‹ Histoire du règne de Guillaume IIIChapitre 13 sur 15 · On trouy · texte numérisé non relu

On trouy

Pélitions v

Les uns, mais c'était le petit nombre, composés surtout de marchands demeurant à Bristol ou dans les autres ports de mer de la province, soutenaient que le meilleur moyen de donner ‘de l'extension au commerce était de le laisser libre. Ils employaient les arguments bien connus qui servent à démontrer que le monopole est préjudiciable au commerce. Après avoir établi la thèse en principe, ils demandaient pourquoi on n’en faisait pas l'application au commerce entre l'Angleterre et les Indes. Un commerçant, disaientils, doit pouvoir envoyer une cargaison à Surate ou à Canton avec autant de liberté qu'il l’envoie à Hambourg ou à Lisbonne ‘. La vérité de cette doctrine est tellement reconnue à notre époque qu'elle est presque devenue un lieu commun. Dans le dix-septième siècle, elle était considérée comme paradoxale..On tenait alors pour certain, et comme une chose évidente par elle-même, que notre commerce avec les pays situés au delà du Cap de Bonne-Espérance ne pouvait se faire qu’au moyen de grandes Compagnies à capitaux réunis. Il n'y avait, disait-on, aucune analogie entre notre commerce européen et notre commerce indien. Notre gouvernement avait des relations diplomatiques avec les Etats européens. Nous pouvions, si cela élait nécessaire, envoyer facilement une force navale à l'embouchure de l’Elbe ou du Tage. Mais les rois d'Angleterre n'avaient d’envoyés ni à la cour d’Agra ni à celle de Pékin. I était rare qu'il y eût même un seul vaisseau de guerre anglais dans les parages de la baié de Bengale ou du golfe ‘de Siam. Comme nos marchands ne pouvaient, dans’ ces mers éloignées, être protégés par leurs souverains, ils devaient se protéger eux-mêmes, et avaient,- par conséquent, quelquesunes des prérogatives de la souveraineté. Is devaient posséder des forts, des garnisons et des vaisseaux de guerre. Ils devaient avoir le pouvoir-d’énvoyer et de recevoir des ambassades, de faire des traités d'alliance avec les princes asia= tiques ou de leur déclarer la guëérre. Ce pouvoir ne pouvait être exercé par chaque marchand en particulier : cela était de la dernière évidence. Les marchands faisant le commerce

* Ricason against gstablishéñg an East Indies Company with à joint stock, exrlusive to all others, 1691.

dans les Indes devaient donc être réunis en une corporation agissant comme un seul homme. On citait, à l'appui de cette argumentation, l'exemple de la Hoïlande, et cet exemple était considéré comme décisif. Car, à cette époque, l'immense prospérité de ce pays était regardée avec une admiration d'autant plus graude qu’on l’enviait et qu'on la détestait. Dans tout ce qui était relatif au commerce, les hommes d’Etat de ce pays étaient considérés comme des oracles et ses pstitutions comme des modèles. C'est pourquoi la grande majorité de ceux qui attaquaient la Compagnie, l'attaquaient, non parce qu'elle faisait le commerce avec des capitaux réunis et qu'elle jouissait de priviléges exclusifs, mais parce qu’elle était gouvernée par un seul homme et que cet homme ne se servait des pouvoirs qu'il avait que dans son intérêt et dans celui de ses créatures, Le meilleur moyen de mettre fin aux déplorables conséquences de la mauvaise administration, étaient, disait-on, de transférer le monopole à une nouvelle Société que l’on constituerait de telle sorte qu’elle ne pourrait exister ni sous la domination d’un seul, ni sous celle d'une oligarchie peu nombreuse. Un certain nombre de personnes qui désiraient devenir membres d’une semblable Compagnie formèrent elles-mêmes une Société : elles prirent des engagements les unes vis-à-vis des autres et confièrent le soin des intérêts communs à un comité où se trouvaient quelques-uns des principaux membres de la Cité. Bien que cette Société n’eût pas d'existence légale, et qu'aux yeux de la loi elle ne constituât pas une personne morale, elle ne tarda pas cependant à être désignée, dans le public, sous le nom de Compagnie Nouvelle, et, les hostilités entre les deux Compagnies rivales causèrent bientôt autant d’agitation et d’anxiété, du moins dans cette ruche active dont Royal-Exchange était le centre, que les hostilités entre les alliés et le roi de France. Le quartier général de la Compagnie Nouvelle se trouvait dans Downgate : les pelletiers prétèrent la magnifique salle appartenant à leur corporation. C'est dans cette salle, qui était renommée à cause de la bonne odeur qui s’exhalait de sa riche boiserie de cèdre, que les réunions eurent lieu !. |

* Les engagements des associés entre eux furent imprimés :: depuis celte

Au moment où la lutte entre les deux Compagnies était le plus animée, il arriva des Indes d’importantés nouyelles : élles furent annoncées dans la Gazette de Londres comme étant de la nature ‘la plus satisfaisante. La ja a AT UE conclue entre le Grand Mogol et les Anglais. Ce puissant potentat avait non-seulement retiré ses troupes. des factoréries, mais encore il avait accordé à la Compagnie des priviléges tels qu’elle n’en avait jamais possédé de semblables. Malheureusement une autre version ne farda pas à se répandre. Les ennémis de Child l'avaient déjà accusé, avant cette époque, de donner systématiquement de fausses nouvellés. Ts disaient maintenant que cefte fois il s'était surpassé lui-même. IIS s'étaient procuré uné copie exacte du Firman qui avait mis fin à là guerre : ils en firent imprimer la traduction. On voyait, par ce firman, qu'Aureng-Zeb avait dédaigneuséement accordé aux Anglais, en considération de leur repentir et d'un énorme tribut, son pardon pour les

qu'ils avaient commises ; qu'il leur recommahdait

glais ?. F4

Pendant l'été de 1691, la vive controverse qui s'était élevée à ce sujet entre fa Compagnié de Leadenhäll street et la Compagnie de Downgate tint la Cité dans üne agitation continuelle. Le Parlement ne fut pas plutôt réuni que les deux partiés contendantes présentèrent, Chacune de leur côté, des pétitions à là Chambre’ des Communes ?. Cela eut lieu pendant l'automne. Les pétitions furent immédiatement prises én Sérieuse considération, êt des résolutions d'une grandé importance furent adoptées. Il fut d'abord déclaré que le

époque, ils ont été réimprimés plusieurs fois. Quant à la Skinners’ Hall,

voir Scymour’s History of London, 1734. RME | L * London Gazette, 11 mai 1691 ; Whuite’s Account ofthe East India Trade, ? Commons’ Journals, 28 oclobre 1691,

CHAPITRE IV. 359 commerce avec lés Indes Oriéntales était, PEAU au royaume-: on déclara énsuité que la meilleure manière de faire le conmerce était d'en charger ne Conipaghié à capi. taux réunis, à liquelle on accorderait des priviléges exclusifs *, Ainsi, il était désormais certain que, ni les manufacturiers qui voulaient prohiber lé commerce avec les Indes, ni ces marchands des ports qui voulaient Que Ce commerce fût ouvert à tout le monde, ne parviendraient à faire triompher leur manière de voir. La seule quéstion qui restait en suspens était là question entré l’anciénne ët la nouvelle Compagnie. Dix-sept années s’écoulèrent ayant que cette ques= tion cessât de jeter le trouble däns le monde politique et commercial. Elle fut fatale à l'honneur et au pouvoir d’un grand ministre, comme à la paix, et à la prospétité dé maintes familles. Les écrits que les Compagnies rivales lancérent l’üne contre l’autre, sont innombrables. Si l’on peut s’en rapporter à là littérature dramatique de cette époque, la haine qui existait entre India-Housé ét Skinner’s Hall, fut à Londres ün obstäclé Aussi Sérieux du véritdble 4mour que l'avait été, à Vérone, la haine des Capulets et dés Môntaigus ?. Il n’est pas facile de dire quelle éthit la plus forte des deux Coijägnies. La nouvelle Compaghie était soutenue par les Whigs : les Tories frotégéaient l’ancienne. La nouvelle Compägie était populaire, caf ‘elle faisait de grandes promesses et on ne pouvait l’accuser d’ÿ ayoir manqué ! Elle he distribuait päs de dividendes, ét par conséquent n’excitait pas l'envie : ellé n’ävait aueun pouvoir pour épprimier, 6t bar conséquent ellé ne s'était pas rendüe Qu e d'oppression. La vieille Compagnie, quoiqu’élle fût moins en faveur près du public, avait l'immense avantage d’être en possession et de n'avoir qu'à $e défendre. C'était À la nouvelle Côthpagnié qu’incombait la charge de formuler un projet de réglementatiôn du comiherce de l'Inde et de prouver qué ce plan était meilleur qué celui qui avait été suivi jusqu'alors. La vieille Compagtiie n'avait qu’à trouver les objections que l'on pou- : Connone als. 29 octobre 1691. sx ME oui LÉ Er

* Rowe, dans le Biter (le Mordant), pièce qui fut sifflée et qui méritait de l'être, introduit ün vieux gentleman qui parle ainsi àisa fille : « Pü 48 été élevée comme une.jeune. fille sage et vertueuse, et tu voudrais prendre le parti d'un misérable qui a vendu ses actions de la vieille Compagnie, »

oh.

300 REGNE DE GUILLAUME Ul.

vait faire à chaque changement que l'on proposait, et ce n'était pas chose difficile de trouver ces objections. Les membres de la nouvelle Compagnie manquaient en général de ce

qui pouvait leur faire obtenir des protections, soit à la Cour,

soit dans le Parlement. Ils ne constituaient pas une corporation et n'avaient pas de trésor commun. Si l’un d’entre eux faisait un présent, c'était avec ses propres ressources, et il avait peu de chance d’en être remboursé. Quant à la vieille Compagnie, bien qu’elle fût entourée de dangers, elle n’en conservait pas moins ses priviléges exclusifs, et elle réalisait toujours d'énormes profits. À la vérité, depuis l’époque de Charles IT, époque qui avait été son âge d'or, le prix de ses actions avait toujours été en diminuant : cependant les actions de 100 livres se vendaient encore 122 livres. Après qu'un large dividende avait été distribué à ses actionnaires, il restait encore un surplus qui, à cette époque, était suffisant pour acheter la moitié d’un cabinet : ce surplus était à la disposition d’un homme capable, résolu et sans scrupules, qui continua la lutte avec opiniâtreté, et avec une admirable habileté. |

La majorité des Communes désirait un compromis : elle voulait conserver l’ancienne Compagnie, mais elle voulait en même temps la réorganiser, lui imposer de nouvelles conditions et y faire entrer les membres de la Compagnie nouvelle. C'est dans cette intention qu'elle décida après de longs et vifs débats qui donnèrent lieu plusieurs fois à des scrutins de division que le capital de la Société serait porté à un million et demi. Afin d'empêcher que la Société ne fût dominée par une seule personne ou par la coalition de quelques membres, elle décida en même temps qu'aucun actionnaire ne pouvait avoir pour plus de 500 livres d'actions, et que ceux qui en posséde-

, raient pour une valeur plus grande seraient forcés de vendre

le surplus, mais pas au-dessous du pair. En outre, la Com-

pagnie devait, en échange des priviléges exclusifs qui lui étaient accordés, s'engager à fournir tous les ans 500 tonnes de salpêtre à bas prix et à exporter des objets provenant des manufactures anglaises pour une valeur de 200,000 livres.

On proposa un bill conforme aux résolutions adoptées : il parvint à une seconde lecture, mais il fut abandonné, à cause du refus de Child et de ses associés d'accepter les pro-

positions qui leur étaient faites. Child attaqua le projet de la chambre des Communes : les objections qu'il y fait sont extrêmement curieuses et amusantes. Le grand monopoleur s’appuie sur les principes de la liberté commerciale. Dans un écrit lumineux et plein de force, il montre l’absurdité des expédients proposés par la chambre des Communes. Rien n'est plus déraisonnable, dit-il, que de vouloir limiter le nombre des actions pouvant appartenir au même individu. En effet, il est certain que l’actionnaire dont la fortune tout entière dépend de la prospérité du commerce avec les Indes, sera bien plus porté à faire tout ce qui dépendra de lui pour donner -une impulsion vigoureuse à ce commerce que celui qui n’y aura risqué qu'une somme qu'il peut perdre sans être exposé à la ruine. Child combat la demande que le salpêtre soit fourni à la couronne à un prix fixé d’avance, en montrant par des. arguments qui maintenant sont bien connus de notre géné-

ration, que les prix s’établissent d'eux-mêmes et qu'on doit

leur laisser la plus grande liberté. Enfin il faisait} observer

relativement à l'obligation que l’on voulait imposer à la

compagnie d'exporter pour 200,000 livres manufacturés en

Angleterre ; que la compagnie serait enchantée de faire des

exportations pour 2 millions, si le marché l'exigeait : mais qu'il

y aurait folie, du moment où le marché serait engagé, à faire

traverser la moitié du monde à de bons draps pour les faire

manger par les fourmis blanches. Il n'a jamais été politique,

disait-il avec beaucoup d'esprit, de mettre au commerce un de ces corsets trop étroits qui, au lieu de donner une taille

droite etun corps sain à ceux qui les portent, les font souvent

mourir ou les rendent contrefaits.

L'obstination de Child irrita les Communes : elles présentèrent au roi une adresse, dans laquelle elles le priaient de dissoudre la vieille compagnie et d'accorder une charte à une compagnie nouvelle à de telles conditions qu’il plaifait à la sagesse de Sa Majesté !. Il résulte évidemment des termes de cette adresse que les Communes pensaient que le roi avait, d'après la constitution, le droit de conférer le privilége exclusif de faire le commerce dans les Indes Orientales.

Le roi répondit. que c'était là une matière de la plus haute

* Commons’ Journals, 4 et 6 février 1691, ll, 81

importance, qu’il avait besoin d'y réfléchir mûrement et que plus tard il donnerait à la Chambre une réponse plus expli: cite !. Pendant tout le reste de la session, il ne fut plus question au Parlement du commerce des Indes. Mais en dehors du Parlement, la guerre entre les deux compagnies se continua plus acharnée que jamais, et les combattants n'étaient guère scrupuleux sur les moyens qu'ils employaient. Les libelles étaient les principales armes dont se servait la nouvelle compagnie : la vieille compagnie avait surtout recours aux pré“ sents corrupteurs. |

Dans la même semaine où échoua le bill relatif à 1a règle mentation du commerce avec les Indes, un autre bill, qui avait aussi violemment agité les esprits et donné lieu aun déploierhent d'éloquence parlementaire presque sans précédent jusqu’ alors, éprouva lé même sort.

Débats à l’occasion du Bill réglant les jugements de haute trahison.

Pendant les huit dernières années qui précédèrent la Révolution, les Whigs s'étaient plaints avec amertume, et avec . non moins de raison que d'amertume, de la rigueur avéc laquelle on traitait lés personnes accusées de crimes politiques. N'’était-ce pas une chose monstrueuse, disaient-ils, que lon refusât au prévenu de lui donner communication de sôn àcte d'accusation ? Souvent il est arrivé qu’un malheureux prisonnier n’a eu connaissänce de ce dont il était accusé qu'au moment où il comparaissait devant le juge. Il pouvait être accusé d’avoir voulu tuer le Roi ; il pouvait être accusé d'avoir voulu l’'empoisonner. Plus il était innocent, moins il était en état de deviner la nature de l'accusation portée contre lui. Comment alors, s’il ne savait pas de quoi il était accusé, pouvait-il connaître les témoins qui pouvaient Jui être nécessaires, et prendre d'avance ses mesures pour les faire venir ? La Couronne pouvait forcer ses témoins à se présenter. Il n’en était pas de même pour l'accusé. Lorsque les témoins appelés par ce dernier se présentaient volontairement, ils

n'étaient pas admis à prêter serment. Leur témoignage faisait par conséquent moins d'impression surf le jury que celui des témoins appelés par l'accusation, et dont la véracité était

Commons’ Journals, 11 février 1691.

garantie par la double sanction de la loi et de la religion. Quant aux jurés, soigneusement choisis par des shériffs nommés par la Couronne, ils étaient animés du plus déplorable esprit de parti: pour eux, un Exclusioniste ou un Dissident ne valait guère mieux qu'un chien enragé. Le gouvernement avait à son service une bande de légistes capables, expérimentés, sans scrupules, qui saisissaient immédiatement, et rien qu’en jetant un coup d'œil sur l’assignation, les côtés forts ou faibles d’une cause ; des avocats dont la faconde était inépuisable, auxquels la présence d'esprit ne faisait jamais défaut, et qui n'avaient été occupés pendant toute leur vie qu'à donner une apparence spécieuse aux plus pitoyables arguments. N’était-ce pas une chose odieuse de voir trois ou quatre de ces orateurs instruits, retors et endurcis, s’acharner contre un pauvre diable qui de sa vie n'avait prononcé üne parole en public, qui n'avait aucune connaissance de la loi, qui ne savait même pas ce qu'elle entendait par trahison, et qui, incapable naturellement contre ces gladiateurs de profession, avait en outre l'esprit troublé par la perspective d'une mort cruelle et ignominieuse ? Le prévenu devait se défendre lui-même, telle était la règle : jamais il n'était permis à un avocat de faire entendre une parole pour Ja défense de l'accusé, lors même que cet accusé était accablé par la maladie, à ce point qu’il ne pouvait ni lever la main, ni faire entendre la voix, — alors même qu'il s'agissait d'une pauvre femme qui ne comprenait rien à ce qui se passait, si ce n’est qu’elle était sur le point d’être brûlée vive pour avoir rempli un devoir de charité. A l’époque où les Whigs étaient proscrits, ils étaient convaineus, et c'était un article fondamental de la foi politique de leur parti, que de semblables procès de trahison n'étaient que des meurtres juridiques. D’un autre côté, les Tories, tout en reconnaissant qu'il y avait eu quelques abus, soutenaient qu'en somme il avait été fait bonne justice. Il se pouvait que quelques séditieux, qui n'étaient pas arrivés jusqu'à la trahison, mais qui s’en étaient approchés de fort près, eussent subi le supplice des traîtres ; mais devait-on : pour cela permettre aux chefs du complot de Rye-House ou à ceux de l'insurrection de l'Ouest d'échapper, à l’aide de la chicane, au juste châtiment de leur crime? Pourquoi accorderait-on à un traître les chances de salut que n'avait pas le

criminel ordinaire? L'individu prévenu de vol était traité avec tout autant de rigueur que les rebelles ou ceux qui étaient accusés de régicide : cependant personne n'avait pitié de lui, personne ne trouvait que ce fût une chose monstrueuse de ne pas lui donner copie de son acte d'accusation, de ne pas admettre à prêter serment les témoins qu'il invoquait, et de le laisser se défendre seul et sans l’aide d'un conseil contre des jurisconsultes d'une capacité éprouvée. Les Whigs, sans doute, n'avaient de compassion que pour les crimes qui s’attaquaient au gouvernement et menaçaient l'existence même de la Société. Guy Faux devait être traité avec une indulgence qu'il était interdit d’avoir pour un filou qui s’introduisait dans une boutique; Bradshaw devait jouir de priviléges qui étaient refusés à un garçon qui +vall volé un poulailler.

La Révolution amena naturellement quelques changements dans les sentiments des deux grands partis. A l’époque où les Têtes-Rondes et les Non-Conformistes étaient les seuls qui fussent accusés de trahison, il n’y avait pas de Cayalier, même parmi les plus intègres et les plus humains, qui ne füt disposé à penser que les lois qui avaient pour SL de sauvegarder le trône ne pouvaient être trop sévères.

Mais dès que de loyaux gentilshommes tories, ou de vénérables Pères de l'Eglise furent en danger d’être poursuivis pour avoir correspondu avec Saint-Germain, une nouvelle lumière se fit dans beaucoup d’esprits, qui, jusqu’à cette époque, avaient été incapables de découvrir la plus petite injustice dans la manière dont il avait été procédé contre Algernon Sidney et Alice Lisle. On comprit bientôt qu’il n’y avait rien d’absurde à soutenir que l’on pouvait accorder aux personnes accusées de haute trahison des garanties qui étaient refusées aux criminels ordinaires. Quelle probabilité y avait-il qu'un shériff ne choisit que des jurés à sa dévotion, que l'avocat de l’accusateur recourût aux sophismes de. Fart oratoire, ou qu'un juge violât la loi et dénaturât les faits pour faire condamner comme escroc ou comme voleur un innocent? Mais il n’en était pas de même lorsqu'il s'agissait d’une accusation pour haute trahison. Un verdict d’acquittement pouvait alors être considéré comme une défaite pour le gouvernement, et il n’y avait que trop

de raisons de croire que l’on rencontrerait des shériffs, des

avocats et des juges, qui, soit par esprit de parti, soit pour des motifs d'une nature plus vile, seraient disposés à faire tout ce qui dépendrait d'eux pour éviter au gouvernement la honte et les embarras d’une défaite. Ce ne fut qu’un cri parmi les Tories. Selon eux, la vie de. tout bon Anglais, auquel il arriverait d'être mal avec les pouvoirs établis, n'était plus suffisamment protégée. Aux cris des Tories vint se joindre la voix de quelques jurisconsultes qui s'étaient fait remarquer par leur rôle odieux et leur déplorable habileté dans la conduite des procès politiques sous les règnes de Charles et de Jacques.

Les sentiments des Whigs, bien qu’ils n’eussent pas, comme ceux des Tories, subi un changement complet, n’étaient plus cependant tout à fait les mêmes qu'avant la Révolution. Parmi ceux qui avaient trouvé qu'il éfait de la dernière injustice d’avoir privé Russell de l'assistance d’un conseil et d’avoir refusé à Cornish copie de son acte d'accusation, il y en eut qui commençaient à dire que les temps n'étaient plus les mêmes, que les dangers de l'Etat étaient extrêmes, que la liberté, la propriété et l’indépendance nationale étaient mises en question, que nombre d'Anglais se trouvaient engagés dans des entreprises qui avaient pour objet de rendre l'Angleterre esclave de la: France et de Rome, et que, dans de semblables circonstances, il serait de la dernière imprudence de se relâcher de la sévérité avec laquelle on punissait les crimes politiques. Il était vrai que la manière injuste avec laquelle ces procès avaient été conduits sous les derniers règnes avait donné lieu à d'immenses scandales. Mais cette injustice devait être attribuée aux mauvais rois et aux mauvais juges qui avaient été une malédiction pour la nation. Guillaume était maintenant sur lé trône ; Holt se trouvait pour toute sa vie sur lé banc des juges, et jamais Guillaume ne demanderait, pas plus que Holt ne consentirait à rendre des services aussi odieux que ceux que le tyran, maintenant banni, avait payés à Jeffreys avec des titres et des richesses. Cependant ce langage ne fut tenu d’abord que par un petit nombre d'entre eux. Les Whigs semblent avoir compris qu’ils ne pouvaient pas honorablement défendre, au moment de leur

prospérité, ce qu'ils avaient toujours signalé comme une criante injustice alors qu'ils étaient dans l’adversité. Un bill pour régler la procédure en matière de haute trahison fut. proposé à la chambre des Communes et reçu avec des applaudissements unanimes. Treby eut le courage: de faire quelques objections. Cependant il n’y eut aucun scrutin de division. Ce bill portait que personne ne pourrait être condamné pour haute trahison lorsque le crime remonterait à plus de trois années avant l'accusation ; que toute personne accusée de ce crime pourrait se faire assister d’un conseil ; que dix jours avant le jugement on remettrait à l'accusé une copie de son acte d'accusation, et, de plus, la liste des propriétaires parmi lesquels le jury devait être choisi; enfin, que les témoins de l'accusé seraient admis à prêter serment, et que les dispositions légales qui assuraient la comparution des témoins de l'accusation leur seraient applicables.

Le Bill alla à la Chambre Haute et en revint avec un amendement important. Depuis longtemps les Lords se plaignaient de la manière anormale et injuste dont était composé le tribunal qui avait juridiction sur eux lorsqu'il s'agissait d'une cause capitale. Si un grand jury a déclaré qu'il y a lieu à açcusation contre un Pair temporel, à l'occasion d’un acte autre qu'un délit et qualifié crime, la couronne nomme un ne sénéchal ! qui préside la cour chargée de statuer sur

l'accusation. Anciennement, la composition de cette cour avait lieu d’une double manière. Pendant la session du Parlement, elle se composait de tous les membres de la Chambre-Haute. Lorsque le Parlement ne siégeait pas, le grand Sénéchal convoquait vingt Pairs au moins, qu’il choisissait lui-même et qui formaient le jury. Il en résultait que si un pair était accusé de haute trahison, lorsque le Parlement ne siégeait pas, ce pair était jugé par un jury choisi par l’accusation elle-même. Les Lords demandaient donc que, en dehors des sessions comme pendant les sessions, un pair fût jugé par tous les membres de la Pairie.

La demande des Lords rencontra dans la chambre des Communes une opposition violente et obstinée que les hommes de notre génération auront, sans doute, de la peine

* Lord Iligh Steward. ;

à comprendre. La vérité est que certains priviléges odieux de la Pairie, qui depuis ont été abolis ou sont tombés cn désuétude, étaient alors dans toute leur force ct qu'on les invoquait tous les jours. Il n’y avait pas un gentleman qui ayant eu une querelle avec un homme titré, ne pensât avec indignation aux avantages dont jouissait la caste privilégiée. Si Sa Seigneurie était poursuivie en justice, son privilége lui permettait d'en suspendre le cours. Si des paroles offensantes avaient été prononcées contre elle, elle pouvait en obtenir réparation soit par la voie civile, soit par la voie criminelle, et cependant de semblables paroles restaient impunies si elles avaient été dites par elle. Si un avocat, en accomplissant son devoir vis-à-vis de son client, parlait avec sévérité de la conduite d’un noble séducteur, si, à une course de chevaux, un honnête squire se servait du mot propre pour qualifier les roueries d’un filou titré, le patricien insulté n'avait qu'à se plaindre au corps élevé et puissant dont il faisait partie. Ses collègues prenaient fait et cause pour lui. Lé coupable était mis sous la garde de l'huissier de la Verge noire, forcé de comparaître à la barre et jeté en prison. Il y restait jusqu’au moment où il était assez heureux pour obtenir son pardon au prix de la soumission la plus dégradante. Il était donc probable que toute tentative faite par les Pairs, dans le but d'obtenir un nouvel avantage pour leur ordre, serait regardée avec une extrême jalousie par la chambre des Communes. C'est ce que comprirent sans doute quelques Whigs, politiques habiles, qui, tout en pensant qu’il serait dangereux d'enlever aux lois contre les crimes politiques quelque chose de leur sévérité, voyaient bien cependant qu’ils ne pouvaient, sans encourir le reproche d'inconséquence, s'opposer à ce que les lois fussent rendues moins rigoureuses. Il y a tout lieu de supposer qu'ils con. çurent l'espérance d'arriver, en soulevant la question relative à la Cour du Grand Sénéchal, à retarder au moins d’une. année l'adoption d’un bill qu’ils désapprouvaient, mais qu'ils n'osaient attaquer ouvertement. Si tel fut leur plan, il réussit parfaitement. La Chambre-Basse rejeta l'amendement. La Chambre-Haute persista. Une conférence eut lieu, et la question y fut traitée de part et d'autre avec un grande force et beaucoup d’habileté, |

M is

Les raisons en faveur de l'amendement vous apparaissent tout d’abord; et à première vue, il ne semble pas qu’il soit possible d’y rien répondre. Il est certain qu'il est difficile de défendre un système d’après lequel le souverain nommait un conclave de ses propres créatures pour décider du sort d'hommes qu’il regardait comme ses ennemis mortels. N'’était-il pas souverainement absurde que, si l’acte d’accusation était présenté à la chambre des Lords une minute * seulement avant la prorogation, le Lord accusé de trahison fût jugé par tous ses pairs, mais qu’il tombât à la merci d’un petit nombre de juges nommés par l'autorité qui le poursuivait, si l'acte d'accusation arrivait une minute seulement après la prorogation. On comprend difficilement que les adversaires de l'amendement aient eu quelque chose à dire en faveur de leur opinion. Mais les commissaires que les Communes avaient envoyés à la Conférence n'étaient pas des hommes ordinaires, et il semble qu'en cette circonstance ils ont déployé tout leur talent. On remarqüait parmi eux Charles Montague, qui devint rapidement un des premiers orateurs de ce temps. Il semble avoir conduit toute cette affaire, et le compte-rendu qu'il nous a laissé de la discussion donne une très-haute idée de ses talents. « Nous avons fait, » telle était en substance son argumentation, « nous avons fait une loi qui n’a rien d’exclusif, une loi qui sera une bénédiction pour toutes les classes, depuis la plus élevée jusqu’à la plus humble. Les nouvelles garanties que nous proposons de donner à l'innocence opprimée par le pouvoif sont accordées à tout le monde, au premier pair comme au simple journalier. La clause qui empêche la poursuite après l'expiration d’un certain temps nous protége tous également. Nous donnons à tout Anglais accusé du crime le plus grand que l'on puisse commettre contre l'Etat, quelle que soit, du reste, sa position sociale, le droit de prendre connaissance de son acte d'accusation, le droit d’être assisté d’un conseil, enfin, le droit de faire assigner ses témoins et les voir admis à prêter serment. Tel est le bill que nous avons énvoyé à Vos Seigneuries, et vous nous le renvoyez avec une clause qui a pour effet de donner à votre ordre certains avantages aux dépens des prérogatives de la Couronne, Nécessairement, avant d’enle-

ver au roi une prérogative dont ses prédécesseurs ont joui pendant des siècles, et de la donner à Vos Seigneuries, nous voulons d’abord savoir si vous en ferez un aussi bon usage que lui. Sans doute nous devons risquer quelque chose, sans doute nous est-il nécessaire de nous. fier à quelqu'un ; mais puisque nous sommes forcés, bien malgré nous certainement, de faire une comparaison, nous devons avouer qu’il nous est impossible de découvrir le motif pour lequel on doit se fier à un prince moins qu’à une aristocratie. Est-il raisonnable, dites-vous, que, dans des causes capitales, vous soyez mis en jugement devant un petit nombre de membres de la Chambre-Haute choisis par la Couronne ? Mais, dirons-nous à notre tour, est-il raisonnable que vous ayez le privilége d’être jugés par tous les membres de votre Chambre, c’est-à-dire par’ vos frères, vos oncles, vos cousins germains, vos petits-cousins, vos beaux-pères, vos beaux-frères et vos amis tes plus intimes ? Vous vous mariez entre vous, vous vivez entre vous, et il en résulte qu'il n’y à pas d'homme titré qui n’ait des rapports de parenté ou d'alliance avec un certain nombre de ceux qui ont le même rang que lui, et des rapports d'amitié avec un plus grand nombre encore. C'est ainsi qu'il y a eu nombre de Lords dont la mort a plongé dans le deuil le tiers ou le quart du baronnage d'Angleterre. Quant aux Pairs qui n'ont avec l'accusé aucun de ces rapports d'amitié ou de parenté, il est peu à craindre qu’ils l’envoient à l’échafaud, s'ils peuvent dire décemment : « Non coupable, sur mon honneur. » Car la mort ignomineuse d’un individu appartenant à un corps aristocratique peu nombreux laisse une tache sur la réputation de chacun de ses membres. Si encore Vos Seigneuries proposaient de forcer tous les pairs d'assister au jugement et de prendre part au vote, la Couronne aurait quelque chance d'obtenir justice d'un Pair qui serait cou: pable lorsqu'il serait bien apparenté. Mais vous demandez qu’il soit libre à chacun de vous de prendre part ou non au vole. Quelle en sera la conséquence ? Elle est facile à deviner. Tous les parents et les amis de l'accusé seront à leur place et voteront pour lui. D'un autre côté, beaucoup de Pairs s'abstiendront, soit par pure bonté d'âme, soit par crainte de se faire des ennemis. Et, cependant, ces mêmes

Pairs, si tout le monde avait dû prendre part au vote, leur conscience et leur honneur leur auraient fait un devoir de voter contre l'accusé. Le nouveau système que vous proposez est donc évidemment défavorable à la Couronne. Quant à vous, vous ne nous donnez aucune raison qui nous fasse voir que l’ancien système vous était défavorable. Nous pouvons affirmer d’une manière positive que, même sous un gouvernement moins juste et moins miséricordieux que celui sous lequel nous avons le bonheur de vivre, un Pair innocent à peu à craindre d'une réunion quelconque de Pairs, convoquée à Westminster-Hall pour le juger. Consultons les faits. Quand a-t-on vu la tête d’un Pair innocent tomber par suite d’un verdict rendu par ce jury composé au gré de la Couronne? Il serait facile de faire une longue liste de squires, de marchands, d'avocats, de chirurgiens, de métayers, d'artisans, de laboureurs, dont le sang répandu pendant les mauvais jours que l’on vient de traverser crie vengeance. Mais quel est le membre de votre Chambre qui, à notre époque, ou à une époque antérieure, ait été exécuté injustement par suite d’une sentence de la Cour du Grand- Sénéchal? Des gens du peuple ont été envoyés au gibet par centaines par le jury ordinaire, à cause des complots de Rye-House et de l'insurrection de l'Ouest. A cette époque, un Pair, un seul, mylord Delamere, a été traduit devant la Cour du Haut-Sénéchal, et il fut acquitté, Mais, nous dit-on, les preuves contre lui n'étaient pas suflisantes. Soit; mais les preuves contre Sidney, contre Cornish, contre Alice Lisle étaient insuffisantes aussi. Ces derniers n'en furent pas moins condamnés. Mais, nous dit-on encore, les Pairs devant lesquels mylord Delamere fut traduit avaient été choisis par le roi Jacques et par Jeffreys avec une partialité révoltante. Soit encore; cela prouve seulement que sous le pire des rois et avec le Grand-Sénéchal le plus détestable, un Lord jugé par ses pairs a plus de chance de sauver sa vie qu'un roturier jugé par ses concitoyens. Nous ne pouvons donc, sous un gouvernement doux comme celui que nous possédons, croire qu'un Pair innocent coure le moindre danger. Devons-nous être aussi: rassurés quant à notre gouvernement? Il est notoire que l'établissement politique auquel nos libertés se trouvent intimement unies est attaqué

tout à la fois par des ennemis extérieurs et des ennemis intérieurs. Nous ne pouvons pas, au milieu dé la cerise où nous sommes, consentir à ce que l’on atténue certaines rigueurs légales, qui, comme on a tout lieu de le craindre, ne sont plus elles-mêmes des garanties suffisantes, et n'ont pu empêcher certains hommes du plus. haut rang de comploter la ruine de leur pays. En résumé, ce que l’on nous demañde, c'est que nous consentions à transporter à Vos Seigneuries une prérogative qui appartient maintenant à Leurs Majestés. Notre réponse est qu'à notre époque Leurs Majestés n’ont pas, dans notre opinion, trop de pouvoir, et que Vos Seigneuries en ont assez. »

Ces arguments, bien qu'ils fussent éminemment ingénieux etne manquassent pas d'une certaine force, ne réussirent pas À convaincre la Chambre-Haute. Les Lords insistèrent pour que chaque Pair eût le droit de siéger. Les Communes furent amenées, non sans difficulté, à consentir à ce que le nombre des juges ne fût jamais moindre de trente-six; mais elles refusèrent absolument de faire d’autres concessions. On ne

ut s'entendre, et l'on ne donna pas suite à ce projet de ill à,

Il est certain que ceux qui représentaient les Communes dans les conférences relatives à ce bill, n’exagéraient pas les dangers auxquels le gouvernement était exposé. Pendant que la Constitution de la Cour appelée à juger les Pairs accusés de trahison était l’objet d'une discussion, une trahison ourdie par un Pair, avec une rare habileté, était sur le point d'être mise à-exéçution.

. Complot formé par Marlborough contre le gouvernenient de Jacques,

Marlborough n'avait jamaïs cessé d'assurer à la cour de Saint-Germain qu'il avait continuellement présents à l'esprit les grands crimes qu'il avait commis, qu’il ne vivait plus que pour le repentir, et que sa seule espérance était de pouvoir réparer le mal LL ‘il avait fait. Non-seulement il s'était con

‘ Pour l’ histoire de ce Bill, les documents à consulter sont : le Bill luimême qui se trouve dans les "Archives de la Chambre- Haute, les Journaux des Deux Chambres, pendant novembre et décembre 1690, janvier 1696, et particulièrement Commons’ Journals, 11-décembre, 13 et 25 janvier, et Lord's Journals, 20 et 28 janvier ; voir aussi Grey's Debales.

verti, at avait aussi converti la princesse Anne. En 1688, les Churchill avaient, sans trop de dificulté, amené cette dernière à s'enfuir du palais de son père. En 1691, ils parvinrent sans trop de difficulté à lui faire copier et signer une lettre à ce dernier, dans laquelle elle exprimait le profond intérêt qu'elle prenait à ses infortunes, et le désir ardent qu'elle avait d’expier sa faute !. Ce fut à cétte époque que Marlborough donna l'espérance qu’il pourrait peut-être arriver à rétablir son vieux maître sur le trône, en employant un moyen qui serait infiniment préférable à tout autre, c'est-àdire par les votes de la chambre des Lords et de la chambre des Communes, et avec le concours de l’armée anglaise, sans qu'il fût nécessaire de faire venir ni un soldat ni un marin étranger. Nous ne connaissons pas parfaitement tous les détails de ce plan, mais une note très-intéressante !, écrite par Jacques, et dont il se trouve une copie dans la bibliothèque . Bodleïenne et une autre en France, aux Archives du ministère des affaires étrangères, nous en font sufisamment comprendre l’ensemble.

A cette époque les Anglais étaient animés d'un vif sentiment de jalousie contre les Hollandais. Une amitié sincère n'avait jamais existé entre ces deux peuples. Une certaine parenté existait bien entre eux : ils parlaient chacun un dialecte d’une même langue ; ils étaient l'un et l'autre glorieux de

*__ leur liberté politique; tous les deux ils étaient attachés à la

foi réformée; enfin ils étaient menacés par le même ennemi, et ils n'avaient de chance de salut qu’en restant unis. Cependant il n'existait entre eux aucune sympathie. Il:est probable que si ces deux peuples se fussent moins ressemblés, ils au- . raient eu plus d'amitié Fun pour l’autre. Ils étaient les deux grandes nations commerciales et maritimes. Leurs pavillons se rencontraient sur toutes les mers, dans la Baltique et dans la Méditerranée, dans le golfe de Mexico et dans le détroit de Malaca. Partout les marchands de Londres et les marchands d'Amsterdam se faisaient une concurrence acharnée ! En Europe la lutte qui existait entre eux n’amenait pas de scènes sanglantes, mais il n’en était pas de même dans les

1 La lettre datée du {er décembre 1691 se trouve dans la Vie de Jacques,

contrées barbares où la force seule servait de loi : là, et cela n’arrivait que trop souvent, les compétiteurs se trouvaient en présence, les armes à la main et enflammés par la haine et la cupidité : chacun pensait que son concurrent avait contre lui des desseins hostiles, et était décidé à ne lui céder aucun avantage. Il n’est pas étonnant que, dans de telles circonstances, des actes de violence aient été commis. En Europe il était difficile de connaître exactement ce qui se passait dans les contrées éloignées. Les faits se trouvaient exagérés et dénaturés, surtout par suite de préjugés nationaux. Le peuple croyait, en Angleterre, qu'il n’y avait aucun reproche à faire à ses compatriotes, et que toutes les querelles avaient pour cause l’avarice et l’inhumanité des Hollandais. Plusieurs. fois on avait représenté sur la. scène les événements malheureux qui étaient. arrivés aux Moluques : les Anglais étaient tous des saints et des héros ; les Hollandais n'étaient que des démons à figure humaine, mentant, volant, violant, tuant et torturant. Les violentes passions que ces pièces indiquaient avaient plus d’une fois trouvé leur issue dans les guerres. Pendant l’espace d'une génération les deux peuples avaient combattu trois fois avec un courage égal et des succès divers pour la souveraineté de l'océan Germanique. La tyrannie-de Jacques, qui avait réconcilié les Tories avec les Whigs, les membres de l'Eglise anglicane avec les Non-Conformistes, avait aussi amené une réconciliation entre les Anglais et les Hollandais. Tandis que nos ancêtres tournaient leurs regards vers La Haye, d’où ils attendaient leur délivrance, le massacre d’'Amboyne et la grande humiliation de Chatam semblaient être oubliés. Mais depuis la Révolution les vieilles antipathies avaient repris le dessus. Quoique l’Angleterre et la Hollande fussent maintenant étroitement unies par un traité, elles n'avaient pas plus qu'auparavant d'affection l’une pour l’autre. Une fois, immédiatement après la bataille de Beach Head, nos concitoyens avaient semblé disposés à être justes, mais une violente réaction n'avait pas tardé à-se faire. Torrington, qui méritait d'être fusillé, devint un favori du peuple, et les alliés, qui avaient été lâächement abandonnés par lui, furent accusés de le persécuter sans motifs. La partialité du Roi pour les compagnons de sa jeunesse était le thème favori des

agents de sédition. Les postes les plus lucratifs de sa maïison, disait-on, étaient occupés par les Hollandais; la Cham-” bre des Lords n'était remplie que de Hollandais, les plus beaux manoirs de la Couronne étaient doñnés à des Hollandais, l’armée était commandée par des Hollandais. Il est certain que Guillaume aurait agi plus-sagement s'il avait manifesté l'amour qu'il avait pour son pays natal avec plus de réserve, et s’il avait été un peu moins libéral en récompensant ses anciens amis. Cependant il ne paraît pas qu'il ait, dans aucune circonstance importante, sacrifié les intérêts de notre île à ceux des Provinces-Unies. Cependant les. Anglais étaient à cet égard en proie à des accès de jalousie qui les rendaient entièrement incapables de prêter l'oreille aux conseils de la raison. Ce fut surtout péndant l'autémne de 1691 que ces sentiments se mañifestèrent avec le plus de violence. L’antipathie pour les Hollandais existait à cette époque dans toutes les classes, mais surtout dans l’armée et dans le Parlement.

Marlborough résolut de se servir de cette antipathie pour effectuer la restauration qu'il avait promise à Jacques et à sès adhérents. Les deux Chambres étaient à cet égard dans une disposition telle, qu'il né semblait pas impossible, si l'on s'y prenait bien, de les amener à présenter ensemble une adresse demandant que les étrangers fussent renvoyés du service de Leurs Majestés. Marlborough se chargeant de la conduite de l'affaire dans la chambre des Lords, il n’était pas diflicile de trouver dans la chambre des Communes un membre influent qui prendrait l'initiative, et ferait une motion dans ce sens. NC

Que pouvait faire Guillaume dans le cas- où cette adresse lui serait présentée? Céderait-il? Eloignerait-il ses amis les plus chers et les plus anciens, ceux auxquels il avait le plus de confiance? Il n'était guère à supposer qu'il se résignerait à faire une concession aussi pénible, aussi humiliante. S'il

1 -Burnet, IL, 86; et Burnet Manuscrits Harl. 6588. Voir aussi un Mémoire signé Ja Holmes, mais écrit d'après les renseignements fournis par Fergusson, Ce Mémoire qui porte la date d'octobre 1691 se trouve dans les extraits tirés des Nairne Papers, et imprimés par Macpherson. « Le Prince d'Orange, dit Holmes, est haï mortellement par les Anglais. Ils voient bien : qu'il ne les aime pas, et qu'il n’a de confiance qu'en ses Hollandais... #4 «sl certain que le Parlement est très-mal disposé pour ces étrangers, »

* . 4GHAPITRE ‘IV. 919

ne cédait pas, il -y aurait nécessairement une rupture entre lui et le Parlement, et ce dernier serait soutenu par le peuple, Un roi qui règne en vertu d’un titre héréditaire agit toujours sagement lorsqu'il recule devant une lutte avec les Etats de son royaume; mais lorsqu'il s’agit d'un roi qui n’est arrivé au trône que par la volonté de ces mêmes Etats, une semblable lutte lui est presque toujours fatale. La dernière espérance de Guillaume aurait été dans l’armée. Mais Marlborough était occupé à la travailler, et il est probable qu’il aurait fini par se la rendre favorable, Son courage, ses 1alents, la noblesse et le charme de ses manières, les succès qu'il avait obtenus toutés les fois qu’il avait eu un commandement, l'avaient rendu, en dépit de son avarice sordide, le favori de ses frères d'armes. Is étaient fiers d’avoir parmi leurs compatriotes un homme qui avait montré que pour tenif tête aux meilleurs maréchaux de France, il n'avait besoin que d'une occasion favorable, Les Hollandais étaient même plus détestés par les soldats anglais, qu'ils ne l'étaient par le reste de la nation.'Si donc Marlborough, après s'être assuré du coucours de quelques oficicrs distingués, se présentait,.au moment décisif, à ces régiments qu’en Flandre eten frlandeil avait conduits à la victoire; s’il leur faisait un appel et leur disait de se ranger autour de lui, afin de soutenir le Parlement et de chasser les étrangers, il y a tout licu de croire que son appel aurait été écouté. IL était le maître alors de remplir les promesses solennelles qu'il avait faites à son vieux maître, Lu : |

Le complot de Marlborough est révélé par les Jacobites.

Ce plan fut certainement le plus habile de tous ceux qui furent faits pour remettre sur le trône Jacques ou ses héritiers. L'orgueil national, la haine du pouvoir arbitraire, qui jusqu'alors avaient été du côté de Guillaume, se seraient alors tournés contre lui. Des milliers de personnes qui au- faient exposé leur vie pour empêcher une armée française d'imposer un gouvernement à l'Angleterre n'auraient été nullement disposées à entrer en lutte avec une armée anglaise pour empêcher cette dernière de chasser les Hollandais. Les Whigs eux-mêmes ne pouvaient pas, sans renoncer à leurs principes, soutenir un prince qui refusait obsti-

nément de déférer au vœu de son peuple tout entier, lorsque ce vœu lui était exprimé par le Parlement lui-même. Le complot marchait bien. Il donnait lieu à d’actives démarches. Plusieurs membres de la chambre dés Communes, qui ne se doutaient nullement du but réel que l’on se proposait, promirent de voter contre les étrangers. Marlborough était infatigable et ne cessait d’exciter les mécontents de l’armée. Sa demeure était continuellement remplie par des officiers dont la haine contre les Hollandais s’exaltait encore par suite des conversations qu’ils avaient entre eux. Mais, avant que tous les préparatifs fussent terminés, un étrange soupçon pénétra dans l'esprit de quelques Jacobites. Il était bien eertain que l’auteur de ce projet hardi et parfaitement combiné désirait renverser le gouvernement établi, Mais connaissait-on aw juste le gouvernement qu’il voulait établir? Ne pouvait-il renverser Guillaume sans rappeler Jacques? Est-ce qu'il était impossible qu’un homme aussi habile, aussi ambitieux, aussi perverti, éût médité une double trahison, une trahison telle qu'elle aurait été considérée comme un chef-d'œuvre par le grand politique du seizième siècle, qu'elle aurait fait envie à Borgia et qu'elle aurait été portée aux nues par Machiavel. Cet hypocrite consommé ne pouvait-il tromper du même coup les deux rois rivaux? Qu’y aurait-il d'étonnant à ee qu’il proclamäât reine la princesse Anne lorsqu'il se verrait chef de l’armée et protecteur du Parlement? N'était-il pas alors probable que la nation, fatiguée et harassée, accueillerait avec plaisir ce nouveau gouvernement. Jacques était impopulaire, parce qu’il était un papiste mené par des prêtres papistes. Guillaume était impopulaire, parce qu'il était étranger et qu'il était attaché à des favoris étrangers. Anne, au contraire, était protestante et Anglaise. Il n’y avait pas à craindre que Sous son gouvernement le pays fût envahi par les Jésuites ou par les Hollandaïs. Il était évident que Marlborough avait les plus grands motifs pour la placer sur le trône. Il ne pouvait être jamais dans la cour de son père qu'un criminel repentant qui avait été plus que payé avec le pardon qu’on lui avait accordé. Dans sa Cour, au contraire, l'époux de son amie adorée aurait été ce qu’avaient été Pepin Héristal et Charles Martel à la cour des Chilpéric et des Chil-

debert. Il aurait été le directeur suprême du gouvernement civil et militaire. Il aurait été le maître de toute la puissance de l’Angleterre. Il aurait tenu la balance en Europe. De grands rois et de puissantes républiques se seraient disputé sa faveur et auraient épuisé leurs trésors en-cherchant à satisfaire son insatiable aÿarice. On devait donc présumer que s’il pouvait disposer de la couronne d'Angleterre, il la placerait sur la tête de la princesse. On ne connaît pas, du reste, quels sont les faits qui vinrent confirmer les soupçons des Jacobites. Ce qu’il y a de certain, c'est qu’il se passa quelque chose qui.fit croire aux amis les plus dévoués de la famille exilée que Marlborough méditait une seconde perfidie qui devait surpasser celle qu ’il avait commise à Salisbury. Ils craignirent que si, à ce moment, ils parvenaient à se débarrasser de St (Pt la position de Jacques ne devint plus désespérée que jamais. Ils étaient tellement persuadés de la duplicité de leur complice, que non-seulement ils refusèrent d'aller plus loin dans l'exécution du plan qu'il avaient formé, mais qu ‘ils révélèrent ce plan, tout entier à Portland.

Guillaume, lorsqu'il reçut l'avis de la trahison de Marlborough, semble avoir été alarmé et irrité plus qu’il ne l'était ordinairement en pareille circonstance. En général, la bassesse des hommes d'Etat anglais le trouvait indulgent ; on peut même dire qu’à cet égard il se rendait volontairement aveugle. Il soupçonnait, il savait même que quelques-uns de ses serviteurs étaient en correspondance avec son compétiteur, cependant il ne les punissait pas, il ne les disgraciait pas, il ne leur faisait pas même mauvais visage. Il n'avait qu’une très-mince opinion, et, du reste, il n'avait que trop de raisons pour penser ainsi de cette race d'hommes publics que la Restauration avaient formés et qu’elle avait légués à la Révolution. Ils’ les connaissait trop bien pour se plaindre de ne trouver en eux ni franchise, ni fidélité, ni attachement à leurs principes, ni désintéressement. Tout ce qu’il leur demandait, c'était de le servir autant qu’ils pouvaient le faire sans trop se compromettre eux-mêmes. S'il apprenait que tandis qu’ils siégeaient dans ses Conseils et qu'ils étaient enrichis- par ses bontés, ils cherchaient à s'entendre avec Saint-Germain afin de ménager leur position dans le cas

d’une contre-révolution, il était plutôt disposé à leur accorder les éloges méprisants-qui furent jadis donnés à la sagesse ‘mondaine de l'intendant injuste, qu'à leur faire rendre un compte sévère. Mais la trahison de Marlborough était d’une nature toute différente. Ce n’était pas la trahison d’un homme faible, désireux de se mettre à l'abri, quoi qu'il puisse arriver, mais celle d'un homme qui joignait à un cœur intrépide une habileté profonde et une ambition sans bornes.

Guillaume n'était pas homme à concevoir facilement des - craintes ; mais s’il y avait sur terre quelque chose qu'il redoutât, c'était Marlborough. Il était impossible de traiter le criminel comme il le méritait; car ceux qui avaient-fait con naître ses projets au gouvernement n'auraient jamais consenti à comparaître pour témoigner contre lui. Mais il y aurait eu de la folie à lui laisser un commandement supérieur dans l'armée qu'il cherchait à séduire.

Le 9 janvier, sur la fin de la soirée, la reine eut une explication pénible avec la princesse Anne. Le lendemain matin, de bonne heure, Marlborough fut informé que Leurs Majestés n'avaient plus besoin de ses services, et qu’il ne devait plus sé présenter devant leur royale présence. Il avait été comblé d'houneurs et de richesses qu’il préférait encore aux honneurs. Tout lui était enlevé en même temps.

Bruits divers répandus sur la disgrâce de Marlborough.

. La vérité sur cet événement ne fut connue que de peu de personnes. Evelyn, qui est en général bien informé, pensait que la corruption de Marlborough et les concussions dontil s'était rendu notoirement coupable, avaient excité l’indignation du roi. Les ministres hollandais ne purent rien dire aux Etats-Généraux, sinon que les ennemis de Marlborough faisaient courir à cet égard des versions différentes. Les uns disaient qu'il avait commis une grave indiscrétion en laissant échapper un important secret militaire; d’autres, qu'il avait parlé d'une manière peu respectueuse de Leurs Majestés ; d’autres, qu'il avait cherché à mettre la brouille entre la reine et la princesse; d’autres, qu’il avait voulu se créer un parti dans l’armée; d’autres, qu'il avait entretenu avec le gouvernement danois, et sans y être autorisé, une correspondance relative à la politique générale de l'Europe; d'autres, enfin,

qu'il avait été en relation avec les agents de la Cour de Saint-

Germain !. Ses amis démentaient chacune de ces versions, et

soutenaient que son seul crime était sa haine des étrangers

que l’on préférait à ses compatriotes, et qu'il était tombé vic-

time des intrigues de Portland, qu’il passait pour détester et: qu'il avait appelé fort irrespectueusement bûche. Le mystère

qui enveloppa dès le principe l’histoire de la disgrâce de Marlborough, fut encore obscurci cinquante ans après, par les

impudents mensonges de sa veuve. Le récit concis de Jacques

dissipe ce mystère, et nous fait non-seulement comprendre

pourquoi Marlborough fut disgrâcié, mais il nous fait connaître aussi plusieurs des versions qui furent faites sur la cause de cette disgrâce ?.

‘ Evelyn’s Diary, 24 janvier; Hop to States Generals, 22 janvier (1er février 1691-2; Baden to States Generals, 16 (26) février.

* Voici ce que Jacques écrivait à cet égard en novembre 1692 : — «Mes amis, l’année passée, avaient dessein de me rappeler par le Parlement. La manièreétait concerlée; et milord Churchill devait proposer dans le Parlement de châsser tous les étrangers tant des conseils et de l’armée que du royaume. Si le Prince d'Orange avait consenti à cette proposilion, ils l’auraient eu entre jeurs mains. S'il l’avail refusée, il aurait fait déclarer le Parlement contre lui; et, en même temps, milord Churchill devait se déclarer avec l’armée pour le Parlément; et la flotie devait faire de même; et l’on devait me rappeler. L'on avait déjà commencé d’agir dans ce projet, et on avait gagné un gros parti, quand quelques fidèles sujets indiscrets, croyant me servir, et s’imaginant que ce que milord Churchill faisait n'était pas pour moi, mais pour la princesse de Danemark, eurent l'impru- dence de découvrir le tout à Bentinck et détournèrent ainsi le coup. »

Une traduction de ce passage remarquable, qui résout un problème’historique aussi intéressant qu’il était embarrassant, a été publiée, il y a quatre-vingts ans, par Macpherson. Il est vraiment extraordinaire que ce passage n'ait jamais attiré l’altention, et qu'il n'ait été cité, c’est du moins ce que je crois, par aucun des biographes de Marlborough.. -

Le récit de Jacques qui, à lui seul, est bien suffisant, est du reste pleinement confirmé par les Burnet Manuscrits Hart. 6584. « Marlborough, écrivait Burnet, en septembre 1693, se mit à décrier le roi et à allaquer : sa conduite, et de plus à exciter les Anglais contre les Hollandais qu'il prétendait avoir la plus grande part dans la faveur et la confiance du roi. A cet égard, il était facile d’exciter la colère des Anglais, qui sont très-disposés à mépriser les autres nalions ei à se mettre au-dessus d'elles. C'était le sujet: ordinaire des conversations qui avaient lieu dans la maison de Mariborough, où se réunissaient habituellement tes officiers anglais. Burnet.écrivait aussi, relativement au renvoi de Marlborough : « Le roi m'a dit, à moi-même, qu'il avait tout lieu de croire qu’il avait fait sa paix avec le roi Jacques, ét qu’il était en correspondance avec la France. Il est certain qu'il faisait tout ce qu'il pouvait pour se faire un parti dans l’armée, et pour exciter la nalion contre les Hollandais. »

Ilest curieux de comparer le récit parfaitement clair que fait Burnet à l'époque où les faits étaient récents, avec le récit plein de réticences que

Rupture entre Marie et Anne.

Guillaume ne fit pas connaître au public les motifs de la disgrâce de Marlborough. En congédiant son serviteur, il avait usé d'un droit qu'il avait incontestablement, et il n’avait aucun compte à rendre à cet égard. Cependant la princesse Anne avait été informée de la vérité : on l'avait laissée juge de la question de savoir s’il était convenable qu’un ofïicicr qui s'était rendu coupable d’une trahison aussi odieuse, dût continuer à habiter au palais. Trois semaines se passè- rent. Lady Marlborough conservait toujours sa place et ses appartements à Whitehall. Son époux demeurait avec elle, et cependant ni le roi ni la reine ne donnaient des signes de mécontentement. Enfin, l’altière et vindicative comtesse, enhardie par leur patience, résolut de les braver en face et accompagna un soir sa maîtresse à une réunion de la Cour à Kensington.

La douce et patiente Marie elle-même ne put tolérer une semblable audace. Elle aurait probablement manifesté son indignation devant toute la foule des courtisans qui se pressaient autour des tables où l’on jouait, mais elle se rappela que sa sœur se trouvait dans cet état qui donne aux femmes le privilége d'une indulgence toute spéciale. Rien ne fut dit cette nuit : mais le jour suivant une lettre de la reine fut remise à la princesse. Marie déclarait qu’elle était bien éloi-

le même auteur fit quelques années plus lard pour le public, alors que - Marlborough était étroitement uni aux Whigs, et qu’il rendait de grands et glorieux services à son pays. Burnet, Il, 90. | La duchesse de Marlborough, dans sa Justification, a l’effronterie de dire «-qu'’elle ne put jamais connaître quel motif le roi attribua à son mécontentement. » Elle donna à entendre que le faux commis par Young en fut la cause. Elle aurait dû savoir que le faux d'Young n'’élait pas encore commis quelques mois après la disgrâce de son époux. Probablement la mémoire, c'est-à-dire une facullé. que l’on considère ordinairement comme élant absolument nécessaire aux personnes de sa classe, faisait absolument défaut à la duchesse. Son propre livre la convainct de mensonge. Elle nous donne une leltre de Marie à Anne, dans laquelle Marie dit : « Je n'ai pas besoin de vous répéter le motif que milord Marlborough a donné au roi de faire ce qu'il a fait. » Ces mots moritrent évidemment qu'Anne connaissait ce motif, Si elle ne l'avait pas connu, elle l’aurait dit dans sa réponse. Nous avons sa réponse, elle ne contient pas un mot à cet égard. Elle connaissait donc cette cause, et il n’est pas possible de croire qu’elle n'en ait pas parlé à son adorée Mrs Freeman.

gnée de vouloir faire de la peine à une sœur qu'elle aimait, qu’elle pouvait bien lui pardonner une faute ordinaire, mais que pour cette fois l'affaire était grave. Lady Marlborough devait être renvoyée. Tant qu'elle habiterait à Whitehall, son mari y habiterait aussi. Etait-il convenable qu'un homme dans sa situation fit du palais du maître qu'il avait outragé sa propre demeure ? Cependant Sa Majesté était si peu portée à traiter sévèrement ceux qui l’avaiént outragée, qu’une semblable chose avait été supportée et qu'elle l'aurait été plus longtemps, si Anne n'avait pas amené la comtesse dans le propre salon de réception du roi et de la reine pour les défier. « De la part d’une sœur, » écrivait Marie, « c'était peu obligeant; de la part d’une égale, cela aurait été de la der- ‘ nière impolitesse, et moi, je n’ai pas besoin de dire que j'aie droit à plus d’égards. » La princesse, dans sa réponse, ne chercha pas à disculper ou à excuser Marlborough; elle affirma seulement qu’elle avait la conviction que sa femme était innocente, et elle supplia la reine de ne pas éxiger une séparation qui lui brisait le cœur. « Il n'y a rien, » écrivait Anne, « que je ne préfère supporter plutôt que de penser que je dois me séparer d'elle. » |

La princesse fit chercher son oncle Rochester et le pria instamment de porter sa lettre à Kensington et d'y être son avocat. Rochester qui ne demandait pas mieux que de s’employer entre ses deux parentes et qui chercha même à rétablir la concorde entre elles, ne voulait pas cependant plaider la cause de Churchill : il refusa de faire cette démarche. Depuis longtemps il voyait avec un extrême déplaisir la domination absolue que ce couple sans principes exerçait sur sa jeune nièce. La lettre de la princesse Anne fut portée à la reine par un serviteur. La seule réponse qu’elle reçut fut un message du Lord chambellän Dorset qui ordonnait à lady Malborough de quitter le palais. Mistress Morley ne voulut pas se séparer de mistress Freeman. Quant à M. Morley, il s’inquiétait peu de l'endroit où il habitait pourvu qu'il y eût la table à trois services et ses trois bouteilles de vin. En conséquence, la princesse et toute sa famille se retirèrent à Sionhouse, villa située sur les bords de la Tamise et appartenant au duc de Somerset. À Londres, la princesse habitait Berkeley House, située dans Piccadilv, à l'endroit où se trouve maintenant

Devonshire House !, Ses revenus étaient assurés par un acte du Parlement : du reste, aucune des punitions que pouvait lui infliger la couronne, ne lui fut épargnée, On lui enleva sa garde d'honneur, Les ministres étrangers cessèrent de lui faire visite. Lorsqu'elle alla à Bath, le secrétaire d’État écrivit au maire de la ville de ne pas la recevoir avec les honneurs que l'on rendait habituellement aux membres de la famille royale, Lorsqu'elle assista au service divin dans l’église de Saint- James, elle trouva qu'on avait défendu au recteur de la saluer du haut de la chaire, de faire placer sur son coussin une copie du texte de son sermon, de lui accorder enfin les marques de respect auxquelles elle était accoutumée. On dit même, mais c'est peut-être une fausseté, qu'on interdit au erieur de nuit de Piccadilly de chanter sous ses fenêtres de Berkeley House les mauvais vers composés à sa louange ?,

Il est évident qu'Anne était dans son tort : mais il n'est pas aussi évident que le Roi et la Reine eussent raison. Ils auraient dû dissimuler leur mécontentement ou en dire ouvertement les molifs. Malheureusement, ils mirent chacun à même de voir la punition et firent à peine connaître la provocation qui leur avait été faite. Ils auraient dû se rappeler que lorsque le public ne connaît pas la cause d’une querelle, il est porté à prendre parti pour le plus faible et qu’il en doit être ainsi, à plus forte raison, lorsqu'il s’agit d’une sœur * traitée durement &t sans apparence de raison par sa sœur. Ils auraient dû se rappeler aussi que de cette manière ils exposaient aux attaques le seul côté vulnérable du caractère de Marie. Une destinée cruelle avait placé de l’inimitié entre elle et son père. Ses détracteurs déclarèrent qu’elle était totalement dépourvue de tout sentiment d'affection pour sa famille; ses panégyristes eux-mêmes, lorsqu'ils parlaient de la manière dont elle avait rempli ses devoirs de fille, étaient forcés de re-

Jài été forcé de prendre tous ces détails dans le récit de la duchesse de Mariborough. En général, on doit se mettre en garde contre ce que dit.la duchesse, à moins qu'elle ne raconte, et cela arrive souvent, quelques-uns de ses actes d’insolence et de méchanceté.

* The duchess of Marlborough's Vindication ; Darlmouth’s note on Burnet, 11, 92; Verses of the night Bellman of Piccadilly and mylord Nottingham’s Order thereupün, 1691. [y a aussi, à la même date, une satire

leine de méchanceté contre lady Marlborough. Celte satire a pour litre : he Universal Health, a true Union to the queen and princess.

noncer à la fouer et de prendre sa défense. C’est pourquoi rien ne pouvait être plus malheureux pour elle que de paraître une seconde fois tenir peu de compte des liens de parenté. Elle se trouvait maintenant en guerre ouverte avec les deux personnes qui lui étaient les plus proches par les liens du sang. Ceux-là mêmes qui pensaient que la manière dont elle avait agi visà-vis de son père trouvait sa justification dans les extrêmes dangers qui à cette époque menaçaient son pays et sa réli= gion, se voyaient dans l'impossibilité de défendre sa conduite vis-à-vis de sa sœur. Tandis que Marie, qui enréalité n’avait à se reprocher que dé l'imprudence, était considérée par le monde comme un oppresseur, Anne, qui était coupable, au tant du moins que le peu ‘de portée de son intelligence lui permettait de bre, était considérée comme une intéressante victime, pleine de douceur et de résignation. Cela n’empé- Chait pas la princesse, dans ses lettres particulières qu'elle Signait du nom de Morley, d'exprimer avec le langage d'une poissarde les sentiments d’une furic : elle y parlait en termes outrageants de la nation hollandaise et y donnait à son beaufrère les noms d'avorton, de monstre, de Caliban ‘. Mais c'était ce qu'ignorait la nation qui, de la conduite de la princesse, ne connaissait que l’apparente soumission. et la dignité pleine de convenance. Il paraît que c'était l’altière et violente comtesse qui donnait le ton à la correspondance confidentielle de Son Altesse, mais que pour ce qui devait être fait en public on s’en rapportait au noble comte, qui était aussi parfait gentleman que politique habile. Pendant quelque temps 1a princesse fut généralement blämée, mais le charme de son caractère et de ses manières était irrésistible : au bout de quelques mois elle regagna la popularité qu’elle avait perdue ?. | | | | Complot de Fuller.

Ce fut une circonstance très-heureuse pour Malborough que, justement à l’époque où sa disgrâce était à Londres le

* On ne doit pas supposer que Anne eût été une lectrice de Shakspeare. Elle avait vu souvent, sans nul doute, l'Ile enchantée. A celte époque, ce misérable Rifacimento de la Tempéte faisait fureur à Londres, mais c'élait à cause de la mise er scène et des décorations.

* Burnet, Manuscrit Hart, 6584,

sujet de toutes les conversations et que l’on cherchait à deviner la cause de la colère subite du Roi contre celui qui avait toujours semblé être un favori, l'accusation portée par William Fuller fût, après avoir donné lieu à une enquête trèssévère, reconnue fausse et calomnieuse. Il en résulta que le public, dont l'opinion n’est pas en général très-éclairée, était, à ce moment, très-peu disposé à croire à la réalité des conspirations jacobites.

Si le complot de Fuller ne fut pas aussi célèbre que le complot papiste, ce fut plutôt la faute des historiens que celle de Fuller qui fit tout ce qui était humainement possible pour arriver à occuper une place distinguée parmi les scélérats. Les personnes qui ont lu l'histoire avec attention ont dû faire la remarque, que la dépravation humaine se présente aux différentes époques sous des formes variées + qu’elle a ses modes et que ses modes changent absolument comme les modes pour les habits et les modes pour les ameublements. Il est probable qu'avant l’année 1678 on n'aurait pas trouvé en Angleterre un homme ayant inventé une histoire circonstanciée, quoique mensongère, de trahison et l'ayant affirmée sous la foi du serment, rien que pour se rendre important en occasionnant la perte de personnes qui ne lui avaient fait aucun mal. Mais ce crime exécrable était devenu de mode dans l’année 1678, et cette mode se continua pendant les vingt années qui suivirent. Des prédicateurs représentaient ce crime comme notre péché national, et ils annonçaient qu’il attirerait un terrible jugement sur notre pays. Des législatèeurs proposèrent de nouvelles peines, d’une sévérité terrible, en vue de réprimer cette abominable et nouvelle pratique ‘. Néanmoins on ne pensa pas qu'il fût nécessaire de recourir à cette pénalité nouvelle. La mode changea : et depuis cette époque jusqu'à nos jours, c’est-à-dire pendant l’espace d’un siècle et demi, on n’a peut-être pas rencontré un exemple de ce genre particulier de perversité.

L'explication est facile à donner. Oates fut le fondateur d’une école : ses succès sont-une preuve qu'il n’y à pas d’invention si absurde qui ne puisse étre reçue avec une foi

* On peut voir, dans les Commons’ Journals de 1692-38, les tentatives qui furent faites à cet égard et qui échouèrent,

aveugle, par des esprits troublés par la crainte et par la haine. Ses calomnies étaient monstrueuses : mais elles ve-

, haient à propos : il parlait à un peuple que ses passions rendaient crédule. C’est ainsi que par des mensonges impudents et odieux, il s'éleva dans l’espace d'une semaine, de l'indigence et de l'obscurité au luxe, à la renommée et au pouvoir. Il avait anciennement augmenté les maigres revenus d’une misérable cure, en volant les porcs et les volailles de ses paroissiens !, Maintenant il habitait dans un palais : il était toujours suivi d'une foule qui l'admirait : il avait à sa merci la fortune et la vie des Howards et des Herberts. Immédiatement une foule d’imitateurs avait surgi.. On pensa qu'il était plus lucratif ei moins périlleux d’aflirmer par-serment l’existence d’une conspiration imaginaire, que de voler sur la grande route ou de rogner la monnaie. C’est pourquoi les. Bedloes, les Dangerfields, les Dugdales, les Turberviles, se hâtèrent de donner à leur savoir-faire un emploi qui offrait tout à la fois moins de danger et plus de profits que tout ce qu'ils étaient accoutumés de faire jusqu'alors. Jusqu'à la dissolution du Parlement d'Oxford, ce fut surtout des complots papistes que l'on fabriqua. Pendant les sept années qui suivirent, les complots whigs étaient les seuls qui fissent de l'argent. Après la Révolution, ce fut le tour des complots jacobites : mais le public était devenu circonspect; et, quoique les nouveaux faux témoins ne fussent en aucune manière inférieurs à leurs prédécesseurs, ils trouvaient bien moins d’encouragement. L'histoire du premier échec considérable qu’éprouva cette race réprouvée, mérite d’être racontée d’une manière circonstanciée.

En 1689 et dans le commencement de 1690, William Fuller avait rendu au gouvernement de ces services qu’il arrive quelquefois aux meilleurs des gouvernements de demander, mais qui ne sont rendus que par les plus vils des hommes. Les services que ce traître rendit, lui furent payés par ceux qui : l'avaient employé, comme de tels services sont payés d’habitude, c’est-à-dire en argent et en mépris. Les libéralités que l’on eut pour Fuller, le mirent à même de vivre pendant quelques mois comme un vrai gentleman, Il se donna le

: North's Examen.

Il, 39

titre de colonel, prit des domestiques qu'il revêtit de livrées somptueuses, acheta des chevaux de prix, se logea à Pall Mall et montra sa face impudente, qu'encadrait une vaste perruque valant cinquante guinées, dans les antichambres du palais et aux loges du théâtre. Il se donna même les airs d’un favori de la royauté, et comme s’il eût pensé que Guillaume ne peuvait vivre sans lui, il suivit Sa Majesté, d’abord en Irlande et ensuite au congrès des princes de La Haÿe. Fuller se vanta ensuite d’avoir mené, dans cette ville, le train d'un ambassadeur, d'y avoir donné dix guinées par semaine pour un appartement et d'y avoit porté des vêtements d’un luxe tel que le moindre gilet était fait d’une étoffe d'argent coûtant quarante shillings l’aune. De semblables profusions, comme cela arrive d'ordinaire, le réduisirent à l’indigence. De retour en Angleterre il fut bientôt forcé, pour se mettre à l'abri des recors, de se réfugier dans Axe Yard, lieu dépendant de la juridiction de Whitehall. Sa situation était désespérée : il devait des sommes énormes, il n’avait plus aucune réclamation à faire au gouvernement, ses services avaient été plus que payés; il ne pouvait plus rendre aucun service : ayant comparu comme témoin de la Couronne, il ne pouvait plus être employé comme espion dés Jacobites ; enfin il était détesté et évité par les hommes d' honteur de tous les partis.

Ce fut justement à cette époque et lorsqu'il se trouvait dans cette disposition d'esprit où l’homme est exposé aux pires tentations, qu'il entra, en rapport avec le pire des ten tateurs, avec le diable lui-même sous forme humaine. Oates avait obtenu sa liberté, son pardon et une pension qui le rendait plus riche que les dix-neuf vingtièmes des membres du clergé dont il était la honte. Mais il n’était pas encore satisfait. Il se plaignait d'avoir maintenant moins de trois cents livres par an. Aux beaux jours du complot, on lui avait donné trois fois autant, il avait été somptueusement logé au palais, il avait été servi dans de la vaiselle plate et il n’avait porté que des vêtements faits avec des étoffes de soie. Il demaändait à grands cris qu’on lui donnât un traitement plus élevé. Il aspirait même, tant son impudence était grande, aux dignités ecclésiastiques, et il trouvait dur de n’avoir pu, dans cette distribution de mitres qui venait d’avoir lieu,

obtenir ni un doyenné, ni une prébende, ni même un bénéfice. Il ne manquait aucune occasion de faire valoir ses prétentions, Il fréquentait les’ lieux publics et les vestibules des deux Chambres. Tous les jours on pouvait le voir et l'entendre entre Charing-Cross et Westminster-Hall : il semblait tout.rempli de son importance personnelle, et comme il marchait continuellement aussi vite que ses jambes inégales le lui permettaient, il était toujours haletant. Sa conversation roulait perpétuellement sur ce qui avait été fait pour la bonne cause, ou bien il injuriait dans le langage des bateliers ceux des théologiens ou des hommes d'Etat qu'il soupçonnait lui puire à la Cour et l'empêcher d'obtenir un évêché. Quand il reconnut qu'il n'avait rien à espérer de l'Eglise officielle, il. se tourna du côté des Baptistes. Ces derniers le reçurent d'abord très-froidement : mais il parla d’une-manière si touchante de la manière étonnante dont la grâce avait opéré en lui, il promit d'une manière si solennelle et en prenant à témoin Jéhovah et ses saints anges d’être à l'avenir un flambeau donnant chaleur et lumière, qu'il fut impossible à ces hommes simples et bien intentionnés de ne pas croire à sa parfaite sincérité. Il gémit, disaient-ils, comme une tourterelle. Un dimanche il avait pensé mourir de chagrin à l'idée de se voir exclure de la société des saints. Il fut enfin admis à la communion ;: mais il n’y avait pas une année qu’ils se trouvait avec les nouveaux amis que ces derniers découvrirent son véritable caractère et le chassèrent comme un hypocrite, Depuis celte époque il devint l'ennemi mortel des principaux Baptistes et mit à les persécuter la perfidie, l'effronterie et la méchanceté dont il s'était servi quelques années auparavant pour perdre tant de victimes, Ceux qu’il avait édifiés par le récit de ses saintes épreuves furent stupéfaits en l’entendant crier qu'il serait vengé, que la vengeance était un morceau digne de Dieu, que les misérables qui l’avaient excommunié seraient ruinés, qu’ils perdraient jusqu’à leur dernier shilling. Ses desseins furent déjoués par un décret de la Chancellerie : pour un homme ordinaire ce décret aurait été une tache ineffaçable, mais il n’ajouta rien à linfamie de Titus Oates ', Cependant, malgré les change-

* Norths Examen K Wards London Spy ; Croby's English Baptist, vol. HE, chap. 2,

388 REGNE DE GUILLAUME IIL ments qui étaient survenus dans Sa position; il était resté entouré d’une bande d'’agitateurs fourbes et violents. Ces agitateurs se donnaient comme Whigs, bien qu'ils fussent détestés et méprisés par tout ce qu'il y avait d'honnête dans ce parti, etils se considéraient comme lésés, parce qu'ils n'avaient pas reçu en récompense de leurs odieux services les meilleures places parmi celles qui dépendaient de la Gouronne. |

En 1691, Titus, afin de se trouver plus rapproché du point central où venaient aboutir toutes les intrigues politiques, ayait pris une maison située dans le ressort de Whitehäll. Fuller, qui demeurait dans les mêmes parages, fut admis chez lui. Ses conversations avec Oates développèrent les déplorables idées que les mémoires de Dangerfield avaient fait naître en lui, alorsqu'iln’était qu’un enfant. Depuis longtemps le Docteur de Salamanque n'était plus un témoin redoutable; mais il était poussé, autant par la haine sauvage qu'il portait à toùs ceux qu’il considérait comme ses ennemis, que par l'amour du mal et l'impossibilité où il se trouvait de se tenir en repos, à faire faire par d’autres-ce qu'il ne pouvait plus faire par lui-même. Il trouva dans Fuller le cœur corrompu, la langue déliée et le front impudent, qui sont les qualités indispensables que doit posséder celui qui veut exercer le métier de faux accusateur. Une amitié, s’il est permis de se servir de ce mot, s'établit entre eux. Oates ouvrit sa maison et même sa bourse à Fuller. Le pécheur endurci, soit par lui-même, soit par l’intermédiaire de ceux qui l'entouraient, fit entendre au novice qu’il n’y avait rien comme la découverte d’un complot pour rendre un homme important, et que l’on était à une époque où un jeune homme qui n'aurait pas de scrupules et . ne craindrait personne, pourrait faire merveilles. La Révolution, tel était le langage que tenaient continuellement Oates et ses paräsites, avait produit peu de bien. Les bons garçons de Shaftesbury n'avaient pas été récompensés selon leur mérite. Telle était l’ingratitude des hommes, que le docteur lui-même était vu avec froideur à la nouvelle cour. Des coquins de Tories siégeaient au Conseil privéetétaient reçus dans le cabinet du Roi. Ce serait une noble action que de mettre leurs têtes sur le billot. Ce serait surtout une chose délicieuse si l’on pouvait voir la longue et grave figure de Nottingham à

Tower-Hill. La haine que ces misérables portaient à Nottingham était sans bornes : ils le haïssaient non pas tant pour ses opinions politiques qui, jusqu'à un certain point, sans doute, pouvaient être blâämables, qu’à cause de son caractère contre lequel il est impossible de trouver rien à redire. Oates, avec l'autorité que donnent l'expérience et le succès, fit à son élève une leçon sur l'art de porter de faux témoignages. « Vous auriez dû, dit-il avec force serments et imprécations, tirer un meilleur parti de tout ce que vous avez vu et entendu à Saint-Germain. Jamais il n’y eut de meilleure base pour établir un-complot. Mais vous êtes un fou : vous êtes un âne : je vous battrais bien : je n'aurais pas agi ainsi : j'allais trouver Charles et je lui disais son fait. Je traitais en face Lauderdale de coquin. Je me faisais craindre du Roi, des Ministres, des Lords, des Communes. Mais vous, jeunes gens, vous n’avez pas de courage. » Fuller fut grandement édifié par ces exhortations. Quelques-uns de ses associés lui donnèrent cependant à entendre que s’il avait réellement l’intention d'exercer le métier de faux témoin, il ferait bien de ne pas se montrer si souvent dans les cafés avec Titus. « Le docteur, disait quelqu'un de Ja bande, est un excellent homme, etila fait de grandes choses dans son temps : mais ilyamaintenant beaucoup de personnes qui ontconçudes préventions défavorables contre lui, et si vous voulez réeliement découvrir un complot, moins vous serez vu avec lui, mieux cela vaudra. »

En conséquence, Fuller cessa de fréquenter la maison de Oates, mais il continua toujours de recevoir en particulier les instructions de son grand maître.

Il faut rendre justice à Fuller, il semble ne s'être décidé à prendre le métier de faux témoin que lorsqu'il ne lui était plus possible de se procurer des moyens d'existence, soit en mendiant soit én escroquant. Pendant un temps il avait vécu des: charités de la Reine. Ensuite il préleva des contributions en se faisant passer pour un membre de la noble famille de Sidney. Il trouva aussi le moyen par ses flatteries de tirer quelque argent de Tillotson, et il marqua sa reconnaissance au bon archevêque en se donnant comme un neveu faveri de Sa Grâce. Mais dans l'automne de 1691, il était à bout d’expédients. Après avoir passé plusieurs fois la nuit dans des

à90 -REGNE DE GUILLAUME ŒIL

corps de garde, Fuller fut-enfin logé dans la prison de King's Beneh : il pensa alors qu'il était temps d'annoncer qu'il avait découvert un complot !.

Ils'adressa d’abord à Tillotson et à Portland : mais Tillotson et Portland ne furent pas longtemps sans s’apercevoir qu'il mentait. Cependant on rapporta au Roi ce qu’il avait dit : le Roi, comme on devait s’y attendre, traita avec une froideur méprisante et l'avis et celui qui le donnait. Il ne restait plus qu'un moyen, c'était de s'adresser au Parlement.

Dès que les Chambres furent réunies, Fuller rédigea une pétition aux Communes afin qu’elles voulussent bien l'entendre : il promettait de faire d'importantes révélations. Il fut amené de sa prison à la barre de la Chambre : là il se mit à débiter un long roman. Jacques, disait-il, avait délégué l’autorité royale à six commissaires dont-Halifax était le premier.

Plus de cinquante lords et gentlemen avaient signé une adresse au roi de France, dans laquelle ils le suppliaient de faire un grand effort pour la restauration de la maison de Stuart. Fuller déclara qu'il avait vu cette adresse et eita plusieurs des noms qui s’y trouvaient. Plusieurs membres firent remarquer combien cette histoire était peu probable et appelèrent l’attention de la Chambre sur le caractère du témoin. [1 était, disaient-ils, le plus grand coquin qui fût sur la surface de la terre, et il disait de ces choses qui seraient à peine croyables si un ange envoyé du ciel venait les annoncer, Fuller s'engagea audacieusement à donner des preuves qui seraient assez fortes pour convaincre les plus incrédules. Il était, affirmait-il, en rapport avec des agents de Jacques. Ces derniers étaient prêts à faire une réparation à leur pays. Leur témoignage serait décisif, car ils étaient en possession de documents qui confondraient les coupables. Si ces personnes n'avaient pas fait de révélations jusqu’à présent, c’est qu'elles voyaient parmi les traîtres des personnages haut placés et approchant la personne du Roi, et qu'elles craignaient d'encouri Pinimitié d'hommes aussi puissants et aussi méchants: Fuller finissait en demandant une somme d'argent et

# J'ai pris, dans le propre récit de Fuller, Phistoire de cette partie de sa vie,

en assurant les Communes qu'il-en ferait un emploi convepablet. . |

1l est probable que si son impudente demande Jui avait été accordée, il aurait payé ses dettes, obtenu sa liberté et qu'il se serait caché.: mais la Chambre insista très-sagement pour voir d’abord ses témoins. Il commença alors à chercher des faux fuyants. Les gentlemen étaient sur le continent et pe pouvaient venir sans passeports. On lui fit donner les passeports : mais il déclara qu'ils étaient insuflisants, Enfin les Communes, voulant connaître ce qu’il y avait de vrai dans cette affaire, se déterminèrent à envoyer au Roi une requête, dans laquelle on le priait d'envoyer à Fuller un sauf-conduit en blanc ét conçu dans les termes les plus larges ?, Le saufconduit fut envoyé. Six semaines se passèrent, et cependant on n'entendit pas parler des témoins. Enfin, les amis des lords et des gentlemen qui avaient été accusés, représentèrent fortement à la Chambre qu’elle ne devait pas se séparer avant d’avoir statué sur une affaire aussi grave. On ordonna à Fuller de comparaître. Il déclara qu'il était malade : il aflirma, et il l'avait déjà dit plusieurs fois, que les Jacobites l'avaient empoisonné. Mais la manière prompte et vigoureuse dont agirent les Communes déjoua tous ses plans. Des commissaires furent envoyés près de Fuller avec ordre de lui faire dire d’une manière définitive s’il avait réellement des témoins et où ils étaient. Ces commissaires s'étant rendus à la prison de King's Bench, le trouvèrent au lit et en proie à un malaise produit très-probablement par de l’émétique qu'il avait pris pour leur donner le change. Il dit en réponse aux questions qui lui furent faites que deux de ses témoins, Delaval et Hayes étaient -en Angleterre, et qu'ils étaient logés dans Helborn, dans la maison d'un apothicaire catholique, Aussitôt que cela fut rapporté aux Communes, elles- envoyèrént quelques-uns de leurs membres à la maison indiquée. On fit des perquisitions dans cette maison et dans les maisons voisines. Mais personne, dans le voisinage, n'avait vu ces individus ni n’en avait entendu parler. En conséquence, la Chambre, le dernier jour de la session, et au moment même où l'huissier de la

* Common’s Journals, 2 et 9 décembre 1691 : Grey's Debates, * Commons Journals, 4 janvier 1691-2; Grey's Debates,

Verge Noiré frappait à la porte, déclara unanimement que William Fuller était un fourbe et un faux accusateur; qu’il avait insulté le Gouvernément ct le Parlement ; qu'il avait calomnié des hommes honorables, et que la Couronne serait priée de le faire poursuivre pour sa scélératesse 1. Il fut par conséquent jugé, convaincu et condamné à l’amende, à l’emprisonnement et au pilori. Il subit son exposition, qui pour celui qui n’a pas perdu tout sentiment de honte, est une peine plus terrible que la mort, avec une audace digne de ses deux modèles favoris, Dangerfield et Oates. Il eut l’impudence dé persister dans ses calomnies et de soutenir, d'année en année, qu'il était tombé victime des machinations du dernier roi qui, pour le perdre, avait dépensé six mille livres. Jacques, tel était du moins le bruit qui courut, avait donné lui-même des instructions à Delaval et à Hayes. Pour obéir à ses ordres, ces dèrniers avaient poussé Fuller à promettre qu'ils se présenteraient : ils s'étaient ensuite absentés et l'avaient laissé exposé au ressentiment de la chambre des Communes ?. Cette histoire fut accueillie comme elle le méritait, et Fuller tomba dans l'obscurité : son infamie l'en fit sortir deux ou trois fois et à de longs intervalles, mais ce fut seulement Pour un instant. .

Fin de la session. — Le Bill pour assurer le traitement des juges est rejeté.

Le 24 février 1692, environ une heure après que les Communes avaient déclaré que Fuller était un imposteur, ces dernières furent mandées à la chambre des Lords. Le roi remercia les Chambres de leur loyauté et de leur libéralité, les informa qu'il devait bientôt se rendre sur le continent et leur commanda de s’ajourner. Le même jour, il donna son assentiment à-un certain nombre de bills publics et privés. Mais lorsque.le clerc. de la Couronne se mit à lire le titre d'un bill qui était passé à la Chambre-Basse sans une simple division et sans protestation à la Chambre- Haute, le clerc des Parlements déclara, selon l’ancienne coutume, que le roi-et la reine aviseraient. Ces paroles

# Common’s Journals, 22, 93 et 24 février 1691-2. . * Fuller’s Original Letters of the late King James and others lo his greatest Friends in England.

avaient été rarement prononcées avant l’avénement de Guillaume au trône. Elles n’ont été dites qu'une seule fois depuis sa mort. Quant à Guillaume, il fit, dans plusieurs occasions importantes, usage du droit qu’il avait de mettre son veto sur les lois adoptées par les Etats du royaume. Ses dé= tracteurs ont affirmé qu'il rejeta à lui seul plus de bills importants que tous les rois de la maison de Stuart, et ils en tirèrent cette conclusion absurde, qu'il respecta moins que ses oncles et son grand-père la manière de voir des Etats du royaume. Une étude judicieuse de l'histoire fait voir pourquoi Guillaume exerça fréquemment une prérogative à la-quelle ses prédécesseurs eurent rarement recours, et que ses successeurs ont laissée tomber en désuétude. .

Ses prédécesseurs approuvaient facilement les lois, parce qu'ils les violaient avec une facilité assez grande. Charles Ier donna son assentiment à la Pétition des Droits, et immédiatement viola chaque clause de ce grand statut. Charles IT donna son assentiment à un Acte d’après lequel il devait y avoir une session du Parlement au moins tous les trois ans. Cependant, lorsqu'il mourut, le pays était depuis près de quatre ans sans Parlement. Les lois qui abolissaient la Cour de la Haute-Commission, célles qui établirent le serment du l'est, furent approuvées sans la plus petite difliculté; mais elles n’empêchèrent pas Jacques II de rétablir la Cour de la Haute-Commission et de remplir le Conseil Privé, les administrations, les Cours de Justice et les Corporations mupicipales, de personnes qui n’avaient pas prêté le serment. fl était très-naturel qu’un roi ne mit aucune difficulté à approuver un statut auquel il pouvait désobéir quand cela lui plaisait.

Telle n’était pas la position de Guillaume. Il ne un pas, comme ceux qui avaient gouverné avant lui, sanctionner un Âcte au printemps et le violer pendant l'été. Il avait, en consentant au Bill des Droits, solennellement promis d’obéir aux lois, et, par prudence autant que par honneur, et par respect de la chose jurée, il ne voulait pas briser un pacte qui protégeait sa couronne. Une loi pouvait être blessante pour lui personnellement, elle pouvait lui sembler nuisible pour son peuple; cependant, dès qu'il l'avait approuvée, elle était à ses yeux une chose sacrée. Il

avait donc, pour ne sanctionner une semblable loi qu'après y avoir mürement réfléchi, un motif que n’avaient pas ses prédécesseurs. Ces derniers engageaient facilement leur parole, parce qu'ils ne se faisaient aucun scrupule d'y manquer, Quant à lui, il donnait difficilement la sienne, parce qu'il ne lui arrivait jamais de ne pas la tenir, : Mais si sa position différait essentiellement de celle des princes de la maison des Stuarts, elle n'était pas précisément non plus la même que celle des princes de la maison de Brunswick. Un prince de cette maison est dirigé, dans l'usage qu'il fait de la prérogative royale, par l'avis d'un ministre responsable, et le ministre doit être pris dans le parti qui domine dans les deux Chambres, on, au moins, dans la Chambre-Basse. Il est dificile de comprendre comment un souverain qui se trouve dans cette situation peut refuser son consentement à un bill approuvé par les deux branches de la législature, Un semblable refus implique nécessairement que le souverain a agi contrairement à l'avis de son ministre, et que le ministre n’est pas d'accord avec les Communes et les Lords sur une question ayant une importance capitale. Dans l’un et l’autre cas, le pays se trouve jeté dans une crise qui, si elle se prolongeait longtemps, amènerait une révolution. Mais dans les commencements du règne de Guillaume il n’y avait pas de ministère. Les emplois principaux de chaque branche du gouvernement n’appartenaient pas exclusivement à un parti, Parmi ceux qui occupaient ces emplois, il y en avait qui étaient des Whigs zélés, d'autres étaient des Tories exagérés. Les hommes d'Etat les plus intelligents ne considéraient pas comme une chose inconstitutionnelle que ie roi exerçât, dans les circonstances les plus importantes, ses prérogatives les plus élevées, sans autre guide que son propre jugement. Son refus, par conséquent, de sanctionner un bill qui avait été approuvé dans les deux Chambres, n'indiquait pas, comme le ferait maintenant un semblable refus, que le mécanisme du gouvernement était gravement dérangé; mais il signifiait simplement qu'il éxistait entré le roi et les autres branches de la législature une différence d'opinion sur l'opportunité d’une loi particulière, Une telle différence d'opinion pouvait donc exister non-seulement lorsque le roi et le

Parlement étaient en bons termes, mais encore lorsqu'il existait entre eux une entente cofdiale et complète. Nous verrons, en effet, que cela arriva réellement.

On n’a jamais fait voir d'une manière exacte les ciréonstances à propos desquelles Guillaume fit, pour la première . fois, usage de son veto. Ce fut à l’occasion d’une loi qui, dans l’intention des Chambres, devait compléter une réforme que le Bill des Droits avait laissée imparfaite. Le Bill des Droits avait enlevé à la Couronne le droit de destituer arbitrairement les juges, mais ne les avait pas rendus entièrement indépendants. Leur rémunération consistait partie en appointements, pañtie en honoraires. Le roi n’exerçait aucun contrôle sur les honoraires; mais il pouvait réduire ou retenir les appointements. On ne prétendait pas que Guilläume eût jamais abusé du pouvoir qu'ilavait à cet égard; maïs le prince ne devait pas évidemment avoir ce droit et c'était ce qué les deux Chambres pensaient. En conséquence, on porta un bill qui assurait à chacun des douze juges un traitément annuel de mille livres. Jusque-là, tout était bien. Mais malheureusement ce traitement était mis à la charge des revenus héréditaires. À notre époque, une proposition de cette nature ne pourrait être reçue pär la chambre des Communes que lors+ qu'un membre du Conseil-Privé serait venu faire connaître que le roi y consentait. Mais cette règle salutaire n'avait pas encore été établie, et Guillaume ne pouvait défendre les droits” de propriété de la Couronne, qu’en refusant de sanctionner le bill. A l'époque, ce refus de sanction ne produisit pas grande impression, c’est du moins ce qui semble pouvoir être aflirmé : les pamp:létaires jacobites en font à peine mention. Ce n’est que plus tard et lorsque l'on avait oublié le contenu de ce bill dont on ne se rappelait que le titre, que Guillaume fut accusé d'avoir cédé au désir de tenir les juges dans un état de dépendance !.

* Burnet, II, 86. Burnet a évidemment oublié le contenu du Bill, Ralph n’en savait que ce qu’il avait appris de Burnet. C’est à peine si j'ai trouvé dans quelque pampblet jacobile de celte époque quelque allusion à cet égard. Mais il existe, dans un pamphlet qui parut vers la fin du règne de Guillaume, sous le titre de : The art of Governing, by garties, un passage remarquable. L'auteur dit : « Nous avons besoin d'un acte qui assure les fonds nécessaires pour les salaires des jee Après la Révolution, les deux Chambres du Parlement passèrent un Bili à ce sujet, Je ne me rappelle pas

396 REGNÉE DE GUILLAUME IIL

- Changements ministériels en Angleterre.

Les Chambres se séparèrent : le roi se disposa à partir pour le continent. Avant son départ, il fit quelques changements dans sa maison et dans quelques parties du gouvernement. Ces changements, du reste, n’indiquent pas une préférence marquée pour l’un ou l’autre des grands partis politiques. Rochester entra au Conseil. Il est probable que cette marque de la faveur royale lui fut donnée parce que dans la malheureuse querelle entré les deux sœurs, il avait pris parti pour la reine. Pembroke eut les Sceaux-Privés et fut remplacé à l'Amirauté par Charles Lord Cornwallis, qui était un Tory modéré, Lowther accepta aussi une place à l'Amirauté et eut pour successeur à la Trésorerie sir Edouard Seymour. Les gentilshommes campagnards tories, qui avaient considéré Seymour comme leur chef dans la campagne contre les hommes en place et les Hollandais, furent remplis d'indignation lorsqu'ils apprirent qu'il était devenu un courtisan. Ils rappelèrent qu’il avait voté pour la régence, qu'il n'avait pas prêté serment de bonne grâce, et que c'était pour des avantages qu’un homme riche comme lui et jouissant d’un aussi grand crédit dans le Parlement aurait dû dédaigner, qu'il servait un souverain dont il avait mal parlé. Il était extraordinaire que le plus altier des hommes, que celui qui semblait ne vouloir céder le pas à personne eût consenti à s’abaisser

ourquoi le roi refusa de l’approuver. Je ne sais pas si c’est parce que le ill était défectueux ou pour tout autre motif. Ce qu’il y a de certain, c’est ue l’on m’a donné à l’époque une raison du refus qui me satisfit. Je né oute pas que le roi n’eût approuvé un Bill de cette nature, si le Bill avait - été bien fait. » Ce passage m'a convaincu que le Bill donnait lieu à quelques grave objection qui ne se manifeste pas tout d’abord et à la simple vue du titre, et qui n’a été relevée par aucun historien.

J'ai trouvé dans les Archives de la Chambre des Lords l'original écrit sur parchemin, et qui porte en marge: « Le Roy et la Royne s’aviseront. »

Il y a à cet égard un hiatus dans le passage du Journal de Narcisse Lut- ‘ trell qui a trait à cette affaire : Le roi, écrit-il, approuva dix bills publics . €t trente-quatre bills privés, et rejeta celui de

Quant à la pratique actuelle de la Chambre des Communes en pareille circonstance, voir Latsell’s valuable Work, IE, 356. Je cite l'édition de 1818. Latsell dit que les bills qui peuvent toucher aux intérêts de la Couronne peuvent être proposés sans que le roi ait fait signifier son consentement préalable, et qu’il suffit que ce consentement soit signifié à la deuxième lecture, ou même: plus tard, mais que, lorsqu'il s’agit de revenus héréditaires, le consentement doit être signifié dès le commencement.

pour toucher des appointements. Toutes ces réflexions troublèrent peu sir Edouard. Il trouva cependant un désagrément dans sa nouvelle position : il devait siéger au-dessous du Chancelier de l’Echiquier. Le premier Lord, Godolphin, était un pair du royaume. On ne pouvait, selon les règles héral- , diques, mettre en question son droit à la préséance. Mais : tout le monde savait qui était le premier parmi les membres de la Chambre des Communes. Qu'’était-ce que Richard Hampden pour qu’il prît le pas sur Seymour, sur le chef des Seymours ? On arriva avec beaucoup de difficultés à un compromis. Des concessions furent faites à l’orgueil pointitleux de sir Edouard. Il entra au Conseil; il fit partie du Cabinet. Le roi le prit par la main et le présenta à la reine. « Je vous amène, » dit Guillaume, « un gentilhomme qui pendant mon absence sera pour vous un précieux ami. » Sir Edouard fut tellement flatté, caressé, qu’il finit par ne plus insister pour siéger entre le Premier Lord et le Chancelier de l'Echiquier.

On trouve aussi dans la même commission de la Trésorerie où siégeait Seymour, le nom d’un homme politique beaucoup plus jeune, mais qui pendant la dernière session avait conquis une haute position dans la Chambre des Communes. Nous voulons parler de Charles Montague. Cette nomination donna beaucoup de satisfaction aux Whigs dans l'estime desquels Montague avait maintenant une place plus élevée que celle de Sacheverell et de Littleton, leurs anciens chefs; il venait immédiatement après Somers, qui était le seul que les Whigs plaçassent au-dessus de lui.

Sidney rendit les Sceaux qu'il avait gardés pendant plus d’une année : il fut nommé Lord-Lieutenant d'Irlande. Plusieurs mois se passèrent avant que la place qu’il venait de quitter fût donnée. Pendant cet intervalle, ce fut Nottingham, qui fut chargé de tout le travail qui se divisait ordinairement entre deux Secrétaires d'Etat !. |

Changements ministériels en Ecosse.

Pendant tous ces arrangements d’autres événements

* J'ai pris l’histoire de tous ces arrangements ministériels dans les London Gazette, 3, 7 mars 1691-2; et dans le Journal de Narcisse Luttrell du même sr J'ai emprunté deux ou trois détails peu importants aux pamphlcets

u temps.

li. BE

398 REGNE DE GUILLAUME Il.

s'étaient passés dans une partie éloignée de l’île : ces événements qui ne furent connus à Londres, dans les cercles les mieux informés, que quelques mois après qu'ils furent arrivés, acquirent une terrible notoriété, et maintenant encore, après un intervalle de cent soixante années, ils ne sont jamais racontés sans horreur.

Les Etats d'Ecosse s'étaient séparés dans l'automne de 1690 : imnmédialememt après leur séparation, un ehangement fut apporté dans l'administration de ce royaurne, Guillaume n'avait pas élé satisfait de la manière dont il avait été représenté dans le Parlement d’Edimbourg. Il trouvait que les ecclésiastiques, hués par la populace, avaient été dure ment traités. Il n'avait subi qu'avec beaucoup de répugnance la loi qui abolissait le patronage. Mais ce qui lui déplaisait surtout, c'était que kes actes qui établissaient une nouvelle organisation ecclésiastique, n’eussent pas été suivis d’un autre acte garantissant la liberté de conscience à ceux qui étaient attachés à l’ancienne organisation de l'Eglise. Il avait donné pour instruction à Melville d'obtenir pour les épiscopaux d’Ecosse une indulgence semblable à celle dont les Non-Conformistes jouissaient en Angleterre. Mais les prédicateurs presbytériens jetèrent de hauts cris et s’élevèrent avec force contre ce qu'ils appelaient sa douceur pour les Amalécites. Melville ne manquait pas de talents, mais ses vues étaient étroites et son esprit n'avait pas de fermeté. IL n'osa pas prononcer devant les théologiens démagogues de son pays le mot de tolérance qui leur était odieux. En cédant à leurs préjugés il mit fin aux ‘clameurs qui s'étaient élevées à Edimbourg : mais ces concessions occasionnèrent une clameur bien autrement formidable, qui s’éleva dans le sud de l’île contre la bigoterie des schismatiques qui domi naient dans le nord, et contre la pusillanimité du gouvernementqui n’osait pas résister à cette bigoterie. Les hommes dela Haute-Eglise?, comme les hommes de Ia Basse-Eglise, avaient à cet égard la même opinion : les plus irrités étaient même les hommes de la Basse-Eglise %. Un homme comme Soulh,

! Wiëliam to Melville, 22 mars 1690.

* Hishichurcbmen.

Lowchurchmen,

CHAPITRE EV. 399 qui péndant des années, n'avait fait que répéter que, si un jour les puritaiñs cessaient d'être persécutés, ils deviendraient persécuteurs, ne devait pas voir avec peine sa prophétie réaliséé, Quant à Burnet, dont le but, pendant toute sa vie, avait été d'apaiser la haine que les ministres anglicans portaiént aux presbytériens, il ne pouvait qu'être indigné et en même temps douloureusement affecté dé la conduite intolérante de ces derniers. [I n'y avait donc personne à la cour d'Angleterre, pour parler en faveur de Melville. Cependant On le fit descendre doucement de sa haute position. Il continua encoré plus d’une année à être secrétaire d'Etat : mais on nomma un autre secrétaire qui dut rester près du roi et avoif la direction suprême. Le nouveau premier ministre de l’Ecosse fut le capable, l'éloquent et l’accompli sir John Dalrymple. Son père, le Lord-Président de la Cour des sessions, venait d'être fait pair, avec le titre de vicomte Stair : en conséquence, sir John Dalrymple était appelé, selon l’antique usage de l’Ecosse, le Maître de Stair ‘, quelques mois après, Melville quitta son secrétariat et accepta une position honorable et convenablement rétribuée, mais n'ayant aucune importance politique ?. - |

Situation des montagnes d’Ecosse.

Les Basses-Terres d'Ecosse, pendant l’année qui suivit la session parlementaire de 1690, furent aussi paisibles qu’elles l'avaient jamais été de mémoire d'homme; mais la situation des montagnes, ou Hautes-Terres, causa beaucoup d'inquiétude au gouvernement. La guerre civile avait cessé de ravager cette région sauvage; mais c'était un feu qui avait continué de couver sous la cendre. Enfin, dans les premiers mois de l’année 1691 les Chefs rebelles informèrent la cour de Saint-Germain que, cernés comme ils l’étaient de

* Master of Stair. Ce titre est particulier à l’Ecosse, et le titré français de Sire n’en est pas l'équivalent exact, quoiqu’'on l'ait substitué quelquefois à celui de Master. (N. 1.)

* Voir la préface aux Leven and Melville Papers. Je crois avoir donné l’explication vraie de l'hostilité de Burnet contre Melville. Le descendant de ce dernier, qui, par l’exactitude et la conscience avec lesquelles il a rempli ses devoirs d'éditeur, a bien mérité de toutes les personnes qui étudient l’histoire, pense que Burnet fut aveuglé par son zèle pour l'épiscopat et sa haine pour lé presbytérianismé. Ceétte accusation amusera et sur-. prendra les High Churchmen anglais,

tous côtés, ils ne pourraient plus tenir sans les secours de la France. Jacques leur avait envoyé une petite quantité de farine, d’eau-de-vie et de tabac, en leur déclarant franchement qu'il ne pouvait faire davantage. L'argent était si rare parmi eux que six cents livres sterling auraient été une addition très-agréable à leurs fonds ; mais Jacques n'avait pu disposer même de cette faible somme. II ne pouvait s’attendre, en pareilles circonstances, à les voir défendre sa cause contre un gouvernement qui avait une armée régulière et un revenu considérable, Il les informa donc qu’il ne leur en voudrait pas s’ils faisaient la paix avec la dynastie nouvelle, pourvu toutefois qu’ils fussent toujours prêts à relever l'étendard de l'insurrection aussitôt qu’il les sommerait de le faire !.

Cependant à Kensington, malgré l'opposition de Stair, on avait résolu d'essayer du plan que Tarbet avait recommandé deux ans auparavant, et qui, s’il eût été pratiqué alors, aurait prévenu probablement l'effusion de beaucoup de sang. Douze à quinze mille livres sterling devaient être consacrées à pacifier les montagnards d'Ecosse. C'était là un trésor qui, pour un habitant d' Appin ou du Lochaber, semblait presque fabuleux, et qui, par le fait, était proportionnellement plus en rapport avec les revenus de Keppock ou de Glengary que quinze-cent mille livres avec les revenus de lord Bedford ou de lord Devonshire. La somme était forte, mais le roi ne fut pas heureux dans le choix de son agent ?.

Breadalbane employé à négocier avec les clans rebelles.

John, comte de Breadalbane, chef d’une branche cadette de la grande famille de Campbell, tenait un haut rang parmi les petits princes des montagnes. Il pouvait mettre en campagne dix-sept cents claymores, et dix ans avant la Révolution il était descendu dans les Basses-Terres avec ce nombre de combattants pour soutenir la tyrannie du parti prélatiste. En ce temps-là, il avait affecté beaucoup de zèle pour

* La Vie de Jacques IT, 11, 466 à 469.

* Burnet, LI, p. 88, Lettre du Maître de Stair à Breadalbane, 2 décembre 1691.

, Ja monarchie : et les épiscopaux; mais, au fond du cœur, il n'avait souci d'aucun gouvernement ni d'aucune religion. Breadalbane semble avoir réuni deux différentes sortes de . vices, le produit de deux différentes régions et de deux différentes phases du progrès social. Dans son château des montagnes, il avait hérité du barbare orgueil et de la férocité d'un chef montagnard; dans la chambre du Conseil, à Edimbourg, il avait contracté la contagion de la corruption et de la perfidie. Après la Révolution, comme un trop grand nombre des autres chefs de clans, il avait servi et trahi tour à tour les divers partis, jurant fidélité à Guillaume et à Marie pour comploter ensuite contre eux. Il serait faligant de suivre toutes les traces de ses tergiversations pendant l’année 1689 et les premiers mois de 1690 ?. Cette marche de- - vint un peu moins tortueuse quand la bataille de la Boyne eut atterré les Jacobites. Il parut alors probable que le comte serait un sujet fidèle de Leurs Majestés jusqu'à ce qu'un grand désastre leur arrivât. Aucun de ceux qui le connais-

saient ne pouvait se fier à lui; mais il était peu de politiques écossais à qui on pût se fier alors, et il fallait cependant employer des politiques écossais, La position personnelle de Breadalbane et ses relations nombreuses dans les montagnes le désignaient comme un homme qui pouvait, s’il le voulait, avancer beaucoup l’œuvre de la pacification. Son propre intérêt devait être la garantie de son zèle, N'avait-il pas, comme il le déclarait avec toutes les apparences de la vérité, de puissantes raisons personnelles pour désirer voir le rétablissement de la tranquillité? Telle était la situation de ses domaines que, tant que durait la guerre civile, ses vassaux ne pouvaient mener paitre leurs troupeaux ou semer leur avoine sans être en danger. Ses champs étaient journellement ravagés, son bétail journellement chassé du pâturage ; une de ses résidences avait été incendiée. H était donc probable qu'il ferait tout son possible pour mettre un terme aux hostilités 5.

! Burnet, 1, 418.

? Crawford à Melville, 93 ju 1689; Slair à Melville, 16 août 1689; Cordrott à Melville, 9 septembre 1689; Mémoires de Balcarras ; Confession d'Annandale, 14 août 1690.

* Breadalbane à Melville, 17 septembre 1690,

On lui donna, en conséquence, Ha mission de traiter avec . les chefs jacobites et on lui remit l'argent qui devait leur être distribué. Breadalbane les invita à une conférence dans son château du Glenorchy; Ils y vinrent; mais la négociation traîna en longueur. Chaque chef de tribu demandait une plus grosse part de l'or anglais qu'il n’en pouvait obtenir. On soupçonna Breadalbane de vouloir-tromper en même temps les clans et le roi. La querelle entre les rebelles et le gouvernement se ‘compliquait d'une autre querelle encore plus embarrassante. Les Camerons et les Macdonalds étaient réellement en guerre, non pas avec Guillaume, mais avec Mac-Callum More, et aucun arrangement, auquel ne prenait point part Mac-Cullum More, ne pouvait réellement faire repaître la tranquillité. Cette grave question s'éleva : l'argent remis à Breadalbane devait:il être distribué directement aux chefs mécontents, ou payé au duc d'Argyle pour satisfaire à ses réclamations contre eux? La finesse de Lochiel et les prétentions arrogantes de Glengary contribuèrent: à prolonger le débat. Mais aucun de ces potentats celtiques ne se montra aussi impraticable que Macdonald de Glencoe, connu parmi les montagnards par l'appellation héréditaire de Mac- Jan !, 0 -

Mac-lan habitait l'entrée d’un ravin situé non loin du bord méridional de Lochleven, bras de mer qui creuse profondément la côte ouest de l'Ecosse, et sépare le comté d'Argyle du comté d’Inverness. Près de sa maison, sa tribu peuplait deux ou trois petits hameaux. Toute la population n’était pas supposée de plus de deux cents âmes. Dans le voisinage de ce petit groupe de villages croissaient quelques taillis et s’étendaient quelques terrains de dépaissance ; mais au delà du défilé on ne voyait aucun signe de population ou de culture. En dialecte gaëlique, Glencoe signifie la vallée des larmes, et, par le fait, cette gorge est la plus triste de toutes les ravines de l'Ecosse, la véritable vallée de l'ombre de la mort. Les brouillards la couvrent pendant la plus grande partie du plus bel été; les orages y sont fréquents, et même dans ces jours si rares où le soleil y brille

* Le Maître de Stair à Hamilton, 17 (27) août 1691 ; Hill à Melville, 26 juin 1691 ; Le Maître de Stair à Breadalbane, 26 août 1691,

dans un ciel bleu le paysage inspire encore des idées dé tristesse et de terreur. Le sentier côtoyant un cours d'eau qui sort du plus sombre des petits lacs des Highlands, est hérissé d'horribles précipices des deux côtés. Jusqu'au mois de juillet la neige blanchit. squvent les anfractuosités des sommets les plus élevés, et des monceaux de rocs détachés de la montagne indiquent le passage des torrents. Pendant un trajet de plusieurs milles le voyageur cherche en vain la fumée d’une hutte, une forme humaine enveloppée d’un . plaid, un chien qui aboie, un mouton qui bêle. Ce silence de mort n’est mterrompu que par le cri de l'oiseau de proie perché au faîte d’une roche battue par la tempête, Le pro grès de la civilisation, qui a converti tant de landes désertes en champs couverts de moissons dorées ou en vergers fleuris, n’a fait qu'augmenter la désolation de Glencoe: Toute la science et toute l’industrie d’un siècle de paix n’ont pu en rien extraire de bon; mais dans un siècle de violence et de rapine le sauvage désert lui-même avait son prix, à cause de ces refuges qu’il ménageait au pillard et à son butin. Il était très-naturel que le clan auquel Glencoe appartenait eût été souvent cité comme adonné à la maraude ; car généralement chez les Highlanders le .vol était considéré comme aussi honorable pour le moins que la culture du sol, et de tous les Highlanders les Macdonalds de Glencoe avaient le sol le moins productif avec le repaire de voleurs le plus convenable et le plus sûr. Tous les gouvernements avaient tenté suecessivement de punir cetile race farouche ; mais on n’y avait jamais employé la force nécessaire, et toute troupe peu nombreuse était facilement repoussée ou évitée par des hommes familiarisés avec tous les coins et recoins de la citadelle naturelle dans laquelle ils étaient nés. Les montagnards de Glencoe auraient été probablement des voisins moins incommodes s'ils avaient vécu parmi ceux de leur propre race. Mais ils étaient un avant-poste du clan Donald, isolés de toutes les autres branches de cette tribu et presque entourés de la race hostile de Diarmid ‘, C'était autant une

+ «La vérité réelle est qu’ils étaient une branche des Macdonalds (lesquels furent toujours une courageuse race), placée au milieu des Campbelis, qui Ge veux dire les montagnards de Giencoe) sont tous papistes, s'ils ont au+ cuno religion ; qu'ils furent toujours considérés comme une tribu très-

hostilité héréditaire que le besoin qui les poussait à vivre aux dépens de la tribu de Campbell. Les domaines de Breadalbane avaieñt grandement souffert de leurs déprédations, et il n’était pas d’un caractère à pardonner de telles injures. Aussi, lorsque le Chef de Glencoe fit son apparition au congrès de Glenorchy, il fut très-mal reçu. Le Comte, qui ordinairement affectait la dignité solennelle d’un Grand d’Espagne, oublia, dans son ressentiment, sa gravité accoutumée ; il oublia son titre de négociateur, il oublia les lois de l’hospitalité, et avec d’amers reproches, accompagnés de menaces, demanda une indemnité pour les troupeaux enlevés de ses. pâturages par le clan de Mac-Ian. Mac-lan eut la crainte secrète de quelque outrage personnel, et s’estima heureux de rentrer sain et sauf dans sa vallée ’. Son orgueil avait été blessé, et le conseil de ses intérêts s’accorda avéc celui de son orgueil. A la tête d’une population qui vivait de pillage, il avait de bonnes raisons pour souhaiter que le désordre se perpétuât dans le pays. Il n’avait guère de chances pour recevoir une seule guinée de l'argent qui devait être réparti entre les mécontents; car sa part dans cette répartition couvrirait à peine l’indemnité réclamée par Breadalbane, et il était hors de doute que Breadalbane commencerait par se payer lui-même, dût-il ne pas payer tout le monde. Mac- Jan fit donc tout ce qu'il put pour dissuader ses alliés de souscrire à des conditions dont il n’espérait aucun profit pour lui-même, et son influence était grande. Ses propres vassaux n'étaient pas nombreux ; mais, allié au plus noble sang des montagnes, il avait maintenu ses bonnes relations avec sa parenté plus puissante, qui ne l’estimait pas moins pour être un voleur, car il ne les volait jamais, et jamais il n'était entré dans l'esprit d’un Chef celtique que le vol, considéré simplement comme vol, fût un acte criminel ou déshonorant. Mac-Ian était donc tenu en haute estime par

adonnée à la rapine et au pillage, tribu de voleurs ou sorners, comme nous les appelons, et tout d’une pièce avec les voleurs de grand chemin d’An- “lies Plusieurs gouvernements désiraient les livrer à la justice, mais eur pass était inaccessible pour des détachements peu nombreux. » Voir une Kelation impartiale de quelques transactions en Ecosse concernant le comie de Breadalbane, le vicomte et Maître de Stair, les montagnards de Glencoe, etc., London, 1693.

Rapport des commissaires, signé à Holyrood, 20 juin 1695.

CHAPITRE IV. | 405 les confédérés. Son âge était vénérable, son aspect majestueux, et il était richement doué de ces. qualités intellectuelles qui dans les sociétés grossières donnént aux hommes l'ascendant sur leurs semblables. Breadalbane .se vit, à chaque pas de sa négociation, entravé par les artifices de son vieil ennemi. Aussi le nom de Glencoe lui devenait-il plus odieux de jour en jour ‘.

Mais le gouvernement ne s’en rapporta pas seulement à l'habileté diplomatique de Breadalbane. Les autorités d'Edimbourg publièrent une proclamation pour exhorter les clans à se soumettre au roi Guillaume et à la reine Marie, en offrant le pardon à tout rebelle qui, jusqu’au 31 décembre 1691 exclusivement, se serait engagé par serment de vivre en paix sous le gouvernement de Leurs Majestés. Ceux qui ne se seraient pas rendus ce jour-là, seraient traités comme traitres et ennemis de l'Etat. ?. On fit des préparatifs de guerre qui indiquaient que la menace était sérieuse. Les Highlanders pri-

rent l'alarme; et quoique les conditions pécuniaires n’eussent pas été réglées à leur satisfaction, ils jugèrent prudent de ne pas refuser le gage qui leur était demandé. Aucun chef, il est vrai, ne voulait donner l'exemple de la soumission. Glengary murmura et fit mine de fortifier, sa demeure 5, « Je ne romprai pas la glace, » dit Lochiel, « c’est pour moi un point d'honneur. Mais je laisse liberté entière à mes tenanciers et à tous mes hommes #, » Ses tenanciers et ses hommes le comprirent, et allèrent par centaines prêter serment au shériff. Les Macdonalds de Sleat, Clanronald, Keppoch et même Glengary, imitèrent les Camérons. Les chefs eux-mêmes, après avoir eu l'air de différer Aussi longtemps que possible pour être les derniers, imitèrent lèurs vassaux. |

Le 31 décembre arriva, et les Macdonalds de Glencoe n'avaient point paru. Mac-Ian fut sàns doute satisfait, dans son orgueil pointilleux, d’avoir continué à braver le gouvernement après que le vantard Glengary, le féroce Keppoch, le magnanime Lochiel avaient cédé; mais il paya cher cette gloriole.

ie redivivus ; Burnet, 11, 88; Rapport de la Commission de

, Rapport de la Commission de Glencoe, bb ° * Hill à à Melville, 15 mai 1691.

* Hill à Melville, 8 juin 1691.

Enfin, le 31 décembre, il se rendit au fort William, accompagné de ses principaux vassaux et offrit de prêter le serment. IL fut désappointé de ne trouver dans le fort personne qui fût compétent pour le recevoir. Le colonel Hill, le gouverneur, n'était pas un magistrat, et pour en rencontrer un il fallait aller jusqu’à [nverary. Mac-lan comprit alors la folie qu'il avait faite en différant jusqu’au dernier moment un acte dont dépendaient sa vie et son domaine, Il partit pour Inverary tout contristé. Il portait une lettre de Hill au shériff du comté d’Argyle, sir Colin Campbell d'Ardkinglass, respectable gentilhomme qui sous le règne précédent avait cruellement souffert pour ses principes whigs. Par cette lettre, le bon colonel exprimait l'espérance, que même l'heure passée, une brebis égarée, et une si belle brebis, serait accueillie avec joie. Mac- Jan fit diligence et ne s’arrêla même pas à sa maison, quoiqu’elle fût'sur la route. Mais en ce temps-là, un voyage à travers l’Argyleshire, au cœur de l'hiver, était nécessairement lent. Il fallait franchir des précipices et des tourbières où le vieillard fut retardé encore par des ouragans de neige, Si bien qu'il ne se présenta que le 6 janvier devant le shérif

d’'Inverary. Le Shériff hésita. Ses pouvoirs, disait-il, étaient limités par les termes de ia proclamation, et il ne voyait pas comment il pouvait adniettre au serment un rebelle qui n'avait pas fait sa soumission à la date prescrite. Mac-[an insista et il supplia avec larmes. Ses vassaux, disait-il, suivraient son exemple; s’il s’en trouvait de réfractaires, il enverrait luimême le coupable en prison ou l’embarquerait pour les Flandres. Ses supplications et la lettre de Hill l'emportèrent sur les scrupules de sir Colin. Ba prestation du serment eut lieu et un certificat fut transmis au Conseil à Edimbourg, dans lequel étaient spécifiées les circonstances qui avaient décidé le shériff à faire ce qu'il savait. ne pas être strictement régulier !, | | |

La nouvelle que Mac-lan ne s'était pas soumis en temps convenable, fut reçue avec une cruelle joie par trois Ecossais puissants alors à la Cour d'Angleterre.

Burnet, II, 8, 9 ; Rapport de la Commission de Glencoe, Les autorités citées das cette partie du rapport sont les dépositions de Hill, de Campbel d’Adkinglas’ et des deux fils de Mac-Jai,.

Breadalbane était allé à Londres, vers la Noël, pour y rendre compte de ses fonctiens. Il y rencontra son cousin Argyle. Argyle était, par ses qualités personnelles, un des plus insighifiants de la longue lignée de seigneurs qui ont porté ce grand nom. Il descendait d'hommes éminents et avait des hommes. éminents pour parents. Il était le petit-fils de l'un des plus habiles politiques de l'Ecosse, le fils d’un de ses plus braves et de ses plus sincères patriotes, le père d'un Mac-Callum More, renommé comme orateur et comme guerrier, modèle des grâces de cour, judicieux patron des artset des lettres, le père d'un autre Mac-Callum More, distingué par des talents administratifs, l'art du commandement et ses études dans les sciences exactes. Argyle était indigne de ces ancêtres et de cette postérité. On pouvait même lui reprocher le crime trop commun parmi les politiques écossais, mais plus particulièrement honteux chez lui, d’intriguer avec les agents de Jacques pendant qu’il aflichait la fidélité envers Guillaume. Argyle n'en conservait pas moins. l'importance inséparable d’un haut rang, de vastes domaines, de priviléges féodaux étendus, d'une autorité patriarcale presque illimitée, Ce fut pour lui, comme pour son cousin Breadalbane, une agréable nouvelle d'apprendre que la tribu de Glencoë s'était mise hors de la protection des lois. Ce sentiment fut plus que partagé par le Mäitre de Stair.

La joie d'Argyle et de Breadalbane se comprend parfaitement. Ils étaient les chefs d’un clan nombreux et ils avaient une ôceasion pour détruire un.clan rival avec lequel ils étaient en hostilité mortelle. Breadalbane avait été plus particulièrement provoqué : mainte fois les Macdonalds de Glencoe avaient dévasté ses propriétés, et il venait d’être traversé dans une négociation importante par leur chef. Malheureusement, la tradition eeltique pouvait fournir un précédent pour toute espèce d'actes de férocité. Parmi tous les barbares belliqueux, la vengeance est estimée le plus sacré des devoirs et le plus exquis des plaisirs; c'est ainsi qu'elle était estimée depuis longtemps parmi les Highlanders. L'histoire des clans abonde en récits effrayants de massacres et d’assassinats par vengeance; quelques-uns fabuleux peut-être ou exagérés ; quelques-uns trop vrais. Les Macdonalds de Glengarry, par exemple, ayant été insultés par les habitants de Culloden,

cernèrent l’église de Culloden un dimanehe, fermèrent les portes et y mirent le feu. Pendant que les flammes dévoraient la congrégation, le musicien héréditaire du clan meurtrier accompagnaitironiquement avec sa cornemuse les cris des victimes brûlées vives !. Une troupe de Mac-Gregors, ayant tranché latête d’un ennemi, la déposa sur la table de sa sœur, la bouche pleine de pain et de fromage. La malheureuse femme mourut d'horreur, à la grande satisfaction des Mac-Gregors présents, qui portèrent ensuite en triomphe l'atroce trophée à leur Chef. Tout le clan se rassembla sous la voûte d’une ancienne église ; chacun posa à son tour la main sur la tête sanglante, et fit serment de défendre les assassins ?. Les habitants d'Eigg s’emparèrent de quelques hommes du clan Maclead, leur lièrent les pieds et les mains, puis les transportèrent dans un bateau et les livrèrent à la mer pour être engloutis par les vagues ou périr de faim. Les Macleads, par représailles, poussèrent la population d’Eigg dans une caverne, allumèrent un feu à l'entrée et étouffèrent toute la race, hommes, femmes et enfants 5%. Ce qui est plus étrange que de voir les deux grands comtes du clan Campbell inspirés par les passions des chefs montagnards, préméditer une vengeance conforme aux traditions des clans, c’est qu'ils aient trouvé un complice et plus qu'un complice dans le Maître de Stair.

Le Maitre de Stair était une des supériorités de son temps, -jurisconsulte, homme d'Etat, brillant lettré, éloquent orateur. Ses manières polies et sa conversation piquante faisaient les délices des salons aristocratiques, et aucune des personnes qui le rencontraient dans ces sociétés, n'aurait pensé qu'il püt jouer le premier rôle dans un crime atroce. Ses principes politiques étaient relâchés, maïs pas plus relâchés que ceux de la plupart des hommes d'Etat écossais de ce siècle. Jamais on ne l'avait soupçonné d'une cruauté. Ceux qui le détestaient le plus lui rendaient la justice d’avouer que là oùil n’y avait aucun intérêt politique il était un très-excellent homme #, Il n'existe aucun motif de croire qu'il gagna une

* Jonhson’s tour to the Hebrides.

* Proclamation du conseil privé d'Ecosse, 4 fevrier 1589. Mon autorité est sir Walter Scott, Voir la préface de la Légende de Montrose. * Johnson’s tour to the Hebrides. * Lockhart's Memoirs.

seule livre d’Ecosse par l'acte qui couvrit son nom d'infamie. Il n’avait aucune raison personnelle d'en vouloir au clan de Glencoe. Il n’y avait eu aucune querelle entre les hommes de ce clan et sa famille. Ses propriétés étaient situées dans un canton où l’on n'avait jamais vu leur tartan. Cependant il les haïssait d’une haine aussi farouche et aussi implacable, que s'ils avaient ravagé ses terres, brûlé sa maison, égorgé son enfant au berceau.

A quelle cause attribuer cette étrange antipathie ? Cette question embarrassa les contemporains du Maitre de Stair, et il est impossible d’y répondre aujourd’hui avec certitude ?; la conjecture la plus probable est qu'il fut excité par un zèle ardent, sans scrupule, impitoyable pour ce qui lui semblait l'intérêt public. Cette explication pourra étonner ceux qui n’ont pas réfléchi combien il est de crimes parmi. les plus noirs de l’histoire qu'on peut attribuer à un patriotisme déréglé. Nous voyons tous les jours des hommes faire pour leur parti, pour leur secte, pour leur pays, pour leurs plans favoris de réforme sociale et politique, ce qu'ils ne feraient ni pour s'enrichir ni pour se venger. Une tentation s’adresse-t-elle directement à notre cupidité privée ou à notre animosité privée, tout ce que nous pouvons avoir de vertu prend l'alarme. Mais la vertu elle-même peut contribuer à la chute de celui qui s'imagine qu'il pourra, en violant quelque règle générale de morale, rendre un service important à une église, à un Etat, au genre humain. Cet homme-là impose silence aux scrupules de sa conscience et endurcit son cœur contre le spectacle des plus touchantes misères, en se répétant que ses intentions sont pures, que son but est noble, qu’il fait un petit mat pour un grand bien. Par degrés il en vient à oublier la turpitude des moyens dans l'excellence du but, et il finit par accomplir sans le moindre remords ce qui choquerait un pirate. Il n'y a pas de raison pour croire que saint Dominique, pour obtenir le plus bel archevéché de la

* La livre d'Ecosse ne valait qu’un franc.

* « Quel intérêt pouvait avoir le Maître dans cette affaire ? Je n’en puis imaginer aucun. » Relation impartiale, 1695. — Aucun homme sincère ne saurait imaginer que le come de Slair pût avoir soif du sang de ces mi- . sérables, lui qui n'avait ni domaine, ni ami ni ennemi dans ce canton, lui

qui À connaissait même personne et qui ne fut jamais cité pour avoir un Garact re cruel. » Histoire complète de l’Europe, 1707.

chrétienté, aurait jamais excité des bandits féroces à pilleret à égorger une population paisible et industrieuse, —qu'Edgard Digby aurait fait sauter en l'air une assemblée nombreuse pour obtenir un duché, ou que Robespierre aurait immolé pour un salaire un seul des milliers d'hommes qu’il immola par philanthropie. au

Le Maître de Stair semble s'être proposé un but vraiment honorable et utile, la pacification et la civilisation des Highlands. Il était pour tous ceux qui le haïssaient le plus un homme à grandes vues. Il regardait justement comme monstrueux qu'un tiers de l'Ecosse: fût dans un état à peu près aussi sauvage que la Nouvelle-Guinée, que des lettres de feu et de glaive fussent depuis des siècles dans le tiers de l'Ecosse une espèce de procédure légale et qu'on ne tentàt pas d'appliquer ur remède radical à des fléaux pareils. L’indépendance affectée par une assemblée de petits souverains, la résistance contumace qu'ils avaient l'habitude d’opposer à l'autorité de la couronne et de la haute Cour de Justice, leurs guerres, leurs vols, leurs croix de feu, les contributions qu'ils extorquaient de citoyens plus paisibles et plus utiles qu'eux, c'étaient là des choses qui excitaient naturellement le dégoût | et l’indignation d’un jurisconsulte éclairé, qui, par caractère et par profession, était un ami de l'ordre et de la loi. Il ne visait à rien moins qu’à dissoudre et reconstruire complétement la société dans la haute Ecosse sur le même plan et . par les mêmes moyens qui, deux générations plus tard,

furent adopiés après {a bataille de Culloden. Les clans tels qu'ils existaient alors, étaient, selon lui, les fléaux du royaume, et le pire de tous était celui qui habitait Glencoe. On prétend qu'il avait été particulièrement frappé d'un horrible exemple de la férocité de ces maraudeurs, toujours prêts à braver toutes les lois. Un d’entre‘eux, complice de quelque acte de violence ou de rapine, ayant dénoncé ses compagnons, fut’ attaché à un arbre et égorgé. Le vieux chef lui avait donné le premier coup de poignard, et les dagues du clan s'étaient plongées à l'envi dans le corps du misérable !.

1 Dalrymple dans ses Mémoires raconte cette histoire sans citer aucune autorité. Il s’en rapportait probablement à une tradition de famille. On voit par le Manuscrit Burnet (Harleian, Hanuscrit 6584) qu’en 1692 on racontait comme authentiques d’horribles crimes commis par les Macdonalds

Aux yeux des montagnards ce n'était là qu’un exercice légitime de la juridiction patriarcale ; aux yeux du Maître de Stair, des hommes qui faisaient et approuvaient de pareilles choses devaient être traités comme des loups attirés dans le piége n’importe par quelle ruse, et massacrés sans merci. Il connaissait l'histoire et savait sans doute comment d'illustres chefs d'Etat, en Ecosse ét ailleurs, en avaient agi avec de semblables bandits. Il savait avec quelle énergie et quelle sévérité Jacques V avait réprimé les maraudeurs de la frontière, comment le chef d'Henduland avait été pendu à la porte du château où il avait préparé un banquet pour le roi; comment John Armsirong et ses trente-six Cavaliers, venus audevant de leur souverain, avaient obtenu à peine le temps de dire une prière avant d’être garrottés et expédiés. Probablement aussi le secrétaire d'Etat pour l'Ecosse n’ignorait pas comment Sixte-Quint avait purgé les Etats pontificaux des bandits qui les infestaient.

Les apologistes de ce grand pontife nous apprennent qu’il y avait une bande formidable qui ne pouvait être délogée de son repaire dans les Apennins. On chargea de mets et de vin empoisonnés des bêtes de sommes qu'on envoya par une route qui passait à quelque distance du lieu où les voleurs bravaient l'autorité papale. Les voleurs firent une sortie, saisirent le butin, banquetèrent et moururent : le vieux successeur de saint Pierre t'iompha quand on lui annonça qu'on avait trouvé au milieu des mules et de leurs charges les cadavres de-trente bandits, qui avaient été.la terreur de maint paisible village. Les plans du Maître de Stair étaient conçus dans l'esprit de ceux de Jacques et de Sixte. La soumission des montagnes lui fournit une occasion qui lui parut excellente pour les exécuter. Il aurait, certes, pardonné une simple rebellion. Les. Jacobites, considérés comme Jacobites seulement, ne l'avaient jamais trouvé bien rigoureux. Il haïissait les Highlanders non pas comme des ennemis de telle ou telle dynastie, mais comme des ennemis de l’ordre légal, de l'industrie et du commerce. Dans sa correspondance privée, il leur peus la formule a du terrible par Pre

de Glencoe. « Ils s'étaient rendus coupables de meurtres atroces, » ainsi s'exprime Burnet en 1693. Plus tard il adoucit cette expression.

l'implacable Romain prononça la sentence de Carthage. I ne voulait rien moins que dévaster par le feu et lé glaive toutes les montagnes d'Ecosse, d’un bras de mer à l’autre, avee * toutes les îles. Il ne voulait rien moins qu'extirper les Camérons, les Maclean et toutes les branches du clan Macdonald t, Il ne pouvait donc voir d'un œil favorable les projets de conciliation, et tandis que d’autres espéraient qu’un peu d'argent arrangerait tout, il ne cachait pas, lui, que son opinion était que l'argent consacré à gagner les elans serait mieux employé sous forme de balles et de baïonnettes. Jusqu'au dernier moment, il se flatta que les rebelles s'opiniâtreraient et lui fourniraient ainsi un prétexte pour accomplir la révolution sociale qui lui tenait tant à cœur. On a encore le lettre par laquelle il indiquait au commandant des troupes en Ecosse comment il devait agir si les chefs jacobites ne venaient pas faire leur soumission avant la fin de décembre. II y a quelque chose d'étrange et de terrible dans le calme et la concision de ces instructions : — Vos troupes détruiront entièrement le pays de Lochaber, les terres de Lochiel, de Keppoch, de Glengarry et de Glencoe. Votre force sera sufisante et j'espère que les soldats n’embarrasseront pas le gouvernement de prisonniers ?. | Cette dépêche était à peine partie qu'arriva à Londres la nouvelle que les chefs rebelles, après avoir longtemps retardé, avaient enfin comparu devant les shériffs et prêté le serment. Lochiel, le plus éminent parmi eux, avait non-seulement déclaré qu'il vivrait et mourrait en fidèle sujet du roi Guillaume, mais encore il avait exprimé son intention de se rendre en Angleterre dans l'espoir d'être admis à la faveur de baiser la main de Sa Majesté. A Londres, on annonçait, avec la joie du triomphe, que tous les clans sans exception s’étaient soumis à temps, et l’on regardait généralement la chose

‘ Pour prouver que le plan que j'attribue au Maître de Stair élait tel que je le représente, je pourrais citer les fragments de ses lettres qu’on trouve dans le rapport de 1693, ainsi que sa correspondance avec Breadalbane, datée du 27 octobre, du 2? et du 3 décémbre 1691. Les deux dernières sont transcriles dans l’appendice de Dalrymple et la première dans l’appendice du premier volume de l'excellente Histoire d'Ecosse de M. Barton. « Il parait, dit Burnet (1J, 157), qu’on avait conçu le noir dessein de détruire, non-seulement le clan de Glencoe, mais encore plusieurs autres clans, formant en tout plus de six mille âmes, »

* Cette letire est dans le Rapport de 1695.

comme très-heureuse ‘. Mais le Maître de Stair fut, lui, amèrement désappointé. Les Highlands resteraient done comme toujours la honte et la malédiction de l’'Ecosse. On avait laissé échapper une si belle occasion de les dompter, une occasion qui ne se représenterait peut-être plus. Encore si les Macdonaids avaient pu résister, ou du moins si on avait pu faire un exemple sur les pires des Macdonalds, Keppoch et Glencoel Mais il paraissait qu’on n'aurait pas même à sévir contre Keppoch et Glencoe, ces pillards qui dans un pays bien gouverné seraient déjà pendus depuis trente ans ?. Pendant que le Maître de Stair se lamentait ainsi, Argyle vint lui apporter quelque consolation. On avait eu tort d'annoncer que Mac-lan avait prêté serment à la date présente. Le secrétaire d'Etat se réjouit. Un clan du moins était à la merci du gouvernement, et ce clan était le plus scélérat de tous. On pourrait donc accomplir un grand acte de justice ou même de charité, faire un mémorable et terrible exemple 5.

Il restait cependant une difficulté. Mac-lan avait prêté serment. 1l l'avait prêté trop tard, il est vrai, pour avoir le droit d’invoquer la lettre et la promesse du roi; mais le fait qu'il l'avait prêté ne pouvait pas être dissimulé à ceux qui décideraient de son sort. La preuve de la soumission tardive de Mac-lan fut supprimée par une sombre intrigue dont l'histoire est imparfaitement connue, mais qui, selon toutes les probabilités, fut conduite par le Maître de Stair. Jamais on a mis devant les yeux de la Commission le certificat transmis par le shériff de l’Argyleshire au Conseil d'Edimbourg, mais on le montra à quelques hauts fonctionnaires individuellement et entre autres au Lord-Président Stair, père du Secrétaire d'État. Ces personnes déclarèrent le certificat irrégulier, et par le fait absolument nul : il fut détruit.

Cependant le Maître de-Stair complota avec Breadalbanè et Argyle la perte des montagnards de Glencoe. Il était né-

} * London Gaxetle, january 14 and 18, 1691-2, . | * « J'aurais désiré que les Macdonalds ne se fussent pas divisés et je suis fâché que Keppoch et Mac-lan de Glencoe se soient mis à l’abri. » Lettre | Le TT èR de Stair à Levingstone, 9 janvier 1691-2, citée dans le rapport e D.

= * Lettre du Maître de Stair à Levingstone, 11 janvier 1691-2, citée dans le Rapport de 1695,

cessaire d'avoir l'agrément du roi, non pour les détails, mais pour trancher la question de savoir si Mac-Tan et ses vassaux seraient ou ne seraient pas traités comme rebelles hors la loi. Ee Maître de Stair ne rencontra aucune objection dans le cabinet de Guillaume; qui, selon toute probabilité, n'avait jamais oui patler des montagnards de Glencoe que comme de vrais bandits. Il savait aussi qu'ils n'avaient pas fait leur soumission au jour prescrit. Savait-il qu'ils l'eussent faite postérieurement à ce jour-là? Non, sans doute. Si ce dont il s'agissait attira son attention, il dut pénser qu’on ne devait pas laisser échapper l’occasion de mettre un terme aux dévastations et aux pillages dont avait tant souffert uné population paisible et mdustrieuse.

On présentait un ordre à sa signature; il le signa; mais s'il en faut croire Burnet, il ne le lut pas. Quiconque n’est pas étranger aux affaires publiques sait que les princes et les ministres signent toutes les pièces, et par le fait doivent si gner des pièces qu'ils n'ont pas lues ; et de tous les documents possibles, un document relalif à une petite tribu de montagnards vivant dans un désert qui n'existait sur aucune earte, ne pouvait guère intéresser un souvérain tout préoccupé de projets desquels dépendait la destinée de l’Europe. Mais en supposant même qu'il lut l'ordre auquel il apposa son nom, il est difficile de trouver une raison pour le blämer!.

Cet ordre, adressé au commandant de la force armée en Ecosse, était rédigé en ces termes : « Quant à Mac-lan de Glencoe et cette tribu, si on peut les distinguer des autres Highlanders, il sera convénable, pour satisfaire à la justice publique, d'extirper cette bande de voleurs. » Ces termes ont paturellement un sens parfaitement innocent, et sans l’horrible tragédie qui s'ensuivit, ils auraient été universellement compris dans ce sens. C'est sans aucun doute un des premièrs devoirs d’un gouvernement d’extirper les bandes de

* Burnet, en 1693, écrivait au sujet de Guillaume : « Il laisse aller les affaires jusqu’à ce qu’il y ait une masse de papiers, et alors il les signe avec aulant de bâle qu'il a mis de lenteur à les expédier. « Burnet, Manuscrit Harl. 6584. On ne remarque aucun signe de retard ou de précipitation dans la correspondance de Guillaume avec Heinsius. La vérité est que le : roi connaissait à fond la politique du continent et y portait toute son attention. 11 prenait moins d'intérêt aux affaires d’Angicterre, ct, quant aux affaires d’Ecosse, c’elaient celles qui l’occupaient le moius,

voleurs. Cela ne veut pas dire qu’on doive assassiner traitreusement dans leur sommeil tous les voleurs, ni même que tous les voleurs doivent être exécutés publiquement après un jugement régulier, mais bien‘ que toutes lès bandes ou une certaine bande doivent être complétement dispersées, et qu’il faut y procéder avec la rigueur indispensable. Si Guillaume avait lu et pesé les termes qui lui étaient soumis par son Secrétaire d'Etat, il aurait probablement entendu par ces termes que Glencoe serait occupé par les troupes, que la résistance, si résistance il y avait, serait vigoureusement réprimée, qu’un châtiment sévère serait infligé aux membres influents du clan quon trouverait coupables de grands crimes, que quelques jeunes maraudeurs, plus accoutumés au maniement de la claymore que de la charrue, et qu'on n'espérerait pas convertir en laboureurs paisiblés, seraient envoyés à l’armée des Pays-Bas, que d’autres seraient transportés aux plantations d'Amérique, et que les Macdonalds qu'on tolérerait däns leur vallée natale seraient désarmés et tenus de donner des otages pour garantie de-leur bonne conduite. Un plan semblable à celui-là avait été, nous le savons, le texte d'une discussion récente dans les cercles politiques d'Edimbourg !. Peut-on nier que Guillaume aurait bien mérité de son peuple s'il avait extirpé de cette manière, nonseulement la tribu de Mac-Ian, mais encore toutes les tribus des montagnes faisant profession d'enlever les bestiaux et d’incendier les maisons?

L'extirpation professée par le Maître de Stair était tout autre, Son plan consistait à faire une boucherie de toute la race des voleurs, cette race de damnés. Tel était le langage par lequel-il épanchait sa haine. Il étudia la topographie du pays sauvage qui entourait Glencoe et fit ses arrangements avec une habileté infernale. Il voulait, autant que possible, frapper un coup prompt, écrasant et tout à fait inattendu. Mais si Mac-Ian, averti du danger, cherchait un-refuge chez ses voisins, il fallait qu'il trouvât tous les chemins “barrés. Le défilé de Rannoch devait être gardé. Le laird de Weems était un chef puissant dans le Strath-Tay : on le préviendrait que s'il donnait asile aux proscrits, ce serait au péril de sa

» Relation impartiale, 1695,

propre sûreté. Breadalbane promit de couper la retraite aux fugitifs d’un côté, Mac-Callum More d’un autre. « Il était heureux qu'on fût en hiver, » écrivait le Secrétaire d'Etat : « c'était le temps le plus favorable pour exterminer les misérables; les nuits étaient si longues, les sommets des montagnes si froids et les ouragans si fréquents, que les hommes les plus robustes ne pouvaient rester longtemps exposés aux intempéries de l’air sans un toit, sans du feu pour se ré- Chauffer. Impossible surtout aux femmes et aux enfants de trouver un abri dans le désert. » En écrivant ainsi, le Maitre de Stair n'eut pas une seule fois la pensée qu’il commettait un acte atroce ; il avait toute l’approbation de sa conscience. Le devoir, la justice, la charité et même la clémence, tels étaient les noms sous lesquels il déguisait sa cruauté, et il n'est nullement improbable qu'il se trompait sincèrement lui-même !.

Hill, qui commandait les troupes assemblées au fort Wil- ‘liam, ne fut pas l'officier à qui on confia l'exécution du noir dessein. Il semble avoir été un homme humain qui s’affligea beaucoup d'apprendre que le gouvernement était résolu à être sévère, et vraisemblablement on s'imagina que son cœur faiblirait au moment critique. Il reçut l’ordre de mettre un fort détachement sous les ordres de son lieutenant-colonel. A celui-ci, nommé Hamilton, il fut insinué qu'il avait une occasion excellente de se faire bien valoir dans l'esprit de ceux qui étaient au timon des affaires. Parmi les soldats qu'il eut à commander, la plupart étaient des Campbells et appartepaient à un régiment levé récemment par Argyle et appelé le régiment d’'Argyle. On réfléchit probablement que dans une circonstance semblable l'humanité pourrait l'emporter sur la simple habitude de la discipline et qu’on ne devait pas trop compter sur des cœurs non ulcérés par une inimitié comme celle qui avait longtemps divisé les montagnards de Glencoe et les vassaux de Mac-Callum More.

Si Hamilton avait marché directement contre les Macdonalds de Glencoe et les avait passés au fil de l'épée, les apologistes n'eussent pas manqué à cette exécution, et certaine-

* Voir ses lettres citées dans le Rapport de 1695 et dans les Mémoires sur les massacres de Glencoe.

ment des précédents nombreux auraient probablement servi à la justifier. Mais le Maître de Stair avait expressément recommandé une différente manière de procéder. Si on eût donné la moindre alarme, le nid des voleurs se serait trouvé vide; poursuivre les fugitifs dans une région si sauvage devenait une affaire longue et difficile, malgré toute l'assistance de Breadalbane et d’Argyle. « Mieux vaudrait ne rien faire que de ne pas réussir, écrivait le Maître de Stair. Une fois la chose résolue, qu’elle se fasse secrètement et subitement à. On lui obéit et il fut décidé que les montagnards de Glencoe périraient, non par une exécution militaire, mais par le plus lâche et le plus perfide des assassinats.

Le 1er février, cent vingt soldats du régiment d'Argyle, commandés par un capitaine nommé Campbell et un lieutepant nommé Lindsay, marchèrent sur Glencoe. Le capitaine Campbell était plus communément appelé Glenlyon, en Ecosse, de la gorge des montagnes où était situé son domaine. Il avait toutes les qualités requises pour le service auquel on l’employait, un front qui ne savait pas rougir, la langue facile et menteuse, un cœur de bronze. C'était aussi un de ces Campbells, en petit nombre, que les Macdonalds pouvaient accueillir sans défiance, car sa nièce ayait épousé Alexandre, le second fils de Mac-Tan. |

L'approche des habits rouges causa quelque inquiétude parmi la population de la vallée. John, le fils aîné du chef, vint à la rencontre de ces étrangers, escorté de vingt hommes du clan, et demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant Lindsay répondit que les soldats venaient en amis et qu'ils ne demandaient que d'être hébergés. Ils furent reçus avec bonne grâce sous le chaume de la petite peuplade. Glenlyon et un détachement de ses hommes se logèrent chez un tacksman ou surveillant qu'on nommait Invérriggen, à cause du groupe de Cabanes sur lesquelles s’exerçait son autorité. Lindsay prit son quartier plus près de la demeure du vieux chef,

Auchentriater, un des principaux du clan qui régissait le hameau d’ Auchnaïon, trouva place pour une compagnie commandée par le RE Sie Barbour. Les cbr ne furent pas

* Rapport de 1695.

épargnées, On servit aux soldats du bœuf qui avait probablement été engraissé dans de lointains pâturages, mais sans leur demander aucun payement, car, pour l'hospitalité comme pour le vol, les maraudeurs gaëliques rivalisaient avec les Bédouins. Pendant douze jours les soldats vécurent familièrement chez les Macdonalds. Le vieux Mac-lan, qui jusque-là n'avait pu s'empêcher d’être quelquefois inquiet sur les dispositions du gouvernement à son égard, paraît avoir été rassuré par cette visite. Les officiers passèrent une grande partie de leur temps dans sa société et celle de sa famille. On égayait les longues soirées auprès du feu de tourbe grâce à des jeux de cartes parvenus dans çe coin reculé du monde et grâce aussi à l'eau-de-vie de France provenant, selon toute probabilité, du don d'adieu fait par le roi Jacques à ses partisans de la haute Écosse. Glenlyon se montra cordialement affectionné à sa nièce et à Alexandre, son mari. Il se rendait tous les jours à leur maison pour y boire sa goutte du matin. Cependant il observait avec une attention minu-

tieuse toutes les issues de la montagne par lesquelles les Macdonalds pourraient tenter de se sauver quand serait donné le signal du massacre, et il rapportait à Hamilton le résultat de ses observations. |

Hamilton avait fixé le jour fatal. C'était le 13 février, à cinq heures du matin, Il espérait qu'avant ce moment-là il serait arrivé à Glencoe avec quatre cents hommes et aurait intercepté tous les terriers où pourraient se réfugier le vieux renard et ses deux renardeaux, ainsi que Mac-lan et ses fils étaient surnommés par les meurtriers. Mais le 13 février, à cinq heures précises, -qu'Hamilton fût arrivé ou non, Glenlyon devait tomber sur les Macdonalds et les égorger tous, au-dessous de l’âge de soixante et dix ans.

La nuit fut rude. Hamilton et sa troupe, ralentis dans leur marche, ne furent rendus que longtemps après l'heure fixée. Pendant qu'ils luttaient contre le vent et la neige, Glenlyon soupait et jouait aux cartes avec ceux qu’il devait massacrer avant le lever du jour. Lui et le lieutenant Lindsay, ils s'étaient engagés à diner avec le vieux chef pour le lendemain.

Dans la soirée, un vague soupçon traversa l'esprit du fils - aîné de Mac-Ilan. Les soldats étaient évidemment dans un état d'agitation, et quelques-uns avaient laissé échapper des

exclamations étranges. On avait entendu, disait-on, deux d'entre eux chuchoter ensemble : « Je n'aime pas cette affaire-là, murmurait l'un; je serais charmé de combattre corps à corps avec les Macdonalds, mais les tuer dans leurs lits ! — 11 faut obéir aux ordres qu'on nous donne, avait répondu l'autre voix. Si ce n'est pas bien, c’est sur nos ofli-

ciers que cela retombe. » Telle fut l'anxiété de John Macdo- * nald, qu’un peu après minuit il se rendit aux quartiers de. Glenlyon. Glenkyon et ses soldats étaient tous debout, oceupés à fourbir leurs armes. John, très-alarmé, demanda ce que signifiaient ces préparatifs. Gleniyon prodigua les assurances amicales : « Quelques voleurs du clan Glengarry, dit-il, ont rôdé dans la campagne, et nous nous préparons à marcher contre eux. Vous n'avez rien à craindre; croyez-vous que Si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donné un avis à votre frère Sandy ! et à sa femme? » Les soupçons de John se calmèrent, il retourna à sa maison et se coucha. -

El était cinq heures du matin qu'Hamilton et ses soldats se trouvaient encore à quelques milles de Glencoe, laissant ainsi libres les issues qu'ils auraient dû occuper. Mais les ordres transmis à Glenlyon étaient précis, et il procéda à leur exécution dans le petit village où il avait pris ses quartiers. Son hôte Enverriggen et neuf autres Macdonalds furent arrachés de leurs lits, garrotiés et massacrés. Un enfant de douze ans se eramponpa aux jambes du capitaine et implora sa pitié. Il était prêt à tout faire; il irait n'importe où, il suivrait Glenlyon au bout du monde. Glenlyon limpitoyable semblait déjà, dit-on, s’attendrir, mais un scélérat nommé Drummond tua l'enfant d’un coup de fusil.

À Auchnaion, le tacksman Antchentriater s'était levé de bonne heure avec huit personnes de sa famille ce matin-là, et il était assis autour du feu lorsqu'une décharge de mousqueterie le jeta sur le carréau, ainsi que sept de ses compagnons: Son frère, resté seul sans blessures, interpella le sergent Barbour, qui commandait l'escouade des meurtriers, et lui demanda comme une faveur qu’on lui accordât de périr en plein air. « Très-bien, répondit le sergent, j'y consens en souvenir de votre hospitalité! » Le montagnard, handi, vigou=

® Diminutif écossais d'Alexandre.

reux et profitant de l'obscurité, sortit de la cabane, fondit sur : les soldats qui allaient le coucher en joue, jeta son manteau sur leurs têtes et disparut en un moment.

De son côté, Lindsay était allé frapper à la porte du vieux chef, demandant à entrer en se servant de paroles amies. La porte s’ouvrit, Mac-Ian reçut une balle dans la tête, tandis qu’il s’habillait et disait à ses gens d'apporter quelques rafraichissements à ses visiteurs. Deux de ses gens furent tués par la même décharge. Sa femme était déjà levée et habillée avec cette recherche de parure commune aux princesses de la montagne. Les soldats la dépouillèrent de ses vêtements et de ses bijoux. Comme les bagues ne pouvaient sortir aisément de ses doigts, un soldat les lui arracha avec ses dents. Elle mourut le lendemain.

L'homme politique à qui doit être principalement imputé ce crime infâme l'avait tramé avec une habileté consommée, mais l'exécution trompa ses calculs et ne lui en laissa guère que la honte. Une suite de surprises sauva les trois quarts des condamnés de Glencoe. Hamilton et Glenlyon possédaient toutes les qualités morales qui rendent les hommes propres à un massacre; mais ni l'un ni l’autre ne semblent avoir été bien habiles dans la pratique. Hamilton avait fait son plan sans tenir compte de la température, et cela dans un pays, dans une saison où la température devait être mauvaise. Il en résulta que les terriers des renards, comme on les appelait, ne furent pas bouchés à temps. Glenlyon commit aussi la faute de se servir d’armes à feu, au lieu d’expédier ses hôtes à l’arme blanche.

Les détonations successives de la mousqueterie, entendues de trois points de la vallée, avertirent les Macdonalds du massacre. De cinquante chaumières, les habitants à demi aus s’enfuirent, sous le couvert de la nuit, aux refuges de leur gorge sans chemins frayés. Les fils même de Mac-Ian, désignés plus particulièrement aux meurtriers, parvinrent à s'échapper, réveillés par des serviteurs fidèles. John, qui devenait le patriarche du clan par la mort de son père, quittait sa demeure au moment où arrivaient vingt soldats la baïonnette au bout du fusil. Il était grand jour avant qu'Hamilton fût rendu à Glencoe, où il trouva l'œuvre de sang à peine accomplie à moitié. Trente cadavres étaient étendus sur les

tas de fumier devant les portes. Dans le nombre on reconnaissait une ou deux femmes, et, spectacle plus piteux et plus effrayant encore, une petite main coupée à quelque en: fant dans la confusion de la boucherie. On trouva un vieillard vivant encore. Ce Macdonald était probablement trop infirme pour fuir, et comme il avait plus de soixante-dix ans, il n'était pas compris dans les ordres transmis à Glen- . lyon. Hamilton tua le vieillard de sang-froid. On mit ensuite le feu aux hameaux abandonnés et la troupe partit chassant devant elle les moutons, les chèvres, neuf cents vaches.et deux cents de ces petits-chevaux à longs crins qu’on élève dans les montagnes d'Ecosse.

On dit, et il n’est que trop facile de le croire, que les souffrances des fugitifs furent terribles. Combien de vieillards, combien de femmes, avec leurs petits enfants dans les bras, durent tomber dans la neige et y dormir de leur dernier sommeill Combien d’autres ayant rampé, épuisés de fatigue ét mourant de faim, jusqu'aux cavernes'et aux précipices, moururent dans ces sombres retraites et y devinrent la proie des corbeaux! Il est probable que ceux qui périrent de froid, de lassitude et faute d'aliments, ne furent pas moins nombreux que ceux qui périrent sous les coups des assassins. Après que les soldats se furent retirés, les Macdonalds sortirent de leurs refuges et, s’aventurant sur l'emplacement de leurs huttes, recueillirent les corps parmi les ruines fumantes pour leur accorder quelques-uns des rites des funérailles. La tra dition raconte que le barde héréditaire de la tribu prit place sur un rocher qui dominait le théâtre du massacre et fit entendre une longue lamentation funèbre. Quatre-vingts ans après, ce triste chant de mort était encore récité par la population de la vallée !. |

Les survivants pouvaient bien craindre de n'avoir échappé aux balles et aux baïonnettes ou aux sabres que pour périr par la famine. Le domaine de Glencoe n’était plus qu'un désert, Maisons, granges, mobilier, ustensiles de culture, trou-

* Déposition de Ronald Macdonald dans le Rapport de 1695. — Lettres des Montagnes, 17 mai 1773. — Je ne cite mistress Grant que pour ce qu’elle entendit raconter et vit elle-même. Son récit du massacre fut écrit vraisemblablement sans le secours des livres, et il est grossièrement incorrect. Par le fait, elle se trompe de deux années sur la date de l'événement,

peaux de moutons, gros bétail, chevaux, etc., ete., tout avait disparu. Il fallait le laps de plusieurs mois âvant que le clan pût rétablir sur son territoire les établissements nécessaires à entretenir la plus misérable existence !.

Il pourra paraître étrange que ces événements n'aient pas été immédiatement suivis d’une explosion d'exécration dans toutes les parties du monde civilisé. Le fait est cependant que ce ne fut qu'après des années écoulées que se réveilla complétement l’indignation publique, et après plusieurs mois que les scènes les plus noires et les plus tragiques trouvèrent crédit parmi les ennemis du gouvernement. On comprend que le massacre n’ait pas été mentionné dans les gazettes de Londres, ni dans les Mercures mensuels qui n'étaient guère moins dévoués à la cour que les gazettes, ni encore moins dans les brochures imprimées avec privilége des censeurs officiels. Mais ce qui est extraordinaire, c'est qu'il n’y soit fait aucune allusion dans les journaux privés ou dans les lettres écrites par des personnes libres de tout contrôle. On n’en trouve pas un mot dans le Journal d'Evelyn. Dans celni de Luttrell (Narcissus Euttrell's Diary) on lit ce paragraphe remarquable, cinq semaines après la boucherie de Glencoe : « Les lettres d'Ecosse décrivent ce royaume comme parfaitement tranquille, sauf quelques murmures encore sur les questions ecclésiastiques. » Les ministres hollandais informaient régulièrement leur gouvernement de toutes les noue velles d’'Ecosse. Ils eroyaient à cette époque qu'il valait la peine de mentionner qu’un navire charbonnier avait été pris par un corsaire près de Berwick, que la malle d'Edimbourg avait été dévalisée, qu'une baleine avec une langue de dixsept pieds de long et de sept pieds de large s’était échouée

* Pour ce récit du massacre de Glencoe, j'ai consulté surtout le Rapport de 1695 et le Galienus redivivus. Quelques lecteurs pourraient bien être embarrassés pour deviner ce titre si étrange d’un pamphlet jacobite sur le massacre de Glencoe. On en trouvera l’explication dans une lettre de l’empereur Galliep, conservée par Trebellius Pollio, auteur d’une Vie d’Engenuus. Ingenuus avait suscité une rébellion dans le Mæsie; if fut défait et tué. Galien ordonna le ravage de toute la province, et écrivit à l’un de ses lieutenants en un langage auquel celui du Maître de Stair me ressemblait que trop : — «Non muhi satisfacies si tantum armatos occideris, quos et » fors belli interimere potuisset. Perimendus est omnis sensus virihis. Occi- » dendus est quicunque maledixit. Occidendus est quicunque male voluit, » Lacera, occide, concide, » —

près d'Aberdeen. Mais aucune de leurs dépêches ne fait soupconnèr le bruit de quelque chose d'extraordinaire dans les Highands. La nouvelle que quelques hommes du clan Macdonald avaient été tués fut transmise, il est vrai, environ trois semaines après, d'Edimbourg à Londres. Mais cette. nouvelle se fondait sur des rapports vagues et contradictoires, et le plus triste de tous était bien loin d'approcher de l’horrible vérité. La version whig de cette histoire était que le vieux voleur Mac-lan avait tenté de faire tomber les soldats dans une embuscade, et qu'ayant été pris dans son propre piége, il y avait péri l'épée à la main avec quelques-uns de son clan. La version jacobite, écrite à Edimbourg le 23 mars, parut dans la Gazette de Paris du 7 avril. Glenlyon, y disaiton, à la tête d'un détachement du régiment d’Argyle, ayait été envoyé pendant la nuit à Glencoe pour y surprendre les habitants, dont il avait tué trente-six hommes .ou jeunes enfants et quatre femmes !, Dans tout cela rien de très-étrange ou de révoltant. Une attaque nocturne, dirigée contre. une bande de voleurs retranchés dans une forteresse naturelle, peut être une attaque militairement légitime ; pendant l’obsecurité et la confusion d'une pareille attaque, l'homme le plus humain peut être assez malheureux pour atteindre une femme ou un enfant. Les circonstances qui donnent un caractère particulier au massacre de Glencoe n'étaient pas mentionnées par le correspondant d'Edimbourg de la Gaxette de Paris; ni la foi trahie, ni l'hospitalité violée, ni les douze jours d'amitié feinte et de repas à la même table, de visites matinales, de santés échangées, de parties aux cartes, etc., nous pouvons parfaitement en inférer que ces circonstances devaient être encore inconnues aux mécontents curieux qui résidaient dans la capitale de l'Ecosse, à trente et quelques lieues de l’endroit où les choses s’étaient passées, dans la partie sud de l'ile. | .. | Pour le bourgeois de Londres de ce temps, la contrée d’Appin était ce qu'est pour nous la Cafrerie ou Bornéo. Il n'était pas plus ému d'apprendre que quelques bandits des montagnes avaient été surpris et tués, que nous ne le sommes

‘ Ce que l'on appelle la version whig de l’histoire est donnée aussi bien que la version jacobile dans la Gagette de Paris du 7 avril 1692,

d'apprendre qu’une peuplade d'Amakosahs, voleurs de bestiaux, ont été taillés en pièces, ou qu'une barque pleine de pirates malais a été coulée bas. Le bourgeois de Londres était convaincu qu'on n'avait fait à Glencoe rien de plus que ce qui se faisait dans mainte autre vallée d'Ecosse. On se disait qu'il y avait eu une rixe nocturne, comme il y en avait cent, entre les Macdonalds et les Campbells, et que les Campbells avaient assommé les Macdonalds. |

Petit à petit toute la vérité se révéla. Par une lettre écrite à Edimbourg, deux mois environ après la date du crime, il paraît que les horribles détails en étaient connus des Jacobites de la ville. Pendant l'été, le régiment d’Argyle fut envoyé en garnison dans le sud de l’Angleterre, et quelques soldats firent d’étranges aveux, que leur arracha l'ivresse, sur ce qu'on les avait forcés de faire l'hiver précédent. Les Non-Jureurs eurent vent de la chose, et une fois sur la trace ne négligèrent rien pour tout savoir; leurs presses secrètes travaillèrent alors, et enfin, l’année suivante, la relation en fut rendue publique ‘. Mais il y eut longtemps des incrédules. Les mensonges habituels des pamphlétaires jacobites leur-avaient attiré de justes châtiments. Lorsque, pour la première fois, ils dirent la vérité, on supposa qu'ils faisaient un roman. Ils se plaignirent avec amertume que le public traitàt comme une invention factieuse une histoire parfaitement authentique ?. A la date de 1695, Hickes, dans une dissertation par laquelle il cherchait à défendre son conte favori de la légion thébaine contre l'argument irréfutable tiré du silence des historiens, fit la remarque qu’il était bien permis de douter qu'aucun historien fit un jour mention du massacre de Glencoe. Il y avait en Angleterre, dit-il, plusieurs milliers de personnes bien élevées qui n'avaient jamais oui parler de ce massacre, ou qui le regardaient comme une fable 5. . |

: Je crois que les circonstances qui donnent un caractère si particulier d’atrocité au massacré de Glencoe furent publiées pour la première fois par Charles Leslie dans l’Appendice de sa Réponse au Roi. La date de la Réponse à Leslie est 1692. Mais il faut se rappeler que la date de 1692 répondait alors à ce que nous appellerions le 25 mars 1693. L'ouvrage de Leslie contient quelques remarques sur un sermon de Tillotson, qui ne fut imprimé qu’en novembre 1692. Le Galienus redivivus suivit de près.

* Galienus redivivus. | Hickes on Burnet and Tilloison, 1695.

Cependant la punition de quelques-uns des coupables commença de bonne heure. Hill, qu’on ne peut guère rendre leur complice, se sentit troublé; Breadalbane, endurci comme il l'était, éprouva des remords ou la crainte des représailles.

Quelques jours après que les Macdonalds furent retournés à leurs anciennes demeures, l’intendant du comte visita les ruines de la maïson de Glencoe, et chercha à persuader aux fils du chef assassiné de signer une déclaration par laquelle ils reconnaissaient Breadalbane innocent du sang répandu. L'intendant leur donna l'assurance qu’en retour, la grande influence de Sa Seigneurie serait employée à leur obtenir de la couronne une amnistie et la remise de toutes leurs amendes. !. Glenlyon fit de son mieux pour paraître exempt dé toute inquiétude. 11 se montra dans le plüs fréquenté des cafés d'Edimbourg et y parla tout haut, avec un air content de lui, du service important qu'il avait rendu au gouvernement dans les montagnes. Quelques-uns de ses soldats, tou- . tefois, qui l’observaient de près, mumurèrent tout bas que toute cette bravoure était affectée. Il n’était plus le même depuis cette fatale nuit. Sa physionomie avait changé. Dans tous les lieux, à toutes les heures, pendant la veille ou le sommeil, Glencoe lui apparaissait sans cesse ?. |

Mais quelques craintes qui troublassent Breadalbane, quelques spectres qui hantassent Glenlyon, le Maitre de Stair n'avait ni crainte ni remords. Il était, il est vrai, mortifié; mais il ne l’était que des bévues d'Hamilton qui avait laissé échapper tant d'hommes de cette race maudite. « Marchez droit et ne craignez personne, » répétait-il dans ses lettres. Peut-il y avoir un devoir plus sacré que de débarrasser le pays des voleurs? La seule chose que je regrette, c'est qu’il s’en soit échappé un seul 5, »

Le 6 mars, Guillaume, ignorant, selon toute probabilité, les détails du crime qui a répandu un sombre nuage sur sa gloire, était parti pour le continent, laissant la reine pour gouverner l'Angleterre pendant son absence #.

à Ts ppoe de 1695,

* Galrienus redivivus.

é Rapport de 1695.

* Gazette de Londres, 7 mars 1691-2.

H aurait peut-être différé son départ, s’il avait su que le gouvernement français avait, depuis quelque temps, fait de grands préparatifs pour une descente sur notre île'. Un événement était survenu qui avait changé la politique de la Cour de Versailles. Louvois n’était plus. Il avait été à la tête de l'administration militaire de son pays pendant un quart de siècle : il avait joué le principal rôle dans la direction de deux guerres qui reculèrent les limites de la France et remplirent le monde de la renommée des armées françaises, et il avait vécu pour en voir commencer une troisième qui réclamait toute sa capacité. Entre lui et les célèbres capitaines chargés d'exécuter ses plans ilexistait peu d'harmonie. Son caractère impétueux et sa confiance en lui-même le poussaient à trop s'immiscer dans la conduite des troupes en campagne, alors même que ces troupes étaient commandées par Condé, par Turenne ou par Luxembourg. Mais il était le plus grand adjudant général, le plus grand quartier-maitre général, le plus grand commissaire général qu'eût jamais eu l'Europe. On peut vraiment dire qu'il avait fait une révolution dans l’art de discipliner, de répartir, d’équiper et d’approvisionner les armées. En dépit cependant de ses talents et de ses services, il était devenu odieux à Louis et à celle qui gouvernait Louis. La dernière fois que le roi et le ministre travaillèrent ensemble, la mauvaise humeur éclata violemment des deux côtés. Le ministre alla jusqu’à jeter son portefeuille par terre. Le roi, oubliant, ce qu'il oubliait rarement, qu'un roi doit être un gentilhomme, leva sa canne. Heureusement sa femme était présente, et avec sa prudence habituelle lui saisit le bras. Elle entraina ensuite Louvois hors du cabinet et l’exhorta à revenir le lendemain comme si rien ne s'était passé d’extraordinaire. Il revint le lendemain, mais la mort sur le visage. Le roi, quoique plein de ressentiment, fut touché

* Burnet, 11, 93, dit que le roi ignorait à cette date les intentions du gouvernement français. Ralph contredit Burnet avec beaucoup de rudesse, Mais Burnet avait raisôg, comme le prouve incontestabiement la correspondance de Guillaume avec Heinsius. En avril 24 (mai 4), Guillaume écrivait: « Je ne puis vous dissimuler que je commence à appréhender une descente en Angleterre, quoique je n’aye pu le croire d’abord; mais les avis sont si multipliés de tous les côlés et accompagnés de tant de particularilés, qu’il n’est plus guère possible d'en douter. » Je cite une traduction française qui fait partie des Manuscrus de Hackintosh.

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