‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 86 sur 151 · PREMIERS DESORDRES DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

PREMIERS DESORDRES DE LOUIS XIV

« voir (1). > Mais dans quelle catégorie ranger une autre lettre dont la signature et l'objet semblent être la réunion de toutes les turpitudes. L'auteur est une grande dame; elle annonce au surintendant qu'elle a trouvé une nouvelle complice pour sa lubricité, un plaisir à trente pistoles qui lui sera aussi doux que ceux qui lui coûtent tant d'argent (2). Celte dame était la maîtresse de Fouquet ; à ce titre elle recevait, avec quelques membres de sa famille, une énorme pension sur les gabelles. Descendue à la seconde phase de ses complaisances, elle continuait à gagner son argent en pourvoyant le luxurieux au rabais.

Pendant qu'un reste de mystère couvrait en partie ces désordres qui n'en minaient pas moins la société par la base, la cour offrait un spectacle peu capable de rassurer pour l'avenir les hommes de bien et de probité morale. Les amours de Louis XIV commençaient. Le petit-fils de Henri IV avait, dans son héritage de famille, des instincts de volupté qu'aucune éducation forte n'avait amortis, et il trouvait autour de lui des excitations que le sentiment des convenances était impuissant à contrebalancer. Les rappels à l'ordre, que sa mère lui adressait de temps en temps, étaient contredits par les manières belles et galantes auxquelles se complaisait Anne d'Autriche (3); la connivence intéressée qu'on peut imputer àMazarin, livrant à sa merci les objets de ses désirs, lâchait la bride à sa

(i) Mémoires de Conrart, 29 septembre 4664.

(2) Mémoires de Conrart.

(3) Revoir au eh. Il, ce que dit madame de Motteville à ce sujet.

fougue naissante. C'est par les nièces de Mazario qu'il débuta dans cette voie coupable. Après la dispersion de la Fronde, à seize ans, il commença à distinguer Olympe Mancini dont l'ainée avait épousé le duc de Mercœur. Il lui accorda devant toute la cour une préférence dont la princesse d'Angleterre était jalouse. Il la menait toujours danser ; les divertissements, Jes bals, semblaient n'être que pour elle. En 1 656, dans cette même année où il promulguait des lois soraptuaircs contre les dépenses inutiles et les parures excessives, il ne craignit pas, pour amuser et honorer Olympe Mancini, de faire une course de bagues àTiniitation et avec l'éclat de l'ancienne chevalerie. On se demandait si cet amour n'irait pas jusqu'au mariage; la reine seule soutenait qu'il n'en serait rien. Vannée suivante en effet (février IGo7), Olympe Mancini épousa le comte de Soissons, prince de Sa\o\e el de Bourbon tout ensemble, dont le père, de la branche de Carignan, s'était greffé par mariage sur une branche de la maison deCondé (I). Olympe devint ainsi cette comtesse de Soissons ou simplement madame la Comtesse^ destinée à tant d'importance dans les intrigues de la cour, et plus tard à Todieuv renom d'empoisonneuse{2).

(1) Les oomlcs de Soissons étaienl une branche de la maison de Coudé, par im fils de Louis de Condé tué à Jarnac. Le comlé de Soissons tomba en quenouille en 1641. Mûrie do l^urbon, seule héritière, avait épouhé François-Thomas de Savoie-Carignan qui commença une nouvelle série de comtes de Soissons et servit la France en Italie dans les derniers temps de la guerre de Trente Ans. C'est le fils de ce prince Thomas qui épousa Olympe, et fut le père du fameux prince Eugène.

(2) Motteville.

OLYMPE ET MARIE MANGINi. 287

Mais la tendresse du roi, au lieu de se rebuter par c(> mariage, ne fit que s'affirmer avec plus d'obstination, et donner plus d'autorité à la médisance. Il visitait sans cesse la comtesse de Soissons ; il ne paraissait satisfait que dans sa compagnie. 11 se hâtait de quitter la fête de Lesdiguières, afin d'aller montrer ses habits portugais à la comtesse de Soissons ; au bal du chancelier Séguier, il fut toujours à côté d'elle, c ce qui prouve, « dit un témoin, que, depuis qu'elle est relevée de cou- € chcs et plus grasse que jamais, elle retient et pos- « sède toutes ses affections (I). » Les uns trouvaient singulières toutes ces allures; d'autres, comme Mademoiselle, s'étonnaient qu'on s'étonnât que le galant déclaré d'une femme se montrât empressé de la voir et de la suivre (2). Ces assiduités durèrent longtemps, même en concurrence avec d'autres liaisons. Le dernier effet s'en fera sentir dans la liberté de la fuite laissée, de l'aveu de Louis XIV, à la comtesse soupçonnée de crimes (3), et peut-être aussi dans la haine la plus opiniâtre contre laquelle Louis XIV ait eu à se défendre à la fin de son règne. Olympe Mancini est la mère duprince Eugène, le dernier des adversaires personnels du grand roi. Qui sait si celte antipathie inexorable n'avait pas pour principe le soupçon et le dépit d'une filiation adultérine?

L'amour du jeune roi pour la comtesse de Soissons n'était pas exclusif de tout partage. Ici il en contait

0) Journal de deux Hollandais^ 1657 ct16o8.

(2) Mémoires de Mademoiselle.

(3j Sévigné, Lettres, 24 jauvier 1680*

dans un bal à mademoiselle de Marivaux ; là il faisait des avances à mademoiselle de Lamotte-d'Argeccourt (I). Mazarin, pour le mieux accaparer, lui offrit une tentation qu'il pourrait trouver à toute heure, dans sa maison. Voyant Olympe mariée, dit madame de Motteville, il tira du couvent sa nièce, Marie MaDooi, pour donner une société au roi. Un te! mot d'une personne si discrète est un aveu décisif dont la réputation de Tonde ne peut se relever; il affermissait donc sa faveur sur la corruption des siens. Le piège était bien tendu. Quoique Marie Mancini ne fût pas belle, elle plut au jeune homme par d'autres attraits. L'amour se déclara bientôt des deux côtés, avec une vivacité qui dépassa les succès d'Olympe. Le bruit en retentit en France et jusqu'à Rome. Le pape Alexandre Vfi vou/ut savoir du chargé d'affaires de France ce qu'il fallait en penser. On lui répondit qu'il n'y avait dans tout ceh qu'une grande sympathie d'esprits, qu'un amour de deux caractères conformes l'un à l'autre, amor socialis, dont la chasteté n'avait rien à craindre (2). Mais en France on put craindre par deux fois que cet amour ne compromît les affaires publiques, et que, pour faire reine la nièce du cardinal, le roi ne trahît les intérêts de sa couronne. Dans le voyage de Lyon, pour le mariage de Savoie (1658), celle qu'il aimait obtint sans peine qu'il se montrât froid pour la princesse qu'on lui proposait. Après la rupture, Marie Mancini triona-

;4) Journal de ileiix Hollandais, Mémoires de Mademoiselle. (2) Complément des Mémoires du cardinal de Rclz.

Page 1