‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 136 sur 140 · JUGEMENT SUR MAZARIN · texte numérisé non relu

JUGEMENT SUR MAZARIN

marine, ni colonies, ni industrie, ni commerce, ni même d'organisation militaire, rien de ces fondations qui font dans la postérité la grandeur principale de Louis Xiy. Il est tout aussi impossible de justifier ses immenses trésors, et cette gestion des finances qui constitue en état flagrant d'infidélité domestique un ministre si fidèle ailleurs aux intérêts de TÉtat. Sa timidité, ses hésitations dans les crises, ses manèges maladroits au milieu des obsessions des partis, l'ont déshonoré aux yeux de ses rivaux qui, comme la cabale de Retz, ne l'appelaient que le Pantalon. Sa duplicité italienne, ses promesses prodiguées et méconnues, ont soulevé contre sa mémoire le témoignage même de ses amis. S'il en est un qui se vante de lui avoir conservé une amitié fidèle en retour de la sienne (1), d'autres Taccusent de les avoir délaissés pour ménager tout le monde ou favoriser de préférence ceux qu'il avait besoin de gagner et d'attacher à sa cause (2). Il n'avait jamais été populaire ; sa mort

(4) Mémoires du maréchal de Grammont: « Il y avait entre eux (Mazarin et Grammont) une conformité de mœurs gaillardes et pleines d'agrément qui concilient bientôt Tamitié : il aima tendrement le cardinal, et le cardinal lai rendit la réciproque à un point qu'il ne pouvait se passer de lui. »

(2) Mémoires du maréchal Du Plessis : c Par une politique qui dégoûta fort ses véritables amis, il éleva et fit du bien à tous ceux qui Pavaient desservi, laissant pour une autre fois la récompense que ceux qui ravalent soutenu devaient espérer, au moins ceux de qui il était le plus assuré, et qu'il pensait si intéressés en sa perte qu'eux-mêmes y perdraient autant que lui. Le maréchal Du Plessis fut le principal d'entre ces derniers, et qui en ressentit le plus fortement les effets. »

Mémoires de Gourville : a II savait qu'on le blâmait beaucoup de promettre et de ne rien tenir; mais il s'en excusait sur la nécessité de

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ne le reteva pas dans l'opinion, si Ton en juge par les petits vers qui coururent contre lui (1) ; mais, outre que ces blessures sont bien légères après toutes les fureurs des Mazarinades, c'est le sort des hommes publics, même des plus véritablement grands, d'avoir quelque insulteur à leurs funérailles. Une chose plus triste» c'est l'ingratitude de la famille élevée, engrais* sée, anoblie par lui, au détriment du royaume. Ses nièces, soit par quelque rancune intime, soit par bassesse de cœur et enivrement d'une grande position, se montrèrent peu sensibles à sa perte. Un Italien, leur domestique, témoin indigné de tant d'impudeur, leur disait un jour : < Ah I mesdemoiselles, vous vengez les Français de la dureté que le cardinal votre oncle a eue pour eux, par celle que vous avez pour lui (2). > On S*est demandé (tant la malignité française est curieuse), si Louis XIV avait regretté le tuteur de sa

ménager tout le monde, âcause delà facilité qu'on avait dans ce tempslà à se séparer des intérêts du roi; et il se pourrait faire que s'il n'avait promis qu'à ceux à qui il avait cru pouvoir tenir parole, cela eût causé un plus grand bouleversement dansl'Ëlat. Ce n'est pas que je veuille croire que ce soit la raison ni son habileté qui l'aient porté à cette conduite^ plutôt que sén penchant naturel. »

(1) Mazarin sortit de Mazare,

Aussi pauTre que le Lazare Réduit à la nécessité.

Mais par les soins d'Anne d'Autriche, Ce Lazare ressuscité Est devenu le mauvais riche.

Je n'ai jamais pu voir Jules sain ni malade, J'ai reçu mainte rebuffade Dans sa cour et sur le degré.

Mais enfin je l'ai vu dans son lit de parade, Et je l'ai vu fort à mon gré.

(2)Hotteville.

MAZAHIN ET ANNE D'AUTRTGHE. 459

jeunesse et de sa puissance. Â le voir si prompt et si bien préparé à prendre en main ie pouvoir dès que son ministre disparait, on soupçonne qu^il éprouva quelque délivrance à ne plus sentir d'intermédiaire entre lui et la nation, entre son importance et ceux qui ne devaient la reconnaître qu'au roi. On peut même s'étonner qu'il ait attendu jusque-là pour rappeler à lui tout Texercice et tout l'honneur du gouvernement. Cette patience s'expliquerait-elle par une déférence filiale pour le choix de sa mère, ou par cette fierté de souverain qui refuse de donner raison aux clameurs en y cédant trop tôt (1)? D'autres y supposent un respect résigné pour les liens secrets qui unissaient Anne d'Autriche à Mazarin. Mazarin était-il donc, par un de ces mariages de conscience assez fréquents à celte époque, le beau-père de Louis XIV? Nous nous sommes déjà refusé à résoudre cette question ; mais nous ne pouvons méconnaître que des découvertes récentes poussent à l'affirmative. La correspondance intime de la reine-mère et de son ministre révèle entre eux des relations auxquelles le mariage peut seul donner une interprétation honnête. Quoique l'amitié y soit

(4) Louis XIV donne lai-méme ou fait donner, dans ses Méntoires^ une explication de sa patience : « Il faiit se représenter Fétat deà choses : des agitations terribles par tout le royaume avant et après ma majorité... un ministre rétabli malgré tant de factions, très-habile, très-adroiï, qui m'aimait et que j'aimais, qui m'avait rendu de irês- ^rands services, mais dont les pensées et les manières étaient naturellement très-différentes des miennes, que je ne pouvais toutefois contredire ni discréditer sans exciter peut-être de nouveau contre lui, par cette image quoique fausse de disgrâce, les mêmes orages qu'on avait eu tant de peine à calmer... » Mémoires de Louis XIV fiour 4664.

seule nommée, un sentiment bien plus vif perce, sous ce nom innocent, dans la chaleur du langage, des impatiences, des protestations, et surtout dans certains signes mystérieux surgissant à la place où Ton attend le motdécisif(1 )• N* est-il pas en outre pernus d*induire, du silence absolu de madame de Motteville sur ce point, un consentement et une affirmation tacite ? La confidente, si empressée ailleurs à justifier les mœurs de sa bienfaitrice d'accusations très-retentissantes, ne réfute aucun des bruits divers que suscita la faveur persistante de Mazarin, sans doute parce qu'elle y connaît une réponse péremptoire, et que si les convenances lui interdisent de la produire encore, elle attend de la découverte, plus ou moins tardive de la vérité, une réparation suffisante à l'honneur de l'accusée (2). Ce mariage aurait été connu de Louis XIY ; les mêmes

(4) Ces lettres autographes se trouvent à la Bibliothèque nationale. On peut en lire plusieurs et des plus expressives dans Touvrage de Chéruel : Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV.

(2) Madame de Motteville, dans sa première partie, a essayé de répondre aux médisances provoquées contre Anne d'Autriche par les hommages de Montmorency, de Bellegarde et de Buckingham; elle conclut sur tous ces points que la vertu de la reine est restée irréprochable. Au temps de Mazarin, elle fait connaître plus que personne la confiance, la prédilection singulière que la reine accordait au ministre. Elle montre les courtisans empressés autour du favori, et la reine délaissée se réjouissant des hommages rendus, à son détriment, à celui qu'elle a choisi. Elle n'a pu ignorer les propos que ces imprudences soulevaient : elle n'a pas pu ne pas entendre ce que tout le monde entendait, les outrages des pamphlets, les imputations de concubinage ou de mariage secret. Cela valait bien une réfutation autant que Thistoire de Buckingham. Pourquoi donc n'en dit-elle rien? Ce n'est pas parce qu'elle ne pouvait justifier sans mentir; c'est bien plutôt parce que la vérité, qui eût rendu la position régulière, tenait captive la

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