LIV. IV. CH. V. LB PROCÈS CONTRE LBS
d'avril et les conduire jusqu'à la fin de décembre ISH. Après la réduction de Paris, les divers ordres cherchant les moyens d'affermir la pai:^ publique, l'Université avec . la Sorbonne ou Faculté de théologie, qui en faisait partie, le collège royal, le corps des curés de Paris, le barreaa, la moitié du Parlement, aperçurent et signalÈDent les premiers le danger qui menaçait l'Etat. Us virent avec épouvante que l'autorilé et la vie du roi, la délivrance, la pacification, la régénération du pays reposaient sur une base que le hasard d'un seul coup pouvait détruire, en faisant crouler tout ce qu'elle supportât. Du 2 au 18 avril, le Recteur et les membres des quatre Facultés de l'Université s'étaient assemblés à diverses reprises, et avaient activement travaillé à obtenir l'assentiment du clei^é régulier et des divers ordres religieux de Paris, à l'acte solennel qu'ils préparaient alors, et dans lequel ils prêtaient serment de fidélité au roi, proclamaient la lé^timité de son pouvoir, quoique son absolution n'eût pas encore été ratifiée par le pape. Es découvrirent bientiH que les Jésuites, dont les deux derniers actes étaient l'encouragement donné par leur recteur Varade à l'atteDUt de Barrière, et actuellement le refus de reconnaître l'antorilé du roi et de prier pour lui , se placeraient à la tète de la minorité ré&actaire du clergé, resteraient les obstinés et dangereux ennemis de Henri'. De l'avis et avec le concours des citoyens qui avaient h. cœur la chose publique, l'Université et les curés de Paris prirent alors la résolution quecommandaientlescirconstances. Le 18 avril, ils renouvelèrent le procès que l'Université, trente ans auparavant, avait intenté aux Jésuites. Ils présentèrent au Parlemenl une requête dans laquelle ils disaient : Que dès que la Société de Jésus avait commencé à s'établir eu France,
< Voir ci deuas, p. SS9, la ciUtJOD de de Thoa, sar le retag fiûl |ar les Jéduiteii de reconnaître l'auloriU du roi el de prier pour Int.
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BBOUËTE DE L'UNIVBBSITK ET DBU CURÉS AU PiBLEKBNT. 613
ils avuent prévu les maux qu'elle introduirait à sa suite. Qu'on pouvait s'en convaincre en consultant le décret rendu en 155i parla Sorbonne, décret où il était formellement énoncé que cette secte nouvelle renverserait tout l'ordre politique, en même temps qu'elle minerait l'ordre hiérarchique de l'Eglise, et particulièrement de l'Univeràté, en refusant d'obéir au Recteur, aux archevêques, évêques, curés et autres supérieurs ecclésiastiques. Que l'Université ayant porté ses plaintes au Parlement, et l'affaire ayant été plaidée, la Cour avait ordonné une siirséance, sans toucher au droit des parties, à condition qu'il ne serait rien innové au préjudice de cet arrêt. Que non seulement les Jésuites n'avaient pas obéi en ce qui concernait l'Université et l'ordre ecclésiastique, sur lesquels ils avaient empiété chaque jour^ mais qu'ils étaient entrés ouvertement dans les pfu1;is qui divisaient le royaume, avaient soufflé partout l'esprit de sédition, la révolte à Paris et dans toute la France. Qu'en se rendantcoupahles de tous ces excès, ils avaient un but unique, connu de tous; qu'espions et agents de Philippe II, ils avaient travaillé incessamment à avancer ses affaû^s. L'Université et les curés concluaient leur requête en demandant, que dans l'intérêt public, le procureur général intervint au procès, et que le Parlement bannît les Jésuites du royaume '.
Antoine Arnauld, célèbre en ce temps par son éloquence au barreau, et par des écrits où il défendit énergiquement la cause nationale et la cause du roi contre l'Espagne et la cour de Roiiie,présenta les griefs de l'Université. Louis Dollé parla pour les ciu-és .de Paris. Les deux plîddoyers, où l'intérêt public dominait tellement qu'il était à peine question des intérêts particuliers des deux corps, furent
■ Le telle de la requfle dans les Héni. de la Ligne, t. vi, p. tS4- 186, et dans P. Cayet, 1. ti, p. 591.— Thnsuns, 1. a, § 8, L v, p. (03.
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6f4 LIV. IV. CH. V. PLAIDOYER D'&HN&UbD POUR L'UNIVERSITÉ.
prononcés les 12, 13, 16 juillet 1594. Nous allons réuDÎr sous quelques chefs les principales accusations dirigées par l'Université et par Arnauld contre les Jésuites.
Cbarles-Qutnt et soD fils Philippe II, ditÂraauld, ayant arrêté leur plan de monarchie universelle, y employèreal l'or des Indes, la diplomatie, les armées. A ces moyens de succès, ils en ajoutèrent un aussi puissant, plus puissant peut-être que les autres. Ces deux grands politiques sachant combien les scrupules de la conscience ont de puissance sur It» esprits, pénètrent profondément dans le cœur des hommes, combien ils commandent à leurs actions, voulurentavoir à leur dévotion, se donnèrent pour auxiliaires, les directeurs et les maîtres des consciences dans tous les pays. Us gagnèrent la plus grande partie de la cour de Rome, cardinaux et autres dignitaires, en leur distribuant des pensions et les plus riches bénéfices de l'Espagne, de la Sicile, de Naples, du Milanez, des Paya-Bas. Les papes, élus par de semblables consistoiresj ne suivirent la plupart pour règle de conduite que les décisions prises par la cour de Madrid. Leschosas disposées ainsi au centre de la catholicité pour servir ses desseins, Philippe II chercha une mihce d'hommes, qui chez les étrangers, chez les voisins, travaillassent sans relâche au bien et à l'avancement des affaires d'Espagne. Ces hommes furent les Jésuites qui deviorent les instruments de sa domination. Leur ordre, fondé par un Espagnol, eut constamment pour général un Espagnol ou un sujet né dans les pays soumis à l'Espagne : or, aux termes de leur constitution ils obéissaient aveuglément à ce général , per omnia et in omnibus. Les papes, de leur cAlé, les adoptèrent avec chaleur pour bien des raisons. Outre que les Jésuites avuent la faveur du roi d'Espagne, dont les papes dépendaient eux-mêmes; outre qu'ils se présentaient pour combattre à outrance le luthérianisme et le calvinisme, ils se dévouaient de plus
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SUITE DU PLAIDOYER D'ARNAULD. MÉFAITS DES JÉSUITES. 6l5
au SaÎDtn-Siége par un serment particulier, et ils s'annonçaient comme devant attaquer deux principes, qui avaient prévalu quelque temps dans l'Europe entière, an milieu du XV* siècle, et que la France avait soigneusement conservés dans les libertés gallicanes. Le premier de ces principes était que les papes, cbe& de l'Eglise, n'en étaient pas les maîtres, et que l'autorité des conciles l'emportait sur la leur. Le second était que les papeso' avaient aucune puissance sur le temporel; qu'ils ne pouvaient excommunier les rois et les peuples, et livrer la souvenûneté des Etats à quelque ambitieux étranger.
Favorisés & la fois par le roi d'Espagne, par les papes, qui s'étaient montrés k leur égar.l libéraux ou plutôt prodigues de privilèges, les Jésuites avaientfaît une rapide et prodigieuse fortune; avaient acquis une puissance qui devait servir d'autant plus efficacement les desseins de leurs protecteurs. Leur ordre approuvé par la buHe du pape Paul fil, l'an 1S40, avait été limité alors à soixante membres, qu'ils ne devaient pas dépasser '. En 1 594, ils s'étaient multipliés jusqu'à sept ou buit mille, avaient élevé deux cent viuglr-huit musons ou collèges, avaient fait b&tir quatre cents résidences. Ils possédaient deux millions d'or de revenu, tenaient en Espagne et en Italie, outre de ricbes bénéfices, des comtés et des baronnies sinon comme seigneurs, au moins comme propriétaires. Ils étaient devenus inquisiteurs de la foi, évêques, cardinaux : en moins d'un demi-siècle, ib avaient atteint un degré de grandeur auquel les autres Ordres religieux n'étaient pas parvenus deux cents ans après leur premier établissement, quoiqu'ils eussent des saints pour fondateurs.
■ L« date de vetle bulle est da 27 septembre 1940, suivant les BéiiédÎL-tins, Arl de vériBer lee dates, t. 1, p. tH de l'éditiaQ iD-rolio, et du 3 oclcbre lliO, auiTant de Thou, livre Xïïvil. La diiféreuue esl eam aui:iine importance.
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616 LIV. IV. GH. V. SUITB DU PLAIDOTBH D'ARNAOLD,
Introduits en France et k Paris par lettres-patentes de Henri II, ils avaient été repoussés alors par les réclamations de l'Université, par le décret de la Sorbonne, par l'improbation écrite de l'évêquede Paris, par l'opposition unanime dans le principe du Parlement. Plus tard, soos François II. aidés de la faveur du cardinal de Lorraine, alors tout puissant,, ils avaient été admis par l'assemblée des prélats réunis pour le colloque de Poissy, mais comme collège et non comme reUgion, c'est-à-dire comme aptes à donner renseignement, et non comme nouvel ordre religieux. Dans le règlement de Poissy, dressé en 1561, il avait été forijiellement énoncé : Qu'ils cpiitteraient le nom de Jésuites par lequel ils affectaient d'être la principale et la meilleure partie de l'Eglise. Que chaque évêque en son diocèse aurait une juridiction entière sur eux, comme sur lesautres prêtres. Qu'ils ne pourraient rien faire au préjudice des évêques, des chapitres, des curés, des universités et autres ordres, ni contre leur autorité et leurs fonctions. Qu'ib seraient gouvernés par le droit commun et renonceraient aux privilèges qui lui étaient contraires. Ques'ils n'observaient ces conditions, ou si dans la suite ils obtenaient de nouveaux privilèges des papes, l'approbation de leur Société, portée dahyce décret, serait tenue pour révoquée par le ^t même et de plein droit. En vertu de ceUc délibération, ils ouvrirent à Paris le collège de Clermont, L'Université leur intenta alors un premier procès. L'arrêtrendu par le Parlement le 5 avril 1565, contre l'avis motivé du grand jurisconsulte Dumoulin et contre le plaidoyer de Pasquier, deux des lumières de ce siècle, maintint aux Jésuites le droit d'avoir un collège; mais confirma étroitement à leur égard le décret et le règlement de l'assemblée de Poissy, les renferma dans l'enseignement et dans le droit commun.
Ces limites dans lesquelles ou avait prétendu les res-
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SUITB DU PLAIDOYER tt'l
serrer, ils les avaient promptement franchies : cette loi à laquelle ils dt^vaient leur existence légale, ils l'avaient enfreinte. Ce n'avait élé jien pour eux de conserver le nom de Jésuites, et d'obtenir des papes de nouveaux privilèges, notamment en 1584. Ils s'étaient mêlés de tout: bien plus du ministère ecclésiastique, empiétaOt chaque jour sur les évêques et les curés; bien plus de l'intérieur des familles et des affres particulières , tenant par un bout aux affaùres publiques, que de l'enseignement cobùdéré par eux comme un moyen d'influence, mais seulement comme un moyen entre beaucoup d'autres. Us avaient pénétré dans la société et en avùent fait le siège par deux cdtés à là fois. Parmi ceux de leurs élèves qui se desUn^ent au ministère, et parmîceuxdes ecclésiastiques avec lesquels ils avaient lié des rapporta, ils étaient parvenus à faire prévaloir les maximes suivantes : Qu'un pape une fois élu, fàt^il Espagnol du naissance ou d'inchnation, fût-il ennemi juré de la France, pouvait, par des excommunications, donner le royaume en proie à qui bon lui semblait. Que les papes et le dei^é pouvaient délier les sujets du serment et de l'obéissance auxquels ils étaient tenus envers leur souverain légitime. Qu'un roi excommunié et gardant le pouvoir, devenait un tyran et un usurpateur qu'on avut droit de mettre à mort. Entrfdnée par . eux , la majorite du bas clei^é et des théologiens avait adopte ces doctrines dont on verra les conséquences tout à l'heure. Dans les rapports des Jésuites avec la société civile, les pratiques les plus adroites et les moins avouables avaient favorisé les rapides progrès de leur richesse etdeleurpuissance, leur avaient assurél'ascendantsur une classe nombreuse de laïques. Ils avwent employé la promesse du paradis en échange des donations qui leur seraient faites, la captation des testaments, ta captation des personnes, arrachant par leurs suggestions les fils à leurs
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pères et les attirant à eux, toutes les fois qu'ils jugeaient ces sujets propres par leur fortune, leurs talents, leur position sociale, h accroître le patrlmoÎDe ou l'iaflueuce de la Compagnie. Entre tes familles qui étaient devenues leurs victimes, on citaitdanslamagistratureet dans la noblesse celles de Pierre Ayrault à Angers, de HonthrÛD à Paris, de Goudran à Dijon, des BoUons, de Largebaston, de Canillac en Guyenne. Avec les produits des héritages détournés et au moyen de leur opulence, ils avaient pu rendre leurs leçons gratuites, attirer ainsi les élèves à eux , enlever une partie de l'instruction publique aux universités dans les priacipales villes de France , inculquer leurs principes à, toute une classe de la jeunes ae. Ils avaient répandu leurs doctrines parmi les hommes de l'âge mùr à l'aide des confessions, des prédications, des livres. L'espionnage , établi sur une vaste échelle , leur avait permis dans chaque circonstance importante, de recourir aux voies les plus sûres pour pousser ou décider les particuliers, pour diriger les événements. 11 n'y pas avait de bonne maison en France oii ils n'eussent introduit l'un de leurs agents, comme familier ou comme domestique, pour les informer de tout. Ils avaient dressé ce qu'ils nommaient le livre de vie, dans lequel ils consignaient tout ce qu'ils apprenaient par les confessions, s'enquerrant auprès des enfants et des serviteurs, bien moins des choses de la conscience, que de l'humeur, des dispositions, des discours de lem^ pères et maîtres.
On avait vu avec épouvante dans les affaires publiques, ([uelle large prise ils avaient sur la société ; avec quelle . force ils étreignaient le clergé et les laïques; quelle part indirecte, quelle part directe et personnelle ils avaient eue dans les troubles. Lenr père Glande Matthieu avait élé l'un des architectes de la Ligue. Ils avùent changé et perverti l'esprit du clergé. Dans les temps précédents.
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