LE ROMAN COMIQUE
« par ce qu'il a vu , a de la peine à se clouter de ce « qu'il verra, peut-être que j'en suis logé là aussi bien € que lui, qu'un chapitre attire l'autre, et que je fais « dans nion livre comme ceux qui mettent la bride c sur le cou de leurs chevaux et les laissent aller sur « leur bonne foi (1). » Les autres ne mettent en scène que des héros et des princes; lui, il ne fait paraître que des comédiens ambulants et ceux qui les fréquentent, mais agités des mômes sentiments que les héros : ^ L'amour qui fait tout entreprendre aux jeunes et tout oublier aux vieux, qui a été cause de la guerre de Troie, et de tant d'autres dont je ne veux pas prendre la peine de me ressouvenir, voulut faire voir alors, dans la ville du Mans, qu'il n'est pas moins redoutable dans une méchante hôtellerie qu'en quelque autre lieu que ce soit (2). x> Dans les histoires qui remplissent les grands romans, longues, interminables, quelquefois de 400 pages d'étendue, le narrateur rapporte toujours scrupuleusement les moindres conversations de ses héros, et jusqu'au contenu littéral de leurs lettres. Scarron, dont les histoires sont ordinairement courtes, parfois vives et spirituelles, affecte de répéter qu'il n'a pas une si belle mémoire, et convient çà et là qu'il ne sait pas ce que les amoureux se sont dit: « Ils se dirent encore cent belles choses que je ne vous dirai pas parce que je ne les sais pas, et que je n'ai garde de vous en composer d'autres, de peur de faire
(4) 1" partie, ch. m.
(2) Ch. XIX.
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du tort à dom Carlos et à ]a dame Invisible, qui avaient bien plus d'esprit que je n*en ai, comme je l'ai su depuis d'un honnête Napolitain qui les a connus Tun et l'autre (1). >
Aussi bien, il marche droit à l'ennemi; il nomme ceux à qui il en veut, et met en relief leurs ridicules. Un de ses personnages propose de faire un roman en cinq parties, de dix volumes chacune, qui effacera les Gassandre, Cléopâtre, Polexandreet Cyrus, quoique ce dernier ait le surnom de Grand, aussi bien que le fils de Pépin (1). Un autre offre de lire une pièce de sa façon, les faits et gestes de Charlemagne^ en %k journées. Gomme les longs récits, il dédaigne les descriptions inutiles. Il ne s'engage pas à représenter la magnificence des palais, le luxe des appartements, la matière, or, argent ou vermeil doré, dont sont faits les flambeaux, € La salie était la plus magnifique du monde, et, si vous voulez, aussi bien meublée que le vaisseau de Zelmandre dans le Polexandre^ le palais d'Ibrahim dans V Illustre BassUt et la chambre où le roi d'Assyrie reçut Mandane, dans le CyruSj qui est sans doute, aussi bien que les autres que j'ai nommés, le livre le mieux meublé du monde. »
La parodie étant son objet, au lieu d'actions héroïques et raffinées, il ne présente que des aventures triviales, au lieu du grand ton, des procédés moins que bourgeois, au lieu du langage précieux, des gros mots,
(1) Tome !•% ch. ix.
(2) Ch. XXI.
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et, comme complément inséparable de sa manière, de$ saletés. De là le personnage dif petit Ragqtin, avocat de professioni investi d'une petite charge dans upe petite juridictiop, qui, depuis la mort de sa petite femqtie, avait menacé les femmes de 1^ ville de se remarier^ ^t le clergé die la provipce de se fajre prêtre. Ce Hagotin, devenu anaoureux d'une comédienne, a bientôt à subir tous les mauvais tours de ses rivaux, tous )es malheurs de h maladresse, toutes les conséquence^ de I9 gloutonnerie ; il tombe à califo^rcbop spr uqe carabine par-des/sus la s^||e de son cheval, se laisse empri^ppner dans un coffre, se prepd le pied dans un pot de chambre, trouve son habit rétréci p^r la malice d'pn comps^gnop ; il e^t Ipissé pu sur un grand chepiin, fouaillé par pn cpcher, mordu par un chien, piqué par des guêpes, A côté, c'est une comédienne, fatiguée des avances peu discrètes des^ godelureau^ de U ville, qi)i s'en débarrasse par des coups de pied daps Tos de# japibes, des soufflet^ ou des coups de dept, Il y a ^s comé^ienpies enleyiée;», pomme les pripcesse^, e|; délivrées à point par ceux qu'elles aiipept. Il y 9, comme épisodes, des scènes d'auberge ou des querelles de ménage, et, chemin faisant, des attaques assez vives aux officiers subalternes de )a justice, à la tyrannie des hobereaux de campagne, à la curiosité rt à la vanité des provinciaux. Tout cela est loin d'être parfait d'invention et d'élocution; mais ces chapitres courts, dégagés de détails traînants, la gaieté de certains tableaux, un style vif et leste, semé de jtrait# inattendus, attirent, éton-
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nent et retiennent le lecteur parla verve, le contraste des idées, le gros rire et même le franc rire ; et cet agrément n'était pas la concurrence la moins dangereuse aux romans érudits, larmoyants, monotones, sans repos pour l'attention, et sans fin (1).
Le Roman comique n'est pas terminé. La fin qu'on en trouve dans quelques éditions n'est pas de Scarron. Les aventures qu'il met en train manquent donc de sens précis, puisqu'elles n'ont pas de conclusion. A quoi cette interruption tient-elle? Ce n'est pas le temps qui a fait défaut à l'auteur ; car le second et dernier volume, dédié au Coadjuteur, c'est-à-dire à Paul de Gondi, sans mention de rÉminencè, accuse au plus tard la date de 16521. Serait-ce inconstance de volonté ou un compromis tacite avec les Scudéry ? Il avait attaqué le CyruSj mais le Cyrus le loua, sous le nom d'Ésope, dans le neuvième volume (1653), sans doute comme un ennemi à gagner. Aussi nulle part il ne touche à Cléliôf qui ne commença à paraître qu'en 1654. Il prodigue au contraire l'admiration à mademoiselle de Scudéry qu'il appelle :
Inimitable en prose, inimitable en vers,
et en retour Clélielui renvoie, par la bouche d'un devin, l'assurance que l'esprit a réparé en lui la perte de la beauté, et qu'il est unique en son espèce (2). Ces ac-
(4) V. le chapitre du soldat devenu hôtelier, !!• partie, ch. vu, la Dérision des Provinciaux, 11^ partie, cb. vm^M. de la Garouffière, et ch. xvii.
(2) Clélie, V« pariie, liv. III, p. 4223, 4258, 4259.