‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 78 sur 140 · LA PAUVRETÉ DU ROI · texte numérisé non relu

LA PAUVRETÉ DU ROI

magnificences, il y avait, au su de tout le monde, la gêne, la pauvreté ou la parcimonie apparente du roi. Il avait manqué du strict nécessaire, de vêtements, de robes de chambre à sa taille, pendant les pérégrinations de la Fronde (1). Ce mal qui pouvait s'expliquer alors par la suppression momentanée de tout gouvernement régulier, se continuait^ depuis le retour, par les irrégularités de Tadministration. Quelques embellissements ajoutés à Tappartement de la reine au Louvre, et vantés par un contemporain (2), n'étaient qu'une contradiction plus flagrante à l'état ordinaire d'embarras de la maison royale. Le roi n'avait réellement que ce qu'il plaisait à ses ministres de lui laisser. Mazarin lui faisait de temps en temps des cadeaux; ce mot que le duc d'Anjou trouvait joli^ et dont il riait comme d'une insolence inconcevable (3), résume nettement la situation. Les officiers du duc d'Anjou n'étaient pas payés ; un jour qu'ils s'en plaignaient, leur maître répondit qu'il les recommanderait au roi et à M. le cardinal. Le roi, en campagne, n'avait ni de quoi se nourrir lui-même, ni de quoi soutenir utilement sa dignité. Pendant le siège de Dunkerque, il fut réduit à vivre comme un particulier ; sans service ni argent, sans officiers, il n'avait pas de table à lui; il dînait

(4) Mémoires de Laporte.

(2) Les deux Hollandais, sous la date d'octobre 4 657, décrivent le Bouyel appartement d'été de la reine, avec ses lambris dorés et ses beaux tableaux. Mais ils n'en rapportent pas moins bien d'autres faits, que nous leur empruntons, et qui prouvent la gêne permanente du roi.

(3) Deux Hollandais, mai 4657.

chez Mazarin ou chez Turenne ; c'est toujours l'histoire du Béarnais, son grand-père, au siège d'Amiens, Dans les visites qu'il faisait aux troupes, toute générosité lui était interdite. Il rencontrait de pauvres soldats qu'il eût bien voulu soulager ; il ne leur donnait rien parce qu'il n'avait rien. L'effet extérieur en était fort regrettable; car les soldats, surtout en ce temps de services mercenaires, « deviennent plus avares de leur vie quand on leur est avare de quelques pistoles. » Mais le ministre ne s'inquiétait pas de ces représailles. Madame de Motteville, qui s'aigrit de plus en plus contre Mazarin, à mesure qu'elle approche du terme de son récit, prétend qu'il travaillait à ôter au roi tout sentiment de libéralité, afin de pouvoir sans réclamation lui en ôter le moyen.

Aussi le roi protestait volontiers contre un faste dont il sentait bien qu'il était la victime. Une ordonnance, du 13 novembre 1656, avait proscrit les passements d'or et d'argent, les dorures des carrosses et calèches, et la parure des habits et des vêtements. II tint la main, au moins pendant quelque temps, à l'exécution rigoureuse de cette loi somptuaire. Un des trésoriers de l'épargne, La Basinière, ayant paru devant lui avec un habit dont la petite oie était de deux cent cinquante aunes de ruban (1), il l'en réprimanda

(4 ) Petite oie est proprement un abatis, c'est-à*dire ce qu*on retranche d'une oie quand on la prépare pour la faire rôtir, comme les |>ieds, les bouts d'aile, le cou, le foie, le gésier. — Par une métaphore facile à comprendre, petite oie a désigné les accessoires de la toilette, plumes, rubans, dentelles, dont à cette époque le costume

Page 1