ÉTAT DES PARTIS ET DES BELLIGÉRANTS
Pascal a exagérée dans un tour d'éloquence un peu emphatique* Son fils Richard s'empressa d'écrire à Louis XIV, le cordial ami de son père et de la république j à Mazarin, le constant ami du protecteur, pour protester de sa bonne volonté dans l'observation des arrangements antérieurs (1). Mazarin ne demandait pas mieux, comme Turenne le lui écrit à lui-même, que de voir la puissance, en Angleterre, « demeurer aux mains de ceux qu'il croyait être le moins bien avec les Espagnols (2). » Cependant, dès le mois de janvier, les Espagnols faisaient courir le bruit, en Flandre, qu ils étaient sur le point de traiter avec l'Angleterre. Le nouveau protecteur retirait de Dunkerque une partie de ses troupes (3), soit faute d'argent, soit dans l'intention d'effrayer Mazarin et d'obtenir un arrangement plus avantageux. Enfin trois mois plus tard, Richard Cromwell tombait sous le mépris public (avril 1 659) ; et si les agitations du Rump ne laissaient plus d'espoir à l'Espagne de regagner l'assistance de l'Angleterre, elles étaient aussi à la France tout concours de ce côté.
(1 ) Ces deux lettres furent écrites par Milton. On lit dans la première, à Louis XIV : « Nous avons la confiance que cette nouvelle douloureuse et inattendue sera reçue par vous avec autant de chagrin qu'elle nous en a causé. » Dans la seconde, à Mazarin : a Nous ne pouvons ignorer la haute estime qu'il avait pour Votre Éminence, et le grand cas que vous faisiez de lui... Nous ferons en sorte, au milieu de votre deuil pour un ami si fidèle^ si florissant et si applaudi de toutes les vertus, que rien ne manque à la foi de notre alliance, pour la conservation de laquelle, et pour le bien des deux nations, puisse le Seigneur tout -puissant conserver Votre Éminence. »
(2) Lettre de Turenne à Mazarin, 48 septembre 4658.
(3) Lettres de Turenne à Letellier, 4 et 44 janvier 4659.
iU LA PAIX DES PYRÉNÉES.
Il ne parait pas non plus que les Allemands eussent bien compris les engagements de la ligue du Rhin, ni l'empereur ceux de sa capitulation. Pendant l'hiver de 1658 à 1659, une des grandes préoccupations de Turenne, c'est que les troupes de l'empereur ne soient appelées par les Espagnols dans les Pays-Bas (1). U ne croit donc pas que les princes du Rhin ferment la route aux alliés d'Espagne comme ils Font promis, ni que Tempereur s'abstienne de secourir l'aîné de sa famille, comme on lui en a arraché le serment. Ce qui rassure Turenne, c'est la présence, l'activité du roi de Suède, Charles-Gustave, le conquérant de la Pologne, l'adversaire du Brandebourg, qui tient l'empire en échec par le siège de Copenhague. Mais était-il raisonnable de faire fond sur les Suédois, surtout quand la victoire enflait leur présomption? Le comte de Brienne, alors ministre des affaires étrangères, connaissait bien la valeur de toutes ces alliances. Il en a laissé un jugement qui mérite d'être rapporté : « Le € roi ne doit pas tellement se fier aux Allemands qu'il « ne prenne de bonnes sûretés avec eux lorsqu'il vou- € dra , pour ses propres intérêts ou pour les leurs, cf entrer en guerre avec l'empereur. Les alliances que « nous ferons avec les Anglais ne seront jamais soli- € des, parce que d'un côté le pouvoir de leur roi est € resserré par les parlements, et que de l'autre cette « nation hautaine et ambitieuse ne voit qu'avec jalou-
(4) Turenne à Letellier, 5 novembre et 2 décembre 4658. Le siège de Copenhague, commencé le 4 4 août 4 658, fut leyé le 4 4 féfrier 4659.
OBJETS DU DÉfiAT. il 5
« sie la prospérité de ses voisins. L'expérience du « passé nous fait connaître qu'on peut, malgré les « apparences de la bonne foi, se défier des Suédois « et des autres protestants, qui n'ont d'autre dessein « que d'abolir la religion catholique que nous vou- « drions et relever et maintenir dans les pays où elle « a brillé autrefois (1). >
La matière même du débat personnel aux deux peuples était une source de difficultés capables de rompre à chaque instant les négociations. Si l'Espagne avait refusé de traiter à Munster parce qu'elle ne voulait pas abandonner le Roussillon et l'Artois, elle devait avoir plus de répugnance encore pour les dernières conquêtes que la France avait ajoutées à celles-là, pour l'abandon de ces villes de Flandre, de Hainaut, de Luxembourg, par où les provinces méridionales des Pays-Bas étaient toutes entamées. Les petits princes d'Italie, voisins du Milanais, l'avaient insultée par leur accord avec la France; tout récemment le duc de Modène avait contribué à lui prendre Mortara. Les garanties que le vainqueur ne manquerait pas de réclamer pour ces alliés, en irritant son orgueil, pouvaient susciter plus d'un retard. La question du Portugal ne lui était pas moins sensible. Ce pays devait en grande partie son affranchissement à l'appui de la France et à la continuité des guerres européennes qui avait divisé les forces de ses anciens dominateurs. Depuis la paix de Westphalie, et dernièrement à Elvas, il avait con-
(1) Mémoires du comlc de Brienno, dernière page.
solide son indépendance. L'Espagne, qui avait si fort à cœur de le reconquérir, consentirait-elle à le laisser en repos si la France, comme elle avait fait à Munster, prétendait lé comprendre dans la pacification?
La France, de son côté, occupait la Lorraine depuis Richelieu (1631). La possession de ce duché paraissait plus que jamais utile à T unité de son territoire, à la communication entre ses diverses provinces, depuis Tacquisition de l'Alsace. Au contraire, la restitution réclamée par l'Espagne avait été un des prétextes allégués par cette puissance pour ne pas participer à la paix de Westphalie. 11 est vrai que les intérêts s'étaient modifiés pendant la dernière période de la lutte. L'Espagne, brouillée avec le duc de Lorraine et le tenant en captivité depuis quatre ans, semblait moins engagée à défendre sa cause. La France qui avait reçu quelques services du frère du captif, et un renfort de ses troupes (1), n'avait plus, pour le dépouiller définitivement, le prétexte d'hostilités flagrantes et de dfiTnger permanent. Mais l'Espagne, outre le déshonneur d'abandonner entièrement un ancien allié, craignait un trop grand accroissement de sa rivale dans le voisinage des Allemands ; la France, tout en se relâchant de ses prétentions, avait besoin d'en retenir quelque chose pour prendre ses sûretés. C'était donc une
(1) Lorsque le duc de Lorraine fut arrêté par les Espagnols, il écrivit au commandant de ses troupes : Quittez promptement les Espa* gnolSy tue% tout^ brûlez tout, et souvenez-vous de Charles de Lorraine* Le duc François, son frère, continua encore pendant un an à servir les Espagnols, mais en décembre 1655, il passa au service de la France ayec ses troupes.