AUX HOMMES DE LETTRES ET AVX SAVANTS
rendons plein homoa^e, ont dit qu'aucun gouvernement ne suscite et ne crée une littérature, comme il réforme une législation, règle un article de budget, établit une industrie; que toute littérature, en prenant ce mot dans son sens le plus large, était le produit des opinions et des passions religieuses d'un peuple, de ses intérêts et de ses sentiments politiques; de l'état général de la société. Telles sont bien les causes premières de toutes les idées, de toutes l^s inspirations. Mais ces idées et ces inspirations ne sont que des principes, et il faut les employer ; que des matériaux intellectuels, si l'on peut s'exprimer aiosi, et il faut les mettre en œuvre et les disposer avec art pour en faire un édi6ce. EUles émanent et sortent de la religion, de la politique, de l'état social; mais vagues et incertaines dans le principe, elles ont besoin d'être fixées d'abord , rendues et exprimées ensuite , par les hommes de lettres et les savants. Elles n'acquièrent cette consistance, ne reçoivent l'ordre le plus métbodique, la disposition la plus rationnelle, ne prennent la forme la plus propre à les rendre intelligibles , saisissantes , puissantes sur les esprits, qu'à la suite d'une élaboration lente et difficile, que par l'effort prolongé des hommes d'étude et des penseurs. C'est dans ce travail, qui préside à la formation des littératures, que le concours des gouvernement nous parait d'une souveraine utilité, si ce n'est même d'une nécessité indispensable. Les poètes, les orateurs, les savants, ne peuvent accomplir la tâche délicate et difficile à laquelle ils sont appelés, que sous la condition d'être réservés et appliqués exclusivement aux œuvres de l'intelligimce ; de recevoir cette destination, et de tenir cette facilité de la libéralité du prince, ou de la générosité de la nation en corps, devenue assez favorable au savoir pour s'empresser de la leur offrir; d'être attirés par le souverain dans des centres de lumières , dans des
D,q,z.-3bvGoogle
198 L.Vll.Cn.VllI. UTILlTàDECeTTEPROTBCTlONtCEIlTMNESÉPOaDES.
foyers de civilisation oïl tout éclaire leur esprit , tout favorise leur travail , tout enflamme leur ardeur par l'espoir des récompenses et de la gloire. La Grèce au temps de Périclès, Rome sous Auguste, l'Italie dans la période qu'ouvreut les princes Della Scala avec Robert le Sage, et que ferment les Médicis, ont toutes dùIeursgrancU siècles littéraires aux efforts des esprits supérieurs provoqués et soutenus par les chefs de l'Ltat, à ce protectorat du génie par le pouvoir. Les conditions du développemejit intellectuel ne pouvaient être autres, et ne furent pas différentes dans notre pays. Au moyen &ge, nous avons eu une littérature de sept siècles qui a puisé à son aise ses inspirations dans la religion, la politique, les mœurs publiques, qui a espriuié, comme elle Ta entendu, dans la plus entière liberté , ses sentiments et ses idées. De cette littérature, que reste-t~ilî D'informes essais, à peine feuilletés de loin eu loin par quelques érudits, sans action, sans puissance sur les masses, qui en ignorent jusqu'à l'existence. La France n'a eu une littérature commune à toutes ses populations, et par conséquent nationale, fixe et durable, embrassant tous les genres, étendant à divers degrés son influence sur toutes les classes et pénétrant partout dans la société, que depuis le règne de François I" ; qu'à partir du moment oi!i la royauté remplaça les rares volontaires de la littérature et de la science par un corps régulier et permanent d'hommes faisant leur profession des travaux de l'intelligence ; appelés à Paria et à la cour, au centre de ta grandeur, de l'activité et du goût, pour y puiser des idées élevées, ingénieuses, justes sur tous les sujets ; pour régler et discipliner leur esprit ; pour apporter dans leurs compositions cette perfection de la pensée , cette irréproch^le pureté de l'expression, que doivent réunir le» œuvres destinées à l'instruction d'un peuple.
D,q,z.-3bvGoogle
ENCOOIUGBIIENTS AUX LlTTfcRATEUItS ET SAVANTS FRANÇAIS. 790
Henri se conduisit évidemment par ces idées qui dominaient à la cour de nos rois depuis François I". Il étendit ses bienfaits et ses encouragements aux érudits, aux hommes de lettres, aux savautâ. Il pourvut à leurs besoins en leur distribuant des emplois, des gratifications, des pensions, des bénéfices enfin, jusqu'au moment où la réforme décrétée à la Sn de 1606 réserva exclusivement aux membres du clei^é cette dernière espèce de faveurs. En soustrayant ainsi les littérateurs et les sa< vants à toute tàcbe mercenaire, aux soucis de la vie , il donna la liberté à leurs pensées , et ta concentra toute entière sur les travaux de l'esprit. 11 les honora à l'égal de ceux qui servûent la patrie sur les champs de bataille et dans les emplois civils les glus considérables. Enfin , par ses él<^es, par les lémoiguages de son estime , et plus encore par le continuel spectacle de ses utiles et glorieux travaux, il éleva leur génie. Bertaud , évèque de Seez,Bdmisà sa familiarité, témoigne que tout homme en France qui se recommandait par ua mérite solide , et surtout qui s'était fait un nom dans les tettrea, avait droit à sa faveur ', et les nombreux détails arrivés jusqu'à nous, prouvent la vérité de cette assertion. Nous nous bornerons à en reproduire quelques-uns qui s'attachent aux noms les plus connus de cette époque. Dans le même mois (4 et 10 novembre 1598) il créa de Thou conseiller d'Etat, et lui accorda les révenus de l'abbaye de Belle* fontaine après la mort de l'évéque de Chartres, son oncle*. Il le pressa de publier son histoire, et quand la première
< Ueiciue frouQoU, aaa&e 1009, Épilogue» ou Bommaires enr Ik vie du roy, t. I, fol. *87 reolo. <■ U. l'évèque de Séeï .. dit qu'il D'eus! B jamais cogooissance d'aucan excelleut personnage de mo roiraume, » el surtout recommandé pour la gloire des lettres, qu'il ne le foron lisast de quelque honneste pension, a
* Lettres missives en date des * et to novembre ISSS, I. V, p. «i, 6«.
D,q,z.-3bvGoogle
800 t.. vil. CH. VIII. SUITB DB L'EXPOSË DE CES eNCOUSACEHIKTS.
partie de ce grand ouvrage parut , il le couvrit de sa protection, imposa silence à la fois aux clameurs des courtisans, et aux réclamations de la partie la plus ardente du clei^ de France. Il le défendit longtemps contre la défaveur du Saint-Siège, puisqu'il écrivait à son ambassadeur à Rome au sujet du livre : « C'est moy qiii en ay B commandé le cours et la vente. » Si plus tard, enl609, quand ia cour de Rome prononça sa censure contrel'liistoire de de Tbou, il ne réclama pas avec autorité, c'est qu'alors il était à la veille d'entrerenliitte contre les deux branches de la maison d'Autriche, que l'intérêt politique dominait tout, qu'il lui faisait une nécessité de l'alliance des puissances italiennes, et lui commandait de les ménager jusque dans leurs erreurs. Parmi les autres historiens qui méritent encore d'è&e consultés aujourd'hui , il nomma Fauchet et Matthieu à la place d'historiographes, avec une pension de 600 écus considérable alors, et il accorda à Matthieu l'honneur de son intimité : il donna à P. Cayet une chaire au Collège de France , et lui assura les libéralités de l'un des ofBciers de la couronne. Nous avons vu, parles détails relatif5àCasaubon,parraugmentation de traitement accordée aux professeurs duCcJlége de France, quelle large part tes érudits eurent dans ses faveurs : il faut ajouter que les deux frères Sponde ne vécurent longtemps que de ses bienfaits. H combla de biens tous lesauteursdontlesouvragesécritsen français jetaient quelque éclat sur notre littérature etfaisaientfaire des progrès a la langue nationale : d'Ossat, qu'il uomma évéque de Bayeux, et que sa protection porta à la dignité de cardinal; Desportes, dont il augmenta la pension; Bertaut, qu'il fixa à la cour en lui conférant la chaîne de premier aumônier de la reine, et qu'il plaça sur la chaire épiscopale de Seez ; Fenoillet, qu'il attira de Savoie en France^ qu'il choisit pour son prédicateur ordinaire ; Coeffeteau,
D,q,-Z.-dbvGOOglC
SDITE U L'EXPoet DE CBS EKCWDACBMBMTS. 801
sur lequel il fixa l'atteDUon publique en lui conférant également le titre de son prédicateur, et qu'il contribua à élever de l'obscurité d'un cloître aux premières dignités de son ordre ; le poète Régnier, auquel il conféra plusieurs bénéfices, et qu'il gratifia encore, en 1606, de la pension de 2,000 livres, dont son oncle Desportes jouissait sur l'abbaye de Vaux-Cernay, quelque temps avant que la réforme du mob de décembre 1606 interdit cette distribution des biens ecclésiastiques aux séculiers ; Malherbe, enfin, qui fut défrayé de tout et reçut une pension de 1,000 livres du temps, environ 3,600 francs d'aujourd'hui par les mains du grand écuyer de BellegEuxle'. Malherbe s'était attiré l'animadversion de Sully, par des griefe qui remontaient au temps de la guerre civile: poui* récompenser le poète, sans blesser son ministre, Henri se servait , comme intermédiaire et comme prête'uom , de Bellegarde , dont il augmentait les états et pensions, en proportion de ce qu'il donnait à Malherbe : le détour par lequel passait le bienfait ne peut faire perdre la tcata de la main qui l'accordait. Le roi prisa également les sciences et récompensa les savants. Viète fut maître des requêtes au conseU d'Etat. Les contemporains ont remarqué que deux matbémaficiens habiles se disputant le prix de cinq cents livres fondé par Ramus, il le leur partagea, et leur fit de plus un présent considérable. Il accorda un logement dans les galeries du Louvre à Aléaume , professeur royal de mathématiques très savant, et en l'employant à dresser les plans des
> Les Ties de ces différents auteurs publiées soit à port, soit en tète de UunœaTrespiirleunMiteQra, notammeat celle ded'Oesat, «D1T7I; celle de Régnier, en 17D0, averUssemeat, p. lij; celle de Halberbe, ea 1813 ; notice, p. SS, S6. — Brizard, De l'Amoiir de Reorl tV pour les lettrée, p. IB, 17, 4S, 46, 130, lit, itt. — Biogr.nuiT., les articles de qaelquBft-nDS de cas anteuri.
Ul 51
D,q,z.-3bvGoogle
SOS L. vit. CH. VIII. KOMBREUSSa DÉOICACBS A0RES8BB8 AU ROI.
coDBlructioiis nouvelles, il le paya généreusement de ses travaux*.
Le géute littéraire, dans la diversité des genres auquel il s' applique,'obtint d'une manière constante son attention et son intérêt, et cet intàrêt était nu fait heureusement connu de tous. Il se faisait lire parDuperron, deux heures avant son sommeil, VAmadis, qui venait de paraître; et par Bellegarde et Bassompierre , pendant les insomnies que lui causait la goutte, le roman ieYAstrée. Tous les grands ouvrages publiés de son temps lui furent dédiés. Entre vingt autres, nous ne citerons, dans tes genres les plus différents, que le Théâtre d'agriculture rédigé, comme on l'a vu, par Olivier de Serres, à l'instigation du roi; l'Histoire de son temps, composée par de Thou, et précédée d'ime préface adressée à Henri, qui décore si magnifiquement l'entrée de ce vaste édifice ; le Polybe grec et latin de Caaaubon , qui s'ouvre par une préface non moins importante , où l'auteur, après avoir payé un juste tribut au:^ vertus et aux talents du monarque, le loue surtout de la protection qu'il accordait aux leUres, par lui rétablies doDS leur ancienne splendeur ; les deux parties des Œuvres de Régnier, au-devant desquelles le poète a placé des discours où il célèbre les grandes actions du roi dans des vers pleins d'élévation et de verve*. Les nombreuses dédicaces adressées à Henri sont moins remarquables encore en ce qu'elles coih tiennent l'expression de la reconnaissance des gens de
< LegralD, Déc«d«, Ut. VIH, p. 419. — StD*al, AMiq. de Puii, liT. IX, t. Il, p. 507.
< Voir la Prétace placée pu de Thou en Ute des dix-hnit premien livres de bod histoire, publiés ea 16H.— La préface en quarante-sept p«gei dn Poljbe grec et latin de Caaaubon, publié à Paris ta 160», in Tolio. — Le» deux diicoura placés pv Régnier, l'un en tête de tes SaUres, l'autre en téU de «es Ëpitree et Élégies, t.l, p. 1-li ; t 11, p. 1-lti. édil. 17S0, in-lB.
D,q,z..3bvGoogle
EHCODniGBIiRHTS AUX SAVANTS ËTRAHeEtlS. 803
lettres et des savants, et la preuve de la faveur constante doDt il les honora, qu'en ce qu'elles le montrent comme placé au centre du mouvement intellectuel de la France, et lui imprimant sans cesse une nouvelle activité sur tous les points et dans toutes les dîrecUons.
La pensée humaine, quelque part qu'elle se produisit utile et grande, ne le trouva jamais indifférent , et il eut des encouragements pour les savants et les littérateurs étrangers, comme pour les Français. Il adressa, avec l'intention de les 6xer dans le royaume, les propositions et les avances les plus flatteuses à François de Sales, qui avait prêché devant lui avec talent et onction le carême de 1604, el auquel il oflrait une abbaye avec la promesse de le faire nommer cardinal ; à Grotius, qui se vante dans ses écrits d'avoir louché la main victorieuse du héros de la France; ajuste Lipse, auquel il offrait une place en rapport avec son mérite, et 600 écus d'or d'appointements. Il distribua des pensions et des gratifications à plusieurs hommes doctes d'ItaUe, d'Allemagne, des Provinces-Unies, et il prit soin lui-même de les leur faire tenir. Sous l'année 1609, Lestoile parle de présents offerts au nom du roi aux savants de Leyde, en Hollande, à Scaliger, à Baudius et à beaucoup d'autres, a envers » lesquels Jeannin se doutant qu'ils en eussent besoing, » eserçoit par delà de grandes Ubératitez ' . »
Le propre d'un gouvernement tel que celui deHenri IV était de laisser la plus grande liberté à la manifestation des opinions des citoyens, pour deux motifs également graves. Le premier était d'entretenir l'activité des esprits, mobile des découvertes, principe fécond de toutes les idées neuves, grandes, utiles, dans les matières de poUtique et d'administration comme dans les sciences, la
' LutoUe, Registre-joarnal «Je Henri IV, p. ta B.
D,q,z.-3bvGoOgle
804 L. VII. en. Tni. UBERTS de la presse S01I8 CE RÈGNE.
Uttératnre, les beaox-arts, les arts nécesMiies, Or , cette adÎTité se ralentit d'abord et cesse ensuite entièrement, dès qae les hommes qai se livrent aux travaux de la pensée trouvent des obstacles à publier leurs idées et à y attacher leur nom : la noble passion de la vérité, l'orteil humain, l'intérêt le veulent ainsi , établissent cette loi ' d'une manière constante. Le second motif détenniDant pour Henri, était la résolution arrêtée chez loi de perfectionner sans cesse le gouvernement, l'administration, la société ; d'en corriger les abus et les vices : il soitiùt bien que, pour détraire le mal, il fallait d'abord qu'il le connût, et qu'il fournit à tous les moyens de le lui dénoncer, de l'éclairer par la publicité. Quelques écarts , quelques excès se mêlèrent à l'usage de la liberté qu'il accorda : il ne s'en effraya pas. Dans la seconde moitié de son ri^ne, il sentait son gouvernement si bien défendu par la force mihtaire qu'il lui avait donnée ; si bien soutenu par l'estime et l'amour de ta nation, qu'il jugefdt impossîMe que quelques écrits troublassent l'ordre et la paix publique : le profond repos dans lequel demeura te royaume prouva combien il voj^t juste; l'événement lui donna raison.
Ce que l'on appelait alors la liberté <f imprimer, et ce que nons nommons aujourd'hui la liberté de la presse, aussi bien que la liberté de tout représenter sur le théâtre, furent entières sous ce règne, comme le prouvent beaucoup de faits qui se produisent d'année en année. A partir de 1 595, la Ligue, sans être détruite encore sur tous les points du territoire, fut abattue, et dans la plupart des grandes villes, Henri put régler à son gré ce qui concernait l'ordre public et la liberté de la presse et du théâtre. Or, quand on consulte la série des publications qui eurent lieu dans la période écoulée entre 1595 et 1598, quand on étudie les Discours et Livrets du temps, correspondant à nos brochures et pamphlets modemes, on trouve que
D,q,-Z.-dbvGOOglC
LtBBRTS DE LA PRISSE SOOS CB RUINE. 805
les diverses classas Ae citoyens exprimèrent sans l'apparence même d'une gène leur opinion sur tout ce qui touchait à la chose publique • la reUgion en elle-même, la religion dans ses rapports avec l'État, la politique intérieure, les finances, les afiJEtires étrangères '. Malgré les ioconvénients de détail attachés à cette liberté, comme à toute chose humaine, le gouvernement et la France s'en trouvèrent bien en somme. L'auteur de la Remontrance, écrite en 1 598 , qui s'en prenait hardiment non pas seulement aux financiers, mais aussi à tous les comptables et au Conseil d'État et de finances, qui offrait de prouver au roi que de 3 livres levées sur son peuple, il entrait à peine 3 sous dans ses coffres, cet auteur aida puissamment Uenri à remettre l'ordre et la prospérité dans les finances publiques. Le pamphlet intitulé Plaintes des églises ré foxniées, qui en soi était un mal, une injustice et une violence, qui, sous un gouvernement moins glorieux et moins ferme, aurait pu remettre les armes à la main aux Calvinistes, devint un point d'appui pour Henri, quand il lui fallut surmonter les répugnances et les résistances des Parlements à l'édit de Nantes, et quand il entreprit d'assurer la liberté religieuse pleine et entière à toute une classe de la nation.
Suivons jusqu'au terme de ce règne les faits qui établissent de quelle franchise jouirent les auteurs dans l'usage qu'ils faisaient de leur plume. En 1 605, parut un livre ayant pour titre : Description de tUe des Hermaphrodites. C'était une satire très-vive des mœurs de la cour de Henri 111, mais avec contre-coup atteignant les désordres du jour. Plusieiu^ vices, auxquels s'attaquait l'ouvrage, continuaient à régner à la cour de Henri IV,
D,q,z..3bvGoogle
B06 L. VII. CH. vm. LIBERTÉ DE LA PREBU HHB CS RBGNK.
et certains seigneurs du temps présent qui se tronvùent sans doute peints au naturel dans tes pOTtraits du temps passé, pressaient le roi de punir la liberté et la hardiesse de l'auteur. Henri se fit lire son livre, et tout en avouant qu'il s'était trop laiï^ment donné carrière, il défendit de diriger aucune poursuite contre lui, « faisant » conscience, disait-il, de faacher un honneste homme » pour avoir dict la vérité '. » Son indolence n'était pas moins grande quand les pamphlétaires et tes libellistes agitaient des questions touchant à son gouvernement, ou s'attaquident à lui-même. En 1604 parut en toute liberté un écrit intitulé : Le Soldat français, dans lequel l'auteur s'en prenait k la politique du roi et à celle de son ministre Villeroy. On lit dans le supplément au registrejouriial de Lesloile : « Deux ou trois jours avant la dé- » couverte de l'entreprise de Lhoste, comme le roi s'amu- » soit à lire le Soldat français, auquel ou disoit qu'il » avait pris goût depuis un peu, arriva M de VUleroy, » auquel Sa Majesté en riant demanda s'il avait point vn » et lu ce livre. A quoi M. de Villeroy ayant répondu » que non, il faut, dit le roi, que vous le voyiez ; car » c'est un livre qui parle bien à ma barrette, et encore » mieux à la vôtre. Il dit que vous êtes Espagnol; vous » sçavez bien ce qui en est * » En 1 607 , un auteur lui adressa une requête où il le pressait d'assembler un nouveau concile ; cet écrit provoqua de nombreuses réponses et agita un moment l'opinion publique. Xa chronique contemporaine qui rapporte ces détails ajoute : o La n liberté d'imprimer est très-grande... c'est la mode en » France : il faut qu'en chacque année il y ait quelque » plume qui fasse quelque thèse nouvelle, afin d'amuser
■ Supplément du RegblK-jounul de Lestoile, iTrillGOS, p. 334. * Soppléinenl du Regiatre-jonraal de Lestoile, sd teot.
D,q,z.-3bvGoOgle
UBKRTB DU THÉÂTRE 80U8 CK nnîNB. 807
» toutes les plumes pour y respoDdre, et le peuple s'en » repaist, sons qu'il y eu ait davantage de bruit. Sa Ma- » jesté se soucloit peu de ces escrits : il soignoit du tout M au bien, et à l'enibellissement de sa ville de Paris*.» Le roi ae souciùt de ces ouvrages pour en tirer des vérités utiles, quand ils en contenaient ; mais il ne les craignait pas, et c'est ce que veut dire l'annaliste. La même chronique consigne le fait suivant parmi ceux qui se raUacheiil à l'aimée 160S : « Un Gascon fut si téméraire » de faire imprimer sur les bords de la Garonne un petit » livret intitiilé : La Justice aux pieds du roy : sa plume, » trop mal taillée coatre rhoimeur de son souverain, » méritoit d'estre rognée *. > Elle ne le fut pas, et le principe de la liberté d'écrire fut respecté, au milieu des écarts qui la faisaient dégénérer un moment en licence. Cette licence, du reste, fut repoussée par le bon sens public, à défaut du gouvernement; en effet, l'écrit de l'auteur gascon trouva de nombreuses réfutations.
Henri n'imposa pas plus d'entraves au tbéàtre qu'à la presse. On l' accusait, comme Louis XII, d'avarice, parce qu'il mettait de la mesure et du discernement dans les ' gratifications et pensions, du reste, fort nombreuses, qu'il accordait; et parce qu'il employait la plus grande pû^e de l'argent du peuple à améliorer tes divers services publics, au lieu de satisfaire les insatiables exigences de quelques grands. Les propos de courtisans avides passèrent de l'anticbambre du roi sur le tbéàtre. En 1607, on donna à l'hâtel de Bourgogne, une farce très-boufionne où on le taxait de pencbant à l'avarice. Les financiers jouaient dans la pièce un rôle qui n'était pas à leur honneur ; ils firent mettre les comédiens en prison. Le roi ordonna qu'on les relâchât. Il s'en reposait avec raison
-:i,vGooglc
808 L. vil. CH. VIII. CONStOOKNCeS DB «8 ENCOtlIlAGBIlENTS.
sur l'évidence et sur le bon sens du peuple pour foire justice des accusationB qui le coticemaient : il jugeait que les immenses travaux d'atilité et de décoraiiou publiques qui avaient été exécutée sous son règne, et qui l'avaient trouvé toujours si généreux, réfuteraient victorieusemeot les reproches de parcimonie dirigés contre Ini par les auteurs de la comédie. Quant aux fioanciers, il se servait contre eux des traits acérés du théâtre, comme d'un gai et puissant supplément aux pénalités de la loi, à la sévère surveillance de son gouvernement, à l'établissement des chambres de justice instituées contre eux.
Les lettres et les sciences avaient besoin, pour grandir, de ce patronage de la royauté, jusqu'à ce que la nation fût asse2 éclairée pour le prendre elle-même, avec la conscience que sa prospérité matérielle, aussi bien que sa gloire, étaient attachées à leur développement. Après tant d'enoouragemenls que Henri avait prodigués aux lettres et aux sciences, après tant de liberté qu'il leur avait accordée, il eût été bien malheureux s'il ne les avait pas vues répondre à ce qu'il faisait si généreusement pour elles. 11 n'eut ni ce cruel désappointement, ni ce déplaisir ; elles prirent soiis ce r^ne un grand et remarquable
r DIT TROISIËHR VOLUME.
D,q,-Z.-dbvGOOglC