CERCLES LITTÉRAIRES : SABLÉ, MADEMOISELLE
lon^emps les siennes. Madame Duplessis-Guénégaud, à l'hôtel de Nevers, réunit une société littéraire qui fut en partie aux gages de Fouquet; c'est cette société qui seconda si activement la publication des Provinciales. Le Luxembourg s'ouvrit à son tour, quand Mademoiselle de Montpensier revint de l'exil; là se rapprochèrent La Rochefoucauld, madame de Maure, mademoiselle-de Montbazon, la duchesse de Schomberg (d'Hautefort), madame deSévigné que tous les salons s'enviaient, madame de La Fayette ; on peut y ajouter madame de Motteville qui fut au moins pendant deux ai^s la correspondante de Mademoiselle. Segrais, secrétaire des commandements de la princesse, et poëte luimême, en fut comme ï'agent général, et publia, après révision, les œuvres les plus célèbres qui en sont sorties. Nommons encore, afin de n'oublier aucun genre, le salon de Scarron. C'est là que le burlesque, le gros esprit a son centre; c'est surtout un cercle d'hommes, de jeunes gens, de mangeurs. La femme de Scarron, la jeune, la belle, la vertueuse Françoise d'Aubigné, fourvoyée par la misère au milieu de ce monde (1655), y fait respecter sa personne. Elle commande à table la discrétion à cette jeunesse turbulente etiiibertine ; mais elle se retire aussitôt après dans sa chambre, tant elle craint d'encourager la licence par trop de familiarité (1). Aussi on aime bien mieux se réunir, en Tabseiice de madame Scarron, autour d'un pot de thé, ou d'un pâté envoyé parle duc d'Elbeuf. Les com-
(4 ) Mémoires de madame de Caylus.
mensaux sont Elbeuf lui-même, Matha, Yivonne, Elbéne, Ghàtillon, Persan (1). Ces grands seigneurs viennent volontiers chez le cul-de jatte, parce que sa maison, comme il s'en vante impudemment, est toujours celle où il se dit le plus de grosses 'plaisanteries (2); ils sont les premiers admirateurs de ces farces en vers ou en prose, où Tesprit s'unit au cynisme, et la platitude à la verve.
De si actives impulsions assuraient les lettres contre l'oubli ou l'abandon. Joignons- y les exemples individuels et les encouragements pécuniaires des particuliers aux écrivains les plus vantés. Dans le grand monde chacun voulait avoir l'apparence d'un lettré. Abel Servien, de l'Académie française, mais diplomate et financier avant tout, ne se contentait pas de reconstruire et d'amplifier Meudon , il tenait encore à étaler son goût pour les livres. « Que penserait-on de moi, disait-il à Ménage, si l'on ne trouvait pas de bibliothèque à mettre dans mon inventaire ? Je vous prie de m'en trouver une et de l'acheter pour moi (3). » Le marché manqua, mais l'intention représente bien le goût du temps. Si les embarras des finances (4), ou quelque rancune
(i) Lettres de Scarron à Marigny, à d'Elbeuf, à Vivonne, etc.
(2) Nous remplaçons mal le vrai mot de Scarron, mais ce n'est pas
noire faute.
(3) Menagiana : Ménage fit marché avec la veuve de Rîgault, au prix de 6,000 fr. Mais quand la veuve sut que c'était pour Servien, elle prélendit avoir davantage. Servien ne voulut pas sabir cette exploitation, et mourut sans bibliothèque.
(4) Balzac, en 1653, rappelait à Servien 68,000 livres d'arrérages qui lui étaient dues sur sa pension. Dans une autre lettre à Conrart, il reconnaît que les embarras financiers ne permettent pas de le payer.