‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 114 sur 151 · PORTRAIT DE LA FEMME SAVANTE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE LA FEMME SAVANTE

manage comme une chaîne d'esclave{\)yei eWe n'en avait pas moins un sentiment très- passionné pour Pellisson qui le lui rendait; leurs intimes en avaient la confidence, qu'ils trahissaient quelquefois , et ellemême en a fait plus d'un aveu dans ses petits vers. Mais Pellisson était en pouvoir d'une mère jalouse qui n'aurait pu souffrir une belle-fîlle; il lui fallait se résigner à aimer toujours et à ne posséder pas, comme dit Genséric. N'était-ce pas cette nécessité qui décidait l'auteur du Tendre à affecter le choix volontaire d'une privation forcée, et à inventer la tendre amitié supérieure à l'amour, comme la preuve d'une dignité d'âme supérieure aux tendresses matérielles? Les contemporains pouvaient bien avoir ce soupçon et en plaisanter sans être trop téméraires. Il est vrai que Clélie est tantôt mademoiselle de Scudéry, et tantôt une autre personne, etqu'à travers ces changements de masques, on n'est jamais sûr de deviner les visages. Aussi laisserons-nous le soin de démêler ces amphigouris à ceux qui en auraient le goût et le loisir.

Mademoiselle de Scudéry est plus facile à reconnaître dans le type de la femme savante, inséré évidemment pour elle dans le Cyrus. Le portrait de Sapho, qui est le sien, et qui vient au moins de la main de son frère, explique comment elle entendait les droits et les devoirs de la femme, le mérite que la femme a le droit d'acquérir, la discrétion qu'elle a le devoir de garder, ce qu'il lui appartient d'être, ce qu'il lui con-

(4) Cyrus, !• partie, liv. II : Portrait de Sapho.

366 LA LITTÊEATtBE PENDANT LES FRONDES.

vient de paraître. Sapho n*aime pas les femines âavaotes, mais elle ne laisse pas de trouver Tautre exlrèmité très-coodamnable. Il faut laisser aux femmei le droit d^appreodre ce qui peut leur servir toujours; il n'est pas défendu à une fenune de savoir cent choies, d*avoir Tesprit fort éclairé, de connaître finement ks beaux ouvrages, d'écrire juste et de savoir le mondt Sa conversation doit être plus souvent des choses or£naires et galantes que de grandes choses, mais nH rien qui ne puisse y entrer ; les sciences même, en cer* taines occasions, y auront bonne grâce. Lies enoeniis de Sapho se condamnent eux-mêmes par les motib trop visibles de leur opposition. Ce sont : T des jeuoei gens et des étourdis qui se vantent de ne pas savoir lire; 8* des femmes qui croient qu^elles ne doivent jamais rien savoir sinon qu'elles sont belles, de ces femmes qui veulent qu'une femme ne soit que U femme de son mari, la mère de ses enfants, la maltresse de sa maison et de ses esclaves ; S"" des hommes qui ne regardent les femmes que comme les premières esclaves de leur maison, qui défendent à leurs filles de lire d'autres livres que ceux qui leur servent à prier les dieux, et ne veulent pas même leur laisser chanter les chansons de Sapho. Ce qui nuit à Sapho, ce sont des savantes qui ne parlent que de livres, toujourseo style de livres, qui ne disent jamais les choses simplement, et que l'on confond avec elle. Sapho ne permet pas à la femme instruite de se vanter de ce qu'elle sait; elle lui reconunande de bien user de son esprit, et de cacher adroitement ce que d'autres montrent mai à

CYRUS ET CLÉLiE. 367

propos. Aussi veut-elle un portrait où elle soit repré* sentée en bergère, et elle se moque de Damophile qui a prétendu se faire peindre avec des livres, des lyres et tout Tattirail d'une savante (1).

Tel est le rôle que mademoiselle de Scudéry compose pour la femme savante. Sans accepter la part trop congrue qu'elle fait à la mère de famille, qui est avant tout la vraie femme, on peut reconnaître que ce rôle était assez adroitement mêlé de théories raisonnables pour dissimuler les défauts du personnage; mais Pauteur elle-même Ta-t-elle toujours joué avec succès? Sans rappeler ces démonstrations de savoir dans les discours que nous citons plus haut, les deux gros livres dont il nous reste à faire l'analyse, Cyrus et Clélie, sont-ils d'une femme qui cache ce qu'elle sait? Il est vrai que le nom de Georges Scudéry y parait seul, même en tête de Clélie; Scudéry seul fait les préfaces, - les dédicaces, se vante du travail, avec ce ton de hauteur qui lui est propre. Il y a de plus, dans beaucoup d'endroits du Cyruê^ des allures viriles et martiales, un goût de batailles et de questions politiques qui dénotent visiblement la main et la fatuité d'un homme. Mais Clélie tout entière appartient à la sœur ; on le sent au style perpétuellement flasque, à ces si bien que^ à ces de sorte que^ qui lient entre elles d'interminables périodes, et surtout à la multiplicité et à la futilité des questions qui y sont débattues. On la retrouve égale^

(I) Cyrus, X* partie, liv. 11. Nous arons cooftervé presque partout \t moià-ttoi Ue Scudéry.

3ea LA LITTERATURE PE>DA>T LE> FRONDES.

ment dans le Cyrus. au moins comniP auxiliaire;! opinion publique, qui lui attribue quelquefois Touvrage entier, a rencontré juste pour bien des parties el des détails qui ont la touche féminine. Or Térudition historique, philosophique , littéraire, souvent fausse , qui sVtale avec complaisance dans ces deux romans, est on démenti flagrant à cette discrétion que Sapho prétesd recommander par son exemple.

Cyruê et Clé lie, les deux plus célèbres romans da xvir siècle, ont mis douze ans à paraître. Cyrus porte, au privilège du premier volume, la date de I6i8; Clélie porte, au dixième, celle de 1 660 . Ces vingt tolumes se succédaient, par une fécondité régulière, t quelques mois d'intervalle. Ils sont compactes, imprimés, surtout CyruSy en caractères fins , sans autre alinéa que la fin de chaque partie ou de chaque livre, sans aucun titre de chapitre, sans aucune table des matières ; Tensemble forme dix-huit mille i>ages. Celui qui les lit d'un bout a Fautre, pour n'en parler qu en pleine connaissance de cause, a sans doute rbumble mérite de la patience; nous le disons pour nous excuser.

Le lecteur a déjà vu que, depuis VAstrée^ le romao se compose d'une action principale, à laquelle se mêlent, comme épisodes, d*autres actions qui n'y ont quelquefois aucun rapport. Chaque nouveau personnage raconte à son tour une histoire qui est au fond cdie de tous les autres, histoire d* amour malheureux ou contrarié, de maux incroyables endurés par ces âmes tendres. On y habille les héros et les héroïnes à la mo-

CYIiUS ET CLÉLIE. 369

derne, comme on peut le voir pai" l'équipement chevaleresque d'Orondate dans Cassandre; on y traite des questions d'amour, quelquefois même un peu brutalement, comme ce personnage de Cléopâtre, qui donne le conseil de contraindre une princesse à céder. L'érudition y tient une large place à côté de la fiction ; d'Urfé avait importé, au milieu des bergeries du Forez, les violences de Valentinien III et les malheurs de sa veuve; La Calprenède prenait pour théâtre le monde entier au temps d'Auguste, et pour base de ses récits l'histoire de tous les peuples soumis aux Romains, et des peuples barbares. Ënfln les noms anciens ou fictifs semblaient cacher des célébrités contemporaines. On avait voulu reconnaître Gabrielle d'Estrées dans la Daphnide d'Astrée: on expliquait par la duchesse de Chevreuse la Gandace de Cléopâtre.

Les Scudéry annoncent, dans la préface du Cyrus, qu'ils prennent pour modèle Timmortel Héliodore et le grand Urfé^ mais ils amplifient largement l'original. Leur érudition d'abord est bien plus vaste. Dans Cyrus figurent tous les peuples de l'Orient, et quelquesuns de l'Occident : tentes royales des Scythes, murailles d'Ecbatane, tour de Bélus à Babylone, culte de Vénui Uranie à Cypre, anneau de Gygès à Sardes, rois et crocodiles d'Egypte, Phocéens à Marseille, Juifs revenant de Babylone à Jérusalem, lois de Solon et tyrannie de Pisistrate; les sept sages, Anacharsis etËsope, Hippocrate et Pythagore. La chronologie aurait bien souvent à réclamer contre d'étonnantes bévues ; maiii, grâce à ce pouvoir de tout oser que les anciens ont

lOUlS XIV. — T. 11, %i

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L^aBHHV ei soa Inoopiie est k pnodpdl sajet des deux poétnes^ parce qa'il est k grand, rmiHfM mo* bAe de loules ks admis des hénm de tous negs. Il s^agît de savoir ù C^nrus^ d'abord déçuisé soas k nom

fi] CULU^ ir partie. lîr. f», p. 44.

(3; Oélù^ W pvtie, £îf . U^ é^à

GYRUS ET GLÉLIE. 371

Lrtamène, épousera Mandane^ fille de son oocle axare, et si Aronce, fils de Porsenna, d'abord inconnu ous et à lui-même, épousera délie. Ni les résistan- » paternelles, ni les huit enlèvements de Mandane, ni

enlèvements de Clélie par Horatius Coclès, .ou sa 3tivité entre les mains de Tarquin ou dans le camp

Vorsenna, ne lasseront, ne vaincront la persévéice des amants. Ëcoutez le système de Gyrus : a Ma raison me dit que cette belle passion est la plus noble cause de toutes les actions héroïques, qu'elle trouve place dans le cœur de tous les héros, que rillustre Persée, le premier roi de ma race , s'en laissa vaincre tout vaillant qu'il était, dès qu'il eut vu son Andromède. . . Suivons donc cet amour qui nous emporte malgré nous, et ne résistons pas davantage à un ennemi que nous ne pourrions jamais vaincre, et que nous serions même bien marris d'avoir surmonté (1).> Et comme il tient cet engageant, comme il se dévoue à ce glorieux esclavage ! îst pour délivrer Mandane ravie par le roi d'Assyrie, 'il va prendre Babylone en détournant le cours de luphrate. C'est pour avoir des nouvelles de Mandane vie par le roi de Pont, qu'il institue les postes (8), afin d'être averti en moins de temps de tout ce qu'onpourrait apprendre delà princesse. » C'est toujours >ur la délivrer qu'il assiège et prend Sardes et gagne la taille de Thymbrée (3), qu'il va s'exposer à la mort

4) Cyrw, 1" partie, Ht. II.

2) Cyrus, Ill« partie, liv. III.

3) Cyrus, IV* partie, liv. 1, 11, llï.

en combattant Thomyris, amante jalouse et furieuse, qui croit le tuer, et ne tue que Spitridate dont la ressemblance avec Cyrus égare la main du meurtrier (i). Les amoureux romains ne sont pas moins héroïques dans Clélie. Brutus avait aimé Lucrèce, mais, parb volonté de son père, Lucrèce avait dû épouser Collatin malgré elle. Quand elle est morte, Brutus ne sooge à la liberté de Rome que pour venger cette victime de la pureté. 11 oublie la mort de son père et de son Irère. c Lucrèce était le seul objet de son grand et hr& dessein. S'il eût pu ressusciter Lucrèce, il Teût fait avec joie, quand même il aurait fallu relever de ses mains le trône qu'il venait d'abattre (2). > Les fils de Brutus ne conspirent contre la liberté de Rome que parce qu'ils aiment; leur père est tout prêt ta /es excuser en les accusant, » parce qu^ils ont péché par amour (3). Mutius Scévola ne prend la résolution de tuer Porsenna que pour gagner un cœur qui lui est rebelle; il n'aurait pas autant osé pour le simple amour de la patrie (4). Par un effet contraire, ce même amour qui fait les libérateurs, pousse aussi quelquefois à Toppression des peuples. Pisistrate ne s'est fait tyran que pour obtenir l'objet de sa tendresse ; c'est ainsi que le Cyrus rectifie l'histoire d'Athènes, et émonde les mœurs de Pisistrate (5).

La pureté dans l'amour est encore en progrès sen-

(1) Cyrus^ X« parlie, liv. II.

(2) Clélie, 111« parlie, liv. I«% p. 36.

(3) Clélie, V parlie, liv. I", p. 444.

(i) 111" parlie, liv. II. p. 6*2.

(5) Cyrus. IX« parlie, liv. 111.

GYRUS ET CLÉLIE. 373

ïîble chez les deux Scudéry. Sauf quelques détails toujours un peu lascifs dans la description de la beauté des femmes, ils entendent décidément se tenir lu-dessus de ces appétits sensuels dont Astrée offre Lro|[) d'exemples et dont La Calprenède ne s'affranchit pas toujours, c Selon les préceptes de Vénus Uranie, K les amours permises sont des amours si pures, si c innocentes, si détachées des sens, et si éloignées du < crime, qu'il semble qu'elle n'ait permis d'aimer les € autres que pour se rendre plus aimable soi-même par « les soins que Ton prend à mériter la véritable gloire, € à acquérir la politesse, et à tâcher d'avoir cet air € galant et agréable dans la conversation que l'amour fc seulement peut inspirer (1 ). > Aussi quelle innocence dans cette déclaration de Gyrus à Mandane : c Si je € m'étais surpris dans une pensée criminelle, je n'au- •t rais jamais eu la hardiesse de vous parler de mon € amour. Je ne veux rien de vous que la seule perc mission de vous aimer et de vous le dire (2). »

Ses rivaux de leur côté lui font en ce genre une vive concurrence. Le premier ravisseur de Mandane, Philidaspe, roi déguisé d'Assyrie, quand il la tient captive à Babylone, ne l'entoure que de personnes vertueuses, et multiplie près d'elle les marques d'estime et de respect. Le roi de Pont, à son tour, proteste que, pour la vaincre, il n'emploiera jamais que ses larmes, ses soupirs, ses prières et sa persévérance. Les héroïnes de Clélie n'ont pas moins de résolution, et commandent

{{) Ci/ru«, II« partie, liv. lll.

(2) Cyrus, W partie, liv. !•'.

le même respect. Lucrèce, ravie à Brutus par unmanage forcé, refuse de le voir désormais, même par ordre de son mari, et se confine dans Collât ie où il n'a aucun prétexte de venir (1). Lysonice, privée du rang de princesse par un mariage moins brillant, ne peut entendre parler de Tamour dont la menace le prince qu'elle aimait, et va s'enfermer derrière de hautes murailles pour montrer qu'elle sait vaincre ses inclinations (2). L'amante d'Hésiode refuse de le suivre pour l'épouser. Elle est maîtresse d'elle-même par la mort de son père et de sa mère ; elle n'a que des frères dool les torts la dispensent de tout respect envers eux. € Mais pour une personne qui aime si scrupuleuse- < ment sa réputation ^ il y a quelque chose de fôcheoi ' € à se dérober de ses parents pour suivre hors du Tien € de sa naissance la fortune d'un homme, quoiqu'elle « l'épouse (3). » On croirait entendre l'Aricie de Racine si le langage égalait la délicatesse des sentiments.

Mais la grande importance du Cyrus, el surtout de CléliCy ce qui les a mis bien au-dessus de leurs concurrents, c'est le caractère d'actualité qu'ils présentent, c'est le secret d'être le livre du moment par les quesr lions qui s'y discutent, et qui sont le sujet ordinaire des conversations dans la cabale et au dehors, par des allusions bien transparentes aux événements du jour, par la mise en scène des contemporains eux-mêmes sous des noms faciles à deviner, et dans des conditions

(V) Clélie, !!• parUe, liv. 1", p. 585.

(2) 67e7ie, V» partie, liv. II, p. 847.

(3) Clélie, IV* partie, liv. 11, p. 4058.

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