait été emprisonné sans cause suflisante. Ne pouvait-on pas, en l'absence. de toute enquête, présumer raisonnablement qu'il avait été disgracié aussi sans cause suflisante? Il était certain qu'une vile calomnie sans le moindre fondement l'avait fait traiter en criminel au mois de mai. N’était-il pas probable alors que la calomnie avait pu le privér de la faveur de son maître dans le mois de janvier? | L'esprit de Young n'était pas à bout de ressources. A peine revenu de Whitehall à Newgate, il se mit à combiner un nouveau complot et-à chercher un nouveau complice. Il s'adressa à un nommé Holland, qui vivait au dernier degré de l’indigence. Jamais, disait Young, occasion ne fut plus belle. Un hardi et habile homme pouvait aisément gagner cinq cents livres sterling. Cinq cents livres sterling! C'était pour Holland une richesse fabuleuse. Que fallait-ilfaire pour cela ?.demanda-t-il. — Rien que de dire la vérité, lui futsil répondu, la vérité matérielle, un peu déguisée et coloriée. Il existait réellement un complot et les preuves en eussent été données si Blackhead ne s'était pas vendu. Sa désertion rendait nécessaire le secours de la fiction. « Vous saurez que vous et moi nous étions à la taverne du Homard dans Southwark; quelques inconnus entrèrent après nous dans la layerne. Ils dirent un mot de passe ayant d'être introduits, ils étaient
head el de Robert Young, 1692, Il est peu de récils mieux écrits dans notre lanoue.
tous en manteaux de camelot blanc. Ils signèrent le pacte de l'association en notre présence. JIIs payèrent ensuite leur shelling et se retirèrent. Il faut que vous soyez prêt à reconnaître milord Marlborough et l’évêque de Rochester. Comment les reconnaître ? demanda Holland, je ne les ai jamais vus. — Tàchez de les voir aussitôt que possible, dit le tentateur. L’évêque sera à l’abbaye de Westminster. Fout individu qui habite les environs de la Cour vous désignera milord Marlborough. »
Holland se rendit immédiatement à Whitehall et répéta cette conversation à Nottingham. Le misérable imitateur d'Oates fut poursuivi par ordre du gouvernement, comme prévenu de parjure, d’excitation au parjure et de faux. Il fut convaincu et condamné. Exposé de nouveau au pilori, ce dont il ne se souciait guère, il y reçut de la populace une lapidation comme on en avait rarement reçu !. Après ce châtiment il resta perdu pendant quelques années parmi les filous, les escrocs et les voleurs qui infestaient la capitale. Enfin dans l’année 1700il sortit de son obscurité et excita un moment l'attention publique. Les gazettes annoncèrent que Robert Young, clerc autrefois si fameux, avait été accusé de faire de la fausse monnaie, traduit en justice, jugé coupable, condamné à mort, et que ce révérend personnage avait été pendu à Tyburn, après avoir édifié les nombreux spectateurs de son supplice par son repentir?.
* Baden aux Etats Généraux, 14 (24) février 1693. * Portman, 13 et 20 avril 1700; l’osthboy, 15 avril; Flyiig Post, 20 avril,