LE JEU
grand prix, des rabats de soixante ou quatre-vingt-dix pistoles. Il n'était pas non plus nécessaire d'avoir l'argent sur table ; il sufiîsait de l'engager en paroles. A la fin de la séance on apportait une écritoire, le perdant écrivait sur une carte ce qu'il devait au gagnant pour payer le lendemain à la présentation de cette carte, ou faisait une constitution de la dette pour l'acquitter plus tard (1).
La rapidité et l'élévation des pertes était énorme. Herwaert, banquier de Mazarin, perdit en une séance cent mille écus. Le comte d'Avaux, dans une soirée chez la surintendante, où les hommes se mêlaient quelquefois aux joueuses, perdit contre Gourville dix-huit mille livres. Gourville raconte qu'une autre fois il gagna cinq mille pistoles sur les familiers de la maison. Ailleurs, jouant contre le duc de Richelieu, il gagna sur lui, en un quart d'heure, cinquante mille Hvres; pour le payer, Richelieu vendit une terre qu'il avait en Saintonge. Gourville avoue sans hésitation qu'une grande partie de sa fortune venait de bénéfices de ce genre. « Ceux qui comptaient, écrit-il, ce que je ga- « gnais au jeu, disaient que mon gain allait à plus « d'un million. »
On tenait à gloire d'être beau joueur, de dédaigner également le gain et la perte. Mazarin lui-même en proclamait la convenance, quoique tout bas il pensât et agit autrement. On jouait gros jeu chez lui. Le chevalier de Rohan, ayant perdu contre le roi une forte
i\) Mémoires de Gourville.
somme, se trouva quelque peu embarrassé pour payer comptant. On ne devait payer qu*en louis d'or. Après en avoir compté sept ou huit cents, Rohan présenta, pour parfaire la somme, deux cents pistoles d'Espagne. Mais le roi ne voulut pas les recevoir, il prétendait n'accepter que des louis selon la coutume, fr Puisque Votre Majesté ne les veut pas, dit Rohan, « elles ne sont bonnes à rien, » et il jeta les deux cents pistoles par la fenêtre. Le roi trouva le procédé insolent, et s'en plaignit au cardinal : c Sire, répondit a Mazarin, le chevalier de Rohan a joué en roi, et vous a en chevalier de Rohan. > Le bruit que fit cette petite affaire donna beaucoup de relief à son héros dans le public (1). Cependant les financiers ne se piquaient pas toujours de si beaux sentiments. Gourville déclare qu'il s'était fait une loi de ne jamais risquer plus de mille livres de son argent. Mazarin calculait aussi les chances du jeu avec la vilenie d'un usurier. Il pesait les pistoles qu'il avait gagnées, réservant pour lui les plus lourdes, et ne risquant au jeu du lendemain que les plus légères (2).
L'indignation du jeune roi contre la fatuité du chevalier de Rohan n'était pas simplement le dépit d'une gloriole blessée. Elle devait tenir au contraste manifeste, qu'il ne pouvait pas ne pas remarquer, entre l'existence qui lui était faite et celle de ses ministres et de ses courtisans. A côté de tous ces déploiements de
(1) Mémoires de La Fare.
(2) Mémoires de MoUevilIe.