MAZARIN ET ANNE D'AUTKICHE
lettres qui le rendent si vraisemblable désignent le roi sous le nom de confident, chargent Mazarin d'embrasser le iils pour la mère, et sont quelquefois pour tous deux (1). En possession d'un pareil secret de famille, on conçoit quels ménagements devait s'imposer un prince né avec un sen% si élevé de la dignité et des convenances. Et comme cette intimité ne perd rien de son ardeur, pas plus après le retour de Saint-Jean de Luz qu'après le retour de Sedan, le ministre a pu garder jusqu'au dernier soupir^ avec Taflection tant de fois jurée, la puissance qu'il en tenait, et, même au sein de la maladie, « montrer à l'Europe que tout devenait faible contre sa faveur, jusqu'à une mort prochaine et lente (2). >
Madame de Motteville dit et répète que Louis XIV pleura beaucoup son ministre; elle dit presque en même t^nps qu'il exprima son regret de la dépendance à laquelle son enfance l'avait accoutumé. Ces deux sentiments ne sont pas exclusifs l'un de l'autre; l'émotion sincère du cœur devant la mort n'empêche pas la raison de reconnaître et de réclamer ses droits légitimes. Quoiqu'il en soit, il n'attendit pas longtemps pour prouver que, sous cette longue tutelle, il avait appris à s'en passer.
laugue des intimes qui avaienl le secret. La conscience une fois rassurée, la liilèlc amie s'iiniuiôtait moins du mauvais effet extérieur que le temps finirait par dissiper.
(\) Voir en particulier la lettre de la Fère, du 43 août 4655.
(2) Oraison fuuèbre du chancelier Letellier.
idt LA FIN DE MAZARIN.
H. — L«ituno roi : Acnlimont précoce de tadigmié ei de ses droiu. — Son ûœ itàtw gloire ei Je la domination. — Son allention aux aff.iires. — Sa mêiiiuire. — Son j cochant pour les plaisirs; ses efforts pour on altùnuer les offel». — Il prc-nl e:i maie l« gouvernement.
Qu'on suive en effet, à travers les événements généraux et la marche des niœur* publiques, le développement précoce de son caractère, do ses tendances, de ses aptitudes et menu* (h* ses défauts, on trouvera co lui, à vingt-trois ans, le roi (|ui a rempli son siècle de sa gloire et de ses erreurs, Tliomme que raniour des grandes choses, et le sentiment de sa force et de son droit, ont tour à tour élevé par l'usage utile, ou humilié par l'abus qu'il en a fait.
Dès l'âge de cinq ans, il aimait à se sentir roi et à eu recevoir les honneurs. On raconte qu'il empruntait de Targent à une femme de chambre de Madame de Hautefort pour le jeter par la fenélro à des gens qui le ramassaient en criant : Vive le roi ! Il se divertissait ainsi à donner et à entendre ces acclamations (I ). A dix ans, il savait distinguer et juger ses adversaires. Quand on lui apprit la victoire de Lons, au milieu des résistances des magistrats, il s'écria de lui-même que le Parlement serait bien fâché de celte nouvelle ; accoutume à regarder ce corps comme son ennemi, il comprenait de quoi l'esprit de parti est capable au détriment du pays. A quatorze ans il aspiraità la renommée de brave, cette grande recommandîilion auprès des Français. A la nouvelle du désastre de lileneau, il sautait immédiateif ) Cousin, Vie de madame de HauUforl,
G/îiACTÈRE DU JKUNE LOUIS XIV. 463
ment à cheval pour courir à l'ennemi ; il ne fut retenu que par la prudence de Mazarin qui laissa à Turenne le soin d'arrêter le vainqueur. Il ne cessa depuis de chercher le danger et la gloire, comme à Stenay et à Monlmédy. Mademoiselle raconte qu'il se plaignait qu'on ne lui permît pas d'égaler Henri IV : « Jusqu'ici, disait-il, on ne m'a pas laissé aller aussi loin que j'aurais voulu, mais à l'avenir j'espère que je ferai parler de moi (1). p Comme il admirait beaucoup François P', on lui représenta que la valeur du héros de Jlarignan l'avait pourtant conduit au malheur de Pavie : « Oui, répondit-il, mais cela en a fait un grand roi (2). >
Dès qu'il eut à exercer l'autorité en paroles ou en actions, il prit le ton fier, le langage ferme du maître qui n'entendait pas transiger avec son droit. Il n'avait que seize ans(l6o4), quand il vintdeVincennes au Parlement interdire les assemblées en des termes qui sont restés comme un des traits les plus célèbres de sa domination (V. plus haut, ch. ix, p. 82). L'année suivante, dans la campagne de Flandre, il donnait à l'ennemi une preuve non moins ferme, mais moins despotique, de sa dignité royale et de ses sentiments français. Quelques fourrageurs de l'armée de Turenne étaient tombés avec leurs étendards aux mains des Espagnols. Gondé jugea à propos de renvoyer ces étendards au roi, pour ne pas laisser, disait-il, les fleurs de lis en trophée à
(4) Mémoires de Mademoiselle, 4657.
(2) Moiteville.
des mains étrangères. Mais le roi refusa de recevoir cette grâce d'un sujet coupable ; il ne voulut pas même lire la lettre du prince, et lui fît reporter ces drapeaux avec ces paroles : c Les Espagnols battent si rarement les Français qu'il ne faut pas, quand cela leur arrive, leur envier le plaisir d'en garder quelques marques, i Cette leçon à Condé rebelle annonçait bien la scvérilé avec laquelle nous l'avons vu plus tard notifiera Condé, vaincu et agenouillé, les motifs de son pardon. 1/ avait la même attention à se faire respecter dans sa famille. Il ne permettait pas même à son frère une familiarité qui dérogeât à la supériorité de son rang. Le duc d'Anjou ayant essayé vis-à-vis de lui une de ces plaisanteries triviales que les plus hauts seigneurs ne s'interdisaient pas, le roi le remit à l'ordre avec une vigueur qui fit du bruit jusqu'au dehors, puisque des étrangers l'ont recueilli (1) : a Je vous apprendrai, lui dit-il, le respect que vous me devez, et je vous traiteinii comme un petit garçon, p Ce frère, après la mort de Gaston d'Orléans (février 1660), se para du nom de Monsieur ci du manteau traînant; il ne parlait que de l'apanage de son oncle comme de son héritage légitime. Le roi souriait de ces prétentions : « Il ne le tient pas encore, » dit-il à Mademoiselle ; et il le fit attendre quelque temps pour lui montrer que cela ne pouvait lui venir que du roi.
Profondément convaincu de la supériorité de sa race, il ne dissimulait pas son ambition de faire recon-
(1) Mémoires de Mademoiselle ; JuuriuU de deux Hollandais, 4657
naître sa suprématie par les autres rois, c N'est-il pas n vrai, disait-il à sa mère, que ceux de la maison d'Au- «c triche n'étaient encore que comtes de Habsbourg <c quand nous étions déjà rois de France? » Et comme sa mère, qui était Autrichienne, se plaignait qu'il le prit avec tant de hauteur, il ajouta : c Si nous étions <i à nous disputer, le roi d'Espagne et moi, je le ferais^ « bien céder. Que je serais aise s'il voulait se battre « contre moi pour terminer la guerre tète à tête ! Il a n'aurait garde de le faire ; de cette race ils ne se ce battent jamais. Gharles-Quintnele voulut pas confre « François I" qui l'en pressa instamment (1). » Cette présomption de jeune homme n'est pas loin de la politique du monarque, qui, dans quatre ans, ne permettra pas aux ambassadeurs d'Jîlspagne de concourir avec les siens, qui ne daignera pas avoir un ambassadeur à Vienne, parce que la morgue impériale lui refuse le nom de Majesté.
Dès son adolescence, la maturité s'était fait voir par la puissance de garder sa pensée pour lui-même, afin d'en assurer le succès par le mystère. « Le roi, écrivait, en 1 654, le père Paulin, jésuite, croit en sagesse et en dissimulation. )> Déjà, deux ans plus tôr, il avait dirigé l'arrestation du cardinal de Retz avec une adresse et une vigueur dont tout le monde fut surpris et étonné (2). Il ne savait pas moins se plier au labeur
(4 ) Mémoires de Mademoiselle, 4 658, Voyage à Lyon pour le mariage de Savoie.
(2) Le P. Paulin raconte dans une leUre à Mazarin, 2o décembre 4 652, les particularilés de cette arrestation : « J^étais présent lorsque le roi
i6B * LA FIN DE MAZAEIN.
des afTaires sérieuses et sans édat, en accepter les sévérités pour luinafiéiDe et les imposer aux autres par sod exemple. Oo Fa vu dans sa fidélité à observa* ses édits somptuaires pour les nécessités de TÉtat^ et dans Tadmonestation adressée à La Basinière^ obstiné dans uo luxe prohibé (V. ch. xii, p. 278). Il écoutait attentivement au conseil, et s*attadiait à démêler les questions et à connaître les hommes par leurs avis. Cela valut à Lamoignon Thonneur d*ètre choisi pour premier président du Parlement de Paris II05&V Oo clierchait un successeur à Pomponne-Bdlièvrey successeur de Mathieu Mole ; le jeune roi préféra Lamoignoo, maître des requêtes : « Je n'entends bien^ dit-il, que € les aflaires qu'il rapporte. » En lui annonçant ce choix, il le rehaussa encore par un mot également honorable au magistrat et au prince : « Si j'en avais conou
en douoa le commaademeDt en présence même dudît seîgMur cardinal, ce que Sa Majesté conduisit avec tant de sagesse qa*il est très- 1 malaisé de le dire; seulement avouerai-je ce mot, qu^il n*y a jamais ea politique phn raffiné qui Teût pu si bien faire. J'étais auprès dodii seigneur cardinal, je lui faisais admirer la bonié da roi et sa grandear. je me conjouissais de plus de ce qu^il faisait si bien sa cour. Le roi 8*approcba de tons deux et nous parla de comédie qu^il avait en l£te, en parlant tout baulà M. de Villequier, puis comme en riant s'approcha de son oreille (et ce fut le moment de son commandement), s'<fi retira tout aussitôt, et comme s'il Teût entretenu de comédie: «Sa^ tout, lui dit-il tout haut, quMl n\ ait penonae sur le ihèâtre. > Ceb dit, je priai le roi d'aller à la messe, qu'il était midi. Sur le miiiet de la messe, M. de Villequier lui vint rendre compte de l'exécution uwt bas à Toreilie. Comme j'étais tout auprès du roi^ il se tourna vers tod, et me dit : « C'est que j'arrête îd le cardinal de Relx... je le fùsairèter céans prisonnier. » En vérité. Monseigneur, je fus bien SMiprâ- ^ dit Votre Ëmineoce de oette sagesse? Cette vîgaeor élonae et saifr^ 4out le monde. »
d UQ pluB capable, je l'aurais choisi. » Jusque dans un compliment, il faisait reconnaître Thomme réfléchi et attentif au bien public.
Cette vigilance lui avait donné la mémoire des choses et des hommes, conune une expérience dont il tira toujours les motifs de sa conduite. Anne d'Autriche, au moment de l'arrestation de Broussel, disait aux magistrats : « Mon fils s'en souviendra quand il c sera majeur. » Peu d'hommes se sont aussi exactement souvenus du bien et du mal ; peu déjeunes gens sont capables d'observer et de retenir, comme il faisait, tout ce qui s'accompUssait autour de lui. Il avait fort bien remarqué, entre les victoires, l'échec du grand Gondé contre Lérida. Soixante ans plus tard il s'en servait comme d'une leçon de modestie à la maison de Gondé (1). Il distingua très-nettement| dans la trahison du maréchal d'Hocquincourt, le père et le fils. Pendant que le père passait à l'ennemi, le fils se jetait dans la ville de Péronne pour la défendre. Trente ans après, spontanément, sans aucune sollicitation, il créa le fils chevalier des ordres, en rappelant ce vieux service (2). Mathieu Mole, après plus d'une tergiversation, avait fini par embrasser le parti du roi ; son autorité, en ruinant l'opposition des magistrats,* avait grandement contribué à décider là querelle de la Fronde en faveur de la volonté royale. Sa mort, en 1657, ne mit pas fin à son importance ; la reconnaissance du roi
(4) Mémoires de Sainl-Simon.
(2) Sévigoé, Lettres^ décembre 16S8.
iG8 LA FIN DE MAZARIN.
s'étendit à ses enfants, qui furent comblés de bénéfices et de faveurs intimes (1).
Il est à regretter qu'à côté de ces dispositions brillantes, où tout n'est pas pur, mais dont la grandeur tempère les défauts, il eût pour les plaisirs et pour la galanterie cette ardeur dont nous avons signalé les conséquences, fatales quelquefois à l'intérêt public et à sa propre dignité. Ce sera la grande tentation de son pouvoir souverain, et une tache que met davantage en lumière la splendeur dont il prétendait la couvrir. Heureusement il s'en défiait, comme on le voit, par une recommandation qu'il fit à Golbert et à ses autres ministres, dès les premiers jours de son administration : c( Je vous avoue franchement que j'ai un fort « grand penchant pour les plaisirs ; mais si vous vous € apercevez qu'ils me fassent négliger mes affaires, je « vous ordonne de m'en avertir (2). > Ainsi il confessait sa faiblesse et appelait à son aide la vigilance d'autrui. Il donnait pour garantie aux devoirs du prince contre les égarements de l'homme, sinon le frein de la conscience, au moins la crainte des reproches extérieurs. Il faut savoir gré à un monarque si fier d'avoir accordé une pareille autorité sur lui à ses serviteurs. Il faut blâmer les serviteurs qui ont négligé de l'exercer.
Il était donc prêt à régner par lui-même. Rien ne
(4) L'abbé de SaÎDte-Croiz, dernier fils de Mathieu Mole, eut pour sa part un petit gouvernement, six abbayes, et l*usage des chiens da roi pour le chevreuil.
(2) Racine, Fragments.
lui manquait pour cette haute responsabilité, ni le sens , des affaires, de la politique, de la gloire du royaume, ni le discernement des hommes, ni la conscience de sa force. Il avait eu, de plus, la patience d'attendre, et, sans aucune témérité, *i\ entrait au gouvernement de rÉtat par le cours naturel des choses. Quelques heures après la mort de Mazarin, le délai nécessaire pour recevoir cette nouvelle et commencer sa journée, Louis XIV se rendit à son poste de roi pour ne plus le quitter un seul jour pendant cinquante-cinq ans.