MAUVAISE ORGANISATION DE L'ARMÉE
« ne se soucie que d'avoir de l'argent, et point du tout < des soldats qui lui sont à charge durant l'hiver, et € pourvu qu'il mène douze à quinze gueux de recrues « à qui il n'a pas donné la moitié de ce que le roi « donne, il croit avoir satisfait et être assuré de € n'être pas cassé (1 ). » Il importait de prévenir ou l'inexactitude des intendants ou la rapacité des officiers. Aussi s'était-il efforcé de faire prévaloir un système de cantonnement des troupes, qu'il expose et justifie assez bien dans ses Mémoires. Ce système consistait à disperser les troupes en petits groupes dans les villages et à les faire payer directement, officiers et soldats, sur les tailles. Chaque cavalier recevait vingt sols, et chaque fantassin en proportion de ses besoins moindres. Il en résultait une économie pour les finances, une sûreté pour les campagnes. Le payement sur place par les habitants supprimait les remises d'argent aux financiers et les non-valeurs. Les soldats, répandus dans ces localités, y dépensaient une bonne partie de l'argent qu'ils en tiraient, et leur présence servait de sauvegarde aux paysans. Beaucoup de villages du plat pays reprirent confiance par là ; les travaux du labourage se firent avec phis d'assurance, « et contre l'opinion « commune une partie des villages de Champagne se ^ sont remis par cette nouvelle façon de distribuer les « troupes. > Celte innovation essayée pour la cavalerie dans l'hiver de 1 655-56, fut appliquée l'hiver suivant à l'infanterie (2).
{<) Turenne à LeleUier, 24 novembre 4657 el 2 décembre 1658. (2) Tarenne, Mémoires, 4655, 4656.
Cependant le remède, déjà entravé par Tesprit de routine et de cupidité, rencontrait encore, dans les nécessités de la guerre, bien des difficultés d'application, et n'empêchait pas que, dans les suspensions d'armes, le pays ne fût foulé par sa propre armée, autre fléau, le plus sensible peut-être de l'organisation militaire d'alors. Il n'était pas toujours sage de trop disperser les troupes, de trop les éloigner du théâtre où les hostilités pouvaient reprendre par quelque mouvenaent subit de l'ennemi. Il y avait tel moment où Turenne trouvait utile de faire demeurer tous les régiments sur la frontière, même après les beaux succès de 1658 (1). Dans ces conditions il se rabattait à indiquer pour quartiers d'hiver les contrées les moins éprouvées, les plus capables à ce titre de pourvoir aux besoins d'un grand nombre de soldats : < Il me semble que Ton € pourrait mettre deux ou trois régiments d'infanterie « dans le Boulonnais, et en loger bon nombre à « Abbeville ; c'est un bon endroit que ce coin de Nor- « mandie et de Picardie ; le pays depuis Amiens jus- « qu'à Boulogne en deçà de la Somme rHa pas été « ruiné , on pourrait y mettre beaucoup de cava- € lerie(2). > Évidemment cette masse d'hommes réunie sur un même point était une surcharge pour les populations, et lui-même en convenait par cette attention à choisir celles qui avaient le moins souffert. L'aveu est encore plus explicite dans les recomman-
(I) Turenne à LeteUier, S14 novembre 4658.
(2} Turenne au même, 47 novembre 1657. Turenne était alors au camp de Beringhen.
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dations suivantes : « La plus grande difficulté est pour c ce qui va en Normandie, car ils ne peuvent demeurer « que sur la Picardie et la Normandie, et dans toutes « les deux ils ruineront tous les quartiers. » Il insistait pour que la généralité du ressort envoyât promptement mille francs par compagnie de cavalerie, et quatre cents francs par compagnie d'infanterie ; mais il reconnaissait qu'en dépit de toute cette prévoyance, la Picardie se ressentirait beaucoup du séjour des troupes, et concluait, avec l'accent du regret, que les discours étaient bien plus faciles que l'exécution (1). Ainsi les armées victorieuses retombaient en ravageurs sur le pays ; ce ressentiment dont parle Turenne n'était pas autre chose que les exactions de la soldatesque ravissant aux particuliers ce que l'État ne savait pas lui donner régulièrement, et reprenant par la brutalité bien au delà du prix de ses services. Corneille, au moment de la paix qui termina enfin cette guerre, dans des vers qu'il faisait réciter devant Louis XIV, a peint énergiquement ce contraste entre les victoires des soldats au dehors et leurs désordres au dedans :
Ils ne vont aux combats que pour me protéger, Et n'en sortent vainqueurs que pour me ravager. S'ils renversent des murs, s'ils gagnent des batailles, Ils prennent droit par là de ronger mes entrailles. Leur retour me punit de mon trop de bonheur.
Et mes bras triomphants me déchirent le cœur (2).
(1) Turenne à Lelellier, 22 décembre 1657.
(2) Corneille, Prologue de la Toison d'Or ^ représenléc devani Louis XIV pour les fêtes de son mariage.
2ii . TABLEAU DE L'ADMINISTRATION INTÉRIEURE.
Pourquoi donc cet argent si nécessaire manquait-il si souvent? Ici nous retrouvons un troisième mal déjà signalé plusieurs fois, mais toujours persistant, à savoir l'incohérence du système financier qui n'était pas même un système, et l'infidélité des- agents du fisc à tous les degrés de la hiérarchie. Les populations ne payaient qu'avec répugnance ; pour les ménager un peu ou les tromper sur le poids des charges, il fallait jouer de ruse, et donner à l'impôt des formes, des délais, qui l'empêchaient de durer, ou de rapporter autant qu'il en était besoin. Les corps judiciaires, qui se faisaient une popularité de leur opposition au payement, consentaient quelquefois à se taire quand on leur promettait de partager, et les largesses qui soldaient leur silence diminuaient d'autant le revenu du roi. Enfin les collecteurs n'accordaient leurs services qu'à la condition de prélever sur leurs recettes une grosse fortune personnelle, écrasant ainsi les contribuables sans suffire aux nécessités publiques. Plusieurs faits recueillis dans les mémoires contemporains peuvent composer un tableau assez frappant de ces industries administratives auxquelles le gouvernement était réduit.
En 1 654, le roi demanda aux États du Languedoc un million et demi, à titre de don^ suivant l'usage des provinces à États. Les évêques représentèrent que le pays était ruiné, que la province ne pouvait donner au delà d'un million. Pour forcer cette résistance, le gouvernement exploita une crainte plus forte encore que celle de l'impôt direct. Par le conseil de Gourville,