‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 105 sur 140 · DICTIONNAIRE DES PRÉCIEUSES · texte numérisé non relu

DICTIONNAIRE DES PRÉCIEUSES

les choses, droit à Tanoblissement. Les grands même, les nobles dames, malgré la fierté de la race, aimaient à se retrancher, sous le mystère de ces désignations inconnues, dans un monde impénétrable au vulgaire» Les précieuses figurent en grand nombre dans le dictionnaire historique, poétique^ cosmographique y chrono^ logique et armoirique de Somaise; l'auteur s'engage à y faire voir leur antiquité, leurs coutumes, devises, guerres et hérésies, et les mots inventés par elles; mais chacune ne porte que le nom d'emprunt auquel la cabale la reconnaît. L'exemple venu d*Arlhénice, peu imité pendant longtemps, g^gi^e partout sous le règne de Sapho. De" vrai, ce n'est quelquefois qu'un déguisement sans gloire, qu'un changement de syllabe, qu'un rapprochement entre deux sons, l'un ancien, l'autre moderne, que l'adoucissement d'un mot rude : Persandre pour Persan, Calpurnie pour madame de La Calprenède, Bérélise pour mademoiselle de Brienne. Ailleurs, c'est le désir d'appliquer une qualité, un souvenir poétique a une illustration : Aristée pour Chapelain. Ailleurs, c'est le besoin de relever ce qui risque de ne pas paraître assez noble. Sarrazin s'appellera Amilcary par cette liaison d'idées que Sarrazin est un nom qui rappelle l'Afrique, que l'Afrique n'a rien de plus illustre que Carthage, et qu'entre les noms carthaginois Amilcar n'est pas le dernier. Pellisson s'appellera HerminiuSy sans doute parce qu'on pour-, rait tirer son nom de Pellis^ et que, l'idée de peau toute seule étant un peu triviale, il convient de la relever, tout en la conservant, par le nom d'une fourrure élé-

gante^ Vhermine. Conrart devient Cléodamas. II habite Âtbis pendant l'été ; le domaine n'est pas très-illustre, mais cette maison est le rendez-vous des esprits, des dames de bon ton, le séjour des grâces ; elle aura nom Charisatis. Décidément les critiques du samedi pour* raient bien avoir raison ; on y cherche, on y affecte la noblesse, parce qu'on craint de ne pos l'avoir.

De toutes les renommées du samedi, celle qui revient de préférence au plus grand nombre des mémoires, c'est la découverte du Tendre^ et la carte de ce royaume dessinée par mademoiselle de Soudéry. La reine des précieuses passe pour avoir formulé la plus parfaite, la dernière des théories de Tamour. L'amour était encore, dans ce monde raffiné, le grand sujet des conversations comme le plus noble but des efforts humains. Sarrazin a composé un dialogue entre Ménage et Chapelain, sur la question de savoir sHl est avantageux à un jeune homme d'être amoureux. Ménage dit non, et il tire ses arguments de la mythologie, de ThistoirCi des romans de chevalerie, et surtout du tableau des libertins désœuvrés et impies de son temps. Mais Chapelain dit oui, et il s'échauffe dans la lutte jusqu'à faire croire qu'il parle de l'abondance d'un sentiment personnel. À son sens, l'amour n'est dangereux que par le mauvais usage que nous en faisons, par Tempressement d'aimer avant d'estimer, avant d'avoir ohoisi un objet digne d'un amour constant. Quand les femmes sont fortes comme les merveilles du siècle présent, quand elles n'ont pas Tâmc moins parfaite que le visage, et qu'elles se montrent capables de

grandes actions dans la politique et dans la guerre, on ne peut soutenir qu'un homme se perde pour en être devenu amoureux, pour aspirer à plaire à ces excellentes personnes. L'amour donne la valeur, comme à ces guerriers des romanceros à qui on n'eut pas besoin de rappeler la religion et la patrie, et qui furent vainqueurs parce qu'ils avaient promis à leurs belles de l'être. L'amour inspire les meilleurs sentiments de bienveillance; inspire le goût des lettres et des arts, comme on le voit par Quentin Messis. La raison c con» « seiUe donc aux jeunes gens de n'éviter pas Tamour, c et que, quand il s'approchera d'eux, ils en usent

« bien. »

Le samedi est une école d'amour. Les gros livres qui en sont sortis, pour expliquer son histoire, nous font assister aux questions erotiques qui s'y agitaient. On y retrouve d'abord la doctrine de Chapelain. L'amour, lorsqu'il est innocent, est plutôt une vertu qu'une faiblesse, puisqu'il porte l'àme aux grandes choses, et qu'il est la source des actions les plus héroïques (1). L'amour, le mariage, doit être libre et indépendant de la volonté des parents ; le père, ni de son vivant, ni par testament après sa mort, ne doit forcer le choix de ses enfants (2). Celte protestation, renouvelée de VAstrée^ revient si fréquemment qu'elle dénonce évidemment une industrie, une tyrannie domestique fort à la mode au xvir siècle, et noï]

(4) Préface de Ct/ru5.

(2) Cyrus^ 1I« partie, liv. II. Résistance du fils de Nitocris âa choix de sa mère. Ibid.^ Vll« partie, liv. !«'. Dôcision de Cyrui.

encore abandonnée tout à fait de nos jours. La fidélité de la femme à Tbonneur est un devoir si naturel, qu'il ne faut pas plus lui en faire un mérite, qu'on ne tient compte à un homme de n'être ni un voleur ni un assassin (1). La femme, trahie par son mari, repoussera toute proposition de vengeance : c C'est bien assez d'avoir un mari infidèle sans avoir encore un ami peu respectueux ; > elle est vertueuse par respect d'ellemême et non par amour pour son mari (2). De son côté, un homme d'honneur ne peut, sans cesser de l'être, recevoir quelques- marques d'affection de la femme d'un homme dont il serait aimé et qu'il aime* rait (3). Un homme peut usurper un royaume par la force et par la trahison ; mais qu'un amant commence de découvrir son amour par un enlèvement, c^est ce qui met à bout la pattence d'un homme de cœur (4). Jusque-là tout va à peu près bien, et il y a beaucoup plus à louer qu'à blâmer dans ces admonestations honnêtes dont avait grand besoin une société aussi vicieuse qu'élégante. C'est là, nous l'avons dit, le bon côté des précieux. Mais ils ne savent pas s'en tenir longtemps à la raison ; ils retombent à chaque pas dans des exagérations qui rendent l'amour ridicule ou impossible. La femme qui aime et qui se sont aimée ne doit pas souffrir les aveux ni la présence de l'amant; elle ne doit pas avouer aux autres ni s'avouer à elle-

(4) Cyrus, VII'* partie, liv, III. Décision de Blandanc

(2) Clélie, !!• partie, liv. 111, p. 4300.

(3) CUlie, m* partie, liv. II, p. 1066.

(4) Cyrus, II» partie, liv. I".

même la réalité de ses sentiments (1 ) ; elle peut tout au plus donner des assignations cTesprit^ des entrevues en imagination à heure fixe, où l'on songe de loin l'un à l'autre (2). Il y a une grande gloire dans l'amour heureux, même secret, quand, au milieu d'une nombreuse compagnie, on se sait préféré aux plus honnêtes gens du monde par une personne qu'on préfère à toute la terre (3). L'amant doit être plus soumis que la mai* tresse. Il y a un grand bonheur pour l'amant à, obéir, et, quand sa maîtresse désire de lui quelque chose, il fait une grande différence entre les termes qu'elle emploie, entre prier ^ ordonner et commander; il aime mieux ordonner (\\xe prier ^ et mieux commander qu'ordonner; parce que le commandement indique une souveraineté plus complète (4). Ces incertitudes du coeur, ces contemplations muettes, ces échanges de pensées, ces

(4) Est-il possible de comprendre quelque chose à ces senliments de Mandane et de Lucrèce? — Cyrus^ 11* partie, Mandanedit à sa confidente : « Je ne voudrais pas qu'il. crût que je le haïsse, je serais bien aise aussi qu il ne s'imaginât pas que je Taime, et je souhaiterais qu'il le désirât sans y croire, et même sans l'espérer, et qu'enfin il se contentât d'une fort grande estime et de beaucoup de reconnaissance. x> Clélie^ II* partie, liv. 1", p. 413, Lucrèce dit de Brutus : « Je veux que Brutus m'aime, peut-être même le veux -je aimer, et parmi tout cela je sens des mouvements de crainte, de honte et de repentir. Je voudrais lui avoir écrit rudement; je voudrais ne lui avoir pas répondu ; je voudrais qu'il ne m'eût pas écrit; je voudrais qu'il m'écrivit tous les jours» je voudrais qu'il ne m'eût jamais aimé. »

(2) Clélie, !!• partie, liv. !•' : « Ils convinrent d'une heure chaque jour pendant laquelle ils se promirent de penser l'un à l'autre, et ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'effectivement Brutus attendait aussi impatiemment cette heure-là que s'il eût dû voir Lucrèce. »

(3) Clélie, H» partie, liv. l«", p. 484.

(4) CLéliey !!• partie, liv. H, p. 706.

set LA LITTÉRATURE PENDAICr LES FRONDES.

protestations de dévouement infatigable, deviennent un )(enre, un signe de reconnaissance, et constituent le peuple despousseurs et poussetLses de beattx sentiments. Au milieu detousces débats i mademoiselle de Scudéry avait introduit la question delà tendresse. « Il faut ernpè* c cher, disait-elle, que le mot de tendresse qui signifie c une chose si douce, si rare et si agréable ne soit pro«

< fané : » et elle la définissait ; c une certaine sensibilité c de cœur qui ne se trouve presque jamais qu'en des i personnes qui ont l'âme noble, les inclinations veN « tueusesi et l'esprit bien tourné, et qui fait que^ lors-

< qu'elles ont de l'amitié» elles l'ont sincère et ardente, « et qu'elles sentent si vivement toutes les joies et tou* « tes tes douleurs de ceux qu'elles aiment, qu'elles ne € sentent pas tant les leurs propres. > La tendresse oblige à mieux aimer la société des amis malheureux que les lieux de divertissement; elle fait excuser leurs fbutes et leurs défauts, et louer avec exagération leurs vertus; elle pousse à rendre avec joie les grands services, et empêche de négliger les petits soins ; elle entretient la confiance, apaise les petites discordes et unit absolument les volontés. Pellisson lui ayant demandé quel était le point de départ de la tendresse, elle répondit que c'était la nouvelle amitié ^ et comme il insistait pour savoir quelle était la distance de nouvelle amitié à Tendre, elle voulut bien lui tracer la carte de ces régions jusque-là mal connues. On peut avoir de la tendresse pour trois causes différentes, par inclination^ par estimeypar reconnaissance; il y a par conséquent trois villes de Tendre^ et trois fleuves qui y conduisent.

Il y a Tendre ^ur inclination f la rivière d'inclination y mène sans station. Il y a Tendre sur estime; Testime y conduit à travers les villages de grand esprit Jolis vers, billets galants, billets doux, sincérité, grand cœur, pro^ bité, générosité, respect, exactitude et bonté. Il y a Tendre sur reconnaissance; la reconnaissance traverse complaisance, soumission, petits soins, assiduité, empres-sentent, grands services (un bien petit village, car bien petit est le nombre de ceux qui rendent de grands servicem), sensibilité, constante amitié. Mais il y a des bifurcatiohs perfides dont on ne peut trop se défier. Ainsi, en partant de nouvelle amitié, si Ton tourne trop ft droite, on tombe sur négligence, inégalité, tié^ deur, oubli, et au lieu d'arriver à Tendre sur estime^ on se perd dans le lac d'indifférence. De même, si Ton tourne trop à gauche, on s'égare dans indiscrétion^ perfidie, orgueil, médisance, méchanceté, et au lieu d'arriver à Tendre sur reconnaissance, on fait naufrage dans la mer d^inimitié où tous les vaisseaux périssent. Il ne faut pas- moins prendre garde à la rivière d'inclination, car elle se jette dans la mer dangereuse, ainsi appelée parce qu'il est dangereux à une femme d'aller un peu au delà des dernières bornes de l'amitié; et derrière la mer dangereuse sont les terres inconnues, qui veulent dire que nous ne savons pas ce qu'il y a en ces extrémités (1).

Là carte de Tendre eut Un succès d'enthousiasme parmi les initiés du samedi ; ils poussèrent énergique-

(4) ClélîB, !»• partie, llv. !•►, p. 240, «23, 3d9.

36 i LA LITTÉRATURE PENDANT LES FRONDES,

ment, et le judicieux Chapelain en tète, à la publication qui en fut faite dans le premier volume de Clélie^ sous le nom de cette Romaine (1 654). Mademoiselle de Scudéry devint la reine de Tendre^ elle en reçut, elle en prit le nom. La découverte de Tendre fut une ère nouvelle à partir de laquelle la reine datait, par années, ses actes et ses lettres : les adversaires, à leur tour, en ont fait le titre le plus éclatant de Fauteur à leurs moqueries et à leurs interprétations malignes. Car enfin que signifiait le Tendre? Était-ce la théorie de l'amour ou celle de l'amitié? Un guide des amoureux dans leurs entreprises galantes , ou une invitation à se tenir à distance de la mer dangereuse? Clélie dit expressément qu'elle n'a jamais eu d'amour, qu'elle n'aura jamais que de l'amitié, et que c'est là ce qu'elle a voulu exprimer par sa carte. Elle distingue les amis en plusieurs catégories, amis nouveaux, amis d'habitude, amis solides, amis particuliers, tendres amis qui sont les plus avancés dans son cœur. Et pourtant quelques pages plus bas, elle écoute l'amour d'Aronce, lui engage le sien, et brave, pour rester fidèle à cet amant, toute la colère de Tarquin, toutes les entreprises d'Horace, toutes les résistances de Porsenna. Une résolution de Précieuse n'était donc pas plus solide que tant d'autres serments célèbres par leur peu de consistance et de durée; en vérité, il était permis d'en sourire. Peutêtre aussi mademoiselle de Scudéry avait-elle voulu parler d'elle-même. Laide à peu de chose près, et fort mécontente des hommes qui ne permettent pas à une femme de rCêtre pas belle^ elle se vantait de rejeter le

PORTRAIT DE lA FEMME SAVANTE. 365

manage comme une chaîne d'esclave {i)^ et eWe n'en avait pas moins un sentiment très -passionné pour Pellisson qui le lui rendait; leurs intimes en avaient la confidence, qu'ils trahissaient quelquefois, et ellemême en a fait plus d'un aveu dans ses petits vers. Mais Pellisson était en pouvoir d'une mère jalouse qui n'aurait pu souffrir une belle-fille; il lui fallait se résigner à aimer toujours et à ne posséder pas, comme dit Genséric. N'était-ce pas cette nécessité qui décidait Fauteur du Tendre à affecter le choix volontaire d'une privation forcée, et à inventer la tendre amitié supérieure à l'amour, comme la preuve d'une dignité d'âme supérieure aux tendresses matérielles? Les contemporains pouvaient bien avoir ce soupçon et en plaisanter sans être trop téméraires. Il est vrai que Clélie est tantôt mademoiselle de Scudéry, et tantôt une autre personne, et qu'à travers ces changements de masques, on n'est jamais sûr de deviner les visages. Aussi laisserons-nous le soin de démêler ces amphigouris à ceux qui en auraient le goût et le loisir.

Mademoiselle de Scudéry est plus facile à reconnaître dans le type de la femme savante, inséré évidemment pour elle dans le Cyrus. Le portrait de Sapho, qui est le sien, et qui vient au moins de la main de son frère, explique comment elle entendait les droits et les devoirs de la femme, le mérite que la femme a le droit d'acquérir, la discrétion qu'elle a le devoir de garder, ce qu'il lui appartient d'être, ce qu'il lui contai Cyrus, X* partie, liv. il : Portrait de Sapho.

vient de paraître. Sapho n'aime pas les femmes savantes, n^ais elle ne laisse pas de trouver Tautre extrémité très-condamnable. Il faut laisser aux femmes le droit d'apprendre ce qui peut leur servir toujours; il n'est pas défendu à une femme de savoir cent choses, d'avoir l'esprit fort éclairé, de connaître finement les beaux ouvrages, d'écrire juste et de savoir le monde. Sa conversation doit être plus souvent des choses ordinaires et galantes que de grandes choses, mais il q'est rien qui ne puisse y entrer ; les sciences même, en certaines occasions, y auront bonne grâce. Les ennemis de Sapho se condamnent eux-mêmes par les motifs trop visibles de leur opposition. Ce sont : l"" des jeunes gens et des étourdis qui se vantent de ne pas savoir lire; 2" des femmes qui croient qu'elles ne doivent jamais rien savoir sinon qu'elles sont belles, de ces femmes qui veulent qu'une femme ne soit qqe la femme de son mari, la mère de ses enfaqts, la maîtresse de sa maison et de ses esclaves ; 3"* des hommes qui ne regardent les femmes que comme les premières esclaves de leur maison, qui défendent k leur3 filles de lire d'autres livres que ceux qui leur servent à prier les dieux, et ne veulent pas même leur laisser chanter les chansons de Sapho. Ce qui nuit à Sapho, ce sont des savantes qui ne parlent que de livres, toujours en style de livres, qui ne disent jamais les choses simplement, et que l'on confond avec elle. Sapho ne permet pas à la femme instruite de se vanter de ce qu'elle sait; elle lui reconmiande de bien user de son esprit, et de cacher adroitement ce que d'autres montrent mal à

GTRUS £T CLËLIE. 307

propos. Aussi veut-elle un portrait où elle soit rcpré-» sentée en bergère, et elle se moque de Damophile qui a prétendu se faire peindre avec dos livres, des lyres et tout l'attirail d'une savante (1).

Tel est le rôle que mademoiselle de Scudéry compose pour la femme savante. Sans accepter la part trop congrue qu'elle fait à la mère de famille, qui est avant tout la vraie femme, on peut reconnaître que ce rôle était assez adroitement mêlé de théories raisonnables pour dissimuler les défauts du personnage; mais l'auteur ellermême Ta-t-elle toujours joué avec succès? Sans rappeler ces démonstrations de savoir dans les discours que nous citons plus haut, les deux gros livres dont il nous reste à faire l'analyse, Cyrm et Clélie^ sont-ils d'une femme qui cache ce qu'elle sait ? Il est vrai que le nom de Georges Scudéry y parait seul, même en tète de Clélie; Scudéry seul fait les préfaces, les dédicaces, se vante du travail , avec ce ton de hauteur qui lui est propre. Il y a de plus, dans beaucoup d'endroits du CyrtiSy des allures viriles et martiales, un goût de batailles et de questions politiques qui dénotent visiblement la main et la fatuité d'un homme. Mais Clélie tout entière appartient à la sœur ; on le sent au style perpétuellement flasque, à ces si bien que^ à ce3 de sorte que^ qui lient entre elles d'interminables périodes, et surtout à la multiplicité et à la futilité des questions qui y sont débattues. On la retrouve égale-

(1) Cyrus, X« partie, liv. II. Nous avons conservé presque partoul I9 iHOt'à'^inQi de Scudéry. '

ment dans le Cyrus^ au moins comme auxiliaire; l'opinion publique, qui lui attribue quelquefois l'ouvrage entier, a rencontré juste pour bien des parties et des détails qui ont la touche féminine. Or l'érudition historique, philosophique, littéraire, souvent fausse, qui s*étale avec complaisance dans ces deux romans, est un démenti flagrant à cette discrétion que Sapho prétend recommander par son exemple.

Cyrus et Clélie, les deux plus célèbres romans du xvii* siècle, ont mis douze ans à paraître. Cyrus porte, au privilège du premier volume, la date de 1648; Clélie porte, au dixième, celle de 1660. Ces vingt volumes se succédaient, par une fécondité régulière, à quelques mois d'intervalle. Ils sont compactes, imprimés, surtout Cyrus j en caractères fins, sans autre alinéa que la fin de chaque partie ou de chaque livre, sans aucun titre de chapitre, sans aucune table des matières ; l^ensemble forme dix-huit mille pages. Celui qui les lit d'un bout à l'autre, pour n'en parler qu'en pleine connaissance de cause, a sans doute l'humble mérite de la patience; nous le disons pour nous excuser.

Le lecteur a déjà vu que, depuis YAstrée^ le roman se compose d'une action principale, à laquelle se mêlent, comme épisodes, d'autres actions qui n'y ont quelquefois aucun rapport. Chaque nouveau personnage raconte à son tour une histoire qui est au fond celle de tous les autres, histoire d'amour malheureux ou contrarié, de maux incroyables endurés par ces âmes tendres. On y habille les héros et les héroïnes à la mo-

CYRUS ET GLÉLIE. 369

derne, comme on peut le voir par Téquipement chevaleresque d'Orondate dans Cassandre; on y traite des questions d'amour, quelquefois même un peu brutalement, comme ce personnage de Cléopâtrej qui donne le conseil de contraindre une princesse à céder. L'érudition y tient une large place à côté de la fiction ; d'Urfé avait importé, au milieu des bergeries du Forez, les violences de Valentinien III et les malheurs de sa veuve; La Calprenède prenait pour théâtre le monde entier au temps d'Auguste, et pour base de ses récits l'histoire de tous les peuples soumis aux Romains, et des peuples barbares. Enfin les noms anciens ou fictifs semblaient cacher des célébrités contemporaines. On avait voulu reconnaître Gabrielle d'Estrées dans la Daphnide d'Astrée; on expHquait par la duchesse de Chevreuse la Gandace de Cléopâtre.

Les Scudéry annoncent, dans la préface du Cyrtis, qu'ils prennent pour modèle Timmortel Héliodore et le grand Urfé 5 mais ils amplifient largement l'original. Leur érudition d'abord est bien plus vaste. Dans Cyrus figurent tous les peuples de l'Orient, et quelquesuns de l'Occident : tentes royales des Scythes, murailles d'Ecbatane, tour de Bélus à Babylone, culte de Vénus Uranie à Cypre, anneau de Gygès à Sardes, rois et crocodiles d'Egypte, Phocéens à Marseille, Juifs revenant de Babylone à Jérusalem, lois de Solon et tyrannie de Pisistrate; les sept sages, Anacharsis et Ésope, Hippocrate et Pythagore. La chronologie aurait bien souvent à réclamer contre d'étonnantes bévues; mais, grâce à ce pouvoir de tout oser que les anciens ont

reconnu aux poëtes (et le roman est un poëme) , une masse de faits des temps antiques s'amoncellent dans un interminable récit de voyages dans toutes les directions. Le théâtre de Cte'Zte, restreint forcément à Tltalie, s'étend cependant quelquefois jusqu'à Garthage d'un côté, jusqu'à la Grèce de l'autre. Â l'énumération des monuments de Rome, se joint une description de la vallée de Tempe, de l'Élide et d'Olympie. Un séjour fantastique d'Anacréon à Rome amène une longue liste et l'éloge des poëtes grecs et romains, et, par une prédiction de Galliope, un défilé des poëtes modernes italiens et français, qui s'arrête à Théophile et aux burlesques, et dont Corneille est exclu (1). Ici les péchés contre l'histoire réelle sont encore plus saillants que dans le Cyrus ; car on y apprend que Brutus a institué à Rome les censeurs, les préteurs, les édiles, les questeurs et les tribuns (2), et queLycurgue, le législateur de Sparte, a fait élever des statues à Eschyle et à Sophocle (3), Mais, en revanche, la femme savante a fait voir qu'elle sait le nom de toutes les portes de Rome, et qu'elle a entendu parler de Mimnerme et de Lycophron, aussi bien que d'Homère, deCaro et de Guarini, aussi bien que de l'Ârioste et du Tasse.

L'amour et son triomphe est le principal sujet des deux poëmes, parce qu'il est le grand, l'unique mobile de toutes les actions des héros de tous rangs. Il s'agit desavoir si Cyrus, d'abord déguisé sous le nom

(h) Clélie, 1V« partie, liv, II, p. 723.

(2) Clélie, !!• partie, liv. I", p. 45.

(3) délie, IV« partie, liv. II, déjà cité.

CYRUS ET GLÉLIE. 371

d'Artamène, épousera Mandane, fille de son oncle Gyaxare, et si Aronce, fils de Porsenna, d'abord inconnu à tous et à lui-même, épousera Glélîe. Ni les résistances paternelles, ni les huit enlèvements de Mandane, ni les enlèvements de délie par Horatius Goclès, ou sa captivité entre les mains de Tarquin ou dans le camp de Porsenna, ne lasseront, ne vaincront la persévérance des amants. Écoutez le système de Gyrus : <k Ma « raison me dit que cette belle passion est la plus « noble cause de toutes les actions héroïques, qu'elle 'ï trouve place dans le cœur de tous les héros, que « l'illustre Persée, le premier roi de ma race, s'en « laissa vaincre tout vaillant qu'il était, dès qu'il eut « vu son Andromède. . . Suivons donc cet amour qui <i nous emporte malgré nous, et ne résistons pas da- « vantage à un ennemi que nous ne pourrions jamais « vaincre, et que nous serions même Wen marris d'a- * voir surmonté (1). > Et comme il tient cet engagement, comme il se dévoue à ce glorieux esclavage ! C'est pour délivrer Mandane ravie par le roi d'Assyrie, qu'il va prendre Babylone en détournant le cours de l'Ëuphrate. C'est pour avoir des nouvelles de Mandane ravie par le roi de Pont, qu'il institue les postes (2), « afin d'être averti en moins de temps de tout ce qu'on € pourrait apprendre delà princesse. > C'est toujours pour la délivrer qu'il assiège et prend Sardes et gagne la bataille de Thymbrée (3), qu'il va s'exposer à la mort

(4) Cyru$, I" partie, liv. II.

(V) Cyrus, III« partie, liv. III.

(3) Cyrus, IV* partie, liv. I, II, Itl.

en combattant Thomyrîs, amante jalouse et furieuse, qui croit le tuer, et ne tue que Spitridate dont la ressemblance avec Cyrus égare la main du meurtrier (1). Les amoureux romains ne sont pas moins héroïques dans Clélie. Brutus avait aimé Lucrèce, mais, par la volonté de son père, Lucrèce avait dû épouser Collalîn malgré elle. Quand elle est morte, Brutus ne songe à la liberté de Rome que pour venger cette victime de la pureté. Il oublie la mort de son père et de son frère. « Lucrèce étaitle seul objet de son grand et hardi dessein. S'il eût pu ressusciter Lucrèce, il l'eût fait avec joie, quand même il aurait fallu relever de ses mains le trône qu'il venait d'abattre (2). » Les fils de Brutus ne conspirent contre la liberté de Rome que parce qu'ils aiment; leur père est tout prêt « à les excuser en les accusant, » parce qu'ils ont péché par amour (3). Mutins Scévola ne prend la résolution de tuer Porsenna que pour gagner un cœur qui lui est rebelle ; il n'aurait pas autant osé pour le simple amour de la patrie (4). Par un effet contraire, ce même amour qui fait les libérateurs, pousse aussi quelquefois à l'oppression des peuples. Pisistrate ne s'est fait tyran que pour obtenir l'objet de sa tendresse ; c'est ainsi que le Cyrus rectifie l'histoire d'Athènes, et émonde les mœurs de Pisistrate (5).

La pureté dans l'amour est encore en progrès sen-

(*) Cyrus^ X* partie, liv. IL

(2) Clélie, 1II« partie, liv. I", p. 36.

(3) CléliCy V partie, liv. I", p. U4.

(4) 11 1« partie, liv. II. p. 642.

(5) Cyrus. IX» partie, liv. lll.

GYRUS ET CLÉLIE. 373

sible chez les deux Scudéry. Sauf quelques détails toujours un peu lascifs dans la description de la beauté des feniimes, ils entendent décidément se tenir au-dessus de ces appétits sensuels dont Astrée offre trop d'exemples et dont La Calprenède ne s'affranchit pas toujours, c Selon les préceptes de Vénus Uranie, « les amours permises sont des amours si pures, si

< innocentes, si détachées des sens, et si éloignées du « crime, qu'il semble qu'elle n'ait permis d'aimer les « autres que pour se rendre plus aimable soi-même par « les soins que l'on prend à mériter la véritable gloire,

< à acquérir la politesse, et à tâcher d'avoir cet air « galant et agréable dans la conversation que l'amour « seulement peut inspirer (1 ). > Aussi quelle innocence dans cette déclaration de Cyrus à Mandane : « Si je « m'étais surpris dans une pensée criminelle, je n'au- « rais jamais eu la hardiesse de vous parler de mon « amour. Je ne veux rien de vous que la seule per- « mission de vous aimer et de vous le dire (2) . p

Ses rivaux de leur côté lui font en ce genre une vive concurrence. Le premier ravisseur de Mandane, Philidaspe, roi déguisé d'Assyrie, quand il la tient captive à Babylone, ne l'entoure que de personnes vertueuses, et multiplie près d'elle les marques d'estime et de respect. Le roi de Pont, à son tour, proteste que, pour la vaincre, il n'emploiera jamais que ses larmes, ses soupirs, ses prières et sa persévérance. Les héroïnes de Clélie n'ont pas moins de résolution, et commandent

{\) Cyrus^ II* partie, liv. IIK (2) Cyrus^ !!• partie, liv. 1".

le même respect. Lucrèce, ravie à Brutus par un mariage forcé, refuse de le voir désormais , même par ordre de son mari, et se confine dans GoIIatie où il n'a aucun prétexte de venir (1). Lysonice, privée du rang de princesse par un mariage moins brillant, ne peut entendre parler de Tamour dont la menace le prince qu'elle aimait, et va s'enfermer derrière de hautes murailles pour montrer qu'elle sait vaincre ses inclinations {9). L'amante d'Hésiode refuse de le suivre pour l'épouser. Elle est maîtresse d'elle-même par la mort de son père et de sa mère ; elle n'a que des frères dont les torts la dispensent de tout respect envers eux. c Mais pour une personne qui aime si scrupuleuse- € ment sa réputation, il y a quelque chose de f&cheux « à se dérober de ses parents pour suivre hors du lieu « de sa naissance la fortune d'un homme, quoiqu'elle « l'épouse (3). » On croirait entendre l'Aricie de Racine si le langage égalait la délicatesse des sentiments.

Mais la grande importance du Cyrus, et surtout de Cléliej ce qui les a mis bien au-dessus de leurs concurrents, c'est le caractère d'actualité quils présentent, c'est le secret d'être le livre du moment par les questions qui s'y discutent, et qui sont le sujet ordinaire des conversations dans la cabale et au dehors, par des allusions bien transparentes aux événements du jour, par la mise en scène des contemporains eux-mêmes sous des noms faciles à deviner, et dans des conditions

(4) Clélie, II* partie, liv- 1", p. 585.

(2) C/(^/te, V« partie, liv. Il, p. 847.

(3) Clélie, IV* partie, liv. II, p. 4058.

GYRUS ET GLÉLIE. 375

flatteuses pour Tamour-propre ; le lecteur se retrouvait souvent dans ces pages, et répandait le livre pour propager son propre éloge.

Il y a dans le Cyrus quelques questions intéressantes qui font reconnaître la pensée d'un batailleur et d'un politique. Lequel vaut le mieux de remporter une victoire en plaine ou de prendre une ville ? Il vaut mieux prendre une ville ; car le preneur de ville est à la fois vainqueur et conquérant, l'autre est vainqueur tout court et reste les mains vides. Est-ce pour cela que Louis XIV £dmait particulièrement la guerre des sièges (1)? Ailleurs, il s'agit de tolérance religieuse à propos de l'arrivée des Phocéens à Marseille. L'auteur soutient le principe de la tolérance par un raisonnement qui ressemble fort à l'indifférence en matière de doctrine ; de ce que les dieux souffrent tant de cultes différents, il en conclut que les dieux ne regardent qu'à l'intention et ne tiennent pas à la forme (2). Il existait

(i) CyruSy V® partie, liv. II. Ailleurs, dans Alaric, Scudéry se rencontre eneore avec un goût^ on pourrait dire un entêtement bien tenace de Louis XIV. Dans le.conscil où Àlaric discute son projet d'invasion en Italie, le grand amiral essaye de Ten dissuader :

Gomment passer- de la cavalerie Du rivage Baltique aux bords de Ligurie ? La distance des lieux ne vous le permet pas ; £t sans cavalerie oii sont les grands combats?

{AlariCy liv. I.)

Or Louis XIV préférait ouvertement la cavalerie à l'infanterie. Peu à peu ébranlé par Tavis de ses généraux, il reprit son sentiment après le combat de Leuze^ et ne le perdit tout à fait que pendant la guerre d'Espagne.

(i) Cyrus^ VIII» partie, liv. II. « Selon le sentiment le plus universel de tous les Sarronides, ce n'est pas aux hommes à juger souverainement de ce qui passe leur connaissance, et c'est à eux à croire que, puisque

donc en ce temps un certain monde qui allait au delà de la tolérance des personnes par un commencement d'incrédulité. Cependant, par calcul d'intérêt, et aussi par un sentiment de frondeur, et un souvenir des bons offices du cardinal de Retz, on tenait grand compte de l'influence du clergé. On lit dans Clélie que Brutus était d'accord contre Tarquin avec la grande vestale, « car € en matière de soulèvement, il faut autant qu'on peut < mettre ceux qui sont les matti*es de la religion dans € son parti (1). > Le roman essayait d'émanciper les lettres en les conduisant çà et là sur le terrain des affaires publiques. Toutefois les questions de civilité, de galanterie, y dominent, parce qu'elles étaient l'entretien préféré de ces sociétés légères, la matière la plus propice aux traits d'esprit, aux petites rivalités, aux sophismes brillants de ces désœuvrés. La nomenclature seule des problèmes de ce genre, résolus dans Clélie, risquerait fort de paraître bien longue : Est-il permù d'oumnr dès lettres par curiosité? Lequel vaut le mieux d'être femme ou d'être homme? V amour est-elle une passion plus illustre que V ambition? De V avantage ou du désagrément d'aimer une enjouée ou une mélancoli-

les dieux souffrent qu'en un lieu on leur offre des victimes innocentes, qu'en un autre on leur sacrifie des hommes, qu'en d'autres lieux encore on ne mette sur leurs autels que des fleurs, des fruits et de l'encens... c'est qu'ils se plaisent d'ôtre adorés de cent manières différentes. Car enfin, après avoir examiné la chose, il faut conclure de toute nécessité que tous les peuples adorent une même divinité sous des noms différents et par des manières différentes, et que, comme il n'y a qu'un soleil au monde, il n'y a aussi qu'une seule puissance qui soit adorée par toute î a terre. »

(4) Clélie, U« partie, liv. I", p. 136.

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