‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 61 sur 140 · MAUVAISE ORGANISATION DE L'ARMÉE · texte numérisé non relu

MAUVAISE ORGANISATION DE L'ARMÉE

pouvaient passer à Tennemi aussi facilement qu'ils avaient suivi le premier enrôleur. Turenne conseille, quelque part, de ne pas licencier certains corps avant qu'ils ne soient rentrés en France : c car, dit-il, les € troupes étant encore au delà de la Somme, il s'en c irait assurément des gens du côté de Fennemi (1).»

À la fin de chaque campagne, une bonne partie de ces troupes disparaissait. D'un côté, le roi, pour n'avoir pas à les payer pendant l'hiver, s'en débarrassait par le licenciement, malgré le désir contraire de ses meilleurs généraux. € On a licencié l'artillerie, écrit Tuc renne à Mazarin, je ne retiens qu'un petit état de 80 c chevaux et de deux mille francs d'officiers pour le « mois de novembre (2). > C'était le moment où la présence de l'ennemi encore rassemblé, la nécessité de sauver Mardyck nouvellement conquis, lui donnaient tant d'inquiétudes et un vif désir de maintenir une armée respectable en Flandre. Aussi il insiste pour qu'on ne réforme pas son régiment de cavalerie, pour que, dans cette nécessité de diminuer la dépense, on renvoie avant tout les étrangers et qu'on remplisse de Français les cadres éclaircis par le départ des Allemands (3). Mais le gouvernement n'écoutait pas toujours ces réclamations, et d'autre part les soldats que l'on voulait garder s'en allaient souvent d'eux-mêmes pour écha[4)erà la pénurie : <c Trop maltraités pendant « la guerre, au commencement de l'hiver, ils n'étaient

(4) Turenne à Lelellier, 4657.

(2) Turenne à Mazarin, 34 octobre 4657.

(3) Turenne à Letellier, 4 657, 22 et 24 décembre.

€ plus ea état de servir (1), » De ces réformes, de ces désertions, il résultait un autre mal. Souvent, à la campagne suivante, a les régiments avaient perdu leurs « vieux soldats, et n'avaient plus que des recrues; > les officiais eux-mêmes ne présentaient pas de meilleures garanties de capacité. Turenne s'en plaint ouvertement au siège de Dunkerque. « Dans l'équipage d'ar- € tillerie qui est venu avec moi, il n'y a pas d'officiers c pour assiéger le moindre château, et il est difficile € de trouver en peu de temps pour fournir à deux € bonnes attaques (S). »

La pénurie que nous venons de nommer était le secret de tous les embarras, de toutes les lenteurs. Le matériel était toujours insuffisant. Dans la campagne de 1 655, Turenne se plaignait de n'avoir pas le blé nécessaire, et de ne pouvoir employer au transport que les chevaux des vivres et ceux de l'artillerie « qui sont si faibles, disait-il, qu'ils ne peuvent pas marcher. )) Tous les chevaux de la frontière ne lui paraissaient pas capables de faire en tout l'hiver ce qu'auraient fait cent charrettes et des chevaux de rouliers tout frais, menant chacun huit ou neuf sacs ; il conseillait de faire une levée de ce genre (3). Au commencement du siège de Dunkerque, ce qu'on avait d'avoine ne suffisait pas à deux régiments pour deux jours. On n'avait des outils nécessaires que les pelles ; on manquait de petites pièces de canon pour mettre à la. circonvalla-

(4) Turenne au même, 22 décembre.

(2) Tarenne à Mazarîn, 27 mai 46K8.

(3) Turenne, Mémoires, 165&-

MAUVAISE ORGAh'ISATION DE L'ARMÉE. 239

tion, et de grosses pour le siège même (1 ) . Mais surtout on manquait continueUement d'argent pour payer et entretenir le soldat. Les preuves abondent dans la correspondance si active du général, c L'armée est € dans une nécessité qui ne se peut dire. . . Je vous asc sure que Textrème nécessité fait que beaucoup d'of- < ficiers se retirent (S!). L'armée fait au delà du posc sible dans la nécessité où elle est ; la cavalerie n'a € pas eu de pain (3)... Il y a beaucoup decompac ^nies de cavalerie française qui ne viennent pas à c l'armée assez fortes en cavaliers. . . Pour l'infanterie, c vous savez bien que les officiers ne touchent pas « beaucoup d'argent pour faire des recrues ni pour « chausser leurs soldats... de sorte que pour cette c heure il n'y a qu'à les plaindre de la misère où ils (f sont (i)... Rien ne leur est plus nécessaire que des « habits ; il y périra beaucoup de soldats, de n'en avoir € pas eu de bonne heure (5). > La conséquence inévitable était donc la dispersion dès qu'on espérait avec quelque fondement de n'avoir plus à combattre pour un temps. A la fin de la campagne de 1 657, Turenne déclare qu'il est impossible de maintenir en corps, à l'intérieur du pays, les troupes des généralités de Soissons et de Normandie, parce que les officiers, non plus que les cavaliers, n'ont pas le moyen de faire ferrer les

(4) Turenne à Mazarin, ^27 mai 4 658.

(i) Turenne à Letellier, S5 octobre 4657.

ta) Turenne à Mazarin, 34 octobre 4657.

(4) Turenne à Letellier, 4«' novembre 4657.

(5) Turenne à Letellier, 2S décembre 4 657,

tiO TABLEAU DE L'ADMINISTRATION INTÉRIEURE.

chevaux (1). Quant aux troupes qu'on prétend laisser dans les lieux où il faut servir, on ne les retiendra qu'en leur donnant, non pas un argent comptant qui ne raccommode pas les choses, mais une paye bien réguli^. « C'est une opinion malheureusement confirmée que € les troupes qui demeurent ainsi au loin sont plus 4 abandonnées que les autres ; on ne peut la détruire c que par des faits contraires et permanents. » Les mêmes dispositions se font voir à la fin de la campagne de 1658. € Je demeure à Ypres, écrit Turenne, et je c vois bien qu'il serait plus sage de retenir toute € l'infanterie ; mais aussi on n'aurait pas d'armée au « printemps. Ce retardement d'argent fait perdre bien € des soldats de garnison, et il n'y aurait rien eu de cf plus capital que de le recevoir trois semaines au- « paravant que les troupes, qui doivent s'en retourner, 4 fussent parties (2). >

A l'intérieur même, il y avait un danger semblable à placer les troupes en quartiers d'hiver dans les villes. L'argent, qui leur était destiné, passait par trop de mains pour arriver toujours à point nommé, et les soldats mécontents désertaient en foule. Turenne le répète à satiété. < Je vous assure que les villes sont la «. ruine des troupes.... Si vous les mettez dans les 4 villes, les régiments perdront tous leurs vieux sol- € dats.... Une marque d'un mauvais officier c'est de a dire qu'il fait aussi bon dans les villes, parce qu'il

(1) Turenne à Letellier, 22 décembre; %^ lettre écrite dans la même journée.

(2) Turenne à Letellier, 2 décembre 4658.

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