L. VII. CII.VII. DÉVELOPPEMENT DU COMMERCE DES PELLETERIES
vie meilleure avec le secours des arts de l'Europe dans lesquels il les initia, et sous l'empire de la religion chrétienne. Après avoir consacré chaque année la belle saison à faire ces découvertes, à jeter les fondements d'un vaste établissement colonial, à donner à la colonie de Québec en particulier les soins administratifs qu'elle réclamait, l'hiver, il repassait en l^^urope, instruisait le gouvernement des résultats déjà obtenus, des efforts à faire et des desseins à poursuivre dans l'avenir, des erreurs et des mesures dangereuses à éviter. On peut le considérer comme l'agent par excellence, comme le ministre principal dont Henri se servit pour l'exécution du projet qu'il avait formé de constituer une nouvelle France dans l'Amérique septentrionale.
Il ne reste plus qu'à exposer quels développements le commerce français avait pris par l'effet même des découvertes et de la colonisation ; dans quelles erreurs et quels excès il tomba durant les dernières années de ce règne ; à quels moyens dut recourir le gouvernement pour corriger ces abus, et pour sauver en même temps la Compagnie française d'Amérique, dont la chute devait entraîner celle des colonies, à moins que l'Etat, changeant de maxime, ne se chargeât de soutenir leur existence.
Avant les entreprises de de Monts, la traite des castors et des autres pelleteries, quoique importante déjà pour les provinces maritimes du royaume, comme nous l'avons vu, ne se faisait cependant que sur quelques points de l'ile du cap Breton et de l'Acadie, et au port de Tadoussac : des contemporains et des témoins oculaires nous apprennent que ce port n'était primitivement fréquenté que par un petit nombre de navires marchands. En 1605 et 1608, deux nouveaux lieux de traite, et deux comptoirs réguliers furent ouverts au commerce des pelleteries
RT DES CUIRS. LlCEUïÉ RENDUE A CE COMMERCE. 59!J
au Port-Royal et à Québec : le commerce des cuirs s'y joignit, et telle devint l'activité des transactions, qu'en 1608, quatre-vingts vaisseaux français fréquentaient les ports de l'Acadie, le golfe et le fleuve Saint-Laurent. L'érection d'un fort et d'un troisième comptoir au saut Saint-Louis, en IGll , donna encore de nouveaux développements à cette industrie, et en quelque lieu que se transportât Ghamplain pour faire des découvertes, il trouvait toujours à sa suite une douzaine de barques chargées de marchands, qui essayaient d'organiser la traite des castors et autres pelleteries, avec les tribus sauvages chez lesquelles on pénétrait pour la première fois \
Mais on pouvait prévoir que ce commercé déjà si étendu, destiné chaque jour à prendre de nouveaux accroissements , serait en moins de trois années perdu pour les négociants libres et pour la nation entière, par la même cause qui avait menacé de ruine le commerce des épiceries chez les Hollandais , par la concurrence elfrénée, si le gouvernement ne se hâtait d'extirper le vice qui le rongeait dans son germe. Le privilège exclusif accordé pour la seconde fois à de Monts et à la Compa-
' Nous donnons ici eu entier un texte de Lescarbot, dont nous avons extrait un passage, page 537. L'ensemble de ce passage et le témoignage de Ghamplain, cité plus haut, montrent quelle extension le commerce des pelleteries et des cuirs avait prise sous le règne de Henri IV. Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France, édition 1618, 1. V, ch. p, p. 637. « Avant les entreprises du sieur de Moûts, à peine » avoit-ouou! parlé de Tadoussac, ains les Sauvages, par manière d'ac- » quit, voire seulement ceux des premières terres, venoient trouver les » pécheurs de morues vers Bacaillos (île du cap Breton) et là tro- » quoieut ce qu'ils avoient presque pour néant. Mais l'envie et la ra- » pacité les a aujourd'hui portés jusques au sault de la rivière de » Canada (saut Saint-Louis), et ne sçauroit Ghamplain y aller qu'il » n'ait une douzaine débarques à sa queue, pour lui ravir ce que son » travail et son industrie lui devroit avoir acquis. » — Pour les quatrevingts vaisseaux fréquentant les ports d'Acadie, le golfe et le fleuve Saint-Laurent en 1608, voir ci-dessus la citation de Ghamplain, p. 586.
600 I.IV. VII. cil. VII. DÉPLORABLES ABUS NÉS DE CETTE LIBERTE.
gnie le 7 janvier 1G0.8, expira le 7 janvier 1609, et dès ce moment la liberté fut rendue au commerce des pelleteries et des cuirs. Voici quels effets produisit en un an cette liberté, dégénérée en licence dès le principe, faute d'avoir été réglée par le pouvoir et d'avoir su se discipliner elle-même.
« Aujourd'hui, dit un contemporain, depuis la liberté » remise, les castors se vendent au double de ce que le )) sieur de Monts en retiroit. Car l'avidité a été si grande, » qu'à l'envi l'un de l'autre, les marchands ont gâté le » commerce. Il y a huit ans que pour deux gâteaux ou » pour deux couteaux, on eût eu un castor, et aujour- » d'hui il en faut quinze ou vingt. Et il y en a, cette an- » née mil six cent dix, qui ont donné gratuitement toute » leur marchandise aux Sauvages, afin d'empêcher l'en- » treprise sainte du sieur de Poutrincourt, tant est grande » l'avarice des hommes. Tant s'en faut que cette liberté » de commerce soit utile à la France, qu'au contraire, » elle y est extrêmement préjudiciable '. « Les marchands s'étaient fait les uns aux autres une telle concurrence, en achetant la denrée aux naturels du pays qui en étaient détenteurs, que le prix de la denrée était devenu huit ou dix fois plus élevé que dans le principe. Les marchands, comme on vient de le voir, faisaient payer tout ou partie de cette différence aux consommateurs. Mais il devait arriver, de toute nécessité et en peu de temps, que les consommateurs, trouvant le prix excessif, renonceraient à l'usage du castor dans les chapeaux, reviendraient à l'emploi des matières et étoffes foulées dont on s'était servi autrefois , que dès lors les castors resteraient entre les mains des marchands une matière dont ils ne pour-
* Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France, 1. V, ch. l,p. GH, 612, édition 1618.