CYRUS ET CLÉLIE
flatteuses pour ramour-propre ; le lecteur se retrouvait souvent dans ces pages, et répandait le livre pour propager son propre éloge.
Il y a dans le Cyrus quelques questions intéressantes qui font reconnaître la pensée d'un batailleur et d'un politique. Lequel vaut le mieux de remporter une victoire en plaine ou de prendre une ville? Il vaut mieux prendre une ville; car le preneur de ville est à la fois vainqueur et conquérant, Tautre est vainqueur tout court et reste les mains vides. Est-ce pour cela que Louis XIV aimait particulièrement la guerre des sièges (1)? Ailleurs, il s'agit de tolérance religieuse à propos de l'arrivée des Phocéens à Marseille. L'auteur soutient le principe de la tolérance par un raisonnement qui ressemble fort à l'indifTérence en matière de doctrine ; de ce que les dieux souffrent tant de cultes différents, il en conclut que les dieux ne regardent qu'à l'intention et ne tiennent pas à la forme (2). Il existait
(I) Cyrus, \^ partie, liv. II. Ailleurs, dans Alaric, Scudéry se rencontre encore avec un goût, on pourrait dire un entôtemenl bien tenace de Louis XIV. Dans le conseil où Alaric discute son projet d'invasion en Italie, le grand amiral essaye de Pen dissuader :
Gomment passer de la cavalerie Du rivage Baltique aux bords de Liguric?
La distance des lieux ne tous le permet pas ; Et sans caTakrie oii sont les grands combats?
{Alaric, Hy. 1.)
Or Louis XIV préférait ouvertement la cavalerie à Tinfanterie. Pen à fieu ébranlé par Tavis de ses généraux, il reprit son sentiment après le combat de Lcuze, et ne le perdit tout à fait que pendant la guerre fl*£spagne.
<2) Cyrus^ VIII* partie, liv. II. t Selon le senUmentle plus universel de tous les Sarronides, ce n*est pas aux hommes à juger souverainement de ce qui passe leur connaissance, cl c'est à eux à croire que, puisque
donc en ce temps un certain monde qui allait au delà de la tolérance des personnes par un commencemeni d'incrédulité. Cependant, par calcul d'intérêt, etausâ par un sentiment de frondeur, et un souvenir des bons offices du cardinal de Retz, on tenait grand compte de l'influence du clergé. On lit dans Clélie que Brutus était d'accord contre Tarquin avec la grande vestale, « car <c en matière de soulèvement, il faut autant qu'on peut < mettre ceux qui sont les maîtres de la religion daos € son parti (1). » Le roman essayait d'émanciper les lettres en les conduisant çà et là sur le terrain des affaires publiques. Toutefois les questions de civilité, de galanterie, y dominent, parce qu'elles étaient rentretien préféré de ces sociétés légères, la matière la plus propice aux traits d'esprit, aux petites rivalités, auxsophismes brillants de ces désœuvrés. La nomenclature seule des problèmes de ce genre, résolus dans Clélie, iMsquerait fort de paraître bien longue : Est-il permis d'ouvrir des lettres par curiosité? Lequel vaut le mieux d'être femme ou d'être homme? V amour est-elle une passion plus illustre que V ambition? De V avantage ou du désagrément d'aimer une enjouée ou une mélancoli-
les dieux souffrent qu'en un lieu on leur offre des victimes innocentes, qu'en un autre on leur sacriBe des hommes, qu'en d'autres lieux encore on ne mcile sur leurs autels que des fleurs, des fruits et de Tencens... c'est qu'ils se plaisent d'être adorés de cent manières différentes. Car enfin, après avoir examiné la chose, il faut conclure de toute nécessité que tous les peuples adorent une même divinité sous des noms différents et par des manières différentes, et que, comme il n'y a qu'un soleil ta monde, il n'y a aussi qu'une seule puissance qui soit adorée par tonte I a terre. »
(4) Clélie, !!• partie, liv. I", p. 130.