‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 75 sur 151 · MALVERSATIONS DES FINANCIERS · texte numérisé non relu

MALVERSATIONS DES FINANCIERS

finances Limoges, qui avait gagné tant de millions qu'il lui échappait parfois, clans certains retours de conscience, de demander si l'on pouvait gagner cela honnêtement (1). On voyait dans les fonctions publiques, parmi les trésoriers de V épargne^ la Basinière, qui jouait gros jeu avec Anne d'Autriche, Jeannin de Castille, auquel, au temps du procès de Fouquet, on pourra redemander huit millions ; parmi les trésoriers des parties casuelles, Picard, associé de Galland et de Catelan, assez riche pour se rendre acquéreur du marquisat de Dampierre. Entre les nouveaux venus, comment oublier Saint-Évremond, ce nom resté presque populaire pour avoir figuré plus tard dans le groupe des opposants au grand roi? Chargé de missions dans la Guienne, il ne négligea pas de tourner ses divers commandements à son propre bien. Dans ce mauvais système de payement des troupes, on donnait simplement aux officiers des assignations sur les villes et les communautés, dont chacun tirait ce qu'il pouvait. M. de Saint-Évremond, disent lestement ses admirateurs, fut habile à profiter des conjonctures ; € soutenu par M, Fouquet, dont il était particulièrec ment connu, il ne fit pas mal ses affaires dans la € Guienne. Il avouait lui-môme et en plaisantait sou- • vent, que, en deux ans et demi, il en avait rapporté « cinquante mille francs tous frais faits; précaution, « ajoutait-il, qui m'a été d'un grand secours tout le € reste de ma vie (2). » Lorsque, plus tard, Sainl-

(4) Tallemantdes Réaux.

(t) Préface des vôrilables œuvres de Saint-Évremond, 4707.

2oO TABLEAU DE L'ADMINISTRATION INTÉRIEURE.

Évrcmond fuira de France par un contre-coup de la disgrâce de Fouquet, il pourra bien se poser envielime de l'arbitraire, expiant le crime léger d'une satire inédite contre la paix des Pyrénées. Mais ses malversations avouées par ses amis justifiaient Louis XIV par un grief légitime, et elles le réduisent lui-même à cette innocence hypocrite qui, à force de tours dV dresse, détourne les yeux du public de la culpal>jiilé véritable sur une imputation imaginaire.

L'histoire de (lourville, le complice et le compagnon d'exil do Saint-Évremond, est le type le plus complet de la vie des iinanciers de cette époque. D'abord Hérault et valet de chambre dans la famille de La Rochefoucauld, plus tard Gouruille du nom d'une terre qail acheta en Poitou, il avait été l'agent des intrigues et des violences de La Rochefoucauld et de Condé dans la Fronde des princes. Après la paix de Bordeaux {ir);i;{), il passa au vainqueur; il vint se mettre à la disposition dt* Ma/arin, qui, pour avoir à son service cette capîicité, la paya d'une ])ension de deux mille écus sur les bénétices. Ses conseils, on vient de le voir, et son intervention avaient bien réussi en Languedoc et au parlement de Paris. Le succès paraissait confirmer son importance, lorsque, pour (lu'il ne lui mamiuàt aucune aventure, il déplut au ministre par l'action trop puissante qu'il exerçait sur le prince de Conti, et fut envoyé à la Bastille. Mais dans ce tumulte d'affaires capricieuses et de besoins contraires, les disgrâces ne duraient pas plus que la faveur. Gourville redevenu nécessaire sortit de prison, et Maxarîo

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lui conseilla d'entrer dans quelque emploi de finances, parce que beaucoup de gens y faisaient leur fortune. Le ministre avait alors besoin d'un travailleur expert pour tirer de l'argent de la Guienne, et rentrer lui-même dans une somme considérable qu'il prétendait avoir avancée au roi. On donnait quatre sous par livre à ceux qui se cbargeaient du recouvrement des tailles de Guienne. Mazarin proposa à Gourville d'en faire la recette pour le compte du roi, moyennant dix à douze mille écus d'appointements par an; c'eût été rétablir la perception directe par les soins d'un comptable à traitement fixe et moins onéreux aux contribuables. Gourville aima mieux prendre à son compte cette exploitation ; il eut bientôt trouvé des associés capables et traita en règle avec Mazarin. Quoique le ministre eût désiré un autre arrangement, il ne se fit pas trop prier, parce que le traitant s'engagea à lui rembourser à lui-môme une somme de deux millions sept cent mille livres en quinze mois. L'exploitation marcha à souhait pour l'un et pour l'autre. Mazarin fut exactement payé à chaque terme. Gourville en retira de si abondants profits qu'il put acquérir une place de secrétaire du conseil, au prix de onze cent mille livres (I). Ainsi commença la fortune de ce personnage bizarre et scandaleux qui, pendant près de quarante anS| à travers toutes les contradictions, les exils et les rappels, les flétrissures et les réhabilitations, la confiance et la haine des ministres, les ambassades et les

(I] Mémoires de Gourville.

rM TABLEAU DE L'ADMINISTRATION INTÉRIEURE.

règlements de créances mauvaises, devait se montrer indispensable aux proscrits et aux favoris, aux grands seigneurs ruinés et à la politique du roi, fier des faveurs de Ninon de Lenclos, et honoré de la bienveillance de madame de Se vigne.

Le nom de Mazarin nous amène, pour clore celle série de faits, à signaler la plus grande infidélité qui put se commettre au détriment de l'État, la plus irréparable, puis(iu'elle était le crime de ceux mêmes qui avaient le devoir de prévenir ou de poursu ivre ces so^ tes de crimes. Quis custodiet ipsos custodes:^ Ce crime ne s'en commettait pas moins sans trop d'embarras, comme chose acc(^plée et passée dans les mœurs d'un certain monde. Les plus hauts fonctionnaires des finances s'associaient aux exploitations des finauc/ers, et, par une pression avide et continue, ils les contraignaient, pour ne rien perdre, à pressurer d'autant plus fort les provinces, il y avait eu déjà, en ^(iW, un surintendant, le maréchal de la Meillerayc, qui avait fait bourse commune, pour dix ans, avec Tubceuf, dans l'adjudication des fermes de Bretagne. Maintenant le frère d'un ministre, Duplessis-Guénégaud, un des trois trésoriers de l'Espagne, fourrageait si largement en finances qu'il en contracta avec Gourville une amitié fidèle jusque dans la disgrâce (1), et que, au jour de la révélation, c'est-à-dire du procès de Fouquet, le crédit de son frère ne put lui épargner la

(1) Mémoires de Gourvilic : a Avant do partir pour Nantes avec M. Fouquel, j'avais eu soin de faire porter chez madame Duplessis- Guénégaud tous mes papiers et tout l'argent qui était chez moi. •

LES FINANCIERS : FOUQUET. 2o3

honte de faire, à genoux, devant le Parlement, amende honorable. Le nouveau surintendant, Fouquct n'exploitait pas moins lucrativement son autorité et son droit d'adjuger les fermes. Personne n'aurait pu encore préciser par le détail ses diverses prévarications, mais on les soupçonnait à son luxe, comme on les sentait à l'aggravation du poids des charges publiques. Sans anticiper sur l'époque des accusations formelles, nous pouvons rapporter ici, comme à leur date, bon nombre de méfaits accomplis longtemps avant d'être tirés au jour. Le surintendant se faisait payer 120,000 livres de rente sur la ferme des gabelles, 1 10,000 sur celle des aides, 40,000 sur les fermiers de Bordeaux. Il rétribuait ses maîtresses, ses commis, ses enfants sur les mêmes fonds. Les fermiers de Bordeaux avaient à servir 1 25,000 livres à madame Duplessis-BclUévre, 10,000 à Créqui, gendre de cette dame, 10,000 à madame de Charost, fille de I ouquet. Le comte de Charost avait fait, par cette alliance, une bonne opération, enviée des princes du sang euxmêmes. < Sire, disait au jeune roi son frère le duc € d'Anjou, j'ai perdu mes dix pistoles, et je n'ai plus « rien. Permettez-moi d'épouser une de ces petites € Fouquettes ; car le comte de Charost regorge d'ar- € gent depuis son mariage (I). » Pellisson, entré au service du surintendant en I 656, ressentit immédiatement l'effet de libéralités semblables; il en loue le bienfaiteur dans son « remerciement du siècle )> pour

(I) Journal de deux IlollandaiSj mai 1657.

i.ii TABLEAU DE L'ADMINISTRATION INTÉRIEURE.

madcnioisoUc de Scuderv, et dans « un remerciement Q plus grand i» pour lui-même (I ). La reconnaissaace, celle vertu des grands cœurs, rare comme eux, la ndélilé à un patron malheureux , la patience dans les rigueurs du cachot et de la misère, ont illustré Pellisson, et assuiH^ à ses malheurs un intéi*èt longtemps populaire. Mais ces titres, tout honorables qu'ils sont, liront pu le décharger de la complicité avec Fouquet. Il avait des profits sur la rentrée des oflîccs deLomuDe et de Bar, 2,000 livres de pension sur les gabelles da Lyoïmaisetdu Languedoc, un préciput de 20, 000 livres par an sur une compagnie pour la pèche de la baleine privilégii'e du roi. S'il ne prenait pas lui-même, il savait au moins sur qui étaient pris les dons qui lui constituaient une richesse véritable ; et s'il a bien supporté rinfortune, celte infortune n'était pas l'innoceDce persécutée.

La culpabilité de Fouquet est la plus célèbre, parce qu'elle éclata dans une disgrâce retentissante. Celle de Mazarin a fait moins de bruit, parce qu'elle a été à moitié couverte par la déférence immuable que Louis \1V a toujours observée envers le favori de sa mère jusqu'api'ès sa mort. Cependant le premier ministre ne diffère du surintendant que par les formes basses et étroites de sa rapacité et de son avarice. Il n'était pas moins ardent à la convoitise, il a ramassé plus de trésors. Tous les moyens lui étaient bons, comme si TÉlat eût été une mine à la merci de qui-

M) Marcou, Élude sur la vie et les ouvrages de PeUisson,

LES FINANCIERS : MAZARIN. 25r>

conque savait se l'approprier, et le pouvoir un droit et un instrument d'exploitation. Dès le temps de la Frondedes princes, on l'avait accu se d'exercer la piraterie, de l'autoriser par lettres patentes, d'avoir à Toulon un agent à lui pour cette recette qui lui rapportait 800,000 livres (1). Pendant sa retraite à Bruhl, cette accusation était formulée expressément dans une déclaration arrachée à la reine contre lui (2), Laissons de côté, si l'on veut, cette plainte d'ennemis acharnés justement suspects, et qui ne tire sa force que de sa ténacité : il suftira, contre sa mémoire, des pirateries incontestables exercées sur terre après son retour et jusqu'à ses derniers moments. Fermier d'impôts, accapareur de charges publiques, il aimait encore mieux l'industrie de fournisseur, c'est-à-dire de revendeur à gros profits. Les fermes de La Rochelle lui appartenaient; et par son gouvernement du Brouage, tout le pays d'Aunis, comme ses autres gou-

(1) Leltre de madame la ' princease-mcre à la reine^ 16 mai 4650. « Il anlorise les galères du roi à exercer la i)iralene dans la Méditer- « ranée. Il faut bien qu'elles vivent, dit-il. »

Observations sur quelques lettres éerites au cardinal Mazarin et par le cardinal Mazarin^ 4652 ; a Ne sait-on pas que par lettres-patentes il a été permis aux capitaines de vaisseaux et de galiTos de prendre tout ce qu'il leur serait nécessaire pour leur subsistance, sur amis ou ennemis ou alliés, ou môme sur les sujets du roi. Ce bri<;andage a rapporté 800,000 livres au cardinal qui tient un homme à Toulon pour la recette. »

(2) Déclaration du 4 septembre 4651, rapportée tout entière dans les Mémoires de Retz : « Nous avons appris, par plusieurs plaintes qui nous ont été faites, que les plus célèbres pirates étaient ses meilleurs amis, qu'il leur donnait retraite dans la plupart de nos ports, à la diminution de notre estime, et qu'il partageait avec eux le butin et le brigandage. »

vcrnements, était livré à ses « ménages et trafics. » Le roi lui avait donné la disposition des charges delà maison de la reine ; il les vendait toutes jusqu'à celles de lavandières. Il « jouissait de plusieurs fonds deslit( nés au payement des ambassadeurs, de rartillerie, « de l'amirauté, et ainsi du reste, se chargeant dy tf satisfaire et ne le faisant pas. > C'est Le Tellier, son ami, qui, pour justifier ses trésors, en e\ pliquait ainsi l'origine devant la duchesse de Navailles et madame de Mottcville (1). Nous avons loué son activité et sa prévoyance, en 1 050, à pourvoir du nécessaire l'année de Champagne et à préparer la victoire de Relhel Mais ses soins de fournisseur n'avaient pas le même désintéressement ni le même éclat, quand ils n'importaient plus à la conservation de son pouvoir. En l6o7^ on découvre, par ses lettres, qu'il entreprend, à son compte, la fourniture de l'armée de Catalogne ; W Iraîte la chose avec Colhert en secret comme une opérîition véreuse; il veut dissimuler sa présence et son intérêt dans l'afTaire. «Etant nécessaire que mon nom ne pa- « raisse pas, on peut remédier à cet inconvénient en <( faisant paraître le nom d'I'hert ou tel autre (2). » En 1 658, au siège de Dunkcrque, il se fait le vivandier et le munitionnaire de l'armée. Les besoins étaient extrêmes, comme l'attestent les lettres de Turenne; on souffrait de l'insalubrité de l'air, de la clialeur excessive, du manque d'eau potable. Le premier mi-

(1) Motlcville.— Après la monde Mazarin.

(2) Lettre de Mazarin à Golbert.

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nisire, profitant de ces nécessités, vendait le vin, la viande, le pain et l'eau, et « regagnait sur tout ce qui <c se vendait (1). »

Ce qui est sans doute plus odieux encore, c'est l'impatience d'avoir, la crainte de perdre, signes évidents de l'avidité et de l'avarice, qui se font sentir dans ses négociations de fînances. Il prétendait quelquefois avoir avancé de l'argent au roi, c'est-à-dire payé des dépenses que l'État devait supporter. On est fondé à croire que c'était un détour pour couvrir d'une forme de remboursement légitime les bénéfices dont il avait envie. Fouquet lui ayant proposé des affaires à entreprendre pour le payer de ses avances, il écrivait à Colbert : « Vous pouvez dire qu'il eût été bon que j'eusse « été remboursé de ces avances sur des affaires faites, <« et non pas sur celles qu'il se propose de faire, et il «( me semble que, sans présomption, je pourrais être Ki considéré comme les autres qui ont fait des avances « et qui ont été remboursés sur les dernières affaires « qu'on a faites, et qui sont payés des intérêts jus- « qu'au dernier sol (2). » Quels commentaires a-t-on besoin d'ajouter à ces lourdes et tenaces répétitions des mêmes mots, à ce ton grognon et presque larmoyant de créancier ajourné ? Ce fut à la suite de ces réclamations qu'il fît avec Gourville le traité des fermes de la Cuienne. Là encore on le voit préoccupé de prendre toutes ses sûretés, à la fois pour être exac-

(4) Mollevillc.

{%) Mazaria à Colbert, 4657.

louis xiv. — T. u. 47

temcnt payé et pour bien établir au dehors que cet argent lui est véritablement dû. Gourville avait faiion billet où il s'engageait à remettre au cardinal les deax millions sept cent mille livres. Quand Mazarin vit ce billet, il s'écria: Ah! bestia, bestia ; Gourville n'a pas mis dans son billet : valeur reçue. Gourville fut obligé d'en faire un autre où il mil valeur reçue ; il s'excusa de son oubli sur son inexpérience ; c'était le premier billet qu'il faisait ; il ne connaissait pas encore les formantes (I).

Nous surprendrons peut-être le lecteur en ajoutaDt que l'amour de l'or rendait de temps en temps Mazarin cruel. S'il ne tuait pas les adversaires de ses combinaisons tinancières, il les emprisonnait et les malmenait dans les cachots avec assez de rigueur pour décourager l'imitation. Les archives de la Bastille, tout récemment produites au grand jour (2), viennent de nous révéler quciciucs-unes de ces vengeances. On y trouve, parmi les hôtes forcés de cette prison du roi, réservée ordinairement aux coupables ou aux suspects illustres, un épicier, le sieur Niceron, qui a eu l'audace de réclamer contre le monopole de l'huile de balrine fatal à la corporation des épiciers. Mazarin et Fouquel avaient un intérêt dans ce monopole ; malheur aux petits marchands qui avaient besoin pour vivre de leur taire concurrence! On y trouve encore un banquier de Paris, le sieur Hache, débiteur frauduleux du cardinal

(^) Mémoires de Gourville.

&) Archives de la Bastille^ publiées par RaTaîsaon.

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