PAR L’AVÉNEMENT DE HENRI IV
de Guise dans sa tentative d’usurpation successive de la couronne sur les deux branches de la maison royale, les Valois et les Bourbons ; dans un avenir rapproché, alors que les prétendants auraient usé les forces du pays contre lui-même, d'aider Philippe IT à subjuguer le royaume, à le réduire en province espagnole. La France était plus déchirée, plus menacée qu’elle ne l'avait été, depuis qu’un roi d'Angleterre avait.été couronné roi de France dans Paris.
Les papes Grégoire XIIT, Sixte-Quint et Grégoire XIV, conspiraient à la dissipation de PEtat par leurs lettres et par leurs bulles, cédant à deux mobiles d’une irrésistible puissance. L'intérêt souverain, pour eux, était de voir la Réforme anéantie, quelle que füt la voie qui conduisit à ce résultat. En outre, $errés entre le royaume de Naples espagnol et le Milanèz espagnol, sans support et sans appui contre le roi catholique, depuis l’abaissement de la France, ils n'avaient en perspective, sous Philippe IF, s'ils osaient lui résister, que le sort de leur prédécesseur Clément VII, captif dans Rome saccagée sous Charles- Quint. Aussi formulaient-ils sous la dictée de Philippe les bulles les plus favorables à ses projets, les plus désastreuses pour notre pays, les plus propres à préparer notre asservissement. Et un peuple, égaré par la passion religieuse, croyant travailler au salut du catholicisme déclaré en danger, soumettait ses décisions, les décisions de la moitié de la France, à ces bulles des papes! Voilà ce que la France avait gagné à subordonner l'autorité du prince à sa croyance, à mêler le spirituel au temporel; à permettre que le Pape, souverain étranger, travaillant dans son intérêt, servant forcément les intérèts d’un autre étranger, capital ennemi de notre patrie, réglàt à sa fan- . taisie l’ordre de succession au trône, et tout l'ordre politique de notre pays.
Dans leur révolte contre Henri IV, les Ligueurs étaient
done condamnés par notre droit publie, par notre droit religieux, par les maximes de la primitive Eglise, par les dangers dans lesquels ils précipitaient la France, et ils n'avaient pour eux que les souvenirs de l’omnipotence papale, malheureusement exhnmés du moyen âge, dans des temps de trouble et d’anarchie. Contre les excès de la puissance des papes, contre les excès du clergé de la. Ligue, les Ligueurs de bonne foi ne trouvaient-1ls pas pour se prémunir, en France, sous leurs yeux, des exemples de modération et de sagesse? Les faits répondent affirmativement. Parmi les cent dix-huit archevèques ou évêques que l’on comptait alors en France, cent, convaincus sur preuves que Henri IV non-seulement ne persécuterait pas, mais même protégerait le catholicisme, embrassèrent son parti, dès le principe, plus de trois ans avant sa conversion. Les ordres religieux d’origine fran— calse, tels que les bénédictins, les génovéfains, les célestins, 1: victorins, les curés ile Paris les plus recommandables par leur savoir et leurs mœurs, la moitié des curés et des prêtres de paroisse dans toute l’étendue du royaume, suivirent la mème conduite !. Dans l’assemblée de Chartres, l'Eglise gallicane rendit en 1591 une décision qui l’honore à jamais, et qui traçait leur devoir à tous les catholiques qui voulaient écouter la raison et la religion éclairée au lieu de 11 passion.
A défaut de ces avis donnés par la partie la plus élevée et la plus éclairée du clergé, les Ligueurs devaient être averüs par leur conscience d'hommes et de citoyens d’abandonner un parti où la probité et l’honneur étaient chaque Jour impudemment violés. Quelle était, en effet, la moralité des chefs de la Ligue? Mayenne, souillé de
! On trouvera ces faits établis d'une manière irréeusable, et les
citations à l'appui, à la fin de l’année 1589 et de la première campagne de Henri IV,
deux assassinats et de débauches honteuses, poursuivait le projet formé d’abord par son frère d’usurper la couronne, düt la France périr par les excès de leur ambition. La duchesse de Montpensier, Messaline sanguinaire, avait poussé le bras du régicide Jacques-Clément. Bussi- Leclere volait 600,000 francs aux suspects du temps. Rose et Génébrard souillaient la chaire de leurs déclamations contre Henri pour obtenir, le premier l'évêché de Senlis, le second l’archevêché d'Aix. Enfin, en décembre 1589, les chefs de la Ligue espagnole tentaient, dans le Conseil de l’Union, de livrer tout le pouvoir effectif avec le protectorat à Philippe IT, à l'étranger : en 1591, ils lui déféraient la royauté, la souveraineté de leur pays, par une lettre que la conscience publique de la France déclarera éternellement infâme.
Tel a été Le jugement porté sur la Ligue, au xvr' siècle, par ce que la magistrature a eu de plus noble et de plus courageux, les de Harlay, les de Thou, les Pasquier, les Groulart, les Lemaistre, les Molé; au xvr° siècle par ce que l'Eglise a eu de plus grand et de plus saint : Bossuet condamne la Ligue dans des termes d’une sévérité qui n'a Jamais été dépassée 1.
Et il faut bien remarquer que si les Ligueurs arrivaient à leurs fins et parvenaient à faire de leur patrie une province espagnole, Philippe IT, déjà maitre de l'Espagne et de la moitié de l'Italie, dominant souverainement en France, conservant la Belgique, venait facilement à bout
1 Bossuet, Defensio declarat. cleri Gallicani, lib. 11, e. 28 : « Quôd » autem, tune temporis, conjurati, seu Ligæ, ut vocant, addicti, catho- » licæ religionis obtento studio, multa in regem moverent, eumque » ut suspectum hæreticæ pravitatis apud vulgus traducerent, etc... » Non attendi debet quid iülli senserint vel fecerint, qui Guisianos, si » Deo placet, Capetis regibus, sanctique Ludovici posteris anteferrent, » Hispanicisque artibus, imo Hispanico auro corrupli, ad hœc Ligæ » furoribus dementati, Hispanos, Lotharenosque se esse quûimn Francos » malebant, »
de la révolte des Pays-Bas hollandais, réussissait, selon toute probabilité, dans une seconde tentative d’asservir l'Angleterre, enfin, n'avait qu'à vouloir pour réduire ceux des Etats d'Italie qui conservaient un reste d’indépendance à l’état de vassaux ou même de sujets; et, mettant bout à bout son règne et sa fortune avec ceux de Ferdinand IT et de la branche allemande de la maison d'Autriche, imposait à l’Europe la monarchie universelle. de Charles-Quint et l’inquisition. La trahison des Lisueurs envers leur pays allait donc à étoulffer toute Hberté et toute lumière dans l'Occident, toute civilisation dans le monde. |
Ce qui confond, c’est de voir depuis trente ans des historiens et des orateurs se posant comme religieux, aller chercher la glorification de la religion, du catholicisme, dans les fureurs de la Ligue, au lieu de la prendre dans la conduite de la masse des évèques et du clergé français, et dans les actes de l’assemblée de Chartres. ns déplacent, pour l’annihiler, la gloire de la vraie religion et de notre Eglise.
L’aberration ne peut aller plus loin. Car enfin, si la Ligue a eu raison, si elle a été dans son droit, Henri IV n'a été qu'un usurpateur, les magistrats et les évêques de son parti que des factieux. La coufonne devait aller aux Guises où à Philippe IE; les Bourbons devaient être écartés. Et alors le pays était gouverné par ces derniers reJetons de la maison de Guise, dont on peut voir les violences et l’insignifiante bizarrerie .dans les historiens du règne de Louis XIIT; ou bien par les descendants de Phihppe I, Philippe IE, Philippe IV, Charles IL, c’est-àdire par la nullité incarnée. La France n’avait ni le règne de Henri IV, ni le ministère de Sully, ni le ministère ï Richelieu, ni le règne de Louis XIV, qui forment l’époque la plus glorieuse de son existence politique et
civile. Elle était privée des deux plus grands ministres et de deux des plus grands rois que l’on trouve dans son histoire et dans l’histoire de tous les peuples : elle perdait ce prince qui par son amour pour ceux que l’on nommait alors ses sujets, et qu’il appelait ses enfants, est l'honneur de l’humanité autant que de notre nation.
Et comme le droit est immuable, comme 1l ne périt pas, comme 1l ne s’amoindrit pas avec le temps, si Henri IV ne fut pas roi légitime tant qu'il fat calviniste; si l’'obéissance de la France fut subordonnée à la croyance de son chef; si la loi politique est sujette et esclave à ce point de la loi religieuse telle qu’on l'entend et qu’on la fait, alors encore aujourd’hui les citoyens de tout Etat catholique doivent secouer le joug de leur roi protestant : la Belgique n’a qu’à prendre les armes et à se révolter.
Telles sont les conséquences des doctrines que l’on met aujourd’hui en avant. Le sophisme s’est emparé de l'histoire et de la politique, comme 1l s’est saisi de tout, et par ses appréciations fausses, ses raisonnements captieux, 1l mine un à un {ous les principes sur lesquels reposent les sociétés. Son apologie de la Ligue n’est pas autre chose que l’apologie des doctrines de révolte et de renversement des gouvernements : l’insurrection devient le plus saint des devoirs, tantôt au nom de la foi, tantôt au nom de la liberté. En même temps que le sophisme ruine ainsi par la base tout ordre public, 1l bat en brèche la religion. Après la Saint-Barthélemy, rien n'a nui davantage aux croyances que la Ligue, où des insensés et des fiipons ont fait jouer à la mon un si pitoyable rôle. La Ligue avec son escorte de la guerre civile, de la inrettts étrangère, de l’inquisition, a excité une Juste et longue horreur : au xvu° siècle, elle a engendré des milliers de libertins, d’esprits forts, comme on les nommait alors ; elle a fait des millions d’incrédules et de philosophes au
xvin° siècle. A cette dernière époque, en parlant du catholicisme, on est bien arrivé à dire «qu’il fallait couper » par la racine un arbre qui produisait sans cesse de pa— » reils fruits. » Et il s’est trouvé en 1794 des fanatiques de philosophisme pour le couper! Réhabiliter la Ligue, lui prodiguer des éloges insensés, c’est ramener tôt ou tard les esprits aux mêmes dispositions hostiles, et les pousser au renversement de la religion.
L’insurrection sans cesse renouvelée contre tous les pouvoirs et toutes les formes de gouvernements, le scepticisme aussi mortel aux sociétés qu'aux individus, parce qu'il les laisse sans frein, ont amené la France au milieu des redoutables difficultés où elle se trouve aujourd’hui. Le devoir de l’histoire est de faire justice des dangereuses erreurs qui directement ou indirectement servent la révolte et l’irréligion. Le plus grand service qu’elle puisse rendre, c’est d'établir un certain nombre de principes fixes, aussi nécessaires en politique qu’en morale; de préparer dans les générations nouvelles ces convictions raisonnables, ces sentiments honnêtes et retenus, qui modifient lentement, sagement, les institutions au fur et à mesure des besoins nouveaux de la société, au lieu de tont bouleverser et de tout détruire ; qui font des changements aux lois et aux ministères au lieu de faire des révolutions. Un peuple voisin suit ces maximes depuis deux siècles, et leur a dù son repos et sa grandeur : l’ordre public et la prospérité sont aux mêmes conditions pour notre pays.