‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 53 sur 140 · ARNAULD CONDAMNÉ PAR LA SORBONNE · texte numérisé non relu

ARNAULD CONDAMNÉ PAR LA SORBONNE

raentation téméraire , impie , remplie de blasphèmes , censurée déjà et hérétique. Dans un sentiment de condescendance maternelle, elle l'invitait à venir reprendre sa place parmi les docteurs, à se soumettre, à abjurer son erreur. Mais lui, trop sûr de lui-même pour reculer devant l'accord du pape, du clergé de France et de la Sorbonne, ne répondit que par une protestation contre tout jugement. En conséquence, la faculté le raya du catalogue des docteurs, et régla que tous docteurs ou bacheliers qui refuseraient de souscrire à cette censure seraient privés de tous leurs droits et de toutes leurs prétentions.

Quelque infaillibilité qu'un chef de parti ose s'attribuer, quelle que soit l'opiniâtreté de ses adhérents à lui donner toujours raison, il était bien difficile qu'une condamnation tant de fois répétée n'ébranlât pas le crédit du maître et de sa doctrine, au moins auprès de ceux qui cherchaient la vérité de bonne foi, ou des spectateurs curieux et indifférents. Pour prévenir des défections aussi fâcheuses, Arnauld imagina de recourir à un genre de discussions qui réussit toujours en France, surtout au commencement. L'important, comme Voltaire l'avoue (1), n'était pas d'avoir raison, mais de gagner le public ; et le meilleur moyen de le gagner, c'était de le divertir , parce que le ridicule tranche les grandes questions plus puissamment que la justice, parce que le rire, qui abat la colère et apaise la haine, insinue la conviction par une sorte de

(4) Voltaire : Siècle de Louis XIV, ch. xxxvii.

reconnaissance de son a^ément. Que de gens pourraient dire, en modifiant un vers célèbre :

J'ai ri, me voilà convaincu,

Arnauld entreprit donc de mettre les rieurs de son parti. Dès le 23 janvier, avant même le jugement définitif de la Sorbonne , parut une lettre anonyme , adressée à un provincial, où la faculté et ses procédures étaient tournées en dérision, c Nous étions bien € abusés, disait l'auteur ; je pensais que le sujet des c disputes de Sorbonne était bien important et < d'une extrême conséquence pour la religion, > et voilà que tout se réduisait à une pure bagatelle; le pape, le roi, le clergé, s'y étaient mépris bonnement; les docteurs n'avaient pas vu une chose pourtant bien claire, que Jansénius et saint Thomas étaient d'accord ; et quant aux cinq propositions, le public < commen- € çait à se défier de leur réalité par le refus bizarre € qu'on faisait de les montrer » dans le livre de Jansénius. Six jours plus tard, une seconde lettre de la même main plaisantait la grâce suffisante qui suffit et ne suffit pas ; un père Jacobin, mis en scène, fort ridicule par les innocences et les simplicités qu'on lui prêtait sur cette question, donnait à un débat tout scolastique un enjouement inaccoutumé. Pour compléter l'illusion, et provoquer des approbations par d'illustres exemples, une réponse du provincial, dans laquelle intervenaient un académicien et une précieuse, applaudissait à ces attaques ; la précieuse les proclamait ingénieuses, bien écrites, pleines d'art, d'esprit, de jug^-

ment, de fine raillerie; racadémicien sommait la Sorbonne, qui devait tant au cardinal de Richelieu , de reconnaître la juridiction de son académie, et de renoncer aux expressions burlesques, telles que \e pouvoir prochain^ qu'il était prêt lui-même à condamner, à bannir, à proscrire, à exterminer de tout son pouvoir (1). Tel est le début des Provinciales. Il faut, avant d'aller plus loin, dire quel était l'auteur.

Biaise Pascal, né en 1623, à Glermont, dans la patrie des Arnauld, avait passé sa jeunesse à étudier et à perfectionner les sciences. On sait, disaient ses admirateurs quelques années après sa mort, « le grand pro- « grès qu'il fit dans toutes les sciences humaines et € profanes, auxquelles il voulut s'appliquer, et parti- « culièrement à la géométrie et aux mathématiques ; « la manière étrange et surprenante dont il les apprit « à l'âge d'onze ou douze ans ; les petits ouvrages qu'il « faisait quelquefois et qui surpassaient toujours beau- « coup la force et la portée d'une personne de son âge; « l'effort étonnant et prodigieux de son imagination et « de son esprit qui parut dans sa machine arithmé- « tique qu'il inventa, âgé seulement de dix-neuf à vingt c ans ; et enfin les belles expériences du vide qu'il fit « en présence des personnes les plus notables de la « ville de Rouen (2), > expériences que son beau-frère

(4) On croit savoir aujourd'hui que racadémicien et la précieuse étaient des personnages réels. La précieuse, d'après une indication de Racine, devait être mademoiselle de Scudéry; l'académicien, selon M. de Sainte-Beuve, devait être Chapelain.

(2) Préface des Pensées, composée dix ou onze ans après Tépoque où Pascal a commencé à les écrire.

LOUIS XIV. — T, II. f3

Périer, à son invitation, exécuta Tannée suivante (1 647) sur le Puy-de-Dôme, et qu'il renouvela lui-même à Paris, sur la tour de Saint- Jacques-la -Boucherie. 11 n'était pas moins apte à la philosophie, à la méditation des vérités de la foi, à l'art de les exprimer et de les défendre en un langage où la forme égale souvent la majesté de la pensée. Ce fut la seconde phase de sa vie, qui commença lorsque, âgé de vingt-quatre ans, toujours souffrant et accablé du travail, il prit un dégoût profond de la science dans les livres de Saint- Cyran, dans la ré formation intérieure de Thomme par Jansénius, dans les sermons de Singlin qu'il allait entendre avec sa sœur Jacqueline (1647). « Dieu le € toucha de telle sorte qu'il lui fît comprendre que la € religion chrétienne nous oblige à ne vivre que pour € lui, et à n'avoir point d'autre objet que lui (1). > Il y eut bien à ce détachement des choses du monde quelque résistance et hésitation. Il voulut empêcher •Jacqueline de se faire religieuse à Port-Royal ; quand elle eut passé outre, il voulut s'opposer, à titre d'héritier, à la donation qu'elle prétendait faire d'une partie de ses biens à la communauté (S). Mais en 1654, effrayé du danger qu'il avait couru au Pont de Neuilly, où il avait failli être précipité'.dans la Seine, il entra dans la compagnie des solitaires, en même temps que

(4) Préface des Pensées.

(5) La discussion fut longue entre le frère et la sœur. Jacqueline, dans une lettre interminable, raconte toutes les tribulations qn^elle en ressentit, et les consolations que lui apportait notre mère (Angélique). Victor Cousin.

le duc de Roannez et Domat Ife jurisconsulte en devenaient les amis. Une fois engagé dans le parti, il en adopta les pratiques et les exagérations. On a de lui sur le mariage une doctrine à donner de la jalousie à Agnès Arnauld : Le mariage^ dit-il dans une lettre, est la plus basse et la plus périlleuse des conditions du christianisme (\). On a la preuve qu'il croyait se mortifier plus pieusement et édifier le prochain en négligeant tout soin personnel, en se laissant envahir par la saleté et par Vordure. Il fallait, pour le modérer, que sa sœur le réprimandât par l'autorité de saint Bernard (2).

Voilà l'homme auquel Arnauld confia le soin d'accabler ses adversaires sous le ridicule, parce qu'il était plus jeune, d'une ardeur plus vive, d'un esprit plus mordant. Pascal était fait pour réussir par la raillerie,.

(4 } « C'est se rendre coupable d'un des plus grands crimes en engageant un enfant de son âge, de son innocence et même de sa piété, à la plus périlleuse et la plus basse des conditions du christianisme. Les maris, quoique riches et sages suivant le monde, sont en yérité de francs païens devant Dieu, de sorte qu'engager une enfant à un homme du commun, c'est une espèce d'homicide et comme un déicide en leurs personnes. » Victor Cousin, Épilogue de Jacqueline Pascal,

(2) « On m'a fort congratulée pour la gra nde ferveur qui vous élève si fort au-dessus de toutes les manières communes, que vous mettez les balais au rang des meubles superflus. Il est nécessaire que vous soyez, au moins durant quelques mois, aussi propre que vous êtes sale, afin qu'on voie que vous réussissez aussi bien dans l'humble diligence et vigilance sur la personne qui vous sert que dans l'humble négligence de ce qui vous touche ; et après cela, il vous sera glorieux et édifiant aux autres de vous voir dans Vordure^ s'il est vrai toutefois que ce soit le plus parfait, dont je doute beaucoup, parce que saint Bernard n'était pas de ce sentiment. » Jacqueline à Pascal , 4 ^' décembre 4655.

et il avait foi dans ce genre de combat, c On m'a de- « mandé, dit-il dans les Pensées^ pourquoi j'ai emc< ployé un style agréable, railleur et divertissant ; je

< réponds que si j'avais écrit mes lettres d'un style c dogmatique, il n'y aurait eu que les savants qui les

c auraient lues, et ceux-là n'en avaient pas besoin

c Aussi, j'ai cru qu'il fallait écrire d'une manière pro-

< pre à faire lire mes lettres par les femmes et les gens c du monde (I). » Plus fin que ses maîtres, il comprit encore que, si l'on se bornait à traiter, même sous forme joyeuse, la question de la grâce et de la bulle, la vogue ne serait ni générale ni durable, peu d'esprits étant capables de se plaire à ces matières et de s'y arrêter longtemps; il serait plus habile de substituer les personnalités aux théories, de mettre en scène des hommes à qui les ennemis ne manquaient pas, de se présenter comme l'auxiliaire de la malignité humaine et de la jalousie, et puisque c'était surtout la rigidité de la morale qui avait fait le succès des jansénistes, il importait de ramener toute la dispute à des questions de morale, et de prouver que les jansénistes avaient pour adversaires dans les affaires de la foi ceux qui introduisaient un relâchement criminel dans la règle des moeurs. Les rôles changeaient immédiatement comme le sujet de la querelle ; les accusés devenus accusateurs s'assuraient toute la fougue, toute la popularité, tous les avantages de l'attaque. Cette tactique, selon une tradition assez bien établie, lui avait été in-

(4) Pascal, Pensées^ seconde partie, art. 47-78.

diquée par le chevalier de Méré. Peut-être aussi une certaine loyauté, qui reparaît de temps en temps chez Pascal, trouvait plus d'aise à déplacer la lutte. Il n'aimait pas la subtilité menteuse du mot-à-mot ou des trois sens dont usaient ses confrères pour échapper à leur condamnation. Il croyait que les propositions étaient bien dans Jansénius , que ces propositions étaient la vérité, et qu'en les condamnant Rome avait condamné la vérité (1). Il aurait voulu le dire tout haut, et défendre la doctrine des propositions contre Rome. Obligé de ne pas contredire ses amis, il se déroba le plus vite qu'il put à la nécessité de les soutenir par un subterfuge qui lui répugnait. Il est vrai que, pour être loyal jusqu'au bout, il aurait dû apporter dans l'examen des questions morales une bonne foi, une sincérité qui lui manquent presque toujours : mais les esprits passionnés, une fois lancés au combat, ontils la liberté d'être conséquents avec eux-mêmes ? Quoi qu'il en soit, dès la quatrième Provinciale, Pascal passant de la défense à l'agression, délaissant la grâce et la Sorbonne, dénonça les casuistes comme corrupteurs de la morale, et s'attacha à faire comprendre tous les casuistes sous le nom des Jésuites. Cela ne prouvait nullement que les propositions ne fussent pas dans Jansénius, et que les propositions ne fussent pas héré-

(4) M. Sainie-Beuye: Port-Royal; René Rapin, M^moim, t. II. H est curieux de rapprocher ici le témoignage d'un ami et celui d*un adversaire. Pascal, dit M. Sainte-Beuve, avait le mérite de la franchise. L*entêtement d'Arnauld et des auires comment peut-il.ôtre qualifié? L'épithète de bête échappe à M. Sainte-Beuve.

tiques. Mais cela fut si habilement tourné, que la plu* part des lecteurs ne virent que Tesprit de Técrivaift qui les amusait, que Todieux des doctrines imputées par lui à ses adversaires ; et Port-Royal parut avoir gagné sa cause.

Au talent se joignit l'autre condition de succès sans laquelle le génie lui-même risque de n'être pas toujours aperçu. Toute entreprise languit si elle n'a des preneurs qui l'exaltent avant sa naissance, qui étouffent l'opposition sous les applaudissements. Toute comédie a besoin d'une claque de beaux esprits et de grandes dames de lettres, qui marque au public le moment où il faut se récrier et faire la brouhaha^ comme dit Molière. La cabale de Port-Royal déploya au service des Provindor les une vive et multiple activité. On vendait les petites lettres à bas prix, on les distribuait gratis^ on les envoyait par ballots en province. « M. Ârnauld, dit un € confident (1), s'est avisé d'une pratique utile; on € tire à 6,000 exemplaires; la moitié se donne, l'autre « vendue aux libraires paye les frais d'impression et < plus, ainsi chacun se sauve, » y compris l'intérêt matériel qui y gagnait. Les dames d' Arnauld d'Andilly mettaient tout leur zèle à cette distribution. Les salons servaient de bureaux d'annonce, comme celui de h comtesse Duplessis-Guénégaud, à l'hôtel de Nevers (aujourd'hui hôtel Conti). Là se réunissaient l'abbé de Rancé, qui ne se doutait guère alors qu'il ferait un jour un beau livre sur les devoirs de la vie monasti-

0) Saint-Gilles, ciié par Sainte-Beuve.

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