‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 84 sur 151 · LA PAUVRETÉ DU ROI · texte numérisé non relu

LA PAUVRETÉ DU ROI

magnificences, il y avait, au su de tout le monde, la gêno, la pauvreté ou la parcimonie apparente du roi. II avait manqué du strict nécessaire, de vêtements, de robes de chambre à sa taille, pendant les pérégrinations de la Fronde (1). Ce mal qui pouvait s'expliquer alors par la suppression momentanée de tout gouvernement régulier, se continuait, depuis le retour, par les irrégularités de l'administration . Quelques embellissements ajoutés à l'appartement de la reine au Louvre, et vantés par un contemporain (2), n'étaient qu'une contradiction plus flagrante à l'état ordinaire d'embarras de la maison royale. Le roi n'avait réellement que ce qu'il plaisait à ses ministres de lui laisser. Mazarin lui faisait de temps en temps des cadeaux; ce mot que le duc d'Anjou trouvait jolij et dont il riait comme d'une insolence inconcevable (3), résume nettement la situation. Les officiers du duc d'Anjou n'étaient pas payés; un jour qu'ils s'en plaignaient, leur maître répondit qu'il les recommanderait au roi et à M. le cardinal. Le roi, en campagne, n'avait ni dv quoi se nourrir lui-même, ni de quoi soutenir utilement sa dignité. Pendant le siège de Dunkerquc, il fut réduit à vivre comme un particulier ; sans service ni argent, sans officiers, il n'avait pas de table à lui; il dînait

(4) Mémoires de Laporte.

(2) Les deux Hollandais, sous la date d'oclobre 4657, décrivenl le nouvel apparlcmeni d'été de la reine, avec ses lambris dorés et ses beaux tableaux. Mais ils n'en rapportent pas moins bien d'autres faits, que nous leur empruntons, et qui prouvent la gêne permanente du roi.

(3) Deux Hollandais, mai 4657. ,

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chez Mazarîn ou chezTurenne; c'est toujours Thisloire du Béarnais, son grand-père, au siège d'Amiens. Dans les visites qu'il faisait aux troupes, toute générosité lui était interdite. Il rencontrait de pauvres soldab qu'il eût bien voulu soulager; il ne leur donnait rien parce qu'il n'avait rien. L'effet extérieur en était fort regrettable; car les soldats, surtout en ce temps de services mercenaires, « deviennent plus avares de leur vie quand on leur est avare de quelques pisloles. )• Mais le ministre ne s'inquiétait pas de ces représailles. Madame de Motteville, qui s'aigrit de plus en plus contre Mazarin, à mesure qu'elle approche du terme de son récit, prétend qu'il travaillait à ôter au roi tout sentiment de libéralité, afin de pouvoir sans réclamation lui en ôter le moven.

Aussi le roi protestait volontiers contre un faste dont il sentait bien qu'il était la victime. Une ordonnance, du 13 novembre 1Cî>6, avait proscrit les passements d'or et d'argent, les dorures des carrosses et calèches, et la parure des habits et des vêtements. 11 tint la main, au moins pendant quelque temps, à l'exécution rigoureuse de cette loi somptuaire. Un des trésoriers de l'épargne, La Kasinière, ayant paru devant lui avec un habit dont la petite oie était de deux cent cinquante aunes de ruban (I), il l'en réprimanda

(1j Petite oie est proprement un abatiSj c'esl-à -dire ce qu'on rfr tranche d'une oie quand on la prépare pour la faire rôlir, comme les pieds, les bouts d'aile, le cou, le foie, le gésier. — Par.une méliphorc facile à comprendre, petite oie a désigné les accessoires de 11 toilette^ plumes, rubans, dentelles, dont à ceuc époque le costone

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vertement, le renvoya à Tédit qu'il bravait, et le força d'arracher immédiatement le gros galant qui ornait ses chausses. On dut poursuivre dans les rues ceux qui s'y montraient dans un appareil contraire à ses ordres, sans faire grâce môme aux étrangers; deux d'entre eux racontent que pendant plusieurs jours ils n'osaient sortir, parce qu'ils n'avaient que des habits à l'ancienne mode. Lui-môme il voulut se poser en modèle de simplicité. Cinq mois après la promulgation de l'édit, il se montrait à une revue avec un justaucorps de velours noir à boutons de soie, et, par-dessus, un baudrier de maroquin noir sans frange (I). Était-ce déjà le premier essai de cette vengeance qui fît explosion, cinq ans plus tard, par le procès des financiers? Était-ce, dans un cœur encore jeune et généreux, le sentiment du mal qui appelait une prompte réforme? Heureux s'il eût compris tout ce que la fortune publiciue et privée, et surtout les mœurs, avaient à craindre de celle splendeur extravagante dont il n'a pas su lui-môme, aox jours de sa gloire, repousser la tentation !

m. — I.n licence de- riueins. — I.c> premiers amours de Louis XIV : Olympe el llarit Maocini. " Persistance de la misère publique. — Premiers sermons de Bossuel : dernières fuiiJaiions de Vincent de Paul ; l'hôpital général. — ISooin universel de U

poix.

Le danger se révélait déjà dans la ruine de plusieurs de ces magnifiques. Les dettes, cette lèpre des grosses

masculin était fort chargé (Génin). Un galant était un nœud de ra«

))nns.

(4) Voyage de deux Hollandais, 2 avril 1€57.

fortunes, qui devait être la misère constante du grand siècle, commençaient à flétrir les existences les plus brillantes. On racontait que le comte de Garavas, im ami de Condé, émigré avec lui, avait été arrêté parsc8 créanciers sur le pont de la Haye. Il resta détenu jusqu'à ce que Ripperda, son beau-père, l'eût cautionné. • Au dedans, la mort du duc de Candale, fils du duc d'Épernon, produisit une vive impression par Ja découverte qu'il laissait sept cent mille livres de dettes (t). Les La Rocliefou*cauld, fort mal dans leurs affaires, pour rétablir l'équilibre ou pourvoir aux dépenses les plus pressantes, se plaçaient dans la dépendance absolue de leur ancien domestique. Le père remettait à Gourville le soin d'administrer ses terres, d'en percevoir les revenus, d'éteindre les dettes, se réduisant personnellement à une pension mensuelle de quarante pistoles pour ses habits et ses menus plaisirs. Le fils, prince de Marsillac, dénué d'argent et d'équipage pour aller à l'armée, empruntait à Gourville d'abord soixante mille livres, un peu plus tard cinquante mille, et dans un autre besoin vingt mille. La famille on fît une constitution au prêteur, et le duc de Liancourt, pour mieux assurer ces emprunts, les cautionna. La Rochefoucauld ayant voulu se défaire de son équipage de chasse, Gourville lui épargna ce sacrifice en prenant sur luimême la moitié des frais d'entretien (2).

L'immoralité était une autre plaie plus profonde,

(<) Journal de Jeux Hollandais, <•' février < 658. (2) Mémoires de Gourville.

LA CORRUPTION DES MORURS. 28t

et non moins vivace, comme l'a prouvé toute l'histoire du wii* siècle. Le luxe est si bien l'origine ou le foyer des mauvaises mœurs, que son nom latin , luxuria^ est devenu dans le langage chrétien le nom de la passion la plus impure. Il pousse aux plaisirs et à la variété des satisfactions parce qu'il a de quoi suffire à toutes les convoitises : il pousse au vice par l'élégance qu'il lui prête; il le réhabilite par une distinction qui anime Torgueil des effrontés et rassure les volontés faibles contre la honte. Que l'intérêt matériel vienne s'y joindre, l'espoir de s'enrichir en cédant à des propositions coupables, dès lors la provocation ne trouve plus de résistance, et le vers de Boileau, au lieu d'une boutade de malignité morose, n'est que la simple expression d'un fait dont les preuves abondaient sous ses yeux :

Jamais surintendant ne trouva de cruelles.

Le beau monde de Tépoque ne reculait pas devant cette théorie à la fois vile et lucrative, c Vous vous (( amusez après la vertu, écrit Bussi à Sévigné, « comme si c'était une chose, solide, et vous méprisez « le bien, comme si vous ne pouviez jamais en man- € quer; ne savez-vous pas ce que disait le vieux Sé- « nectaire, homme d'une grande expérience et du a meilleur sens du monde : que les gens d'honneur « n'avaient pas de chausses. Nous vous verrons un 4£ jour regretter le temps que vous avez perdu : nous € vous verrons repentir d'avoir mal employé votre € jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine ac-

« quérir et conserver une réputation qu^un médisant € peut vous ôter, et qui dépend plus de la fortune que € de votre conduite (1). »

Tous ces hommes en effet recherchaient, comme oo complément de leur élévation, les succès en matière d'amour, la conquête des objets les plus enviés. Madame de Sévîgné compte au premier rang parmi celles qui furent le plus poursuivies, et elle le mérite surtout par la fermeté de sa résistance indomptée. Veuve à vingt-quatre ans, et dispensée de tout regret pour un mariage qui ne lui rappelait aucun souvenir heureux, étincclantc d'esprit, de talent et de beauté, on la voit, courtisée par le prince de Gonti après la paix de Bordeaux, résister aux cousins de Sa Majesté^ malgré le défi de Bussi. Lesdiguicres lui en voulait, dit ud témoignage contemporain, et cette fête que nous avons décrite plus haut était à l'intention de la gagner ou de la compromettre. Nous ne parlons pas des obsessions permanentes de ce fat de Bussi, qui n'aboutirent qu'à le mettre un jour en fureur et à le jeter par vengeance dans la calomnie. Fouquet se distingua par des avances dont on parlait partout, dont Bussi encore suivait avec malice les progrès ou les échecs. Le surintendant fut obligé de se réduire à la simple amitié; rien n'a pu établir un soupçon sérieux contre la vertu de la femme qu'il désignait ainsi à tous les regards, pas même les lettres signées d'elle qu'on retrouva plus tard chez lui et qu'on lut avec avidité. Cependant il

(4) Bussi à Sévigné, 46 juin 4654.

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