FAIBLESSE D'INVENTION
liment ne fait pas un poëme, s'il ne s'y joint le charme de l'art, l'imprévu de l'invention, la richesse du langage, c'est-à-dire ce qui ne se trouve ni dans Chapelain, ni dans les autres. Tout d'abord on reconnaît en eux la copie, non l'inspiration, la copie des épopées anciennes, et même modernes, copie dans la disposition comme dans l'invention. Parce que Virgile prend Énée à la fin de ses voyages et lui eu fait ensuite raconter le commencement 9 il faut que des bergers, à côté du berceau de Moïse, racontent l'histoire de Jacob ouïes origines du peuple hébreu ; Joinville, à Damiette, raconte le règne de saint Louis avant la croisade; un enchanteur fait voir à Clovis la prise de Troie, et, dans la dispersion des Troyens, le commencement de la race franque, et ses faits et gestes avant l'invasion dans la Gaule. Au sixième livre de YÊneïde, Anchise avait prédit toute l'histoire romaine jusqu'à Auguste. Conformément à ce modèle, la Sibylle prédit à Alaric toute l'histoire de Suède depuis Biorne, contemporain de Charlemagne, jusqu'aux hommages rendus à Christine pai' les beaux esprits ; un ange fait connaître à Dunois toute sa postérité jusqu'au duc de Longueville, le patron du poëte, à sa femme aux blonds cheveux, et aux deux Phénix, leurs fils ; saint Louis, ravi au ciel, entrevoit toute sa postérité, jusqu'aux victoires de Turenne sur la Lys et la Meuse ; sainte Geneviève annonce à Clo tilde les rois chrétiens, François P' et Richelieu ; la mère de Moïse, dans un songe à la fois rapide et Rdèle jusqu'à la minutie, apprend les destinées de son fils, son arrivée à la cour, les plaies d'Egypte, et le
LOUIS XIV. — T. II. %i
passage de la mer Rouge dans ses plus petits détails.
L'originalité manque au fond aussi bien qu'à la forme. A chaque pas se pressent des emprunts qui dénoncent la stérilité de l'invention. Dans la Pucelle, entre ces comparaisons dont toute page est infestée, s*étale la description virgilienne de la nation des fourmis ; un guerrier meurt consolé, comme Lausus, de tomber sous de si nobles coups; deux autres, nés êouê le mimé sort^ meurent tous deux d'une semblable mort ; la blessure de la Pucelle est guérie^ comme celle d'Énée, par le suc d'une plante pressée de la main d'un ange. Dans Alarie^ l'Ârmide et le Renaud du Tasse sont reproduits par les enchantements où le héros se laisse prendre, et par sa délivrance merveilleuse* V Enéide se retrouve à son tour dans la description de l'enfer, avec un genre de damnés de plus, les partisans^ fort détestés au xvii* siècle. Alaric, après une tempête, cherche ses vaisseaux comme Ênée ; un Goth bat le briquet comme Achatc. Ce pillage se remarque encore plus dans CloviSy parce que le contraste y est plus choquant avec les intentions connues de l'auteur. Le poème s'ouvre par des imprécations du démon contre le triomphe du christianisme; ce sont les imprécations de Junon contre les Troyens. Les guerriers défilent sous les yeux du lecteur comme dans Vlliade et Y Enéide. L'enchanteur présente à Clovis tous les détails de la prise de Troie : c*est le second livre de Y Enéide défiguré par le style. Jésus-Christ parle, tout l'univers frémit : c'est le nutu trmefedi
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Olympum. Deux martyrs ont péri ensemble, mais ils vivront par les vers du poëte : c'est Nisus et Ëuryale et le «î quid mea carmina possunL Quand on rapproche de ces imitations serviles les attaques dirigées^ soute** nues si opiniâtrement par Desmarets contre les an*cienS) on croit y sentir la colère intéressée du mauvais débiteur contre son créancier ; on est tenté de lui crier en ud sens plus radouci :
Ah I doit-on hériter de ceux qu'on assassine I
Ils ont pourtant leur originalité ; mais les idées qu'ils tirent de leur propre invention ou de l'esprit de leur société, ne sont pas de nature à sur'prêndre^ à saisir ^ à attacher^ comme il appartient à la grande poésie, ni à durer au delà de la mode qui les inspire. Ici, dans un sujet biblique, par besoin de variété, Saint-Amant introduit Téglogue puérile des oiseaux pris au filet ou à la glu, i^tijAs mauvais qui se défendent en égratignant, et celle du repas des bergers composé de poisson tant sait peu grillé, et du vin de palmier qui n^a pas d'autre tonnej que celle qiien naissant la nature lui donne. Là, le Père Lemoyne accumule les aventure» fantastiques^ pour mieux exalter rhéroisme de saint Louis et la protection de la Providence, jusqu'à ce que la couronne d'épines, découverte à la fin, vienne se placer d'ellemême et sans raison sur la tête du héros. Scudéry se croit neuf ou curieux, quand il entreprend de peindre les arts ou d'expliquer les sciences. Mais l'inspiration se réduit à une énumération des outils de charpentier^ et des provisions dont on charge un vaisseau pour la
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guerre (1 ) ; ou encore à une liste sèche de tous les termes d'architecture (2) ; ou enfin à un catalogue de bibliothèque qui aligne sous leur nom tout court les humanistes, les logiciens, les orateurs, les maîtres de l'optique et de la perspective, et les cosmographes rimant avec les géographes. C'est bien d'un pareil inventeur que Boileau a voulu dire : un froid historien d'une fable insipide. Il ne ranime pas même son récit par les tirades d'amour précieux qu'il fait débiter au roi des Goths ; monologues, dialogues, tout y est ennuyeux comme TefTort maladroit, comme la passion ajustant
(1) Alaric,\ï\, !!♦
Le bois cbange de forme, et le bruit et les coups De maiUets, de marteaux, de cbeyUles, de clous, De haches, de rabots, de ciseaux et de scies. Font bien loin retentir les forêls éclaircies. L'un arrondit le mât, Tautre forme l'antenne ; L'un à faire un tillac met son art et sa peine. L'autre élèye la hune au plus haut du y aisseau, L'un fait courber la quille où doit tournoyer l'eau ; L'autre élève la poupe et l'orne avecques pompe ; Celui-ci fait la proue et cet autre la pompe. Et malgré le sorcier et malgré le démon L'un place le fanal et l'autre le timon.
Ils ont tout ce qu'il faut aux vaisseaux de long cours Des armes, du biscuit, et des feux d'artifice, Cruelle invention de l'humaine malice, Du charbon et de l'eau, des lampes, des flambeaux, £t tout cet attirail qu'on met dans les yaisseaux.
(2) Ibid., liv. III
Ce ne sont que festons, ce ne sont que couronnes. Bases et chapiteaux, pilastres et colonnes.
Masques, petits amours, chiffres entrelacés Et crânes de béliers k des cordons passés.
Les yeux trouvent partout moulures et corniches Et figures de bronze en de superbes niches.
Frises, balcons hors-d'œuvrc, et cartouches encor Et cornes d'abondance k fruit, feuiUe et fleur d*or.