‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 122 sur 140 · CONFÉRENCES DE L'ILE DES FATSANS · texte numérisé non relu

CONFÉRENCES DE L'ILE DES FATSANS

égale difficulté de ne rien rendre au duc de Lorraine ou de lui rendre tout. Il y avait en outre en Allemagne, à la rencontre des Pays-Bas et de l'empire, des adversaires de l'Espagne, alliés de la France , que Mazarin voulait faire comprendre dans le traité à leur avantage. Le duc de Neubourg réclamait la ville et la citadelle de Juliers et une partie du duché de ce nom que les Espagnols détenaient par suite de l'interminable querelle de la succession de Qèves et Juliers. Le ministre de Louis XIV appuyait cette réclamation avec autant d'insistance que s'il se fût agi d'une conquête directe pour son maître. L'Espagnol ainsi poursuivi dans toutes ses ambitions, sur tous les points et à toutes les extrémités de ses États, ne cherchait qu'à gagner du temps, et se réfugiait dans les chicanes de mots, dans les in« terprétations frauduleuses, dans tous les délais qui pouvaient retarder la conclusion ou la lui rendre moins préjudiciable.

La suspension d'armes avait été conclue le 8 mai 1 659 ; les conférences entre Mazarin et don Louis de Haro, ministre d'Espagne, ne commencèrent que le 1 3 août. Elles eurent lieu sur la limite précise des deux nations, dans Plie des Faisans, au milieu de la rivière de Bidassoa. On a répété à satiété que la salle de réunion des plénipotentiaires avait été disposée de telle sorte que Mazarin était assis sur le sol français, et Louis de Haro sur le sol espagnol. Ces conférences, au nombre de vingt-quatre, se prolongèrent jusqu'au 7 novembre. Il fallut donc près de trois mois pour accorder et concilier tous les intérêts. Il n'en était

il 8 LA PAIX DES PTRÉNÉE&:

pourtant pas aux Pyrénées coDAiBe en West[]àalie; an lieu de vingt nations différentes, deux seulement étaient engagées et représentées dans la discussion». Cette leur teur s'explique par des causes assez curieuses.

La cour d'Espagne n'avait pas doané à Louktde Haro de pouvoir définitif; elle se faisait renvoyer cha-» que article à mesure qu'il était convenu entre les négociateurs. Dans la transcription de ces articles, il se glissait toujours, non involontairanent, quelque terme nouveau dont on n'était pas tombé d'aecord, dty quand l'approbation royale arrivait au ministre, Mazarin trop défiant pour ne pas saisir la lettre et Tintentis»! de cette nouveauté, en réclamait la suppression sans crainte d'allonger le débat. Ce qui ^icourageait ce manège^ c'était une cabale espagnole, obstinée à entraver une paix qu'elle estimait trop désavantageuse ; c'était us émissaire allemand aux . gages, de Gondé pr^ de Phir^ lippe IV, qui répétait que la lenteur était le seulanoyen de triompher des exigences de Mazarin^ Le ministre de France, disait-on, assailli d'embarras dont la fin de la guerre était le seul remède, engagé vis-à-vis des sieoR et de l'étranger à faire une paix depuis longtemps promise, ne pouvait consentir à la rupture sans se discréditer d'une part, sans multiplier ses dangers del'autre; contre ces conséquences il ne.lui restait d'autre refuge que d'accorder aux Espagnols, toutes leurs demandes (1). Aussi les chicanes renaîssatent chaque jour, les interpolations ne cessaient de revenir de l^adrid ;

(I ) Mémoires de Guy Joly < ;

PRÉTENTIONS DU PRINCE DE GONDÉ. ft/|9

après avoir été repoussées de chaque article particu- Ker, elles essayèrent, à la dernière heure, de s'insinuer dans la transcription du traité entier. Une vigilance infatigable était nécessaire pour déconcerter ces manœuvres ; il n'est que juste d'en reconnaître le mérite à Mazarin. Jamais il ne se laissa surprendre ni intimi* der. Une fois, mécontent des termes trop avantageux à Condé, trop peu respectueux pour la France, que la cour d'Espagne avait substitués à ceux de la convention, il rappela le maréchal de Orammont déjà parti pour demander la main de l'infante. Dans les derniers jours, il signifia qu'il se retirerait à Bayonne, si l'Espagne ne renonçait pas à ces expédients de mauvaise foi.

L'indécision tenait encore à l'importance des prétentions de Condé. Cet ambitieux n'était pas plus commode à ses alliés qu'à ses ennemis. Capable de baisser la tête à la fin devant une résistance énergique, comme la suite l'a bien fait voir, il entendait d'abord disputer vigoureusement à l'Espagne le prix de ses services, à la France le gage de sa réconciliation. Nul document n'est aussi précis à cet égard que la note remise par le prince lui-même à son secrétaire Caillet, lorsqu'il l'expédia à la cour de Madrid (1 1 mai 1 659). Il y emploie successivement l'audace et la dissimulation, selon qu'il prévoit pour ses exigences le succès ou un accueil défavorable. Il entend que l'Espagne lui fasse rendre en France tous ses biens, honneurs, di*^ gnité» et gouvernements, ou, si elle n'y peut réussir, qu'elle lui donne à ses dépœs une récompense. Déjà

l'Espagne lui avait fait offrir la souveraineté de trois villes, Gharlemont, Philippeville et Marienbourg, avec les fonctions de gouverneur des Pays-Bas sous l'autorité de Sa Majesté Catholique ; il ne veut ni de cette petite souveraineté, ni de ces fonctions subalternes. 11 lui faut une grande position de souverain indépendant, et à ce titre rien ne lui convient mieux que la Franche- Comté ; c'est un pays dont l'Espagne ne tire rien, qui pourra servir de retraite à tous les mécontents de France^ et qui, par toutes sortes de raisons, sera bien plus utile à l'Espagne entre ses mains que dans celles de Sa Majesté Catholique. S'il est impossible d'obtenir la Franche-Comté, il acceptera la donation de Cambrai, pourvu qu'on y comprenne tout ce qui dépend du Cambrésis et le Catelet; toutefois cet établissement étant bien moindre que la Franche-Comté, on devra, par compensation, obtenir pour son fils un gouvernement en France, tel que le Berry , et la charge de grandmaître. Il entend, en outre, que tous ses amis, y compris les gouvernants de Hesdin, soient rétablis par le roi de France dans leurs biens, honneurs, charges et commandements ; il signifie même qu'ils doivent être servis avant lui, préférant ne rien avoir que de s'établir en les abandonnant. On serait tenté de lui savoir gré de ce désintéressement, dont l'expression ne manque pas de grandeur, s'il ne revenait ensuite à luimême, et ne laissait voir au fond de sa pensée tous les calculs de l'hypocrisie et de l'égoïsme. Il se peut que l'Espagne ne lui accorde pas une récompense satisfaisante, et que Louis de Haro, n'obtenant pas de la

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