Vettewarie
(graisseurs.)
Fruyteniers.
(fruitiers.)
Tenepotgietere.
(pottiers d 'étain . )
4« quartier, de sable au lion d'or, au 2'' et 5'', d'argent au lion de gueules.
De gueules, à la bande d'argent, chargée de trois tourteaux, de sable, d'azur et de sinople.
De gueules à la bande d'argent, chargé de trois tourteaux de sable.
De gueules, aux trois aiguilles d'argent.
De gueules, chargé d'un râteau d'or.
be gueules, chargé de ciseaux à tondre le drap, et deux crochets, le tout d'argent.
De gueules, chargé de trois aiguilles d'argent.
De gueules, chargé d'un bateau en bois, au mat d'or, voguant dans l'eau, aux rives de sinople.
De gueules, à la balance de fer^ aux plateaux d'or.
De gueules, aux trois poissons d'argent.
De gueules, chargé de neuf chandelles d'argent enfilées à un bâton d'or, d'un vase de terre, au bord duquel est placé un coq de sable, au bas un fromage d'or, dans lequel se trouve un couteau au manche d'or.
De gueules, chargé d'un arbre couleur naturelle; àl'une des branches est suspendu un panier d'or. Une échelle du même métal est posée contre l'arbre
De gueules, au tinquart d'argent.
Parmi les diverses corporations d'ouvriers, il en est une qui partout semble avoir le dessus sur toutes les autres, et qui presque seule dirigea les révolutions communales dans la Flandre et dans le Brabant; ce sont les drapiers, si nous pouvons donner ce nom aux différentes sortes d'ouvriers qui s'occu-
DUC DE BRADANT. 149
paient de la fabrication des étoffes de laine, et qu'on divisait presque toujours en plusieurs métiers. Les uns tissaient le drap, les autres avaient pour tâche de le fouler, de le teindre, de le tondre; quant au soin de filer la laine, il parait avoir été exclusivement réservé aux femmes, et cette branche d'industrie resta en général un travail domestique. Les tisserands formaient le plus puissant et le plus important de ces métiers.
La draperie était l'industrie dominante dans le Brabant. C'est elle qui eut, comme nous venons de le dire, la plus grande influence sur le développement de l'élément populaire, et il semble, dit M. Moke (1), que c'est elle qui fit accorder à la commune ses plus chères libertés. C'était sa cloche que cette dernière employait comme sienne , et qui , après avoir servi de signal aux travaux de ses gens et à leurs assemblées, devenait pour ainsi dire la voix du peuple tout entier.
Dans les deux capitales du Brabant, â Louvain et à Bruxelles, nous voyons figurer au dessus des métiers , et immédiatement après la noblesse, la confrérie du négoce en laine, corporation qui se rattache à la haute bourgeoisie, et qui n'admet point d'hommes « aux mains sales. » La gilde de la draperie, née à une époque inconnue, disent les auteurs de VHistoire de Bruxelles, MM. Henné et Wauters, formait une classe intermédiaire entre les lignages et les métiers; l'importation de la laine d'Angleterre et d'Irlande, l'envoi de draps et d'autres tissus en France, en Allemagne, en Lombardie , l'armement des vaisseaux et le change étaient également facultatifs aux frères de la gilde, mais pour entrer dans l'association, il fallait abjurer son métier quand on avait exercé jusque là une industrie ignoble (2).
On peut se faire une idée, dit M. Moke, de l'ancienneté des
(t) Mœurs, Usages, Fêtes et Solennités des Belges, â""" partie. (2) Dan mœtti versweren syn ambncht op dat ki van Sculkcn ambachte is. (CliaitcdctSOG.)
associations des frères de la Gilde, par l'exemple de celle qui existait à Valenciennes sous le nom de Confrérie de la Halle, et qui avait été fondée en 1060, par le comteBauduinde Mons. Elle avait aussi pour objet le commerce du drap, et jouissait d'une juridiction privilégiée. Nous la voyons dirigée au quatorzième siècle par un prévôt, un maieur et un conseil de treize hommes. Mais les différents titres que portaient les chefs disparaissaient une fois qu'ils étaient sortis des assemblées solennelles de la corporation, et les membres de ces dernières ne gardaient que le nom de Frères, qui nous ramène à l'origine religieuse de toutes ces institutions.
La fraternité était la base de ces associations. Tous les membres étaient admis au repas commun, et la coupe de paix était présentée à chacun d'eux. Dans les contestations qui s'élevaient à propos des logements et des magasins, le sort tranchait le plus souvent la difficulté. Lorsqu'il s'élevait, à bord d'un navire, une querelle entre le marchand et son serviteur, le jugement était prononcé par deux maîtres, deux valets et un capitaine. Il est à remarquer que les anciens règlements étaient des plus favorables à l'homme de condition inférieure; ce ne fut que plus tard, lorsque l'opulence s'accrut, qu'il y eut plus de distinction entre les rangs, et que les associations commerciales dépouillèrent leur caractère fraternel, pour arborer un drapeau purement mercantile.
Au -dessous de ces gildes, que le commerce rendait puissantes et qui se composaient presque toutes de nobles, il fallait nécessairement une population ouvrière don telles purent constamment obtenir les produits et alimenter le travail. Il est vrai que les habitants des campagnes allaient parfois exposer leur drap au marché de la ville, mais les anciens diplômes parlent rarement de ces fournisseurs du dehors, qui furent toujours surpassés par ceux de leurs confrères qui s'établirent à la fin dans les centres mêmes des populations ouvrières. En effet, à partir de l'époque où le tissage et les autres branches du com-
DUC DE BKAUANT. 11)1
inerce de draps, produisirent assez pour fournir à la subsistance d'un grand nombre de bras, on vit les campagnards abandonner leurs habitations dispersées çà et là, à des distances souvent considérables des marchés, et venir se réfugier dans les villes. Leur origine ne pouvait leur interdire l'entrée des communes; ils pouvaient s'y fixer en toute liberté, sauf à rester néanmoins simples vilains, et à subir les consé- (luences de leur servitude. Les campagnes ne leur offraient pas souvent les moyens nécessaires pour faire fructifier leurs labeurs, et parfois même il n'y avait là pour eux aucune sécurité; dans les villes, au contraire, ils étaient placés sous l'égide de la bourgeoisie et sous la sauvegarde de l'intérêt public. Dépositaires en quelque sorte de la fortune de tous les citoyens et du bien-être matériel du pays, ils avaient là bien plus de chances qu'auparavant de jouir de toutes les garanties indispensables au succès de leurs travaux.
Sous le rapport de sa liberté, le serf rencontrait aussi de nombreux avantages au sein de la cité. Il est vrai qu'il n'était pas par cela même affranchi des charges imposées au servage, mais il était ainsi à l'abri des autres vexations qui accablaient ses semblables, et quelquefois même les privilèges de la commune assuraient l'intégralité de son héritage à ses descendants, malgré le droit ordinaire de main-morte, qui fut, du reste, aboli, comme nous l'avons vu, par l'un des prédécesseurs de Jean I".
Une fois établis dans les villes, les ouvriers se donnèrent des chefs qu'ils eurent le droit d'élire eux-mêmes, à la différence de ce qui se pratiquait à leur égard dans les campagnes, où le seigneur du lieu leur imposait tel maire ou tel bailli qui lui convenait.
Bientôt les drapiers comprirent que toute société, toute association, pour pouvoir exister, a besoin de statuts et de règlements; ce fut encore eux qui se donnèrent les leurs. Ils avaient besoin, pour éviter le désordre et la confusion, depuis
452 HISTOIRE DE JEAN l"',
qu'ils n'étaienl plus dans l'atelier du prince et sous la surveillance du maire, d'une loi qui les administrât; la cité n'intervint dans leur charte constitutive et organique, que pour rendre obligatoire la convention conclue entre eux.
Lorsque l'on parcourt les villes du Brabant et que l'on y visite leurs vieilles églises, on ne peut s'empêcher d'admirer les autels élevés par les différents métiers et surtout par les drapiers, à la gloire du Tout-Puissant; ces simples symboles de leur foi, qu'ils se plurent constamment à enrichir au moyen de leurs économies, leur appartenaient en toute propriété; chacune de leurs corporations avait, disent les chartes de l'époque, sa chapelle ou du moins ses messes et ses offices, où ses membres se réunissaient pour prier et appeler sur eux et sur leurs enfants les bénédictions du ciel. Ainsi se transformaient ces hommes grossiers venus du fond des bois, pour se livrer à une vie active, fécondée par le travail et par l'intelligence qu'ils acquirent bientôt. Chez eux, plus de mœurs déplorables, d'habitudes dangereuses et de vices dégradants; l'industrie et avec elle la religion les avaient tirés de la fange, et les avaient rendus dignes des grands bienfaits de la civilisation. La fraternité chez eux n'était pas un vain mot, une de ces chimères que nos utopistes modernes poursuivent si ardemment avec plus ou moins de loyauté et de conscience; ils s'entraidaient mutuellement dans toutes les circonstances difficiles qu'ils rencontraient, et la voix d'un frère malheureux ne demeurait jamais sans écho dans le cœur de ses semblables.
Un ensemble de mesures, dont l'efficacité est suffisamment prouvée par l'extension que prit bientôt la draperie, donna au travail une régularité parfaite, et au commerce une égale sécurité. Nous avons vu que les ouvriers s'étaient nommés des chefs et s'étaient donnés des règlements, dont l'exécution était rigoureusement observée sous une surveillance sévère. Pour assurer au commerce une garantie plus forte encore, on ordonna que l'étoffe achevée ne pouvait se vendre que dans la
DUC DE BRADANT. 153
lialle, el là encore, chaque pièce, avant d'être offerte à l'acheteur, était examinée, mesurée, et marquée du sceau de la corporation. Aucune espèce de défaut n'échappait aux investigations des chefs du métier, et la pièce trouvée défectueuse n'était pas seulement repoussée, mais encore coupée en plusieurs endroits, afin que personne ne put y être trompé. Celte sévérité des règlements qui servait de frein à l'indépendance générale, maintenait l'honneur des corps et la réputation de l'industrie. Aussi les magistrats de la commune y attachaient-ils autant d'importance que les travailleurs eux-mêmes.
Que l'on ne suppose pas cependant que la discipline à laquelle était soumise l'industrie, tout en faisant prospérer le commerce, portait préjudice aux intérêts dusimple travailleur. Le produit des labeurs se partageait dans la proportion la plus équitable entre le maître et l'ouvrier, et celui-ci était aussi bien traité que son chef. Il trouvait de plus toutes les ressources nécessaires à l'entretien de sa famille, dans son industrie, qui employait des femmes et des enfants en nombre plus considérable peut-être que des hommes. En effet, plusieurs classes d'ouvrières étaient attachées à la draperie. Les Statuts des métiers de Bruges nomment les batteuses de hine(Wolletape~ ghen), les peigneuses (Cameghen), les fileuses (Caerdeglieri), les rattacheuses (Noppeghen) et les éplucheuses (Wiedeghen). Le maître ou le valet pouvait donc employer aussi sa femme et ses enfants à des travaux en rapport avec son métier. De là sans doute l'aisance générale de cette classe.
Le plus pauvre ouvrier gagnait de fortes journées (à peu près trois francs pour le simple compagnon à l'époque où vivait d'Artevelde), et il n'y avait rien d'extraordinaire de voir un grand nombre de ces modestes travailleurs acquérir en peu de temps un petit avoir prélevé sur leurs économies. En 1290, Jean le Victorieux fixa à douze deniers de Louvain la journée du tisserand, et ces ouvriers à la journée gagnaient d'habitude moins que les autres.
154 HISTOIRE DE JEAN r""",
Lorsque ceux qui avaient amassé une pelile fortune avaient Tambition de s'élever au-dessus de leurcondition, ils pouvaient demander à entrer dans la gildc des marchands ou dans celle de la laine. Ces deux corporations avaient à peu près les mêmes privilèges, et quoique dans l'origine elles se fussent composées d'hommes d'un rang supérieur, leurs plus anciennes chartes connues permettaient à l'homme de métier de s'y faire recevoir, s'il devenait assez riche pour abandonner son premier état. On exigeait seulement un intervalle d'un an et un jour « entre le travail qui lui avait sali les mains, et sa récep- « tion parmi les confrères. » Cette condition remplie, il devenait l'égal des francs marchands et pouvait arriver aux mêmes dignités qu'eux ou du moins s'allier aux gens des lignages, ce qui transmettait tous leurs droits à leurs fils, dans les villes où ces privilèges se maintinrent le plus longtemps (Anvers, Louvain et Bruxelles).
Tels furent les moyens auxquels recourut l'autorité communale pour maintenir dans de justes limites la force et la liberté des masses, dont elle protégeait l'émancipation. Dans cette œuvre si difficile, qui avait surtout pour but d'empêcher la classe ouvrière de se laisser entraîner par ses passions, nous voyons souvent la commune soutenue par les comtes et les autres souverains. Les archives de nos vieilles cités off'rent un nombre extraordinaire d'ordonnances relatives à la draperie, et toutes attestent le soin avec lequel l'équilibre était maintenu entre les différents groupes dont se composait le métier, A Bruxelles, et dans plusieurs autres villes, il y avait une magistrature générale pour l'industrie de la laine, et quoique d'abord composée exclusivement de patriciens, elle n'en réglait pas moins tous les détails de la fabrication, après avoir entendu les compagnons comme les maîtres, ainsi qu'il résulte des plus anciens actes.
Sous le règne de Jean P% l'industrie et le commerce prirent une extension considérable, et les villes qui étaient leur siège
ordinaire acquirent une puissance qu'elles n'avaient point connue jusque là pour la plupart. Le commerce de Louvain qui était prospère à l'égal de celui des cités flamandes les plus riches, ressentit surtout l'efficacité des mesures qu'il prit pour favoriser l'industrie du pays en général. Déjà cette ville avait la plus grande importance à l'époque de son avènement au trône, ainsi que nous le prouve le premier cri de guerre des princes brabançons : Louvain au riche duc. Pour l'avantager encore, Jean I" lui donna les marchés où s'exposaient en vente les objets sur lesquels il percevait des impôts. Il est vrai qu'en compensation, la commune dut lui payer une certaine redevance annuelle, mais connaissant ses intérêts mieux qu'aucune autre autorité, cette dernière pouvait agir en conséquence, et diminuer ainsi sensiblement le droit d'étalage, sans se nuire. Une fois libre de placer les marchés partout où il le jugeait convenable, le magistrat put choisir les endroits les plus favorables et les mieux appropriés au commerce.
Non content de cette concession, le duc céda en outre en 1290 à la ville de Louvain, la balance à la laine [Waga sivc libra lance), et en 1293, la halle au seigle, dont il retirait aussi auparavant des bénéfices (1).
En 1290, le duc céda aussi à la commune de Bruxelles le droit d'entrepôt au poids de la ville, ainsi que les péages qui étaient perçus aux portes à son profit (2).
On portait, en! 266, à plus de deux mille les métiers à tisser qui se trouvaient à Louvain ou aux environs, et comme ce calcul ne comprenait pas ceux qui servaient pour les apprentis, on peut évaluer à six mille le nombre des hommes faits, maîtres et compagnons, qui vivaient du tissage. Un nombre à peu près égal était nécessaire pour les opérations du foulage, du tondage, et autres, et ces deux classes formaient, paraît-il,
(1) Piot, page 152.
(2) Uisloire de Bruxelles, t. ii, p. 612.
1S6 HISTOIRE DE JEAN l",
en comptant les femmes et les enfants, un total de trente à quarante mille personnes, c'est-à-dire plus de la moitié de la population que pouvait alors renfermer Louvain. On conçoit quelle prépondérance cette Nation du drap devait avoir sur les autres classes d'habitants, qui n'avaient ni la même communauté d'intérêt, ni la même énergie d'opinion (1).
Les draps de Louvain étaient déjà alors très-renommés et s'expédiaient partout. On en a la preuve dans le don d'une indemnité assez forte que le duc accorda aux Louvanistes, au rapport de Divœus (2), à l'occasion d'une saisie de draps qui avait été opérée par les Hollandais. La même chose eut encore lieu, paraît-il, quelque temps après, pour des draps retenus en France, mais nous ignorons les motifs et les circonstances qui amenèrent cette mesure arbitraire.
Bruxelles s'était rapidement mise au niveau de Louvain pour le commerce des draps, et l'autorité dont jouirent de bonne heure les maîtres de cette industrie dans cette ville, prouve suffisamment l'importance qu'elle s'y était acquise en peu de temps. En 1289, les corps des divers métiers de Bruxelles et nécessairement ceux de la draperie, se trouvaient déjà immiscés dans les fonctions municipales, et ils étaient complètement organisés, soumis à des règlements et à des statuts dont l'exécution faisait surtout leur force. En cas de trouble, les doyens, avertis par le tocsin, se rendaient sur la place publique avec les drapeaux de leurs corporations pour réprimer le désordre. Les chefs de ces corps étaient des personnes de naissance et de fortune choisies dans le sein de la corporation, comme les quatre grands doyens de Louvain, qui étaient pris, moitié parmi les membres de la commune, moitié parmi ceux de la noblesse (3).
(1) Moke, Mœurs des Belges, 2" partie, p. 120.
(2) An. Lov. Lib. 2. p. IJ.
(3) Lemayeur, t. l*^"", p. 391.
DUC DE BRABAM. 1 '>7
La ville de Bruxelles, assurent MM. Henné et Wauters (1), où la draperie était au treizième siècle dans l'état le plus florissant, envoyait beaucoup d'étoffes aux grandes foires de Champagne et de Brie, d'où elles se répandaient dans le reste de la France et jusque dans l'Italie. Dans le règlement sompluaire de la cour du Dauphiné, il est alloué à la princesse une somme de cent florins d'or pour des vêtements en drap de Bruxelles, tandis que ses demoiselles de compagnie recevaient des draps de Louvain pour une valeur de septante-deux florins et demi. Au treizième siècle, Bruxelles avait déjà sa halle aux draps qui appartenait au souverain, et était située entre la halle au pain et la halle à la viande.
Comme on le voit, les manufactures de drap étaient aussi prospères dans le Brabant que le commerce, et leurs produits jouissaient de la plus haute estime dans les pays étrangers. Cette distinction leur fut en grande partie accordée, parait-il, grâce au nombre considérable d'ouvriers flamands qui s'expa triaient pour échapper aux troubles qui agi talent Gand et Bruges et qui allaient se fixer à Bruxelles et surtout à Louvain (2).
Les manufactures de laine et de toile occupaient aussi dans le Brabant une multitude de personnes et contribuaient pour beaucoup à sa prospérité. C'est dans la ville de Nivelles, d'après des pièces que l'on trouve encore maintenant déposées dans ses archives, que s'établirent, vers le commencement du treizième siècle, les premières fabriques de toiles' fines connues depuis sous le nom de Batistes, Cambrais et Linons. Ces manufactures entretenaient une activité continuelle dans cette ville et passaient pour les meilleures de l'Europe. On y montre encore actuellement, dit Lemayeur (o), les caves qui servaient à la fabrication de ces toiles.
(l)T.^''^pages81et52.
(2) Desmet, Hisloirede Belgique, t. l'^", pag. 253, édition de 1839.
(3) Toin. II, p. lliG.
158 HISTOIRE DE JEAN l""",
Pour faire apprécier le degré d'extension des rapports com mcrciaux du Brabant à cette époque, nous ferons remarquer avec M. Willems (1), que l'argent de ce pays commençait à être fréquemment employé dans les opérations pécuniaires, même à l'étranger; il suffit, pour en être convaincu, de parcourir le Codex Diplomatkus que nous a laissé le savant interprète de Van Heelu. L'espèce de déférence que les puissances étrangères témoignaient ainsi à Jean I"', provenait surtout de ce que ce prince traitait avec toutes sortes d'égards ceux de ses voisins qui venaient s'établir dans son duché. Il avait adopté pour système de ne point exiger de ces personnes une soumission complète aux lois du Brabant, et de les laisser sous le poids de celles de leur pays; cette politique sage lui attirait nécessairement la sympathie des peuples qui avoisinaient ses Etats.
Ce serait sans doute ici le lieu de dire quelques mots de la monnaie qui avait cours en Brabant sous le règne de Jean I", mais malheureusement les sources et les documents nous font défaut, et nous ne pouvons en parler que d'une manière incomplète. Tout ce que l'on sait, c'est que ce fut à partir de cette époque que l'on grava sur les monnaies les noms des villes où elles étaient frappées. On ne connaît néanmoins que deux seules pièces battues sous Jean I"; la première est un écu d'argent portant d'un côté un écusson avec lion, et sur le revers : Lova, dans les rayons d'une croix pâtée; la seconde, est un Peeter en argent avec la légende : Sanctiis Petrus Lovaniensis, et sur le revers : Dux Lot. Brab. Leb. et Marco (2).
Nous ne nous étendrons pas sur toutes les prérogatives accordées par Jean I" à chacune des villes du Brabant pour favoriser leur commerce. D'autres comme MM. Henné et Wauters dans leur histoire de Bruxelles, et comme M. Piot, dans
(1) Introduction à la chronique de Van Heelu, page LIX.
(2) Piot page III.
DUC DE BRADANT. 1^)5)
son histoire de Louvain, ront fait avec succès avant nous en entrant dans les plus petits détails; nous nous bornerons à dire, comme on peut le voir du reste dans ces précieux ouvrages, que le nombre des concessions faites à son peuple par le vainqueur deWœringen, pour favoriser ses transactions commerciales, égala la somme des besoins qui se firent sentir pendant tout le cours de son règne. Les écrits du temps sont remplisde témoignages qui constatent ces faits; de plus, les chartes de cette époque qui sont parvenues jusqu'à nous en font foi.
Dans tous les temps, l'agriculture a été en grand honneur parmi les populations de la Belgique. Nos pères considéraient avec raison cet art admirable, le premier qui fut donné à l'homme pour pourvoir à ses besoins, comme la principale source de la prospérité publique, et ils embrassaient en masse, avec fierté, la modeste mais noble carrière du laboureur. Tous étaient heureux de pouvoir féconder par leurs travaux la merveilleuse fertilité du sol qui les nourrissait; chez eux, le cultivateur apparaissait toujours à côté du guerrier. L'épée et le soc de la charrue leur étaient également familiers; tour à tour hommes de guerre et hommes des champs, on les voyait, tantôt arroser les sillons de leurs sueurs, et tantôt se rassembler sous les étendards de leurs chefs pour voler à la défense de leurs foyers, quand l'ennemi menaçait de venir enlever les fruits de leurs labeurs.
Dans le Brabant surtout, qui était en quelque sorte une terre de promission, et qui est encore de nos jours la plus fertile de nos provinces, l'agriculture avait une grande importance. Là principalement, on avait compris que l'industrie agricole était la plus capable d'augmenter la puissance du pays, et un grand nombre de bras y étaient occupés à la culture des terres.
L'élément le plus simple de la propriété foncière du pays était la manse, c'est-à-dire une certaine quantité de terrain, occupée par une seule famille. Un usage à peu près général en Belgique en portait l'étendue à douze bonniers, ce qui répond presque au même nombre d'bectares et à la grandeur ordinaire de nos petites fermes. Cette subdivision avait pour but principal de faciliter l'établissement des serfs, qui, dans les habitudes germaniques, étaient de véritables colons demeurant sur leur part de terrain et ne devant qu'un tribut fixe ou un travail déterminé. Le serf agricole avait sa case et son champ, et c'était par cette classe de cultivateurs que la plus grande partie des manses se trouvait occupée. D'autres étaient devenues la demeure d'hommes libres, qui, manquant de terre, engageaient leur foi et leur épée à celui qui les recevait sur son domaine. Chaque ville avait donc un véritable seigneur, c'està-dire un propriétaire du sol, à qui les autres habitants étaient attachés par un lien fixe.
La richesse du propriétaire consistait principalement en moissons et en troupeaux. Comme en général on ne cultivait que des terrains fertiles, les récoltes étaient abondantes, mais on élevait moins de bétes à cornes que de chevaux. En revanche, les brebis se comptaient par centaines, et il en était de même des porcs, dont la chair, préparée de diverses façons, semble avoir été la nourriture la plus recherchée. La volaille était aussi très-abondante, et s'élevait surtout autour des châteaux et des moulins, où son entretien était naturellement plus facile. L'usage voulait en outre qu'une terre importante ne manquât ni de pigeons, ni de perdrix, ni de cailles, ni de tourterelles, ni même de paons et de faisans. On n'attachait pas moins de prix au choix et à la délicatesse des fruits que donnait le verger.
Le soin avec lequel étaient entretenus les bâtiments et les clôtures, la distinction régulière des différentes sortes de travaux, les amendements donnés aux terres, prouvent l'état flo-
rjssant dans lequel se trouvait déjà l'agriculture au treizième siècle.
C'est surtout aux moines que nous devons la prospérité dans laquelle nous voyons l'agriculture pendant les siècles qui nous ont précédés, et notamment pendant le treizième. Ce fut donc principalement en favorisant l'établissement des couvents et en donnant aux moines des terrains ingrats et incultes à cultiver, que les souverains du Brabant signalèrent leur sollicitude pour l'agriculture. Ces religieux, voués au travail des mains, finirent, à force de travail et de peines, par rendre productives les terres les plus arides et les plus stériles. En réfléchissant à la fertilité actuelle des campagnes, et à l'ingratitude du sol sur lequel s'élevaient jadis dans le Brabant, entr'aulres les deux abbayes de Tongerloo et d'Everbode, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il a fallu, pour en arriver là, épuiser tout ce que l'industrie et l'expérience en agriculture pouvaient mettre alors à la disposition de l'homme, pour parvenir à fertiliser le sein de la terre (1).
L'abbaye d'Afflighem, fondée au onzième siècle comme nous l'avons déjà vu, dans un pays inhabité, qui n'était qu'un repaire de bandits et de malfaiteurs, donna bientôt à cette contrée un aspect florissant. Les moines n'ayant bientôt plus assez de bras pour cultiver par eux-mêmes les vastes domaines qu'on leur avait abandonnés, en détachèrent insensiblement de petites parcelles dont ils confièrent le soin à de simples laboureurs, en se réservant toutefois une rétribution annuelle à percevoir sur leurs produits. Un grand nombre d'esclaves, la plupart prisonniers de guerre rachetés par les religieux restèrent en outre au service de leurs bienfaiteurs, et bientôt tout le pays environnant fut peuplé de laboureurs actifs et intelligents. Il se forma même autour des couvents des monastères de veuves,
(Ij Verhoeven, Mémoire historique sur les Constitutions, la Religion, clc. Liège 1790, p. C9.
de tilles, de laïques, d'infirmes et de vieux soldats. Tous devinrent cultivateurs, à l'exemple des Pères, qui abattaient euxmêmes les arbres, guidaient la charrue, semaient les grains, et couronnaient la Belgique de ces belles moissons qu'elle n'avait point encore portées.
On n'est cependant nullement étonné de cette transformation subite du territoire brabançon, lorsque l'on considère que ce furent en grande partie ceux de nos religieux que le zèle évangélique conduisit dans le nord de l'Europe pendant les douzième et treizième siècles, qui introduisirent dans cette partie du continent les arbres fruitiers. Ils plantèrent des poiriers, des pommiers, des cerisiers, des pruniers, et l'on montre encore dans plusieurs endroits autour des couvents tombés en ruines, les emplacements des jardins où ils firent les essais de cette utile industrie (1).
Remarquons que la règle presque générale qui interdisait l'usage de la viande aux ordres monastiques, vint sans doute, et en premier lieu, d'un principe d'économie rurale. Les sociétés religieuses étant alors fort multipliées, dit Chateaubriand (2), tant d'hommes qui ne vivaient que de poissons, d'œufs, de lait et de légumes, durent favoriser singulièrement la propagation des races de bestiaux. Ainsi nos campagnes, aujourd'hui si florissantes, sont en grande partie redevables de leurs moissons et de leurs troupeaux, au travail des moines et à leur frugalité.
De plus, l'exemple qui est souvent peu de chose en morale, parce que les passions en détruisent les bons effets, exerce une grande puissance sur le côté matériel de la vie. Le spectacle de plusieurs milliers de religieux cultivant la terre, mina peu à peu ces préjugés barbares qui attachaient le mépris à l'art qui nourrit les hommes. Le paysan apprit dans les monastères
(1) Lemayeur, t. l<-<-, p. 28S.
(2) Gcnïp du Christianisme, t. iv, p. 143. Edition de 1827.
DUC DE BRADANT. 105
à retourner la glèbe, et à fertiliser le sillon. Le baron commença à chercher dans son champ des trésors plus certains que ceux qu'il se procurait par les armes. Les moines furent donc réellement les pères de l'agriculture, et comme laboureurs eux-mêmes, et comme les premiers maîtres de nos laboureurs.
Le diplôme suivant, publié le 7 février 1285, par lequel le duc de Brabant Jean I" permit au chapitre d'Anvers et aux autres possesseurs de terres alluviales, de les rendre à la culture, témoigne de la sollicitude dont ce prince entoura constamment les religieux qui s'occupaient des travaux des champs.
Johannes Dot gratia dux Lotharingiœ et Brahantiœ, universis prœsentes litteras inspecturis salutem in Domino. Noverit universitas vestrn, qiiod Nos viros religiosos, abbatem et conventum sancti Michaelis in Antwerpia, ordinis prœmonstratensis, sub nostra protectione et tuitione siiscipientes ,omnes libertates, immunîtates et gratias, eisdem a nobis et prœdecessoribus nostris concessas, seu ab aliis quibiiscumque, quantum in nobis est, super theloniis, exactionibus , passagiis, redditibus, censis, terris cultis et incultis, piscariis, allodiis, garbis, nemoribus, molendinis, pascuis, pratis, moris, jurisdictionibus, decimis, elemosinis et mansuris, nec non minoribus justiciis, hactenus per judices, scabinos et mansionarios in allodiis ecclesiœ sancti Michaelis habitis, et consuetis, seu aliis bonis quibiiscumque dictœ ecclesiœ, acquisitis in locis infra scriptis consistentibus, scilicet in Antwerpia, Bernescot, Potvliete ,Harincrode , et in confinio loci ejusdem, Oustrouele, Wilmarsdonc, Ordren, Berendrecht, Lilloe, Zantvliete, Mère, Minderhout, Merxblaes, Wortele, Wommelgheem, Bergheem, Wilrike, Hoboken, Dorne, cum theloneo de ponte ibidem, Conteke, cum sextario siliginis annui redditus de décima de Broke ibidem, Hockensele, Steenhockensele, Parke, decimam de se-
164 HISTOIUE DE JEAN I'"'', j
xaginta bonariis terrœ in loco qui dicittir Boest silœ, cum !
septem bonariis terrœ in Serlar, Humelgheem, Cortbeke, cum \ appenditiis suis, Werchtere, Rotselaer, et in aliis lods qui-
buscumque, et specialiter super redditu annui census decem ;
marcarum in Malle, et trium Ubrarum et decem solidorum ]
Lovàniensium de domo pannorum in Antwerpia, dictis relî- :
giosis provenientium, cum passagio navali ibidem, prout ea- \
dem rite tenent et possèdent, et eadem titulo donationis seu :
emptionis rite et juste acqulswerunt, tenore prœsentiuni con- \ firmamus, auctoritatcm nostram et consensum diclorum bo-
norum acquis itionibus adhibentesj volentes etiam et mandan- '•■ tes, ut dictl religiosi supra prœmissis omnibus et singulis,
contra invasores et injuriatores eorumdem, per Nos et nostros ■•
justiciarios defendentes, et in possessione dictorum bonorum, '■
conserventur pacifice et quiète. In cujus rei testimonium et \ munimen prœsentem cartam dictis religiosis sigillo nostro
contulimus roboratam . Datum anno Doniini M° CC° LXXXIJ, '.
mense februario. ]
L'agriculture occupait peu les barons féodaux : la guerre,
les batailles, les nobles coursiers, les castels, les tournois, i
voilà quelles étaient leurs occupations la plus grande partie '
du temps. Le pauvre serf arrosait de ses sueurs le champ pro- ;
ductif et le fouet du majordome assurait la récolte. Ce que \
préférait le fier baron était la foret épaisse où il poursuivait le '
cerf agile, le daim et le sanglier; il traversait les champs cul- ;
livés avec sa meute nombreuse qui, au son du cor, dévastait ]
la vigne, les blés du bourgeois et des monastères. L'opulent i
châtelain aurait donné dix serfs et cinq Juifs pour un faucon j
dressé à la chasse ou pour un chien suivant à la piste; les im- ,
munités monastiques ne pouvaient rien pour sauver les cam- '|
pagnes de ces dégâts. Quelques ordonnances de Jean 1" ont i pour objet l'agriculture; il défendit aux seigneurs de brûler et
de dévaster les champs et de troubler ainsi le pauvre laboureur ,
attaché à la charrue; il ordonna qu'on ne put piller les étables ni prendre les chevaux de labour même pour la guerre. L'entrée des forêts était également défendue à tous les animaux et particulièrement aux chèvres, qui rongeaient les jeunes arbres; elles ne pouvaient aller aux champs que trois jours après la récolte.
Ce n'est pas à dire pourtant que la culture des terres était complètement abandonnée par les châtelains aux soins des moines et des couvents. Si la majeure partie des seigneurs ne s'en occupaient guère, on rencontre cependant encore çà et là quelques vestiges de travaux agricoles de la plupart d'entre eux. On ne peut s'empêcher d'admirer, par exemple, dans le Brabant, à peu de distance de l'illustre abbaye de Tongerloo, dont nous avons parlé, la richesse des terres dépendant du magnifique domaine de Westerloo, qui appartient actuellement à la famille des comtes de Mérode. Dès les temps les plus reculés, les maîtres de cette propriété en firent cultiver les champs avec soin et rivalisèrent ainsi avec les couvents et les monastères. On reconnaît facilement en visitant les campagnes qui environnent ce vieux château, que la main du maître a fécondé leurs sillons, et qu'il a fallu bien du travail pour les rendre aussi fertiles qu'elles nous apparaissentde nos jours.
Ce qui prouve encore que les manoirs n'étaient pas totalement étrangers à l'industrie agricole, c'est que l'on voit trèssouvent au moyen-âge des villages tout entiers quitter la charrue et s'acheminer vers l'Italie, la Grèce ou Constantinople, à la voix des missionnaires qui prêchaient la Croisade, heureux d'abandonner leur triste condition et de secouer leurs chaînes, qui étaient bien plus douces dans les monastères. Au besoin, l'évêque ou l'abbé du couvent leur permettait de détruire les champs, de piller les récoltes, de renverser le gonfanon du seigneur élevé sur la haute tourelle; si les prélats autorisaient ces déprédations dans les campagnes cultivées des seigneurs, c'est qu'elles existaient réellement.
106 HISTOIRE DE JEAN r%
Avant de terminer le coup d'œil rapide que nous venons de jeter sur l'état de l'agriculture au treizième siècle dans la Belgique et particulièrement dans le Brabant, disons quelques mots de la dîme, que les vassaux occupés de la culture des terres devaient payer au maître.
L'origine des dîmes a pu être et a été réellement juste pendant le moyen-àge : l'agriculture était à cette époque la plus importante de toutes les industries, et formait en conséquence à peu près la seule ressource des revenus du pays. Généralement, dans ces temps plus ou moins barbares, on songeait à tout autre chose, excepté dans les grands centres de populations, comme Bruxelles et Louvain, qu'à produire des richesses par le moyen de l'industrie manufacturière; on ne cultivaitqueles champs. Il fallait cependant rétribuer les ministres du culte et pourvoir à leurs besoins; naturellement on imposa l'industrie pour ainsi dire seule existante. Il n'y eut donc pas d'injustice lors de l'institution.
Cependant cet impôt a pu par la suite devenir nuisible, et il l'est devenu véritablement, dès l'époque où d'autres industries se sont développées : elles auraient dû contribuer toutes dès-lors, par part égale, au paiement des frais du culte, puisque tout le monde profitait également du service religieux. Certaines dîmes ont pu avoir aussi pour origine une propriété antérieure à celle de leurs possesseurs d'autrefois; les anciens maîtres ont pu vendre leurs fonds à condition de percevoir une rente équivalant au dixième du produit; il n'y avait pas non plus d'injustice dans ce contrat, puisqu'il dépendait du débiteur de ne pas accepter une terre chargée d'une redevance annuelle de cette nature. Les dîmes de cette dernière espèce n'étaient évidemment qu'une partie du fermage, et les propriétaires n'avaient pas le moindre droit de s'en plaindre, puisque c'était la base de leurs titres de propriété; aussi des documents attestent que des personnes qui n'appartenaient pas au clergé, possédaient par héritage le droit de
percevoir cet impôt; au reste, à la longue, les diflérentes esj)èces de dîmes se confondirent.
Pour connaître l'influence des dîmes sur le prix des céréales dans les pays où elles existaient, il faut se demander si elles pesaient sur la rente foncière ou sur le fermier, et par conséquent sur les cultivateuis. Les uns ont prétendu que les (limes pesaient sur le fermage, les autres ont soutenu que les consommateurs étaient grevés de cette charge : parmi ces derniers, nous mettrons en premier lieu M. Ricardo, Des principes de l'Économie politique, chap. XI :
a La dîme, dit-il, tombe sur le produit brut de la terre, qui, » comme les impôts sur les matières premières, retombe en- .< tièremenl sur le consommateur. Elle diffère d'un impôt sur « les fermages en ce qu'elle frappe des terres qui ne paient » pas de fermage, et en ce qu'elle fait hausser le prix des pro- « duits agricoles, qu'un impôt sur les fermages ne changerait « guère. »
Il nous semble que dans ce passage l'auteur ne prouve pas ce qu'il avance et qu'il regarde ses prémisses comme démontrées. Certainement, si la dîme était un impôt sur le produit brut, elle était payée en dernier résultat par le consommateur; mais c'est justement ce qu'il fallait démontrer, et nous ne voyons pas que Ricardo l'ait fait. Il prétend aussi que c'était un impôt égal, « puisque, dit-il dans le même chapitre, les meilleures, comme les plus mauvaises terres, payaient la dîme et la payaient dans l'exacte proportion de la quantité des produits qu'on retirait de chacune. «L'auteur n'a pas fait attention que la dlme frappait le produit brut sans se proportionner aux frais de production.
Pour être conséquent avec cette proposition : « La dîme «I (même chap. XI) est le dixième du produit brut et non le « dixième du produit net du sol, et par conséquent, à mesure « que la société croît en richesses, elle doit progressivement « absorber une partie plus considérable du produit net, quoi-
a qu'elle soit toujours égale à une même portion de produit a brut, » Ricardo devait conclure que cette imposition était inégale par rapport aux différentes qualités de terrain. En effet, si le produit brut d'une ferme est de 10,000 gerbes et que, plour les produire, il ait fallu 2,000 francs, tandis qu'une deuxième ferme de même étendue, mais qui n'est pas aussi fertile, demande 4,000 francs pour produire également 10,000 gerbes, on prendra sur chacune des deux exploitations 1 ,000 gerbes pour le paiement de la dîme; cependant la justice veut qu'on n'exige de la seconde que 500 gerbes, puisque les frais sont doubles, ou bien il faut faire payer à la première 2,000 gerbes. Néanmoins le terrain stérile paie un impôt de 400 francs, et la terre fertile ne contribue que pour 200 francs : la dime est donc, sans compter tous les accessoires, une imposition où il n'y a pas d'égalité (1).
La dîme était donc souvent un impôt inégal, et par conséquent injuste. Lorsque cette taxe était perçue en nature, elle faisait sentir toute sa rigueur, et c'était surtout alors qu'elle était nuisible au progrès de l'agriculture; le propriétaire, chargé de toutes les avances, ne se souciait guère d'améliorer une terre dont un autre retirait le principal profit; le fermier, de son côté, n'était guère zélé, parce qu'il savait qu'un tiers devait venir prendre une portion dans les augmentations de récoltes qu'il avait obtenues par ses soins, et que, par une conséquence forcée, le fermage suivait une marche progressive continuelle. Le mode le plus avantageux d'acquitter la dîme aurait été, selon nous, de faire payer une somme en argent calculée par année moyenne.
(I) Voyez Considérai ions sur le commerce des céréales, par Bottin, p. 62 et 63.