‹ Histoire du règne de Henri IV (volume 5)Chapitre 106 sur 344 · PROJETS DF.S ENNEMIS CONTRE CALAIS ET MONTREUIL. \S · texte numérisé non relu

PROJETS DF.S ENNEMIS CONTRE CALAIS ET MONTREUIL. \S

son avidité et son imprévoyance avaient commencé pour l'un des grands revers de la France dans cette guerre.

De Uosne s'était fait instruire en détail de toutes ces circonstances, par quelques traîtres qui entretenaient des intelligences avec lui. Il proposa le siège de Calais au cardinal Albert, et lui présenta le succès comme infaillible. Albert, tout en gardant des doutes, résolut de tenter l'exécution de ce projet. Es convinrent entre eux qu'un corps de quatre mille hommes et une batterie seraient mis à la disposition de de Rosne, et qu'Albert le soutiendrait avec le gros de l'armée , s'il réussissait dans les préliminaires de l'entreprise. Le 30 mars , leurs préparatifs étaient terminés à Valenciennes , et l'archiduc commença le même jour l'invasion de notre territoire sur plusieurs points. Il détacha quelques-uns de ses lieutenants et un corps de quatre mille hommes, avec ordre de se rendre au Castelet, puis à Guise, et de tenter de jeter du secours dans La Fère. Il dirigea un corps de troupes vers Saint-Paul, pour frayer la route , et préparer la voie à une attaque contre Montreuil. L'envoi de ces détachements n'avait pas pour unique but ces deux entreprises : il devait détourner Tattenlion des Français de la tentative sur Calais. Le 4 avril le soir , de Rosne partit de Valenciennes, emmenant avec lui deux régiments : le 5 , il en prit deux autres avec sept canons à Saint-Omer , et conduisit en toute diligence ce^ forces réunies contre Calais. En même temps , Albert suivant de près ses lieutenants , s'avança du côté de Saint-Paul, puis tourna vers Montreuil, résolu d'en faire le siège , si celui de Calais présentait de trop grandes difficultés * .

* p. Cayet, 1. VIll, p. 735 A « On eut advis que le duc d'Arscot, qui » menoii TavaDi-garde, e^toit veuu loger ez envirous du Castelet avec » quatre tiiille hommes. » — La citation de la lettre du roi à la note suivante. — Tbuanus, 1. CXVl, § 6, t. V^ p. 600. « Interea Albertu»,

182 LIV. V. Gli. VI. ALBERT ÉCHOUE CONTRE MONTREUIL.

Dès l'entrée des Espagnols en France, le roi avait suivi leurs démarches d'un œil attentif, pénétré une grande partie de leurs projets, pris les mesures propres à les faire échouer * . Il avait rendu ses lignes autour de La Fère infranchissables. Dès les 6 et 7 avril, il avait envoyé le gouverneur de Picardie Saint-Paul à Abbeville : il avait fiait entrer le lieutenant-gouverneur Belin à Montreuil, avec dix-huit cents hommes de la province : peu après , il tira . du camp de La Fère et dirigea sur la même ville Montluc avec deux mille autres, soldats '. Cesforcesjointes à celles que ses lieutenants avaient déjà réunies, leur donn€Ûent les moyens non-seulement de protéger ces deux places , mais de surveiller les mouvements des Espagnols et de traverser leurs desseins. Henri réussit dans tout ce qu'il avait prévu et conduit. Le détachement espagnol, destiné à secourir La Fère, ne s'approcha de son camp que pour reconnaître que l'entreprise était plus qu'une imprudence et pour y renoncer. Albert, en conduisant son armée contre Montreuil, trouva la place à l'abri de toute insulte : sa marche fut une course inutile. Mais le roi était le seul à voir clair et à pourvoir à temps. Tandis que de son camp

» AugustiDo Mexio cum legione sua Pauli-fanum prœmisso, subsequi- » tur, et ad Monstrolium deflectit^ si Caletum expuguatu difflciîius M -viderelur, castra posilurus. »

* Lettre missive au côauétable du 3 avril, t. IV, p. 553.

,' Lettre missive au connétable du 8 avril, t. IV, p. 561. « L^advis M que j*ay eu de racheuiinemeut de Tannée des ennemys vers Mons- » treuil est confirmé [»ar tant d'autres, que je le tiens pour asseuré. » J'ai envoyé mon cousin le comte de Saint-Paul à Abbeviile et le » sieur de Belin audict MonstreuU, avec quinze cents bommes de pied )» et trois cents arquebusiers à cbeval. Il est demeuré sur ceste froii- » tiùre trois mille hommes de pied et mille chevaulx, qui sont logez « près de Guise, qui ont charge de jeter des vivres dans La Fère. J'espère M que Dieu me fera la grAce de les en empescher. Nos gardes sont si M bonnes, qu'ih ne peuvent exécuter leur dessein sans combattre. » — Thuauus, 1. CXVI, § 6, t. V,p. COO. (« Rex, quem locum hostis peteret M adhuc incertus, Garolum Monlucium, castrorum praefectum, Mou^ » trolium, quod peti dicebatur, cum bis mille peditum prsemiderat. »

DE ROSNE s'empare DES ABORDS DE CALAIS, NIEULET ET LE RISBAN. 183

de La Fère, il devinait ainsi et déjouait la moitié des plans de l'ennemi, ses lieutenants Bouillon, Saint-Paul , Belin , qui étaient sur les lieux , n'apercevaient et n'empêchaient rien. Dupes des démonsû-ations calculées des Espagnols contre les autres villes , ils ne sou{)connaient même pas leur principal projet, leur projet contre Calais. Ils ne fournirent à temps aucun secours à Bidossan : ils laissèrent passer successivement sans leur faire le moindre obstacle, et de Rosne avec sa division j et Albert avec le gros de l'armée espagnole.

De Rosne, en partant de Saint-Omer à la tête de son corps d'armée, marcha avec secret et célérité sur Calais et y parut le 9 avril, à la pointe du jour. L'abord de la place était défendu par des marais impraticables, s'étendant dans le plat pays l'espace de plusieurs milles , par le Risban, par le pont de Nieulet. La grosse tour du Risban, construite àla pointe des Dunes, fermait le portd u côté de la mer, et empêchait les vaisseaux d'en approcher. Le pont de Nieulet, fortifié de deux tours et d'un rempart, gardait les avenues de la place du côté de la terre ferme : il occupait la tête d'une étroite chaussée, seul chemin que Ton pût suivre pour arriver jusqu'au pied des remparts. De Rosne savait que pour s'emparer de Calais, tout dépendait de se rendre promptement maitre du pont de Nieulet et du Risban, parce que sans l'un , il serait difficile de traverser le marais pour s'approcher de la place ; et que sans l'autre , l'entrée du port demeurant toujours libi'e, la ville pourrait recevoir de si puissants secours qu'on ne tirerait aucun avantage de la faiblesse de sa garnison. Il attaqua avec une extrême vigueur, et emporta en quelques heures le pont de Nieulet et le Risban. Dans le premier poste , il ne trouva que quarante soldats , et dans le second que soixante, sans aucun officier de marque. Ces soldats, pris au dépourvu, effrayés des décharges

184 UV. V. CH. Vi. DE ROSNE ET ALBERT ASSIÈGENT CALAIS.

de rartillerîe, privés de chefs et de toute direction , s*enf lurent lâchement vers la ville, sans donner le temps à leur gouverneur de réparer sa première et impardonnable négligence, en leur envoyant des renforts. A peine maître des deux postes, de Rosne remit en batterie.les pièces qu'il y trouva, y joignit ses canons, les garnit de ses quatre mille soldats, les mit dans un état de formidable défense. Il instruisit sans délai Albert de cet heureux succès, et l'archiduc quitta précipitamment les environs de Montreuil, contre lequel il venait d'échouer, pour se porter sur Calais avec l'armée espagnole. Il ne trouva sur sa route aucun des lieutenants du roi poiu* lui disputer le passage, et joignit de Rosne le 11 avril. Il fit tracer son camp entre Casal-de-Mer, le pont de Nieulet et le chemin de Gravelines, s'établit lui-même dans l'église Saint- Pierre à une demi-lieue des remparts de la place , forma le siège et fortifia ses quartiers. De Rosne établit quarante canons en trois batteries : l'une de dix-sept pic^ces dressées au bout du port et destinées à faciliter la prise du faubourg du Courguet ; l'autre de quinze, pièces du côté du chemin de Gravelines; la troisième de huit pièces contre les deux bastions royaux, c'est à dire fortifiés à la moderne, qui flanquaient cette partie des remparts *.

Dès que Bidossan se vit attaqué, il demanda aux Français et aux étrangers les moyens de. défense dont luimême s'était privé. Mais en laissant tomber les abords de Calais au pouvoir de l'ennemi, il les avait réduits les uns et les autres à ne lui en fournir que de faibles , avec une extrême difficulté. L'occupation du pont de Nieulet et du Risban , le redoutable appareil dont de Rosne les avait garnis rendaient impossible l'entrée des grands secours dans Calais : on ne pouvait en introduire que de très

* Davila, 1. XV, t. III, 2" partie, p. 01-63. — Thuauus, i. GXVI, §16, t. V, p. 600-601. — P. Gayet, 1. Vlll, p. 735.

TENTATIVES INUTILES DE SECOURS POURCALAIS : PIUSE DU COURGUET. 1 85

médiocres en bravant des périls sans nombre, en usant d'adresse autant que de courage. Depuis la fin de Tannée précédente, les Hollandais avaient fait acte de bonne volonté envers la France , et acquitté au moins en partie à son égard leur dette d'alliés en lui envoyant des secours. Pendant qu'un de leurs corps de troupes servait sous les ordres de Henri au blocus de la Fère, leur flotte stationnait alors dans le port de Boulogne. Ils répondirent les premiers à l'appel du gouverneur assiégé. Entre la prise des postes avancés de Calais et l'arrivée de l'archiduc Albert, le 1 0 avril, leur escadre chargée de soldats et de vivres parut à rentrée du port de Calais, et tenta d'y jeter ce secours. Mais elle fut arrêtée par l'artillerie du Risban, très-maltraitée , contrainte de prendre le large : deux chaloupes seulement parvinrent à débarquer quatre-vingts soldats avec leurs deux capitaines, au faubourg du Courguet, dont ils entreprirent la défense. Le 13, Saint-Paul, Belin, Montluc, qui avaient réuni un corps d'armée à Abbeville, l'embarquèrent à Saint- Valéry, en destination pour Calais; mais ils furent repoussés par les vents contraires, et contraints de relâcher à Boulogne. Le lendemain , jour de Pâques, les Espagnols perfectionnèrent leurs batteries. Le lundi 1 5 , ils commencèrent à faire un feu terrible d'une part du côté du chemin de Gravelines, d'une autre au bout du port et contre le faubourg du Courguet : ils voulaient diviser ainsi les forces et amoindrir la résistance des assiégés, et ils y parvinrent. Après avoir continué le feu pendant toute la journée , le soir, à la marée basse , leurs soldats traversèrent le port ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, attaquèrent le Courguet, combattirent quatre heures à la clarté de la lune, parvinrent à chasser les Français et les Hollandais, et restèrent maîtres du faubourg. De Rosne y établit sur-le-champ une batterie de vingt-deux pièces, sur les bords mêmes du fossé de Calais. Toutes ces opé-

Page 1