‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 101 sur 140 · FAIBLESSE D'INVENTION · texte numérisé non relu

FAIBLESSE D'INVENTION

ses phrases et faisant rire à force de se pâmer (1). Chapelain ne reste pas en arrière de Scudéry. Ce grand champion de Tamour (v. plus bas) en prête à tous les guerriers pour Jeanne d'Arc, et, afin de le justifier, Vange met un nouvel amas de saints enchantements dans tout V aspect et tous les mouvements de la fille. N'est-ce pas là en vérité un beau signe de la mission de la noble et chaste bergère? Mais c'est un amour pur, sans désir. Dunois, qui en est atteint plus que les autres, trouve sa gloire à s'en laisser convertir en cendres, et à en mourir martyr. Comme on reconnaît ici l'idéal de ce soudard féroce et jaloux qui se vantait d'avoir tué de sa main dix mille Bourguignons, et qui, pour perdre Jeanne d'Arc, voulut faire échouer la première attaque sur le camp anglais ! L'héroïsme de la Pucelle n'est pas mieux compris. A force de grandir son sujet, le poëte en bannit la simplicité et la vraie grandeur. La lettre aux Anglais, ce manifeste de l'envoyé d'en haut à l'étranger surpris et confondu, dispa^ ratt dans une emphase sans éloquence ni poésie. Au lieu de cet enthousiasme qui montrait à l'épée des autres l'œuvre à faire, qui commandait sans frapper, comme l'esprit anime et dirige la matière, on ne voit

(1) En voici un petit échantillon. Alarîcdit à Amalasunlhe, )iv. IV :

Vous trouverez en tous une prudence extrême, Vous trouverez en moi la fidélité même.

Vous trouverez en vous cent attraits tout-puissants, Vous trouverez en moi cent désirs innocents.

Vous trouverez en vous une beauté parfaite, Vous trouverez en moi Taise de ma défaite.

Vous trouverez en moi, vous trouverez en vous Et le cœur le plus ferme, «t Tobjet le plus doux.

Ht LA LITTSSATdRE PENDANT LES FRONDES.

plus dans l'héroïne qu'une force vulgaire, une énergie brutale, un bras plus pesant que celui de ses compagnons. Jeanne devient un assommeur à la du Guesclin, qui tue, massacre, amoncelle les cadavres sous ses coups, elle qui disait si bien : « Je portais moi-même mon étendard quand j'attaquais Tennemî pour éviter de tuer quelqu'un ; je n'ai jamais tué personne. » Voilà ce qu'ont fait d'un chef-d'œuvre de Dieu vingt- cinq ans de méditations pédantes, et voilà ce que Balzac appelait le dernier effort des muses françaises.

Restait au moins l'élocution, ce vêtement de la pensée, qui cache tant de défauts, qui fait si bien valoir lei moindres avantages. Hélas! l'élocution est précisément recueil suprême d'où ces téméraires ne se sorit jamais relevés, firébeuf est assurément le moins mauvais. Bien que convaincu par Boileau d'enflure et de fatras, il sait pourtant la facture du vers, les lois de la construction ; il ne veut pas que ses idées se succèdent sans liaison, ni que sa phrase tombe sans mesure. Mais il paraphrase plutôt qu'il ne traduit, et tantôt il ôte leur force aux grands traits de Lucain, tantôt il amplifle ses défauts. Il n^est pas de taille à conserver la concision et l'énergie du feounda virorum PaupertaSj ou du multis utile hélium^ mais il est riche en développements des redondances de Toriginal, Le mal est plus grave quand il veut jeter la terreur par de grands mots, par des phrases sonores comme celles dont est hérissé le début du Pompée de Corneille. Des blés mangés en herbe par les chevaux sont à la fois le crime et la peiné des ravageurs ; la pâture détruite, les

PAUVRETÉ D'ÉLOGUTION. 8i8

champs sont vengés : les chevaux réduits de nouveau à le faim, ne laissent à la mort que la moitié d^eux* mêmes f « et bientôt les vapeurs de leurs membres pourf ris vont au cœur des soldats altérer leurs esprits, i Un guerrier a Tœil percé. d'une flèche. Il y porte sa main officieuse et fière (officieuse parce qu'elle donne un secours spontané, fière parce qu'elle ne tremble pas). Il arrache l'œil et la flèche, et à la fois par orgueil et par mépris, il foule à ses pieds et la flèche et son œil{\). Répétons ici, après Boileau, qvCune Phaf^ sale mime n'autorisait pas ces extravagances,

Saint-Amant débute par une pointe. Il demande h Morse une part du feu du buisson ardent; et qu'en veut-il donc faire? Fais y dit-il à Moïse, qu'en ce tableau ce feu me serve enfin à te sauver de Veau. C'est lui surtout qui aime les basses circonstances et les banalités. Ses personnages, à leur réveil, s'habillent soudain et vont à la fenêtre pour savoir si le jour s'apprêtait à paraître. Il n'est pas moins célèbre pour sa descrip-

(1) F6cun4a viroram*.. PaupsrUi fugitttf ;

La sainte pauvreté de ce» bravet guerriifi Semble être leur opprobre ei ternir leurt lauriwi. Et concusia ûdes, «t multii utiU bellum s La foi, ce nœud taerét ee lien H préoieuait N*est plus qu'un beau fantâmêf et qu'un nom ipéciêvx^ Et des plus dissolus la richesse épuisée Trouve dans le désordre une ressource aisée.

Sub juga jam Serai, jam Isarbarui iiiot iraxaf Et gens, si qua jacet, nascenti conscia Nilo : On verrait à tes lois l'Araxe tributaire Et le Gange soumis aussi bien que l'Ibère, Malgré son arrogance et malgré sa fierté, Le Scythe gémirait dans la captivité; Enfin tu régnerais du couchant à l'aurore Et tiendrais dans tes fers le Sarmate ei le Mute,

tion du passage de la mer Rouge (1). Scudéry nous est assez connu pour qu'il ne soit plus nécessaire de mettre en vue sa platitude, son caractère dominant. Nous ne croyons pas le calomnier en disant que, des onze mille vers d'Alaric^ deux seulement ont une valeur ; le premier du poème, qui n'est pas même exempt de blâme : Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre y et cet autre, inspiré d'ailleurs par une pensée de Juvénal : Les vices des vaincue triomphaient des vainqueurs. Aussi bien, si l'on désirait d'autres exemples de cette impuissance, nous renverrions à la description de l'embarquement des Goths, ou à celle du concert dont la mélodie réveille le roi barbare (2)* Desma-

(4) On n*en connaît ponrtantguère qu^nn seul vers» Voici Tensemble :

Lk des chameaux chargés la troupe lente et forte Foule plus de trésors encor qu'elle n'en porte. On y peut en passant de perles s'enrichir Et de la pauvreté pour jamais s'affranchir.

Lkle noble cheval bondit et perd haleine Ob venait de souffler une lourde baleine.

Là passent à pied sec les bœufs et les moutons Où naguère flottaient les dauphins et les thons. Là l'enfant éveillé, courant sous la licence Que permet à son âge une libre innocence, Ya, revient, tourne, saute, et par maint cri joyeux, Témoignant le plaisir que reçoivent ses yeux, B'nn étranger caillou qu'à ses pieds il rencontre Fait au premier venu la précieuse montre, Ramasse une coquille, et d'aise transporté La présente à sa mère avec naïveté.

Là, quelque juste effroi qui ses pas sollicite. S'oublie à chaque objet le fidèle exercite (armée) ; Et là près des remparts que l'œil peut transpercer Les poissons ébahis le regardent passer.

N'onblions pas que c'est dans une songe que la mère de Moïse voit tons ces détails, sans compter ceux qui précèdent et ceux qui suivent.

(5t)AlariCj liy. III : Amalasunthe reconnaît qu^enfin Alaric va la quitter, elle entend

Crier aux matelots» à bord, à la marine :

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rets mérite qu'on lise Clovis^ mais par le désir d'y trouver des arguments contre son arrogance, et de montrer à ce contempteur des anciens que ce n'est pas d'un moderne comme lui que leur poésie redoute aucune concurrence. Voici un de ses tableaux :

Là sont chevreuils, chiens, cerfs, et des nymphes les chœurs. Voici une de ses élégances :

Alors son noble cœur détestant les perfides Fit verser à ses yeux mille perles liquides.

Voici un de ses bonheurs d'expression que Chapelain aurait pu envier :

Son pressentiment qui ne peut s'alléger

L'étouffé, le saisit, et s'oppose au manger.

Jamais peut-être il n'y eut union plus complète entre la sottise et l'aplomb, entre la recherche et la stérilité. Il faut bien -ajouter, pour n'oublier personne, que le père Lemoyne, qui avait du talent, comme le reconnaît la Harpe, mais une imagination mal réglée et bi-

Le bon vent est levé; qu'on s*embarque, soldats, A bord, embarque, à bord, et ne le perdons pas. Elle entend les nochers, aussi triste que pâle, Crier : Amarre, hisse, et poude, et guindé, et cale, Rame, attache, appareille, et divers autres mots Qui ne sont entendus qu'& l'empire des flots.

L'un élève sa Toix par des accents aigus ; L'autre abaisse sa voix qu'on n'entend presque plus. L'un suspend l'harmonie et puis se précipite. Passant d'un ton fort grave à la fugue subite. L'autre du ton subit repasse au grave ton En variant le mode en sa docte chanson.

L'un d'an adroit défaut embellit la musique, En s'écartant un peu par un ton chromatique.

346 LA LITTÉRATUHE PBNDAHT LES FRONDES.

zarre, n'échappe pas au courant de mauvais goût qui entraine ses confrères. Il lui faut, à chaque vers, des figures, et il entasse sans choix toutes celles qui s'offrent à son empressement. Les mâts d'une flotte sont des forêts qui volent dans Vair; les voiles tendues qui donnent de l'ombre ôtent le jour à Vair; un soldat blessé aux yeux reçoit la nuit par les portes du jour ; un autre, qui perd connaissance, a la nuit aux yeux et la mort au visage.

Quant à Chapelain, reste-t'^il encore quelque chose à dire de son style après Boileau? Nous avouons qu'en lisant la Pucelle^ il nous a semblé que Boileau lui* même n'avajt pas tout dit. La dureté, les constructions rocailleuses, la répétition des mêmes mots sans raison et sans grâce, se heurtent à chaque page, cela est vrai, et l'on en peut ajouter bien des exemples à ceux qui sont déjà connus (1 ). Mais, ce qui nous fVoppe encore plus dans ce labeur de trente années, c'est l'impuissance de l'effort, en dépit de la persévérance, à trouver ce qu'il cherche , et la chute, en quelque sorte fatale, de la prétention dans le burlesque. Est-il, par exemple, pour désigner Jeanne d'Arc, un nom

(1) Gomme, quand, oti l'Afrique eit le plui ftoUtairtf

Dans le piège dreesé trébuche la panibère.,.

Haussant la main robuste K qui Tacier luisant Malgré sa pesanteur ne paraît pas pesant.

La peur de cette perte est ai forte en ion eœur Qu'à travers du feu même, il peut aller sans peur.

Dans l'ouverte prison de tes blanches paupières Deux soleils animés renferment leurs lumières.

L'épouvanté bourgeois

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