LES INSURGÉS ENVOIENT D'ABORD DES DÉPUTÉS AU ROI
en présence d'bommes^de Français, de malheureux poussés aiix.excès par la tyrannie ; et que s*il avait à sauver l'État et la société même , menacés dans leur existence, il avait en même temps à préserver de l'estermination toute une classe de la population rurale du midi de la France, des hommes auxquels le royaume devait une partie considérable de ses produits et de sa richesse.
On put espérer un moment que ces moyens d'humanité et de clémence pacifieraient les troubles, les insu^s ayant d'abord gardé des mesures. Le 23 avril, les habitants des paroisses de Périgord situées en deçà de la Dordogoe se réunirent en armes au nombre de huit mille à la forêt d'Ahsac, à une lieue de Limeuii, et s'y concertèrent avec cent vingt représentants des communes placées au-delà de la rivière. Quelques hommes d'éhte, bons citoyens, qtii se trouvaient parmi eux , leur représentèrent que le Parlement de Bordeaux avait défendu par arrêt les attroupements, les mouvements séditieux ; que leur assemblée était faite sans l'autorité du roi, sans ses conunissions, sans les ordres de ses lieutenants dans les provinces; qu'ils n'allment ù rien moins qu'à se rendre criminels de lèze-majesté, et à se faire déclarer tels. Ces observations leur imposèrent, et leurs démarches n'eurent d'abord rien que de contenu et de légal. Ils nommèrent trois députés chaînés de se rendre auprès du roi, de lui port» leurs plaintes, de réclamer sa protection contre les violences de la soldatesque, des nobles, et surtout des Ligueurs; de soUiciter enfin un allégement aux impôts sous le poids desquels ils succombaient ' .
Le roi quitta Paris le 11 mai 1594, pour aller combattre Mansfeld et les Espagnols entrés en France, et bien-
1584, 3 août 1B9Ï, dans les tetb-. mùaiv., L iv, p, 111, 1B6, 191, M», tS9.
< La relation danB P. Cayct, 1. vi, p. 576 A.
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698 UV. IV. CH. V. LEUR RK(t(]fcTE AU CfUSElL ; RÊPONSB DU COKBEIL
làt après entreprendre le siège de Laoo. En partant, il manda aux gouverneurs qu'il allait envoyer des commissaires dans les proviDcee du midi pour faire justice aux paysans « et leur offrir de sa part toute douceur et grâ- » ces '. n 11 laissa des instructions dans cet e^rit à son Conseil , qui se conforma à ses sages et clémentes intentions. La députatiou des Croquants fut admise au Conseil d'Etat le dimanche avant la Pentecôte de cette année, c'esir-à:dire le 22 mù, et présenta leurs plaintes et leur requête. Leur requête contenait quatre demandes principales .- la suppression d'un nombre d'officiers superflus, et principalement de ceux qui maniaient les deniers du roi ; la permission d'élire un syndic pris parmi les habitants du plat pays, et de tenir les champs pour courir sus aux ennemis du roi et les contraindre de se soumettre à son obéissance; le pardon pour avoir fait des assemblées avec armes ; le rabais des tailles. Sur la première demande, le Conseil répondit que Sa Majesté y pourvoierût. Il repoussa la seconde qui aurait alimenté le soulèvement, sans qu'on piit s'assurer que les insurgés abattissent la Ligue. Il accorda et entérina le pardon qu'ils demandaient pour avoir fait des assemblées en armes, sous la condition qu'ils les poseraient avant la Saint-Jean prochaine, qui tomhait le 24 juin, n ordonna en leur faveur la surséance des tailles pour l'année courante, avec l'expectative d'être traités comme tes habitants de Périgueuxvenaientdel'ètre, ense soumettant comme eux, et d'obtenir la remise des tailles arriérées *. Il leur députa le conseiller d'Etat Boissize avec chai^ de les entendre, de discuter avec eux leurs plaintes, et d'aviser aux plus sûrs et aux plus prompts moyens de redresser leurs griefs. C'étaient autant d'offres
< Leïtoile p. 1S7 B. — Lettre du roi & H. de Boiirdeille du II mai, 1, IT, p. 166.
■ Lettre du roi du 11 mai, p. ISS.
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FORIIIDABI£ DÉVELOPPBMBNT DE l'INSUHRECTION AU 3 JUIN. 59S
d'allégement, d'avances de conciliation, auxquelles ou espérait les voir bientdt céder '.
Mais tandis que leurs députés étaient en cour, leur association prit de vastes développements, et dès qu'ils sentirent leur force ils en abusèrent. L'insurrection boi^ née d'abord au Limosin, au Périgord, à la Saintonge, s'étendit pendant le mois de mai au Querey et à l' Agenois, et entama la Marche : le Z juin, elle était en armes dans ces six provinces, comptait cinquante mille hommes, et menaçait l'Augoumois et le Poilou *. Partis de la justice et de la défense naturelle, Us se jetèrent sur-le-champ dans la violence agressive. Ce ne sont pas seulement les histoires, les actes, les correspondances du temps, ce sont leurs propres circulaires qui présentent le tableau suivant de leurs excès. Ecoutons d'aïtord les historiens.
• La tue de leurs forces iea amena bienlOt aux insolences. N'en ayant voulu, du conimenceiDent, qu'aux mallotiers el officiera du roi. ils montrèrent ensuite inimitié aux gouverneurs des places, aux soldais des garnisons , et enfin i tous leurs gentilshommes. Ils en tinrent i piller quelques maisons nobles. Ajanl pris des soldais, ils leur faisoieot porter le mousquet et la caisse, en revanche d'avoir été employas â cela : ils Brent ce trait de honie 1 un gentilbomme qui leur commença la guerre , j employant tous ses parents et amis.
«Ils commetlaientde grands désordres : entre autres, ils arrtchoienl les vignes, coiipoient les bois, braioient les maisons' el granges de ceux qui ne se voulaient ranger avec eux '. •
Au commencement du mois de juin, les insurgés adres-
1 La relation dans Cayel, 1. VI, p. B14 A.
« Dans la circulaire des Croquants du 3 Juin, sur laquelle nous reviendrons tout ft l'heure, on trouve : aLeHersestst dospaj'sdsQuercy
Il Agenois, Pcrigort, Xalnlonge, Limosin, haute et basse Marche
» Les provinces Angoulmoises et de Poitou où nous nous acheminons i> maintenant.» — D'Aubigné, t. m, 1. iv, c. It, p. 383, fixe le nombre des insorg^B à cinquante mille, trente^cinq mille d'une part, quinze mille de l'autre.
» D'Aubigné, L m, 1. iv, c. U, p. B8a.-P. C«yet, L vi, p. I17( A.
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seront une proclamation à tous les officiers qui commaadaient dans les châtelleniee se trouvant sur leur pass^. Voici ce qu'on y lit :
• Hesùeun, doiu vou» l«noiu >u nombre des gens de bien. C'est pourquoi incootinent U préKOle refue, nous tous prions ions armer, joindre et opposer avec nous coalre les principaux desseins des ennemis du Ro; notre sire, et les noslres, mesmsmeDt anx EriScs des inTenlenrs des subsides, voleun, leurs receveurs et eamnis, (àulteurs el adhérens... A cm causes, tous ne ferei faul« de vous trmer et tenir prête. Autrement vout nout aura tttr la brtu troisjourt aprù la réteplion det prittnta, pour jr itre euttrai»lt par la rigaemr de* arme», eomau fauUew$ deidilt voteart et inventeur* de* tubtidei. Nous ne fauldrei aussi d'avertir les paroissiens de vostre chaatelienie, et plus proches «oisios de faire le semblable, fur le* metmespeina li de nou* en prendre à vout. Fait en ce second jour de juin 159i. Vot frèret et ami*, les gens arm£« dn Tiers-état des pajs de Quenj, Agenois, PJrigort, Xaintonge, Limosin, baute et basse Marche •■.
Cette visite en armes des frères et amis avait lieu tout aussi bien chez les nobles dont les Croquants avaient le plus à se louer, que chez ceux dont ils avaient le plus à se plaindre : ils les confondaient tous dans leur aveugle fureur et dans leurs attaques. M. de Bonnond, gitutilhomme probe et juste, qui n'aà se reprocher ni une exaction ni un mauvais trûtement à l'égard des paysans ses vassaux ou ses voisins, qui jusque là n'a eu aucune querelle avec eux, qui demande jusqu'au bout qu'on les traite avec modération, exprime en ces termes son imparUale opinion sur les Croquants, dans sa lettre au duc de La Force, son cousin :
« Certes, Monsieur, il Hai ^e je le tous dise et assure, de mon temps je n'ai vu entreprise si folle, ni ai pernicieuse que la leur, jii de si périlleuse conséquence.
• Je pense qu'il n*; a gentilhomme au Périgord, moins récusable
< Bulletin de la Société de l'tlisloire de France, 1. 1, deuxième partie, docnmeot, n* ix, jffemiAre pîâce, pages 19, SO.
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LEURS ATTEKTATS CONTRE l'oRDRE POLITIQUE BT SOCIAL. 60t
qne Dici au jugement de leur cause: car lout It monde *tail que je n'ai janiaù eu querelle ni dispute m mon pagi, pour une oecation quelconque que pour la leur, et cependant que j'ai eu tout teul, tout te paye ntr let bnu, tout un lemp». Voil4 pourquoi j'en parle sainement et sans passion.
■ MM. deBeynac, de Themines, de Hessillac... eonl r^olus de vous tenir pour chef en cette entr^rise. De voire vie il ne pusera dioce plus louaUe par vos mains, plus juste, et li où il faille plus de prudence. Je vous j convie avec beaucoup de raisons bien digérées et épluchées; car tant votre prétenee, it pourra y avoir de la cruautiet de rimprudence, puis après très mal aisée i rhabiller > '.
Les nobles de Périgord, arguant dans leur acte d'association de faits publics, irrécusables, et dont l'exactitude est attestée çax de Thou, nous apprennent en quoi l' entreprise des Croquants était pernicieuse et de si périlleuse conséquence. Ils réfutent les assertions contenues dans la circulaire des insurgés, et montrent que tandis qu'ils promettaient de respecter le roi, le clergé, la noblesse, la justice, ils oe laissaient effectivement rien debout. Voici ce qu'ils disent :
• Convention des ooblee ilu Périgord pour défendre le service du roi et repousser les paysins révoltés.
> Estant chose certains et cognue à un cbascung que les peuples duLimosin, Périgort, Quercy et Agenois se sont eslevez contre tout droit divin et humain, en ce qu'ils ont voulu renverser la religion, ne pajant letditmet; qu'ils se sont rendus criminels deleie-majesté pour ne vouloir pajer lei taillet; qu'ils onCvoulu renverier la monarchie et
etiablir une dimoeratie i ttxemple des Suisiet Nous soussigné!
pour esviler leurs entreprinsea et machinations, pour le service du ro}, pour recouvrer la liberté et supériorité que nos prédécesseurs nous ont laissée sur eux, et pour la conservation de cette numarckîe, de not viet et de not bieni, jurons devant Dieu de tenir les articles qui s'ensuivent » '.
' Mémoires de La Force, Correspondance, t. 1, p. î*7. La lettre de M. de Bonond est du 4 août iiH ; mais elle relate les (ails accomplis durant les mois précédents.
■ Bulletin de la Société de l'Siitoire de France, t i, V r>arlle, document IX, seconde pièce, p. 31, 3S. M. Bounemàre, Histoire des
Wi LIV. IV. CH. V. 1£ ROI BT LES GOL'VBRNEUHe C0NTIIA1H8 DK BECODRIB
Ainsi ils bouleversaient tout l'état social de la France : au moment où elle sortait à peine des convulsions de la Ligue, ils la plongeaient en pleine révolution politique, et inauguraientlarépublique parle nivellement. Après avob rejeté l'excès de l'impdt, ilq s'affranchissaient de tout impAt, (aille, dîmes, redevances féodales, refusEint à l'Etat ce dont il avait besoin pour faire fac« aux services publics; retranchant au clei^é ce qui était nécessaire, d'après les institutions d'alors, pour entretenir le culte et la religion; âtant à la noblesse, déjà niinée, les moyens de faire son service dans la cavalerie. Ils avaient anéanti l'autoritédes gouverneurs et de la force publique. Au lieu de s'en tenir à réprimer les exactions et les sévices de ceux des gentilshommes dont ils avaient à se plaindre, ils s'étaient rués indistinctement sur tous, pillant leurs maisons, les outrageant dans leur honneur, les menaçant dans leur vie. Aussi violents contre les chaumières que contre les chàteaiix , ils avaient attenté à la liberté , à la propriété des roturiers, des petits propriétaires libres et des vassaux des nobles, tout saccagé et détruit dans leurs métairies, dès qu'ils les avaient trouvés rebelles à leur association et it leurs projets anarchiques. C'était le renversement de tout gouvernement, et non seulement de la société d'alors, mais même de toute société. La répression de ces excès était un devoir pour le roi , et pour ses officiers dans les provinces, pour les gouverneurs.
De tous les moyens de dompter la révolte, le plus doux était de'rompre l'association des Croquants, de les désunir; car dès-lors il y avait chance ou de les dissiper sans les combattre, ou de n'avoir à combattreque les plus opi-
PaysBQB, t. 1, p. iH, a employé avant nous el ciU U circulaire ded Croquanta et la couventian dea aoblea. — Thuanas, 1. cvii g SI, t. v, p. 31C. n Ab injuriû, quibu« a êe propulMiidis simipta arma iaitio
D exciisabaot, mioime postremoIemperaTere VeuUgalium regioruin
M negala quicetoribiu penùtatione. ■
A L'ADMSSB BT a 1A FORCB POUn REPRIMER L INSURRECTION. 603
Di&tres. Le roi trouva l'occasion de l'employer et la saisit. Ud homme du Pérîgord, qui avait une grande autorité parmi eux, vint trouver Henri , et lui promit, s'il voulait lui faire quelque bi«n et quelque honneur, de réduire promptement à rien toutes ces bandes. Le roi lui donna de l'argent, lui promit la mûrie de Périgueux , s'il réussissût, et eut à lui tenir parole. Les deux tiers des insurgés étaient catholiques, un tiers réformé. De retour au milieu d'eux, cet homme se servit de ses nombreux afiSdés et de trois ou quatre prêtres qu'il gagna, pour fomenter la mésintelligence et amener la désunion entre eux. En [leu de temps il parvint à ranimer les haines religieuses , à exciter les défiances et les rivalités. Un dimanche, joiIT de revue générale, ses émissaires commencèrent à crier dans les diverses parties du camp : « Tiers-État purement caUioli- » que à part, » et portèrent leurs drapeaux au-delà d'un [wtit ruisseau. Trente-cinq mille catholiques le passèrent, quinze mille huguenots restèrent en deçà, se virent menacés un moment d'une attaque de la part de leurs anciens confédérés, puis réduits à faire quartier à part, à s'éloigner en toute hâte, et à gagner les pays dont ils étaient partis*.
Tandis que les Croquants s'affaiblissaient ain» par leur discorde et leur désunion, leurs adversaires les gouverneurs des places et des provinces, les gentilshommes, tes soldats, tous ceux auxquels ils avaient déclaré la guerre, se rassemblaient et se réunissaient contre eux. Les gouverneurs, suivant les instructions du roi, étaient résolus de ne recourir h. la force qu'à la dernière extrémité', d'en user te moins possible, et de manière h prouver seulement que le pouvoir ne ftùblirait pas; de recourir surtout aux moyens de ta conciliation, atix concessions dignes, pour désarmer les Croquants. Le 11 mai 1594, Henri avait or- > D'AubigDé, t. m, 1. IV, c. 14, p. m.