PROFONDE ATTEINTE PORTÉE AUX FORTUNES PARTICULIÈRES
le comble. Les contemporains ont très bien montré par quel fatal enchaînement toutes les classes étaient atteintes à la fois ; quel contre-coup déplorable les fermages des propriétaires, les contrats des créanciers avaient reçu de la détresse des paysans, de la ruine des marchands. « Les édits, traités et conventions, dit de Thou, que le roi fut obligé de faire avec les princes, les grands, les villes, les gouverneurs des places rebelles, pour rendre la paix au royaume, coûtèrent à l'État 18 millions de livres. Il fallut les imposer sur le malheureux peuple, que la guerre avait réduit à une extrême disette , et qui aurait eu im grand besoin d'être soulagé. Ces sommes qu'on exigea avec une rigueur inouïe, jointes aux impôts ordinaires, ruinèrent presque sans ressource non seulement le petit peuple , mais les familles les plus honorables, dont les fonds et les revenus se trouvèrent anéantis par la misère même où le peuple était réduit *. » Quand de Thou dit 18 millions de livres, il ne parle que des traités conclus avec les chefs de la Ligue jusqu'en 1596 ; de plus, il n'énonce que le chiffre rendu public de ces traités : il ne connaît pas les conditions secrètes, qui les portaient à 10 millions de plus. Lorsque ces traités furent complets, et ils ne tardèrent pas à l'être, la somme dont ils grevèrent les finances publiques fut de 32,142,000 livres du temps, plus de 112 millions d'aujourd'hui, comme les états produits par Sully l'établissent*. L'exécution des traités conclus avec la Ligue avait commencé deux ans plus tôt, et les effets s'en faisaient pleinement sentir en 1596.
Trentcrdeux ans de guerre civile avaient produit ces maux : le désordre des finances y avait mis le comble , et la mesure débordait. La détresse du trésor public prove-
» Thuanus, 1. CXV, § 21, t. V, p. 589. De Thou dit 6 millions d'écus, 'ou 18 millions de livres du temps.
• Sully, (Econ. roy., c. 151, t. M, p. 80.
164 LIV. V.. CH. V. DBTRESSB DU TRÉSOR : 1N8UFPI8ANCB DBS IMPOTS.
nait de trois causes : rinsuf&sance des impôts, la dette, la mauvaise gestion. Les impôts existants, quand bien même ils n'auraient subi aucune diminution, ne couvraient pas, à un quart près, les dépenses occasionnées par les divers services publics ; el ces impôts n'étaient pas recouvrés intégralement. Les provinces, qui dès l'abord, avaient embrassé la cause du roi , étaient épuisées et ruinées par la guerre : une partie de la population était tombée dans un dénuement qui la mettait hors d'état d'acquitter les contributions. Dans les pays récemment rentrés sous l'obéissance de Henri, les troubles avaient introduit les plus graves désordres dans la perception des revenus publics , comme dans toutes les autres parties de l'administration. Ajoutez que plusieurs villes ligueuses , Toulouse la dernière , en traitant avec le roi , avaient stipulé qu'elles seraient pour un espace plus ou moins long exemptées des tailles, et avaient ainsi restreint les versements que le trésor attendait des provinces. La misère chez les unes, les désordres et l'exemption chez les autres, avaient considérablement diminué les produits des tailles, des impôts directs. Les états de finances montrent que sur cette branche des revenus publics, le déficit annuel était de 3 millions dans un budget de 23 millions. L'impôt indirect n'avait pas moins souffert : le revenu, qu'on avait coutume de retirer* des douanes et des entrées dans les ports de la Méditerranée et de l'Océan, était fort affaibli par l'interruption du commerce avec l'Espagne, les Indes occidentales et les autres Etats du roi catholique. Le négoce que l'on faisait avec l'Angleterre et la Hollande ne dé* dommageait pas de cette perte, parce que la navigation régulière était interrompue, et que le transport des marchandises était sans cesse exposé aux brigandages des pirates *.
^ Davila, 1. XV, supplément au t. III, p. 76, 82. — Edicts da Roy
LA DETTE PUBLIQUE ; LES DILAPIDATIONS DES FINANCIERS. i65
A la mort de François d'O, en 1 594, la dette de TÉtat, prodigieusement accrue, montait à 315 millions environ de ce temps-là, plus d'un milliard du nôtre, à une époque où le crédit public se renfermait dans les limites les plus étroites. Depuis, les sommes forcément données aux chefs de la Ligue Pavaient encore augmentée. Le payement des intérêts de cette dette, détestablement organisé, comme nous le verrons bientôt,absorbait la plus grande partie des revenus de la France. Une autre partie, très considérable encore , des deniers levés sur la nation , au lieu d'arriverau trésor publicjétaitdétournée par la négligence, la connivence coupable, les vols des officiers de finances chargés de les recueillir. Ces agents auraient dû être ramenés à une meilleure gestion par le Conseil d'État et des finances, essayé, comme on l'a vu, en 1594, aussitôt après la mort de François d'O , formé et constitué de nouveau au commencement de 1595. Mais ce Conseil trahissait la confiance du roi et l'intérêt public. Des neuf membres dont il se composait, de Retz, de Fresne, de Schomberg, de Maisse étaient restés fidèles à la probité, puisque Henri les employa sans cesse plus tard. Mais ils s'étaient renfermés dans les affaires d'État, dans les matières d'administration politique, et ils avaient abandonné la direction et la surveillance des affaires financières aux gens de finance, aux quatre intendants. Rosny , que le roi leur avait donné pour collègue, était capable dès lors, ainsi qu'il le montra bientôt, d'éclairer, de surveiller, de contenir le Conseil, et en même temps de réprimer les officiers de finances. Mais à force de contradictions et de déboires , les intendants l'avaient contraint à quitter la place , à se retirer
pour la réunion de ses subjccts. — Sully, Œcon. roy., ch. 85, t. I, p. 293. Les remises faites par Sully, pour les arrérages des tailles pendant les années 1589 et suivantes jusqu'à 1596, sont de plus de 20 millions ; ce qui pour ces sept auuéeé domie uu déficit annuel de 3 millions.