AMIS DE PASCAL
que(1), lesBarillon, conseillers d'État et futurs ambassadeurs, Pellisson encore huguenot, mais en rapports iatimes avec le surintendant Fouquet. La maltresse de la maison, confidente deTauteur, leur montrait chaque lettre avant qu'elle parût en public, et ces précurseurs de l'admiration commune, allant répandre auprès de leurs amis la renommée du prochain chef-d'œuvre, redoublaient l'impatience de le voir enfin . 11 y en eut une (la septième) que Mazarin voulut connaître a cause du bruit qu'elle faisait d'avance -, il parait même s'en être diverti volontiers, comme d'une chose indifférente à son ministère. Parfois encore, on mettait le ciel de la partie ; on publiait des miracles accomplis à Port- Royal, des guérisons opérées par la sainte épine dont cette liaison possédait une parcelle. On se donnait par là un nouveau titre à la confiance des âmes dévotes, on suscitait de nouveaux pèlerinages à ce sanctuaire des grâces de Dieu. Pascal s'en est servi, dans la seizième Provinciale, où il appelle ces miracles « une voix sainte et terrible qui étonne la nature et console l'Église. > Dans les Pensées j il les oppose aux Jésuites comme la justification de la foi de Port-Royal. On a même dit qu'il regardait le miracle de la sainte épine coimne une attention de Dieu pour lui (2).
(4) Le P. DsimeX: Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe. L'abbé de Rancé, encore jeune et abbé du monde, se mêlait aussi bien aux jansénistes qu'il s'était lié avec les frondeurs. Cet aveu n'infirme en rien la valeur et la sincérité de sa conversion ultérieure et de sa réforme, non plus que la fermeté de ses déclarations contre le jansénisme, et la netteté de son adhésion aux bulles des papes sur le fait et sur le droit. Voir notre Histoire de la Trappe,
{^] On a cité plusieurs miracles de la sainte éj[ûne à Port-Royal. Le
Pour gagner immédiatement son lecteur par le rire, Pascal met tout d'abord en scène les ridicules des Jésuites, et leur premier ridicule, c'est le grand contentement qu'ils ont d'eux-mêmes. Il étale les louanges que ces pères se donnent, ou plutôt Téloge que font de leur Institut, à la fin du premier siècle de son existence (1640), quelques jésuites flamands dans un livre qui porte le titre mystique à^ Imago primi sxculi ; un peu trop fiers de leur compagnie en effet, les auteurs appellent leurs confrères des noms à' anges prompts et légers prédits par Isaïe, de Phénix qui ont changé la face de la chrétienté (1). Il s'empare de l'emphase
premier aurait ea lieu le vendredi de la mi'^aréme 4656, sur la personne d^une nièce de Pascal, pensionnaire au couvent. M. Sainte- Beuve croit à une illusion ; il s'impatiente de la ténacité des jansénistes à soutenir la réalité du fait miraculeux ; mais il laisse voir que, s'il n'y croit pas, c'est parce qu'il est en disposition de ne croire à aucun miracle. L'annotateur des Mémoires de Rapin dit que, si le miracle est fabriqué, Pascal aurait été plutôt trompé que trompeur. Ce que rapporte Guy Patin des médecins dont le témoignage a été invoqué, rend ce témoignage fort suspect. Le chirurgien refusa de témoigner (Léon Aubineau). Pour nous, il nous suffit d'un argument à priori^ très-catholique assurément, parce que c'est celui de Vincent de Paul: a De dire que les miracles que fait la sainte épine à Port-Royal sem- « blent approuver la doctrine qui se professe en ce lieu-là, vous savez « celle de saint Thomas^ qui est que Dieu n'a jamais confirmé les « erreurs par des miracles ; la vérité ne peut autoriser le mensonge, « ni la lumière les ténèbres. Or, qui ne voit que les doctrines souletf nues par ce parti sont des erreurs, puisqu'elles sont condamnées. « Si donc Dieu fait des miracles, ce n'est pas pour autoriser ces opia nions qui portent à faux... » Abély, liv. II, ch. xii.
(I) Rapin, Mémoires,t.II,p. 364: «J'avouequePascalaraisonde railler de la simplicité de ces pères, rien n'étant si honteux que la sotte complaisance qu'on a de son prétendu mérite^ et cet auteur a raison de tirer grand avantage d'une si grande simplicité. Mais a-t-il raison de railler tout ce qu'il y a de jésuites au monde, du peu de finesse qu'ont
d'Ëscobar, jésuite espagnol, compilateur assez peu discret de vingt-quatre théologiens de l'ordre, qui offre son travail à quatre jésuites plus éminents que les autres : Sanchez, Vasquez, Valentia, Molina. Escobar a comparé son ouvrage au livre scellé des sept sceaux dans l'Apocalypse, les vingt-quatre auteurs aux vingtquatre vieillards qui sont devant le trône de Dieu, et les quatre jésuites de la dédicace aux quatre animaux mystérieux qui représentent les évangélistes (1). Pascal s'approprie cette allégorie, et les vingt-quatre vieillards et les quatre animaux d'Escobar reviennent çà et là dans son dialogue avec une solennité révérencieuse qui ne fait que croître la gaieté. Il réclame ensuite la liste des théologiens modernes que ses adversaires opposent avec fierté aux anciens ; il aligne en cacophonie amusante ces noms de toutes langues, à syllabes heurtées, à terminaisons criardes, presque tous inconnus au vulgaire, et il demande avec inquiétude si tous ces gens-là sont chrétiens ; question bien naturelle assurément quand il s'agit de renverser par ces nouveaux-venus l'autorité des Pères (2). Ce tour comique ne serait après tout qu'une malice de guerre permise, s'il ne cachait pas un dessein plus malfaisant et plus coupable. Il va imputer à ses ennemis les doc-
leâ Flamands par la qualité de leur air natal, et par Tétat de leur tempérament? »
(4) P. Daniel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe : « Escobar est un « grand ramasseur, peu exacte et qui cite à faux de temps en temps, « faute d'y avoir bien pris garde : témoin le cas du jeûne, où il cite « Filliucius, qui ne dit pas un mot de ce qu'il lui fait dire, r^
(2) Cinquième Provinciale.
trines les plus perverses, les accuser d'avoir corroiqpu et souillé la morale chrétienne, en entassar les preuves les plus concluantes selon sa manière de citer. C'est donc déjà un grand argument à leur charge, que de préparer le contraste entre leurs œuvres mauvaises et la satisfaction qu'ils ont de leurs prétendus services, entre les honneurs qu'ils s'arrogent, et leur peu de titres à l'estime des autres ; c'est les rendre doublement odieux, comme le malfaiteur qui se fait gloire de ses crimes. Après ces escarmouches d'avant-garde, la charge à fond s'exécute avec entraînement, sans quitter toutefois les allures badines. Un exposé de la politique des jésuites donne d'un seul coup le secret de leur morale. Cette politique consiste à plaire à tous, pour s'assurer la domination sur tous les esprits, et comme les esprits et les goûts étant divers réclament des satisfactions différentes, les jésuites ont une morale sévère pour ceux qui aiment à être traités durement, et une morale facile pour ceux qui ont besoin d'un christianisme commode. Voilà ce qui explique pourquoi leurs Câsuistes ne sont pas toujours d'accord entre eux sur les mêmes points ; seulement ils en ont peu de sévères parce qu'il y a peu de pénitents qui cherchent la rigueur; ils en ont beaucoup de rélâchés pour satisfaire à la foule de ceux qui cherchent le relâchement (1). € Dans ce désir de ne pas désespérer le monde, et « d'aller au-devant de tous ceux qui ne viendraient c pas d'eux-mêmes, ils ont établi des maximes si dou-
(4 ) Cinquième provinciale.
€ ces, sans toutefois blesser la vérité, qu'on serait de
< difficile composition si Ton n'en était content. Ils ont c des maximes pour toutes sortes de personnes, pour i les bénéficiers, pour les prêtres, pour les religieux,
< pour les gentilshommes, pour les domestiques, pour « les riches, poui* ceux qui sont dans le commerce,
< pour ceux qui sont mal dans leurs affaires, pour « ceux qui sont dans l'indigence, pour les femmes dé- « votes, pour celles qui ne le sont pas, pour les gens « mariés, pour les gens déréglés. Enfin rien n'a « échappé à leur prévoyance (1). » Ils accommodent TÉvangile, les constitutions des papes, les décrets des conciles, aux intérêts de chacun par le moyen des opù nions probables^ de la direction d'intention^ des restrictions mentales, de la dévotion aisée. Par V opinion probable j c'est-à-dire par le sentiment d'un docteur adonné particulièrement à l'étude, et digne, à ce titre, déconsidération, on peut éluder un précepte formel ; il ne s'agit que d'y donner une saine interprétation qui s'accorde avec le désir de l'intéressé (2). Par la direction d'intention, il suffit en faisant le mal de se proposer pour fin de ses actions un objet permis : grâce à un tel expédient < les docteurs accomplissent tous leurs € devoirs envers Dieu et envers les hommes ; ils con-
< tentent le monde en permettant les actions, ils satis* « font à l'Évangile en purifiant les intentions (3). »
(<) Sixième Provinciale.
(2) Idem.
(3) Septième Provinciale.
Par la restriction mentale j on évite le mensonge, surtout « quand on voudrait bien faire croire une chose fausse; c il est permis d'user de termes ambigus en les faic sant entendre dans un autre sens qu'on ne les en- « tend soi-même (1). » Par la dévotion aisée ^ il suffit, pour le salut, de quelques pratiques pieuses en ThoDneur de la sainte Vierge, et de quelques fréquentatioDS des sacrements (2).
C'est un jésuite qui explique lui-même la morale de son ordre à leur dénonciateur, avec la naïveté d'un benêt ou la facilité d'un scélérat incapable de honte. Pascal a ajouté ce stratagème à tous les autres, d'établir un dialogue entre lui qui veut tout savoir, et un bon père empressé de tout dire parce qu'il approuve tout. Cette forme, quoique un peu monotone à la longue, a néanmoins l'effet divertissant de faire parler contre elle-même la société accusée, par la bouche d'un des siens citant et justifiant sans vergogne ses casuistes. Par ces déclarations tournées en jactances, on apprend c que le libertinage est un titre à la dispense du jeûne, que les chrétiens ne sont pas obligés de fuir les occasions du péché, qu'ils ont même droit de les rechercher sous prétexte d'un bien à faire, que ceux qui tuent sans se faire payer ne sont pas des assassins, que les riches ne sont pas tenus de donner l'aumône quand ils croient n'avoir pas de superflu, qu'un religieux qui se livre à la fornication n'encourt pas les
(i ) Neuvième Provinciale.
(2) Neuvième et dixième Provinciale.
peines portées par les bulles pontificales, que Ton peut acheter un bénéfice sans simonie, qu'il est permis aux doniestiques de servir d'instruments aux vices de leurs maîtres, et de voler leurs maîtres pour se payer par leurs propres mains de ce qui leur est dû. » Voilà sans doute un assez bel échantillon de la morale nouvelle, et il ne semble pas qu'il soit nécessaire d'ajouter de nouveaux traits pour la faire réprouver des honnêtes gens. Mais le jésuite de Pascal est trop heureux t de l'alliance que ses pères ont faite des maximes de l'Évangile avec celles du monde, » pour s'arrêter en si beau train de services : il continue dans les conversations suivantes à libérer l'humanité du joug trop pesant de l'Évangile « littéral, > et toujours par les décisions des vieillards et des animaux d'Escobar, il autorise le meurtre par le duel, le meurtre en cachette^ le meurtre par médisance, le meurtre pour la conservation d'un bien temporel, même d'un écu, le meurtre par les ecclésiastiques et les religieux pour sauver leur vie ou le bien de leur communauté. L'usure cesse d'être un crime, si on en exige le profit, non comme chose due, mais comme un effet de la reconnaissance. Les biens acquis par une voie illégitime sont légitimement acquis, soit qu'un juge ait rendu une sentence inique pour de l'argent, soit qu'une femme ait reçu ainsi le prix de l'adultère. Les banqueroutiers peuvent retenir, pour vivre convenablement, une partie des biens acquis par injustice et délit notoire. La duplicité n'existe plus quand celui qui affirme comme vraie une chose fausse, ou qui fait une promesse qu'il ne veut
pas tenir, a soin de démentir tout bas ce qu'il dit tout haut, ou donne à ce qu'il dit tout haut le sens de ce qu'il dit tout bas, à la faveur de la restriction mentale. Quant à la piété, les jésuites Font c rendue plus facile que le € vice et plus aisée que la volupté. » Plus de messe trop longue, car on peut entendre dans le même espace de temps le commencement d'une messe et la fin d'une autre, deux moitiés constituant un tout. Plus de honte dans la confession, grâce à plusieurs habiles manières de présenter les péchés ; plus de pénitences que celles qu'il convient au pécheur d'accepter ; point de nécessité d'aimer Dieu pour obtenir l'absolution. Il ne manque plus en vérité que de proclamer rinnocence de l'idolâtrie, et défaire expliquer par les jésuites comment ils la permettent aux Chinois toujours par l'intermédiaire de la restriction mentale. Mais Pascal ayant donné lui-même cette explication dans l'exposé de la politique de l'ordre, ne juge pas à propos d'interroger le bon père sur ce point connu et accordé.
De telles imputations étaient écrasantes, si elles étaient vraies ; et comment n'auraient-elles pas été vraies ? Avait-on seulement le loisir d'en douter sous la pression de cet interrogatoire si vif, si serré, où les questions ne succédaient aux questions que pour faire jaillir à chaque réponse un nouvel aveu , les citations aux citations que pour renforcer chaque grief d'un grief plus odieux encore? Pouvait-il ne pas avoir raison, cet écrivain si plaisant et si sévère , si bref et si clair, si rapide et si complet, dont ses adversaires eux-mêmes ont dit qu'on rC avait encore rien vw, en notre langue.
de ce caractère (1 ) ? Pour une multitude de gens qui se croient logiciens, le talent est un brevet d'infaillibilité. Le premier effet fut assourdissant ; il émut la cour qui demanda des explications au père Annat, confesseur du roi ; il déconcerta les jésuites eux-mêmes par Tembarras de choisir entre tant de coups à parer en même temps, et de lancer trait pour trait la riposte. Mais enfin, au bout de quelques semaines, les esprits se remettant de la surprise, la réflexion permit de reconnaître les moyens de défense, et les réfutations commencèrent (2). L*agresseur put craindre de sérieuses contradictions. On lui réprésenta à priori qu'il n'avait pas le droit d'attribuer à tous les jésuites les opinions de quelques-uns d'entre eux, ni à l'ordre des jésuites tout seul des opinions soutenues avant eux par d'autres congrégations, ou par des docteurs accrédités tels que saint Thomas, et même saint Augustin ; réclamation tellement fondée, que Voltaire lui-même en reconnaît la justesse (3). Pour le fond des choses, on lui prouva qu'il citait mal ou frauduleusement, qu'il avait
(1) P. Rapin : Mémoires, t. II, p. 380.
(2) Le P. Nouet, le P. Annat.
(3) Voici le jugement de Voltaire : » Tout le livre portait sur un fon- « dément faux. On attribuait adroitement à toute la société les opi- « nions extravagantes de plusieurs jésuites espagnols et flamands. On « les aurait déterrées aussi bien chez des casuistes dominicains et « franciscains; mais c^était aux seuls jésuites qu^on en voulait. On « lâchait, dans ces lettres, de prouver qu'ils avaient un dessein formé « de corrompre les mœurs des hommes, dessein qu'aucune secte, < aucune société n'a jamais eu ni ne peut avoir. Mais il ne s^agissait « pas d'avoir raison, il s^agissait de divertir le public. » Siècle de Louis X/K, ch. xxxvii.
falsifié onze fois Lessius sur onze citations de ce théologien, cinq fois Sanchez sur cinq citations, deux fois Layman sur deux citations ; qu'il fabriquait des textes pour en tirer des commentaires à son avantagé, qu'il s'arrêtait au milieu d'un raisonnement, prenant la seconde prémisse pour la conclusion, qu'il imputait à un auteur Topinionque cet auteur ne rapportait que pour la réfuter ; qu'il ne distinguait pas, faute d'entendre la langage théologique, la spéculation de la pratique, qu'il prenait telle décision particulière, fort raisonnable dans un cas spécial, pour une décision générale qui serait en effet très-blâmable du moment qu'on voudrait l'appliquer dans tous les cas... etc., etc. (1). Ces réfuta-
(1) Nous n'avons ni Tinlenlion ni le temps de changer rhistoireen controverse, et d'intercaler dans un récit une réfutation des Provinciales. Aussi bien nous n'avons pas lu tous les casuistes, et nous ne pourrions pas, par nous-môme, suivre les accusations une à une, el répondre dent pour dent à chaque morsure de l'agresseur. Cependanl nous croyons en savoir assez pour affirmer Texactitude de la plupart des réfutations, et nous croyons utile et juste de confirmer les assertions énoncées dans le paragraphe ci-dessus par quelques exemples Vérifiés sur place.
Pascal cite mal ou frauduleusement. Dès le début de ses enlreiiens avec le bon père, il fait dire par Filliucius qu'un libertin dont les débauches ont ruiné la santé est dispensé du jeûne, il présente cette doctrine de telle sorte qu'on peut en conclure que le libertin n'a pas péché et qu'il n'a pas de réparation à faire. Or, et M. Sainte-Beuve luimême a fait cette remarque, Filliucius déclare bien expressément que le libertin est coupable, mais que sa santé étant ruinée, et le jeûne étant capable de rendre sa ruine irréparable, le jeûne n'est pas le genre de pénitence qu'il faut lui imposer; ce qui ne signifie pas du tout qu'il soit dispensé de faire pénitence. Ailleurs (sixième Provinciale), il cric au scandale parce qu'un jésuite, cité par Escobar, est d'avis que si un religieux a quitté son habit pour se livrer à la débauche, ut fomice' mr, il n'y a pas lieu de prononcer contre lui l'excommunication. Ici
tions manquaient de talent, il faut en convenir, ou au moins de ces formes vives qui étincelaient dans les Provinciales ; elles étaient lourdes par leur bagage de preuves, et ennuyeuses comme la raison toute seule. Elles ne pouvaient guère trouver faveur auprès d'une opinion toute faite, trop contente d'elle-même pour n'en être pas sûre, trop intéressée à son sens pour consentir même à le vérifier. Cependant elles avaient cette force des faits qui tôt ou tard s'ouvre une issue, et s'impose
encore le tour des phrases semble libérer le coupable de toute réparation. Ce mot ut fomicetuTy très-habilement placé, rend le pécheur très-odieux et plus odieuse encore Tindulgence dont Escobar parait user envers lui. Or, il ne s'agit nullement, dans l'argumentation du jésuite, de soustraire le religieux criminel au juste châtiment qu'il a mérité. Il n*est question que de savoir si, la faute ayant été secrète par le changement d'habit, il convient delà révéler tout haut par l'excommunication, qui est une dénonciation publiqu^. Mais quand cette excommunication ne serait pas prononcée, le coupable n'en devrait pas moins une pénitence sévère pour sacrilège et impiété. Voilà la doctrine du jésuite. Si Pascal l'eût expliquée tout entière, « il n'y aurait pas eu le mot pour rire. » (P. Rapin.)
Pascal fabrique des textes, La plus grave de ces falsifications s'applique à un passage du jésuite Valentia, à propos de la simonie. Ce jésuite pose la question de savoir s'il y a simonie à offrir un bien temporel pour un bien spirituel, c'est-à-dire à donner à un prêtre ou à un pauvre une rémunération pécuniaire pour les prières ou les cérémonies qu'on lui demande, et il répond, avec saint Thomas, qu'il n'y a pas simonie dans cet usage universel de l'Ëglise, dans ces offrandes guibus ministri aluntur. Au lieu de le citer textuellement, Pascal le fait parler de la sorte : « Si l'on donne un bien spirituel pour un temporel, « c'est-à-dire de V argent pour un bénéfice^ et qu'on donne l'argent « comme le prix du bénéfice, c'est une simonie véritable ; mais si on « le donne comme le motif qui porte la volonté du bénéficier à le ré- « signer, non tanquam pretium beneficii , sed tanquam motivum ad « resignandum, ce n'est pas simonie. » Or, il est impossible de trouver dans Valenlia, à propos de cette question , le mot de bénéfice^ qui signifie tout autre chose qu'une messe ou une prière dite à l'intention
LOUIS XIV. — T. II. I i
à rattention ; aussi Pascal lui-même comprit qu'il fallait répondre.
11 le comprit si bien qu'il changea d'adresse et de tim. Il n'écrivit plus au Provincial, mais aux pères jésuites directement, les prenant corps à corps, comme pour faire voir quMl ne les craignait pas. Après avoir essayé de justifier, par l'exemple même de Dieu, le ton railleur qu'on lui reprochait (onzième Provinciale), il le quitta pour prendre celui de l'indignation, de la justice
de celui qui fait Toffraude. El le texle latin cité par Pascal n'eiisie nulle part. La fraude était si flagrante, que, aux édiliODS suivantes des Provinciales, Pascal supprima le texte latin fabriqué par lui ou par ses amis ; mais il conserva la traduction qu'il en avait donnée et le c&m' mentaire qui en ressortait.
Pascal prend une moitié de raisonnement pour le raisonnement tout entier. Le jésuite Vasqucz veut établir sur quel principe est fondée Taumône. Divers théologiens, entre autres Cajetan, qui n^est pas jésuite, ont avancé que ce principe était le superflu. Vasquez répond qu'il est quelquefois difficile à un riche de trouver du superflu, qae le traiu de vie d'un homme peut lui rendre nécessaire tout ce qu'il possède, et que dès lors bien peu de gens seront obligés à faire l'aumône. Pascal s'arrête sur cette pensée, et impute à Vasquez la volonté de dispenser les riches de l'aumône. Or, Vasquez ne s'arrête pas, loi, en chemin. Le superflu lui paraissant difficile à définir et à reconnaître, il en conclut qu'il faut donner pour principe à Taumône le précepte de la chariié, et qu'en vertu de ce précepte, il faut parfois prélever l'aumône sur le nécessaire. Quelle est donc la bonne foi de Pascal? il essaya plus tard, dans la douzième Provinciale, de justifier son jugement sur Vasquez ; mais il ne se tira des citations vraies et péremptoires qu'on lui opposait, que par des arguties sur le nécessaire.
Pascal prend une opinion rapportée par un auteur pour Vopiniûn de cet auteur même. On vient d'en voir une preuve dans l'exemple de Vasquez ; en voici une autre. Dans la septième Provinciale, sur rhomicide, il impute au jésuite Lessius l'opinion du casuiste Victoria, qui n'est pas jésuite, et que Lessius ne cite que pour la réfuter.
Enfin Pascal érige en maxime générale^ applicable à tous les cas, telle décision d'un théologien jésuite qui ne se rapporte qu'à un cas
offensée, de l'innocence calomniée. Il revient sur les doctrines qu'il avait imputées aux jésuites touchant la simonie, Taumone, l'homicide, pour se justifier en renforçant ses accusations. Il s'anime, il se passionne dans cette lutte personnelle; il s'élève plus d'une fois à une éloquence que ses admirateurs ont égalée à Démosthènes, a Ghrysostome et à Bossuet. L'histoire impartiale ne conteste pas ces éloges à l'écrivain éminent, à la forme et à la véhémence de son style, mais elle a le droit d'affirmer que, dans les dernières Provinciales
spécial, où elle peut, en effets être très-vraie. Dans la sixième Provinciale, il fait proclamer par le bon père qa*en morale il faut suivre, non pas les anciens pères, mais les nouveaux casuistes, et il donne comme maxime générale cette décision de Filiiucius : Que les lois de VÉglise perdent leur force quand on ne les observe plus : Cum jam desuetudine abierunt. « Cette proposition ainsi exprimée, peut être f une maxime fausse et dangereuse, au lieu que, dans Toccasion où (( Filiiucius s'en sert, elle est la plus raisonnable du monde... Filliu- « cins traite des peines décernées contre les blasphémateurs, soit dans « l'Ancien Testament par Moïse, soit dans le nouveau par les conciles a et les constitutions des papes. Sur quoi il dit que les confesseurs « devraient imposer ces peines, même dans le for de la conscience, tt c'est-à-dire dans le tribunal de la confession, si elles étaient encore t en usage ; mais que les unes n'y ont jamais été dans TËglise, et que « les autres ont cessé d'y être : At vel receptœ nunquam sunt^ veljam « desuetudine abierunt. Y a-t-il rien de plus vrai que ce point de fait, « et cette maxime a-t-elle jamais été appliquée plus à propos? C'est « pourtant de cet endroit qu'on la détache pour prouver que les « jésuites se moquent de Tancienne discipline, et qu'ils en font céder « toutes les règles aux maximes frivoles de leurs casuistes. » P. Daniel, Entretiens de Cléandre et d^Eudoxe.
On peut réfuter de la même manière tont ce qu'il impute aux jésuites sur le droit accordé par eux aux chrétiens de ne pas fuir les occasions du péché, et même de les rechercher. Les exemples allégués par les jésuites, mais non rapportés par Pascal, ne concernent que des cas exceptionnels et extraordinaires, justifiés même quelquefois par rÊcritnre.
aussi bien que dans les premières, le fondement était faux, comme dit Voltaire, que les raisonnements portaient encore sur des citations tronquées, sur des sens dénaturés, sur des interprétations arbitraires (1). Il n'y a qu'un point sur lequel il peut avoir raison, et dont il tire un avantage qui a eu un long retentissement, c'est l'article de la calomnie. Dans la chaleur du combat, les jésuites avaient répété des bruits qui circulaient sur Janséniûs, Ârnauld, Singlin, Saint-Cyran ; de ces faits qu'il est. toujours difficile de prouver, même quand ils sont vrais, et dont il est plus conforme à la discrétion de ne pas faire usage. En particulier le P. Meynier avait lancé un livre contre Port- Royal où il accusait cette maison d'être d'accord avec Genève sur l'Eucharistie. Quoiqu'il raisonnât un peu à la manière de Pascal, sur des apparences, sur des actes ou des doctrines attribués aux: principaux jansénistes, il avait trop facilement formulé l'imputation d'hérésie. Des jésuites graves le reconnaissent franchement (2) . Pascal saisit ce moyen d'écraser ses adver-
(4) Gela est évident, surtout dans la douzième Provinciale, où, pour la simonie, il raisonne comme dans la sixième, confondant le bénéfice avec les autres biens spirituels, puis trouvant enfin un texte da jésuite Tannerus, qui traite du bénéfice, il supprime de ce texte la conclusion, qui condamne comme péché mortely sinon comme simonie, Tachât d'un bénéfice dans certaines conditions.
(2) Le P. Rapin, Mémoires : « Peut-être le P. Meynier a trop donné à ses conjectures sur la foi de Port-Royal à Tégard du Saint-Sacrement... On ne laisse pas de croire, à Port-Royal, au Saint-Sacrement, à qui on rend de si grands honneurs, quoique Saint-Cyran, Ârnauld, Sioglin, la mère Agnès aient eu des sentiments particuliers sur ce mystère. Ainsi je ne suis pas de Tavis du P. Meynier, qui ne me semble pas avoir tout à fait raison dans les reproches qu'il fait à ces religieuses de Fort-
saires ; et sans se souvenir de toutes les- calomnies qu'il a débitées contre leurs livres et leur politique, il les dénonce comme des menteurs qui trompent le monde depuis longtemps et dont il faut détruire la réputation (quinzième et seizième Provinciale). Il entasse leurs mensonges à côté des vertus de ceux qui en sont les victimes. Il oppose à leurs outrages la piété de ces innocents qui prient pour leurs persécuteurs. Il dresse contre eux les témoignages irrécusables de religieux ou de prêtres honorables ; il les somme d'apporter leurs preuves ou de courber la tête sous l'infamie, et il ne trouve qu'une réponse à faire à chacune de leurs imputations : mentiris impudentissimej formule désormais toute prête pour quiconque voudra abattre les jésuites d'un seul mot, sonore et consacré. Ici encore la charge est éblouissante, irrésistible ; on ne voit pas du premier coup par où l'ennemi pourra reformer ses rangs et reparaître avec confiance au combat.
Malheureusement pour cet impétueux vengeur de la vérité, on reconnaît, après réflexion, qu'il ne se réfuse pas le mensonge à lui-même, quand il en a besoin pour lui et pour ses amis. Si quelques jésuites se sont trop pressés d'affirmer ce dont ils n'étaient pas bien sûrs, Pascal ment de son côté sciemment, et de la manière la plus hideuse qu'il reproche à ses ennemis, c'està-dire par l'équivoque et par la restriction mentale. Dans cette seconde série de lettres, il veut tromper le
Royal en son livre de Porl-Royalet Genève... Et le grand détail que fait Arnauld des endroits où lui et Saint-Cyran ont parlé favorablement du Saint-Sacrement dans leurs ouvrages, devrait contenter ce père. »
public sur sa personne, ses intdligences, ses intentions; a il voudrait bien £aire accroire une chose fausse ; » il use donc a de termes ambigus en les faisant entendre « dans un autre sens qu'il ne les entend lui-même. » c Je suis seul, dit-il, sans force et sans aucun appui humain contre un si grand corps (4). » Et pour quoi compte-t-il donc l'hôtel de Nevers, et les dlstribut^rrs et lés prôneurs des lettres, et les fournisseurs de (Stations? € Je ne suis pas de Port-Royal, dit-il ailleurs (Si), et je n'ai jamais eu d'établissement avec eux (les pieux solitaires). » Et que signifie l'ingénieuse habileté d'Ârnauld à tirer si bon parti de la vente des petites lettres, et la vanité que Port-Royal a tirée plus tard d'avoir abrité l'auteur des Provinciales ? Évidemment Pascal, à force d'étudier les corrupteurs delà morale, s'est laissé corrompre par eux. Il est devenu maître dans Tart de démentir tout bas ce qu'il prononce tout haut. 11 dit tout haut : « Je suis seul, » et tout bas : « quand je rédige mes lettres dans mon cabinet; y tout haut : c je ne suis pas de Port-Royal, » et tout bas : « parce que je n'habite pas sous le même toit, et que j'ai déménagé dernièrement ; :» tout haut : < je ne suis pas Port- Royal ; et tout bas : < parce que je ne tiens pas de ces gens-là le talent que je mets à leur service. » Les animaux d'Escobar n'étaient pas en vérité plus subtils; et voilà le jésuitisme entré dans les mœurs du plus impitoyable pourfendeur des jésuites. Ses amis eux-
(4) Douzième Provindale.
(2) Seizième et dix-septième Provincial.
mêmes en conviennent^ au moins de nos jours (Sainte- Beuve).
On pouvait donc répandre aux Provinciales, et on y a répondu à la satisfaction de tout lecteur impartial. Ce ne sont pas les jésuites qui ont introduit le relâche, ment dans la morale. Â part quelques exceptions, comme il s'en glisse dans tous les corps, la masse de leurs théologiens est restée fidèle à la saine doctrine. Ils n'ont pas voulu rendre la religion sombre comme le faisaient les jansénistes, ni ravir à Dieu les attributs de la miséricorde pour ne lui laisser que l'appareil effrayant de la justice. Mais tout en ménageant la faiblesse humaine pour la rassurer, en la soutenant par la patience, ils ont conservé à l'Évangile ses sévérités légitimes, et au chrétien le devoir de se maintenir en dignité par la rectitude de ses œuvres. Cependant l'opinion contraire a prévalu au xvii* siècle, et prévaut aicore dans un monde assez étendu. Aux jansénistes la vertu, aux jésuites la licence. Aux premiers la gloire de réformateurs persécutés, aux seconds l'odieux du vice persécuteur. En vain le règlement des mœurs personnelles (1) des jésuites était si connu, que Pascal luimême était obligé de le proclamer ; en vain Voltaire déclare intacts leur désintéressement, leur probité, leur sobriété, leur chasteté (2) ; il faut que leur théolo-
(4) Sixième Provinciale: Oa voit assez, par le règlement de nos mœurSj que si nous souffrons quelque relâchement dans les autres, c^est plut6t par condescendance que par dessein.
(2) Voltaire a plus d'une fois rendu justice aux jésuites. Il le fait d^un air assez piquant dans un petit pamphlet intitulé : Maladie^ mort et
gie soit détestable si leur vie est pure, que ce qu ils disent, malgré ce qu'ils font, soit la ruine de toute morale religieuse et civile. Ëscobar est le type, immortellement ridicule ou flétri, des casuistes complices du mal, et le jésuitisme est le nom de la duplicité et de Tintrigue. Voilà le jugement que les Provinciales imposent depuis deux siècles, et telle est la domination d'un talent supérieur. Les jésuites reconnurent dès le principe que ces lettres leur faisaient un grand tort ; c car la f plupart des gens qui n'avaient ni le temps ni l'esprit € d'en examiner le fond, ne doutaient pas de la vérité « des reproches qu'on leur faisait sur leur morale. € Ce fut une plaie trop sanglante et trop profonde pour « ne pas durer ausssi longtemps qu'elle dura (1). » Le parti janséniste atteignit ainsi le but qu'il s'était proposé, de discréditer ses adversaires les plus actifs. Mais le principal objet de ses efforts lui manqua tout à fait, celui qu'il avouait d'autant moins qu'il le poursuivait avec plus d'ardeur. Il s'agissait, par Igi diver-
apparitions du jésuite Bertier. 11 suppose que ce mort apparaît à un de ses confrères pour lui expliquer quel est le péché qui damne les jésuites. Bertier a visité dans leurs cavernes les sept péchés capitaux* La luxure lui a dit que ce n'est pas elle qui a Thonneur de damner les jésuites; que, en général, sauf quelques petites exceptions, elle ne se mêle pas de leurs affaires : La Volupté n'est pas faite pour tout le monde. Vavarice n'a damné que quelques pères procureurs. La gourmandise fit signe que nous n* étions pas dignes d'elle. V envie déclara que les jésuites ont trop bonne opinion d'eux-mêmes pour recourir à une malheureuse comme elle, qui n'a que la peau sur les os. C'est Yorgueil qui damne les jésuites. Assurément, de la part d'un eunemi qui ne pouvait pas tout justifier sans se condamner lui-même, il y a ici assez de concessions pour que les jésuites puissent s'en contenter. (1) P. Rapin: Mémoires, t. II, p. 456.