LE LUXE DE LA NOBLESSE
pas, comme la guerre, pour excuse apparente les nécessités d'un service public, n'inspirait pas plus de scrupule à la noblesse, et ne lui laissait aucun repos. On dansait beaucoup tous les hivers chez le roi, mais plus souvent chez les particuliers, où la visite du roi justifiait la profusion. Le duc de Guise, pour donner un ballet qui plaisait au roi, dépensa en un jour plus de dix mille écus, quoiqu'il ne fût pas bien dans ses affaires, et qu'il eût grand besoin d'Être ménager. A une soirée chez le maréchal de Lhùpital, il y eut certains plats qui revenaient à quatre cents écus ; la dépense totale du souper monta à douze mille écus. On cite un bal du chancelier Séguier, particulièrement remarquable par la quantité des lustres qui semblaient vouloir effacer la lumière du soleil. Tout y était extrêmement paré, et principalement les dames de la cour qui avaient à cœur de ne pas se laisser confondre avec les femmes de la ville et de la robe. En janvier 1658, quand les affaires publi(|ues paraissaient désespérées à Turenne, le duc de Lesdiguiùres donna le même soir grand régal, grand bal et belle comédie. Le repas était à l'honneur de six belles dames, dont la jeune veuve marquise de Sévigné. Trente-six lustres de cristal, h, douze bougies chacun, éclairaient la salle. Le roi arriva à l'heure du bal, avec son frère et quelques gentilshommes de la cour ; ils étaient masqués à la portugaise, et faisaient montre de leurs habits qu'on trouva en effet admirables. L'amphytrion offrit à cette belle bande une collation superbe. A peine le roi, impatient de se montrer ailleurs, eut-il disparu, que les
tu TABLEAU DES MCEURS SOUS MAZAHiN.
autres invités commencèrent à jouer deS' maiM A à piller tout. L'assaut des buffets n'est donc pas une invention de notre siècle, ni une preuve, à notre charge, de la perte des belles manières.
Le jeu est encore un des grands airs de la supériorité; car se risquer à perdre, et perdre en cfTet sans émolioo les plus grosses sommes, c'est affirmer la richesse par la sécurité et rindifierence. Aussi tous ces rivaux d'importance étaient de grands joueurs. Personne, hommes ou femmes, n'échappait à cette passion, pas même la reine-mère; et rhonncte Motteville, au lieu de blâmer ce faible, se montre une fois fort en colère contre Mazarin, parce qu'il ne fournissait pas assez d'argent à cette |>rincesse pour son jeu. On jouait à 1 armée, dans les voyages en bateau, aussi bien que dans les salons. Dans la campagne de 1757, entre le siège de Montmédy et celui de Saint-Venant, au mWvcu de la pénurie des troupes, Bussi-Habutin écrivait à sa cousine : « J'ai gagné huit cents louis d'or depuis quatre ou cinq jours; si je ne gagne pas davantage, c'est qu on appréhende ma fortune (I ). » On jouait à Paris chez le roi, chez le cardinal, chez le surintendant, chez madame Fouquet, où se réunissaient surtout les dames. Les financiers se présentaient au combat avec les anciens riches; plus habiles et moins téméraires, ils trouvaient dans ce passe-temps un nouveau moyen de s'enrichir. L'enjeu n'était pas seulement l'argent, mais des bijoux de conséciuence, des points de Venise de
(4) Bussi-Rabulin à Sévigné, 4 août 1657, da camp de Blécy.
LE JEU. ilo
grand prix, des rabats de soixante ou quatre-vingt-dix pistoles. Il n'était pas non plus nécessaire d'avoir l'argent sur table ; il suffisait de l'engager en paroles. À la fin de la séance on apportait une édiritoire, le perdant écrivait sur une carte ce qu'il devait au gagnant pour payer le lendemain à la présentation de cette carte, ou faisait une constitution de la dette pour l'acquitter plus tard (I).
La rapidité et l'élévation des pertes était énorme. Herwacrt, banc^uier de Mazarin, perdit en une séance cent mille écus. Le comte d'Avaux, dans une soirée chez la surintendante, où les hommes se mêlaient quelquefois aux joueuses, perdit contre Gourville dix-huit mille livres. Gourville raconte qu'une autre fois il gagna cinq mille pistoles sur les familiers de la maison. Ailleurs, jouant contre le duc de Richelieu, il gagna sur lui, en un quart d'heure, cinquante mille livres; pour le payer, Uichelieu vendit une terre qu'il avait en Sainlonge. Gourville avoue sans hésitation qu'une grande partie de sa fortune venait de bénéfices de ce genre. « Ceux qui comptaient, écrit-il, ce que je ga- « gnais au jeu, disaient que mon gain allait à plus € d'un million. »
On tenait à gloire d'être beau joueur, de dédaigner également le gain et la perte. Mazarin lui-même en proclamait la convenance, quoique tout bas il pensât et agit autrement. On jouait gros jeu chez lui. Le chevalier de Rohan, ayant perdu contre le roi une forte
[1] Mémoires de Gourville.
somme, se trouva quelque peu embarrassé pour payer comptant. On ne devait payer qu'en Jouis d'or. Après en avoir compté sept ou huit cents, Rohan présenta, pour parfaire la somme, deux cents pistoles d'Espagne. Mais le roi ne voulut pas les recevoir, il prétendait n'accepter que des louis selon la coutume. if Puisque Votre Majesté ne les veut pas, dit Hohanf « elles ne sont bonnes à rien, » et il jeta les deux cents pistoles par la fenêtre. Le roi trouva le procédé insolent, et s'en plaignit au cardinal : « Sire, répondit « Mazarin, le chevalier de Rohan a joué en roi, et vous « en chevalier de Rohan. > Le bruit que fît celte petite affaire donna beaucoup de relief à son héros dans le public (1). Cependant les financiers ne se piquaient pas toujours de si beaux sentiments. Gourville déclare qu'il s'était fait une loi de ne jamais risquer plus de mille livres de son argent. Mazarin calculait aussi les chances du jeu avec la vilenie d'un usurier. 11 pesait les pistoles qu'il avait gagnées, réservant pour lui les plus lourdes, et ne risquant au jeu du lendemain que les plus légères (2).
L'indignation du jeune roi contre la fatuité du chevalier de Rohan n'était pas simplement le dépit d'une gloriole blessée. Elle devait tenir au contraste manifeste, qu'il ne pouvait pas ne pas remarquer, entre l'existence qui lui était faite et celle de ses ministres et de ses courtisans. A côté de tous ces déploiements de
(<) Mc^moirfs de La Fare.
(2) Mémoires de MoUeville.