‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 74 sur 151 · MAUVAISE ORGANISATION DE L'AUMÉE · texte numérisé non relu

MAUVAISE ORGANISATION DE L'AUMÉE

tien, et de grosses pour le siège même (I). Mais surtout on manquait continuellement d'argent pour payer et entretenir le soldat. Les preuves abondent dans la correspondance si active du général, t L'armée est € dans une nécessité qui ne se peut dire... Je vous as- € sure que l'exlréine nécessité fait que beaucoup d'ofc ficîers se retirent (2). L'armée fait au delà du posc sible dans la nécessité où elle est ; la cavalerie n'a a pas eu de pain (3)... Il y a beaucoup de compa- € gnies de cavalerie française qui ne viennent pas à « l'armée assez fortes en cavaliers. . . Pour l'infanterie, « vous savez bien que les officiers ne touchent pas ce beaucoup d'argent pour faire des recrues ni pour « chausser leurs soldais... de sorte que pour cette « heure il n'y a qu'à les plaindre de la misère où ils « sont (4)... Rien ne leur est plus nécessaire que des « habits ; il y périra beaucoup de soldats, de n'en avoir ^ pas eu de bonne heure (o). » La conséquence inévi- Laljle était donc la dispersion dès qu'on espérait avec quelque fondement de n'avoir plus à combattre pour un temps. A la fin de la campagne de 1657, Turenne déclare qu'il est impossible de maintenir en corps, à l'intérieur du pays, les troupes des généralités de Soissons et de Normandie, parce que les officiers, non plus que les cavaliers, n'ont pas le moyen de faire ferrer les

(\) Turenne à Mazarin, 27 mai 4658.

(2) Turenne à Lclellier, 25 octobre 4 637.

(3) Turenne à Mazarin, 31 octobre 4657.

(4) Turenne à Letellier, 1" novembre 4657.

(5) Turenne à Letellier, 22 décembre 4 657,

îtO TABLEAU DE L'ADMINISTRATION INTÉRIEURE.

clievaux (1). Quant aux troupes qu'on prétend laisser dans les lieux où il faut servir, on ne les retiendra qu'en leur donnant, non pas un argent comptant qui ne raccommode pas les choses^ mais une paye bien régulière. « C'est une opinion malheureusement confirmée que € les troupes qui demeurent ainsi au loin sont plus € abandonnées que les autres ; on ne peut la détruire € que par des faits contraires et permanents. > Les mômes dispositions se font voir à la fin de la campagne de 1658. « Je demeure à Ypres, écrit Turenne, et je € vois bien qu'il serait plus sage de retenir toute c l'infanterie ; mais aussi on n'aurait pas d'armée au « printemps. Ce retardement d'argent fait perdre bien 4 des soldats de garnison, et il n'y aurait rien eu de c plus capital que de le recevoir trois semaines au- 4 paravant que les troupes, qui doivent s'en retourner, < fussent parties (2). >

A l'intérieur môme, il y avait un danger semblable à placer les troupes en quartiers d'hiver dans les villes. L'argent, qui leur était destiné, passait par trop de mains pour arriver toujours à point nommé, et les soldats mécontents désertaient en foule. Turenne le répète à satiété, t Je vous assure que les villes sont la a ruine des troupes. ... Si vous les mettez dans les « villes, les régiments perdront tous leurs vieux sol- € dats.... Une marque d'un mauvais officier c'est de a dire qu'il fait aussi bon dans les villes, parce qu'il

(1) Turenne à Lelellier, 22 décembre; 2« lettre écrite dans lamétnc journée.

(2) Turenne à Letellier, 2 décembre 1658.

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« ne se soucie que d'avoir de Fargent, et point du tout c des soldats qui lui sont à charge durant l'hiver, et € pourvu qu'il mène douze à quinze gueux de recrues c à qui il n*a pas donné la moitié de ce que le roi c donne, il croit avoir satisfait et être assuré de c n'être pas cassé (1 ). > Il importait de prévenir ou rinexactitude des intendants ou la rapacité des ofBciers. Aussi s'était-il efforcé de faire prévaloir un système de cantonnement des troupes, qu'il expose et justifie assez bien dans ses Mémoires. Ce système consistait à disperser les troupes en petits groupes dans les villages et à les faire payer directement, officiers et soldats, sur les tailles. Chaque cavalier recevait vingt sols, et chaque fantassin en proportion de ses besoins moindres. Il en résultait une économie pour les finances, une sûreté pour les campagnes. Le payement sur place par les habitants supprimait les remises d'argent aux financiers et les non- valeurs. Les soldats, répandus dans ces localités, y dépensaient une bonne partie de l'argent qu'ils en tiraient, et leur présence servait de sauvegarde aux paysans. Beaucoup de villages du plat pays reprirent confiance par là ; les travaux du labourage se firent avec plus d'assurance, t et contre l'opinion c commune une partie des villages de Champagne se « sont remis par cette nouvelle façon de distribuer les • troupes.» Cette innovation essayée pour la cavalerie dans l'hiver de 1 655-56, fut appliquée l'hiver suivant àTinfanterie (2).

(4) Turenne à Letellier, 24 novembre 4657 et 2 décembre 4»)58. (2) Turenne, Mémoires, 4655, 4656.

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tit TABLEAU DE L'ADMINISTRATION INTÉRIEURE.

Cependant le remède, déjà entravé par Tesprit de routine et de cupidité, rencontrait encore, dans les nécessités de la guerre, bien des difficultés d*appIicatioD, et n'empêchait pas que, dans les suspensions d'armes, le pays ne fût foulé par sa propre armée, autre fléau, le plus sensible peut-être de l'organisation militaire d'alors. 11 n'était pas toujours sage de trop disperser les troupes, de trop les éloigner du théâtre où les hostilités pouvaient reprendre par quelque mouvement subit de l'ennemi. Il v avait tel moment où Turenne trouvait utile de faire demeurer tous les régiments sur la frontière, même après les beaux succès de <6o8 (4). Dans ces conditions il se rabattait à indiquer pour quartiers d'hiver les contrées les moins éprouvées, les plus capables à ce titre de pourvoir aux besoins d'un grand nombre de soldats : « Il me semble que Ton € pourrait mettre deux ou trois régiments d'infanterie « dans le Boulonnais, et en loger bon nombre à « Abbeville ; c'est un bon endroit que ce coin de îior- « mandie et de Picardie ; le pays depuis Amiens jus- « qu'à Boulogne en deçà de la Somme n'a pas éU € ruiné , on pourrait y mettre beaucoup de cav»- « lerie(2). > Evidemment cette masse d'hommes réunie sur un même point était une surcharge pour les populations, et lui-même en convenait par cette attention à choisir celles qui avaient le moins soufTert. L'aveu est encore plus explicite dans les recomman-

(I) Turenne à Lelellier, 24 novembre 4658, (2} Turenne au même, 47 noyembre 1G57. Turenne éUût alors » camp de Bcringhen.

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dations suivantes : < La plus grande dlidculté est pour « ce qui va en Normandie, car ils ne peuvent demeurer « que sur la Picardie et la Normandie, et dans toutes « les deux ils ruineront tous les quartiers. » Il insistait pour que la généralité du ressort envoyât promptemenl mille francs par compagnie de cavalerie, et quatre cents francs par compagnie d'inranleric ; mais il reconnaissait qu'en dépit de toute celle prévoyance, la Picardie se ressentirait beaucoup du séjour des troupes, et concluait, avec Tacccnt du regret, que les discours étaient bien plus faciles que Texécution (I). Ainsi les armées victorieuses retombaient en ravageurs sur le pays; ce ressentiment dont parle Turenne n'était pas autre chose que les exactions de la soldatesque ravissant aux particuliers ce que TËlat ne savait pas lui donner régulièrement, et refirenant par la brutalité bien au delà du prix de ses services. Corneille, au moment de la paix qui termina enfin cette guerre, dans des vers ({u'il faisait réciter devant Louis XIV, a peint énergiquemcnt ce contraste entre les victoires des soldats au dehors et leurs désordres au dedans :

Us ne vont aux coml)ats que pour me protéger. Etn en sortent vainqueurs que pour me ravager. S'ils renversent des murs, s'ils gagnent des batailles. Ils prennent droit par là de ronger mes entrailles. Leur retour me punit de mon trop de bonheur, Et mes bras triomphants medéoliirent le cœur (2).

(1) Turenne à Letcllier, 22 décembre 1C:i7.

(2) Corneille, Prologue de la Toison (TOr ^ représentée âevan: Louis XIV ponr les fêtes de son mariage.

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Pourciuoi donc cet argent si nécessaire manquait-il si souvent? Ici nous retrouvons un troisième mal déjà signale plusieurs fois, mais toujours persistant, à savoir rincohéroncc du système financier qui n'était pas même un système, et Tinfidélité des agents du fisc à fous les degrés de la liiérarcliie. Les populations ne payaient qu'avec rèj)ugnance; pour les ménager un peu ou les Ironiper sur le poids des charges, il fallait jouer de ruse, et donnera Timpôt des formes, des délais, (|ui l'empêchaient de durer, ou de rapporter autant qu*il en était besoin. Les corps judiciaires, qui se faisaient une j)opularilé de leur opposition au payement, consenlaient quelquefois à se taire quand on leur promcUait de partager, et les largesses qui soldaient leur silence diminuaient d'autant Je revenu du roi. Enfin les collecteurs n'accordaient leurs services qu'à la condition de prélever sur leurs veceUes une grosse fortune personnelle, écrasant ainsi les contribuables sans suffire aux nécessités publiques. Plusieurs faits recueillis dans les mémoires contemporains peuvent composer un tableau assez frappant de ces industi'ies administratives auxquelles le gouvernement était réduit.

En H)»ii, le roi demanda aux États du Languedoc un million et demi, à titre de don, suivant l'usage des provinces à États. Les évéques représentèrent que le pays était ruiné, que la province ne pouvait donner au delà d'un million. Pour forcer cette résistance, le gouvernement exploita une crainte plus forte encore que celle de Timpot direct. Par le conseil de Gourvillc,

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Mazarin annonça que l'arnice de Catalogne prendrait ses quartiers d'hiver en Languedoc ; les ordres nécessaires à ces cantonnements de troupes furent expédiés immédiatement. A cette nouvelle, il y eut grand émoi chez les intéressés. Le prince de Conti fut supplié de préserver la province de ce logement si onéreux ; le prince répondit que le seul moyen d'ohtenir cette grâce était de donner au roi un million huit cent mille livres, trois cent mille de plus qu'il n'avait d'ahord été demandé. Pour échapper aux soldats, les États votèrent le don augmenté. Mais il fallait pourtant bien loger les troupes dont le Languedoc se déchargeait ; elles furent envoyées en Guienne, parce que cette province, n'ayant pas d'États, n'avait pas de don à faire, et devait payer sous une autre forme : on lui imposa la plus coûteuse.

Dans celte même année, le surintendant Fouqiiet rencontrait, dans Iv Parlement de Paris, une grande opposition aux édits fiscaux. Gourville, fertile en expédients, lui trouva le secret infaillible de s'accorder avec le zèle des magistrats. 11 ne s'agissait que de gagner ceux des opposants qui entraînaient les autres, et pour cela de leur donner comptant cinq cents écus de gralification avec promesse d'une somme pareille pour les étrennes. Il dressa la liste des adversaires (|u'il fallait ainsi attaquer par l'argent ; il fut ensuite chargé d'entreprendre les plus difficiles, et en particulier le président Lecogneux qui s'était jadis montré si jaloux de l'honneur des cours souveraines et du soulagement du

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peuple (I). Il parait que Lecogncux ne se rendit pas à la premirri» offre, et qu'il marchanda longuement sa eonviclion: car il fallut lui donner deux mille écus pour acliever une terrasse commencée à sa maison de campagne. Mais en dernier résultat, le surînlendanl put juger que son négociateur avait bien réussi auprès du président susdit (2). C'est ce Lecogneux ([ui épousa la veuve du financier Galland, un des secrétaires du conseil, riche de six millions, dont la fortune n'était pas à l'abri de tout soupçon d'illégalité.

Une maniiMivrc non moins regrettable était la mauvaise loi que l'autorité opposait par momentà à la mauvais** volonté des contribuables. En 1058, le roi allant à Lyon pour le mariage; de Savoie, s arréfa à Dijon, afin de dominer par sa présence les États elle parlement de Bourgogne, bes États, pressés de voter un don gratuit, ne se hâtaient pas de conclure; ils craignai(Mil que, une fois assuré de leur décision, le roi ne fît m outre vérifier au parlement desédils fiscaux (|ui n'avaient pas encore passé, quoique présentés depuis longtt^nps, un entre autres cjui créait de nouvelles places de magistrature à vendre au profit de la couronne. Ils représentaient que les provinces à Ktats devaient être moins soumises que les autres aux charges nouvelles ou accidentelles iniposé-^s par

(ï) V. au cliap. ni le discours do ce président à propos de la ilis- <'Ussioii du Tarif.

si) .Mémoires de Gourville.

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les édits de finances. Comme elles donnaient tous les ans, ou tous les deux ans au moins, des sommes considérables sous la forme directe de don gratuit^ si d'autres impôts venaient s'y joindre, c'étaient deux taxes ou lieu d'une qui pesaient sur la mc^me population. Ces objections suspendant le vote définitif, Le Tellier alla de la part du roi assurer les Ëtats, que, s'ils accordaient une somme plus forte que d'ordinaire, le roi ne ferait rien de nouveau dans la province. Sur cette déclaration^ le don fut voté; les États vinrent avec confiance en rendre compte au souverain. Cependant, le lendemain même, Sa Majesté alla au parlement tenir un lit de justice, c'est-à-dire procéder à un de ces enregistrements immédiats dont la volonté royale n'entendait pas qu'il y eût appel. Dès le début de la séance, le chancelier annonça que les édits, si longtemps ajournés, étaient indispensables aux nécessités de la guerre, aux efforts à soutenir pour arriver à une bonne paix. Vainement le premier président voulut protester au nom de la province appauvrie, de tant de terres incultes et de montagnes qui ne rapportaient rien, au nom du parlement dont le ressort étroit, présentant peu d'affaires, rendait inutile la création d'officiers nouveaux. Ces doléances, qui n'étaient pas pures d'exagération, lui attirèrent les louanges de ses co-intéressés, sans changer la détermination du roi. Les édits furent lus et déclarés exécutoires. Le jour suivant le roi partit^ laissant Dijon et toute la province dans la constemationf et le parlement aussi par le grand nombre d'officiei's dont on

Pavait augmenté (1). L'autorité royale celte fois avait fait coup double sur les États et sur le parlement, avec l'habileté et Taudace d'un financier consommé.

Nous avons peint plus haut (2), avec le langage el les cris populaires du temps, la haine qui s'acharnait à poursuivre les financiers. Depuis leur basse origine jusqu'à leur domination et leurs fortunes scandaleuses, rien n'était pardonné à « celte en geance venue de laquais et de palefreniers, > comme les appelle un des premiers pami)hlets de la Fronde, qui <c régentait la France à coups d'élrivières (3). » Si la jalousie, irritée par une élévation rapide et insolente, leur avait d'abord imposé un si mauvais renom, la rigueur el l'évidence de leurs concussions le consacraient chaque jour irréparablement. La leçon, donnée une première fois par la guerre civile, n'avait pas profité. Les grands troubles, en s'apaisant, n'avaient pas fait disparaître les entrepreneurs de revenus pubUcs, les fermiers d'impôts par association, les collecteurs qui prélevaient d'abord leur part, les fournisseurs à primes exorbitantes. C'étaient encore les mêmes hommes désormais remis de leur peur, ou de nouveaux émules enhardis par l'exemple d'une cupidité impunie. C'étaient Gornuel, ancien conmiis, plus tard sunnlendaDt sous RicheUeu, qui avait fait, avec sa fortune, celle d'un bon nombre d'aventuriers intéressés et dévoués à ses affaires ; Breton villier s, autrefois receveur des

(1) Mémoires de mademoiselle de Montpensier.

(2) V. chap. m, iv el v.

(3) Requête des trois États à messieurs du Parlement, octobre 4648*

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