SIEGE D'ARRAS
convenait de se retirer. La fuite des Espagnols aurait été un désastre définitif sans deux circonstances qui l'atténuèrent ; l'armée française ne put résister au désir de piller un camp si riche, où abondait la vaisselle d'argent que les officiers d'Espagne portaient partout avec eux-j et elle ne poursuivit pas les vaincus plus loin que leur circonvallation. De son côté, le prince de Gondé, ayant rallié les débris des vaincus, les mit en sûreté sous le canon de Mons : < J'ai su que tout était perdu, lui écrivait Philippe IV, et que vous avez tout sauvé. » Néanmoins la victoire des Français eut un grand retentissement. Elle réveilla le souvenir de leur importance militaire, un peu perdue, depuis la guerre d'Allemagne, dans les mêlées sans gloire de la guerre civile. Outre l'avantage de conserver Arras, le bénéfice se soldait par trois mille prisonniers, soixante-trois pièces de canons , tout ce qui appartenait à un train d'artillerie aussi important et tous les bagages de l'ennemi. Turenne reçut des félicitations d'une multitude de personnages, en particulier de ce duc de Lorraine que les Espagnols avaient emprisonné au commence-» ment de l'année (1 ).
Les suites en retombèrent, comme il était juste, sur les ennemis de Mazarin. Revenu à Paris, plus triomphant que jamais , le ministre envoya partout l'ordre d'arrêter le cardinal de Retz, confisqua le temporel de ce prélat, fit prendre par le chapitre l'administration de son diocèse, exila les grands-vicaires qui avaient
(4) Mémoires de Turenne et du duc d'York.
é8 LA FRONDE ESPAGNOLE.
fait chanter le Te Deum en actions de grâces de son évasion, et les curés de Paris qui avaient annoncé son retour (i). Aux Pays-Bas, Turenne, sous les yeux de Gondé, passa TEscaut entre Cambrai et Bouchain , occupa Le Quesnoy, et le garnit de provisions et de troupes pour en assurer la conservation pendant Thiver . En Champagne , Condé perdit encore la viHe de Glermont qui lui appartenait en propre, et qui fut occupée par le maréchal de l^à Ferté. Il rapportait ces malheurs aux lenteurs des Espagnols, qui lui promettaient de beaux secours et ne les lui donnaient pas à temps : « Je vous prie de vous en plaindre hautement, disait-il, 4 à mon frère Tarcluduc et au comte de Fuensaldagne, «f et de leur faire connaître sans déguisement que ce i( n'est pas ainsi que je prétends d'être traité (2). »
Après une année si bien employée, il semble que la conclusion à l'avantage de Mazarin ne dût pas tarder beaucoup. Mais les difficultés sont presque toujours plus nombreuses et plus graves qu'on ne le voit par les histoires, qui ne parlent que des faits accomplis au grand jour. Les hostilités secrètes se multipliaient contre le ministre , et aussi son caractère le portant plutôt aux négociations qu'aux partis qui tranchent par la force, il atténuait lui-même l'effet de ses succès par l'ajournement. « M. le cardinal, dit Turenne, aimait à tenir toute chose en balance, à se raccommoder
(1) Les historiens jansénistes avouent les démonstrations faiies par Duhamel et les autres en faveur 4.è Retz, et rapportent leur exil à cette allianca entre la secte et la révoUe. V. Mémoires de Feydeau.
(2) Mémoires de Lenet.
avec ceux qui avaient quelque cause de mécontentement, à ménager les esprits qu'il ne pouvait gagner. » Le Parlement de Paris et le cardinal de Retz ne lui laissèrent pas goûter longtemps le plaisir de sa victoire.
Au Parlement, les remontrances s'élevèrent contre les édits fiscaux nécessaires pourla campagne de 1 655. Il s'agissait de ressources temporaires : impôts sur les baptêmes et les mariages, papier timbré, fabrication d*une monnaie nouvelle (les Lys). A cette résistance, Mazarin répondit en exilant plusieurs conseillers; il en mit un à la Bastille. Aussitôt les avocats prirent des robes courtes, les procureurs et toute la gent de palais cessèrent de travailler (1). Cependant le cardinal de Hetz, après une longue pérégrination àtravers l'Espagne et la Méditerranée, arrivait à Rome pour faire valoir ses droits à gouverner l'Église de Paris (décembre 1654). Quoiqu'il y trouvât moins d'empressement qu'il ne s'en vante, quoique, en particulier, le cardinal Ghigi le contrariât dans ses projets et ses espérances, il était certain qu'il avait en France un parti dangereux. Port-Royal lui envoyait des mémoires tout prêts à publier pour la défense de sa cause (2) ; l'argent lui parvenait en sommes considérables; il convient lui-même de 260,000 livres. Son confident et son compagnon, Guy Joly, atteste le faste dont ces libéralités lui perniettaient de s'entourer, les trois tables qu'il tenait par jour, et, à l'exception de sa
(4) Moueville.
(2) Ce n'est pas nous qui le faisons dire à Joly, confident de Retz et témoin oculaire. V. au chapitre suivant, le détail des aveux de Guy Joly.
livrée grise^ le train de grand seigneur dont il prétendait éblouir les regards. A Paris , il comptait des amis dans toutes les classes, non-seulement dans le clergé où les curés de Sainte-Madeleine et de Saint-Séverin allaient bientôt jouer un rôle actif .« mais encore dans la masse populaire, dans les bouchers qui affichaient les placards favorables à la cause du banni, dans les lettrés comme le principal des Grassins qui contrefaisait à merveille la signature de l'absent (1 ). Il n'y avait pas d'exagération à prévoir, ce qui pourtant n'arriva jamais, un soulèvement au profit de l'ancien frondeur. « Il est certain, dit Turenne, que Monsieur le Prince en Flandre, et M. le cardinal de Retz à Rome, avaient beaucoup de partisans à Paris. » Si la brouille eût continué avec le Parlement, cela eût empêché les desseins de la campagne. Turenne, sur l'invitation de Mazarin, servit de médiateur auprès des magistrats. On s'accommoda ; les exilés furent rappelés, les remontrances ne mirent plus d'entraves au recouvrement de l'argent. La guerre recommença dans les Pays- Bas (1655) ; elle fut favorable à Turenne. Il prit Landrecies, empêcha Monsieur le Prince de se cantonner entre Valenciennes et Bouchain, puis il occupa la ville de Gondé et Saint-Guislain. Mais il était évident que la lutte, dans l'état présent des forces des deux partis, ne pouvait aboutir qu'à des résultats insignifiants. Elle semblait dépendre quelquefois de la défection d'une ville ou même d'un homme. A la fin de la cam-
(\) Hémoires de Guy Joly.
pagne de 1 655, Gondé s'efforçait de corrompre le maréchal d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne, pour se faire livrer cette ville et celle de Ham. Mazarin négocia pour prévenir cette trahison au lieu de la réprimer par les armes ; c'était l'avis de Turenne lui-même, fondé sur la faiblesse de son armée après de longues marches, sur la diflSculté de se procurer des vivres, et de trouver de bons chemins. On vit ce d'Hocquincourt, incertain entre les deux adversaires^ donner audience tour à tour aux Espagnols et aux Français, Â la fin il se décida pour le roi de France, dans la crainte que la duchesse de Ghâtillon, sa maîtresse, après l'avoir été de Condé, ne fût retenue ou punie par Mazarin. Il quitta la France, mais il remit Péronne et Ham aux mains du roi (1).La guerre, poursuivie dans de pareilles conditions , menaçait de n'être qu'une continuité de misères sans issue; pour la finir il devenait nécessaire de rompre l'équilibre de ces faiblesses, d'acquérir une alliance capable de déterminer une solution. C'est l'avantage que Mazarin réalisa cette année même.
Monsieur le Prince , à bout d'espérances, s'était tourné vers Rome; il sollicitait l'intervention du nouveau pape Alexandre VU pour entamer son accommodement avec le roi de France (2). De son côté, Mazarin venait de traiter avec le duc de Modène, La France entretenant toujours une petite ar-
(1) Mémoires de Turenne.
{% Mémoires iaédiu de Lenet : ioin 4fôS.
mée dans le Milanais, il n'était pas sans utilité d'avoir à sa disposition les petits princes italiens, ennemis delà suprématie espagnole. Le cardinal sanctionna Tarrang€ment par le mariage d'une de ses nièces, la seconde Martinozzi, avec le fils du ducdeModène, servant ainsi à la fois sa famille et la France (27 mai M 655). Mais le grand but de sa diplomatie était l'alliance deCromwell. Ce parvenu sanglant n'avait pas tardé à prendre place parmi les rois ; sa force sans doute constituait son droit à leurs yeux. Il souriait lui-même de cet accueil, et il pouvait dire à tous, comme à Christine de Suède en lui envoyant son portrait :
Non sunt ht vultus regibus usque truces.
Le grand Condé l'avait abordé humMement, lui demandant son assistance. L'Espagne, alliée de Condé, le sollicitait sans relâche de lui assurer la supériorité sur la France. Elle faisait valoir qu'elle avait la première reconnu k république d'Angleterre et envoyé un ambassadeur à Londres; que la France au contraire 'était enneniie du gouvernement anglais, favorisait les complots contre la vie du Protecteur, et récompensait les coupables. Â ces protestations de dévouement, les Espagnols ajoutaient des offres lucratives; ils contribueraient à faire rentrer les Anglais en possession de Calais, si le protecteur contribuait à réintégrer Condé en France. Leurs déclarations finissaient par cette flatterie : a S'il y a quelque autre chose que Votre Altesse désire , Sa Majesté embrassera volontiers tous les
ALLIANCE DE MAZARIN AVEC CROMWELL. 9a
moyens qui lui seront proposés, pourvu qu'ils soient utiles à la cause commune et au bien des deux nations. » Lors donc que Mazarin se présentait à son tour, il était débarrassé de tout scrupule, justifié de tout reproche par l'exemple de ses ennemis. Il ne faisait qu'user du droit de légitime défense, et ravir à ses adversaires l'arme qu'ils essayaient de diriger contre lui.
Le négociateur Français, Bourdeaux, ne négligea rien de ce qui pouvait séduire un Anglais. Il fit comprendre à Cromwell l'utilité d'une guerre contre l'Espagne, qui lui livrerait les richesses des Indes occidentales. Il flatta également son désir de posséder un port sur le continent Européen ; seulement au lieu de Calais il proposa Dunkerque que la France contribuerait à enlever aux Espagnols, si Cromwell aidait la France à reconquérir Gravelines. Par là il confirma le Protecteur dans la pensée que l'Espagne, puissance maritime, était bien plus que la France l'ennemie naturelle de r Angleterre, et que ce serait nuire au commerce anglais que de relever ses concurrents. Cependant Cromwell ne se décidait pas, comme si cet orgueil farouche eût pris plaisir à faire attendre deux rois. Tout à coup, sans prétexte, sans déclaration de guerre (mai 1655), il envoya dix-sept vaisseaux dans les Antilles. Après une tentative infructueuse sur Saint-Domingue, cette escadre aborda à la Jamaïque, en occupa les côtes sans coup férir, puis pénétrant à l'intérieur, avec l'aide des boucaniers français, força les Espagnols à se retirer de l'île. Depuis ce jour la Ja-
maïque est restée aux Anglais. Cette In'usque rupture ne découragea pas encore les négociateurs espagnols; ils s'obstinaient à dissimuler leur injure et à espérer l'amitié deToffenseur. Enfin, le 2 novembre \ 655, une alliance offensive et défensive fut conclue, à Westminster, entre la France et T Angleterre, Il fut convenu que l'Angleterre fournirait des vaisseaux à la France pour prendre Gravelines, et la France des troupes de terre aux Anglais pour prendre Dunkerque; si la première de ces places était prise avant la seconde, elle serait laissée en dépôt aux Anglais, jusqu'à ce qu'on leur eût remis celle qui devait leur rester. L'exercice de la religion catholique demeurerait libre à Dunkerque. Les princes anglais, Charles II et ses frères, qui servaient alors en France, sortiraient du royaume, à l'exception du duc d'York, qui pourrait rester encore dans les armées françaises d'Italie ou de Catalogne. Cromwell traitait ici d'égal à égal avec le roi de France, et recevait de lui les titres et les honneurs réservés. aux têtes couronnées. La majesté royale était sacrifiée à l'intérêt ; mais qui donc parmi les belligérants eût osé se glorifier d'avoir pris plus de souci de la dignité et de la cause des rois? Le duc d'York, quoique sa famille eût beaucoup à s'en plaindre, approuva le traité avec un flegme et un calcul tout anglais. « On doit cette justice, dit-il, à la mémoire du cardinal d'avouer qu'il aurait été un ministre fort mal habile, s'il n'avait, dans une conjoncture si délicate, engagé Cromwell dans les intérêts de son maître, qui aurait eu lieu d'être fort mécontent de lui s'il
CAMPAGNE DE 1656. 9o
avait laissé échapper cette importante occasion (1). » Par ce traité, la France gagnait tout ce que perdait l'Espagne ; elle avait une crainte de moins, une alliée de plus. L'Espagne, assaillie par un nouvel ennemi sur le continent, allait voir en outre ses vaisseaux, ses galions menacés parles Anglais sur les mers, et jusqu'à la portée de ses côtes. Cependant la campagne de 1 656 fut encore moins décisive que les précédentes ; l'avantage sembla même revenir aux partisans du Condé. Le fait capital de cette année fut Téchec de Turenne devant Valenciennes. Il avait investi cette place de concert avec le maréchal de La Ferté, Les travaux de circonvallation étaient difficiles dans un pays que l'ennemi inondait à son gré au moyen des écluses ; la communication entre les deux quartiers français se trouvait parfois coupée par l'élévation subite des eaux. Soit que La Ferté eût manqué de vigilance, soit que l'avarice de Mazarin eût refusé les dépenses nécessaires pour assurer, par des
(i) Mémoires du comte de Brienne et de Turenne. Mémoires du duc d'York.
Si Ton en croit Colbert, Mazarin donnait de sa conduite, en celte circonstance, une excuse vraiment dérisoire, qui n*a pu tirer une apparence de raison que du bonheur des événements : a Dans le temps « que le premier traité avec TAngleterre fut conclu, le roi de ce « royaume et la reine sa mère ayant fait de grandes plaintes de ce « traité, le cardinal Mazarin leur dit qu'il produirait le rétablissement « dudit roi, parce que la jonction des armes des deux nations ferait la « paix avec TEspagne, et qu'ensuite la prétendue république d'Angle- « terre tomberait d'elle-même et ne pourrait jamais soutenir la crainte « qu'elle aurait des forces des deux rois ; et ce pronostic, qui parais- « sait si éloigné de vraisemblance, n'a pas laissé d'être trouvé bien « véritable par l'événement. » Colbert, Mémoires pour servir à T/iisioir^, 1663.
ponts de fascines, le passage d'une armée à Tautre (1 ), La Ferté, surpris pendant la noH par Monsieur le Prince, fut battu, fait prisonnier avec la plus grande partie de ses troupes, sans que Turenne pût lui apporter un secours efficace (16 juillet). Il n'y avsât plus qu'à lever le siège devant Gondé vainqueur. Turenne étonna tout le monde, l'ennemi et ses propres soldats, par sa fermeté. Il ne recula que l'espace nécessaire pour mettre ses troupes en bataille, et quand on le croyait réduit à une retraite précipitée, il se montra si bien préparé à fermer le chemin de la frontière française, que les vainqueurs, après avoir examiné ses positions, n'osèrent l'attaquer. Il voulait protéger ses magasins de vivres du Quesnoy et de Landrecîes. Il redoutait surtout i'efiet moral qu'une retraite devant Monsieur le Prince aurait produit en France au milieu du mécontentement général (2). En effet, le Parlement, profitant de l'absence du roi et du ministre, tranchait du supérieur vis-à-vis du Grand-Conseil et des maîtres des Requêtes (3). Il prétendait retenir toutes les causes portées devant lui sans aucun respect du droit d'évocation devant le Grand-Conseil, et défendre aux avocats de plaider devant les maîtres des Requêtes à l'hôtel du roi. Le cardinal de Retz, enfui de Rome, où Alexandre VU lui avait définitivement refusé sa coopération, se faisait voir en Franche-Comté (4),
(4) Mémoires de Brienne.
(2) Mémoires de Turenne.
(3) Motteville. Lettres de Colbert à Mazarin.
(4) Guy Joly, René Rapin.
CAMPAGNE DE 16o7. 97
ei toujours aux aguets des nouvelles fâcheuses, tendait déjà la main à Monsieur le Prince, parle triomphe duquel il espérait se rétablir lui-même. Grâce à la défensive impénétrable de Turenne, les Espagnols restèrent sur leur territoire, où ils reprirent, il est vrai, la ville de Condé. Alors Turenne se rapprocha de la France, et occupa La Gapelle dont la possession importait plus que la conservation d'une conquête au cœur du pays ennemi (27 septembre). Mazarin, rentré à Paris, fit casser par le Grand-Conseil les derniers arrêts du Parlement, puis reprenant ses armes diplomatiques, il traita avec l'électeur Palatin et l'électeur de Brandebourg contre l'Empereur pour la fidèle observation de la paix de Westphahe. Il obtint entre autres conditions le passage à travers le Palatinat pour les troupes levées par la France en Allemagne. Il devenait urgent de mettre l'Empereur hors d'état de secourir les Espagnols ; des troupes impériales avaient contribué à l'affaire de Valenciennes.
La campagne de 1 657 fut encore bien laborieuse. On avait enfin l'assistance effective des Anglais. Cromwell envoyait six mille hommes de troupes de terre ; un nouveau traité, conclu dans ce but, renfermait les promesses les plus avantageuses. Le Protecteur s'engageait à faire ses efforts pour que l'élection impériale d'Allemagne tombât sur la tête de Louis XIV, ou du moins fût enlevée à la maison d'Autriche. La France favorisait les projets de Cromwell sur le Danemarck, Cromwell ceux de la France sur la Catalogne et la Hollande. Il s'agissait d'apprendre aux autres rois et
républiques à n'être pas à V avenir si téméraires et 8i malavisés j que de faire injure au roi très-ehrétien et au seigneur protecteur y dont les forées combinées étaient si puissantes. ^^\s les Anglais n'étaient pas des alliés commodes. La solde élevée de 8 sols par jour et le pain de munition dont ils n'avaient pas Thabitude, risquaient fort de ne pas suffire à cette nation carnassière^ comme les appelle un récit contemporain (i). En outre ils avaient en vue avant tout la prise des villes maritimes dcmt la plus importante devait leur rester ; il n'était pas facile de les décider à servir dans l'intérieur, même quand les opérations du côté de la mer étaient encore impossibles. Or ce fut par l'intérieur qu'il fallut commencer. Turenne ayant essayé, avec ses seules forces, de mettre le siège devant Cambrai, n'eut pas le temps de former ses lignes avant l'arrivée de Monsieur le Prince ; jugeant dès lors l'entreprise inutile» il y renonça. La Ferté, sous les yeux du roi, commençait le siège de Montmédy dans le Luxembourg. Turenne lai envoya des renforts, et, pour ne pas trop se dégarnir lui-même, fit approcher les Anglais pour protéger avec eux Landrecies et le Quesnoy. Mais le siège de Montmédy fut long. Le roc écartait des murs les travaux d'attaque ; les paysans des environs, même les femmes, portaient le mousquet sur les remparts ; de vigoureuses sorties entamaient profondément les r^iments français : le gouverneur, amputé d'une jambe par une explosion de mine, faisait jurer à tous ses offi-
(4) Voysge d« deux HoIlBBdms à Paris es 4637 et 4e5S.
ciers d'aftteîidre la dernière extrémité pour capituler (1). La place ne se rendit qu'après sa mort, le 6 août. Alors seulement Turenne crut pouvoir rentrer en Flandre; en trois étapes, il se rendit des bords de la Sambre à Saint- Venant dont la position sur la Lys faisait rimportance.
De nouvelles difficultés l'attendaient à ce siège. L'ennemi avait été presque aussi rapide que lui. « Quand l'ennemi est arrivé, dit-il, à une heure de moi, je n'avais ni vivres ni munitions de guerre, pas un quart de la Hgne faite, et à leur front pas de tout (2). i^ II courut chercher quelques vivres à Béthune et à la Bassée, ramena ses bagages avec de grands efforts au milieu d'attaques et de pertes graves, et malgré le voisinage des Espagnols et sous leurs yeux il ouvrit la tranchée. Rebutés par cette assurance, les Espagnols pour faire diversion allèrent menacer Ardres. A peine étaient-ils éloignés, que la pénurie d'argent lui suscita d'autres craintes de la part de ses alliés. « Ce que les Anglais ont maiviué d'argent, dit-il encore, a causé presque un accident en présence de l'ennemi, et le mauvais temps et le manque de payement les fait tomber tout à fait (3). » Turenne les paya lui-même. Il fit couper pour 30,0{K^ livres de sa vaisselle d'argent, et en distribua les fragments^ marqués d'une fleur de lis, pour des valeurs de 15, 210, 30, 60 sols, remboursables au moment où
(1) Voyage de deux Hollandais.
(%] Lettre ô^ Turenne à Letellier.
(3) Idem.
Targent monnayé arriverait (i). Par ce sacrifice personnel il apaisa la mutinerie anglaise. Les travaux continuèrent, ils n'étaient pas achevés qu'un coup hardi décida le résultat. Une attaque sur la contrescarpe, (c une des plus difficiles actions qui se soient vues dans cr les sièges (3),» réussit malgré la résistance opiniâtre de la garnison ; un second ouvrage emporté ôta aux assiégés la force et la volonté de tenir plus longtemps. Ils se rendirent le %^ août ; à cette nouvelle l'armée de secours cessa de menacer Ardres.
Turenne n'était pas au bout de ses épreuves. Maintenant les Anglais réclamaient Dunkerque ; le Protecteur grondait de tous ces retards ; l'ambassadeur Lockart parlait haut. Son maître, disait-il, ne trompait personne, et prétendait aussi n'être pas trompé. Si on ne voulait pas entreprendre ce siège, il conviendrait de rembourser à l'Angleterre toutes les dépenses qu'elle s'était imposées depuis le 1" avril jusqu'au 1** septembre, à raison de 25,000 écus par jour (3). Mais comment le satisfaire ? On ne pouvait assiéger Gravelines à cause de la bonté de la place, ni Dunkerque parce que l'ennemi était rassemblé sous ses murs en force supérieure. Turenne proposa de prendre d'abord Mardyck, qui serait déjà une position maritime. Il envoya un exprès à Londres pour en porter la proposition, et, avant même d'avoir reçu la réponse, il corn-
(4) Voyage de deux Hollandais en France. — Il va sans dire que Turenne ne parle nulle part de cette libéralité.
(2) Mémoires de Turenne.
(3) Voyage de deux Hollandais à Paris. ^
mença l'entreprise. L'armée passa sur une digue, le seul chemin praticable pour la retraite comme pour l'attaque. De bonnes précautions étaient prises à l'avance ; comme on savait que le bois manquait autour de Mardyck, et que pourtant, si près de Dunkerque, dans le voisinage d'une armée ennemie, il fallait se couvrir dès l'arrivée, la cavalerie portait des palissades et l'infanterie des fascines. Quand on fut devant la place, d'autres obstacles apparurent. Le vent empêchait les vaisseaux alliés d'approcher de la côte, pendant que les bateaux de l'ennemi circulaient à l'aise de Mardyck à Dunkerque ; de là une grande gène pour les opérations militaires, un retard forcé ; en outre le défaut de fourrages, qui était imminent, ne permettait pas un long séjour dans cette position. Turenne délibéra tout un jour pour ne rien risquer d'impossible ou d'inutile. A la fin, décidé par un de ses lieutenants, il attaqua un petit fort qui se rendit au bout d'une nuit. Cela donna de la confiance pour descendre dans le fossé de la place ; déjà on y jetait des fascines pour le combler, quand les ennemis demandèrent à capituler, ils essayèrent de débattre les conditions, rompirent deux ou trois fois la trêve en cinq ou six heures, puis se résignèrent à se constituer prisonniers (3 octobre).
Une chose plus difficile que de prendre Mardyck, c'était de le conserver. Il est curieux de voir, dans les lettres de Turenne à Letellier et à Mazarin, les soucis multiples que lui apporte cet intérêt, les fatigues qu'il s'impose pour ne laisser à l'ennemi aucune chance de
102 LA FRONDE ESPAGNOLF.
réparer cette perte. Tout contrariait son dessein. L'armée ne pouvait tenir sur les digues qu*avec des incommodités inexprimables; la ville deBourbourgy dans le voisinage, sans fortification, était incapable de couvrir longtemps Mardyck. La désertion commençsdt, et quoique le maréchal la blàmàt en principe, il croyak juste de l'excuser par l'extrême nécessité ; les troupes n'avaient reçu aucun argent depuis le commencement de la campagne ; la cavalerie manquait de pain. Les Anglais tombaient malades en grand nombre, et il fallait peu de temps pour les mettre hors de service. Turenne laissa sept cent Anglais à Mardyck, deux mille hommes à Bourbourg, et lui-même retranché à trois heures de là dans le camp de Ruminghen, il s'occupa des travaux nécessaires pour maintenir la conunuoication entre les postes français, pour tenir en échec l'ennemi qui, malgré la saison avancée, ne se séparait pas encore. Par une persévérance de six semaines, on rétablit les canaux de Calais à l'Aa, on y bâtit des ponts et des forts, on remit Bourbourg en état de défense. Les Anglais, d'abord assez insensibles à la pos* session de Mardyck, se réveillèrent enfin quand Turenne leur proposa de faire sauter cette place. Il y vint de Londres des palissades, des vivres, du bœuf salé pour la garnison ; les forts endommagés se redressèrent Le roi acheva de leur rendre la confiance, en leur envoyant tous ses mousquetaires avec les compagnies de gendarmes et chevau-légers du cardinal. Les ennemis rénoncèrent dès lorsàrien entreprendre contre Mardyck; mais ils firent hiverner presque toute leur armée dans
COMMENCEMENTS DIFFICILES DE 1658. t03
la Flandre, laissant sur leurs frontières des garnisons beaucoup plus fortes que de coutume. Ils se tenaient prêts aux attaques qui sans doute se dirigeraient sur cette province au printemps suivant, non sans quelque espoir de profiter de 1 épuisement auquel était réduite Farmée française. Rien n'annonçait les succès brillants et décisifs que la campagne suivante réservait à la France.
II. — Année 16S8. — Complots de Condé et da cardinal de Retz. — Délibération de la diète de Francfort. — Bataille des Dunes. — Prise de Dunkerque. — Élection de Tempereur Léopold. — Ligue du Rhin. — > Victoires décisives de Turenne. — Armistice.
L'année 1 658 se présentait mal : la guerre sans fin fatiguait tout le monde ; les impôts devenaient insupportables ; en même temps qu'ils dépassaient les forces ou la bonne volonté des contribuables, ils ne suffisaient pas à donner du pain aux soldats, à lever assez de troupes pour mettre un terme aux hostilités. De là, partout, de grandes incertitudes et de dangereuses agitations. Ceux qui avaient délaissé la Fronde comme un moyen trompeur de délivrance étaient bien près d'écouter toute proposition nouvelle qui oiTrirait plus de chances de succès. Ceux qui continuaient la faction saisissaient, dans cet état des esprits, une raison d'es-* pérer encore, et se remuaient plus vivement pour emporter un triomphe si retardé.
Il y eut des assemblées de nobles en diverses provinces, surtout en Normandie ; selon le témoignage de Turenne, l'importance de la duchesse de Longueville n'y était pas étrangère. Golbert écrivait à ce sujet à
Mazarin : < Il faut apporter un remède solide pour empêcher la démangeaison que la noblesse a de s'assembler dans toutes les provinces. Les provinces de Normandie , Aunis et Poitou sont dans une fort mauvaise disposition (1 ). > C'était bien là un reste de Fronde, et un dépit persévérant de n'avoir pu obtenir des États-Généraux en 1651. Il y eut aussi des soulèvements du menu peuple, des sabotierSj comme on les appelait, commandés par des gentilshommes qui protestaient contre la taille et faisaient main-basse sur les collecteurs ; il fallut employer plusieurs régiments à les réprimer (2). Il y eut, au commencement de mars, la défection du major qui commandait dans Hesdin. Ce traître se rendit maître de la place par la connivence des officiers, s'entendit avec le maréchal d'Hocquincourt, toujours mécontent depuis son équipée de Péronne, et ferma la porte au gouverneur nommé par le roi. D'Hocquincourt , ensuite, quitta la France pour rejoindre à Bruxelles le prince de Condé.
Il s'organisa, à Bruxelles, un complot bien combiné. Le cardinal de Retz y participa. Ce malheureux se retrouve partout, comme dît Bossuet, < dans l'histoire de nos malheurs. » "Pourchassé de Franche-Comté, en Suisse, à Cologne, par les émissaires de Mazarin, quelquefois en danger d'être pris, il menait depuis deux ans la vie d'un bandit, se souillant de débauches avec les servantes d'hôtellerie, se battant avec son éGuyer»
(4) Lettres de Golbert.
2) Turenne, Monlglat, Guy Joly.